LIVRE HUITIEME
Les sinistres pressentiments de Charlemagne connmencèrent à se réaliser sous Louis le Débonnaire.
Ce prince connmit l'étrange et irréparable faute de céder une province aux naenaçantes exigences du Danois Harold. Toutes les faiblesses s'engendrent et deviennent complices l'une de l'autre. Les autres hordes du Nord apprirent d'Harold qu'il n'y avait qu'à paraître sur le sol frank pour obtenir, sans grand effort, les héritages plantureux que l'àpre terroir de la Scandinavie refusait au plus grand nombre de ses enfants. Mais il est avéré que l'invasion des Normands proprement dits ne commença, dans l'empire carlovingien, qu'après la bataille de Fontenay, où périrent les guerriers qui auraient pu le défendre.
Ces irruptions n'eurent de commun avec les anciennes invasions de Barbares que les maux qu'elles causèrent. Ce n'étaient plus là des peuples quittant leurs foyers en masse pour se ruer pesamment sur des pays plus favorisés de la nature , mais bien des associations peu nombreuses de guerriers d'élite, sans femmes, sans enfants, sans esclaves. Matelots et soldats tout ensemble, parcourant les mers, aussi rapides que les oiseaux de tempêtes, ils opéraient leurs descentes avec une soudaineté et une impétuosité qui paralysaient la défense, et qui glaçaient de terreur leurs ennemis vaincus avant d'avoir livré bataille.
Dans les nuits orageuses des équinoxes, quand les marins des autres peuples se hâtent de chercher un abri ou de rentrer au port, les Normands mettent toutes voiles au vent; ils font bondir leurs frêles esquifs sur les flots furieux, ils entrent dans l'embouchure des tleuves avec la marée écumante et ne s'arrêtent qu'avec elle. Us se saisissent d'un ilôt, d'un fort mal gardé , d'un poste de difficile accès , propre à servir de cantonnement, de dépôt et de retraite; puis ils remontent le fleuve et ses affluents jusqu'au cœur du continent , sur leurs longues
et svel tes euibarcai ions, drakars serpentiformes, à la tête menaçante, avec deux \oiles blanches comme les ailes de la mouetle, à la proue aigûe , à la carène aplatie pour glisser sur les bas-fonds.
Le jour, ils restent immobiles dans les anses les plus solitaires, ou sous l'ombre épaisse des forêls du rivage. La nuit venue, ils abordent; ils escaladent les murs des monastères, les tours des châteaux, les remparts des cités endormies; ils portent le fer et la flamme; ils improvisent une cavalerie avec les chevaux des vaincus, et courent le pays en tous sens, jusqu'à trente ou quarante lieues de leurs flolilles.
Et quel immense avantage un tel système d'attaque ne doit-il pas avoir sur un État désorganisé, où les milices ne se rassemblent que lentement et péniblement; oii les petits despotes locaux sont bien moins disposés à se secourir qu'à s'entre-détruire! Les grands propriétaires gallo-franks faisaient pis encore que de ne pas se secourir; ils appelaient eux-mêmes les Barbares contre leurs adversaires ou contre l'autorité du souverain. Leurs fatales discordes, entremêlées de perfidies^ ouvraient de toutes parts le sol aux Qots de l'invasion.
Depuis l'embouchure de l'Elbe jusqu'à celle du Guadalquivir, les provinces maritimes de la Germanie, de la France et de l'Espagne furent exposées aux ravages des forbans septentrionaux. Si les contrées riveraines de l'Elbe et du Wéser eurent moins à souffrir que la France de leurs incursions fluviales^ il ne faut l'attribuer qu'à l'inculture du pays. Quoiqu'ils eussent pillé Hambourg en 845, et brûlé les églises bâties par saint Anschairu, ils ne pénétrèrent en force dans l'intérieur de la Saxe que vers la fm du neuvième siècle, lorsque la civilisation importée par Charlemagne dans les provinces saxonnes en eut fécondé la richesse foncière par le premier établissement des