LIVRE HUITIEME
OÙ les Normands planteront son glaive au pied de la croix î Hasting mort, est-il encore à redouter?
L'évëque descend de la ville avec son clergé. Les Normands désarmés l'accueillent avec respect, et, quoique idolâtres, semblent s'unir aux prières qui honorent la mémoire de leur chef; comment le pasteur des chrétiens ne serait il point touché jusqu'aux larmes de la simplicité naïve de ces Barbares qui s'inclinent devant la majesté d'un culte inconnu? Dans son pieux attendrissement, il ordonne ({ue le cadavre soit transporté <lans la ville ; c'est dans sa cathédrale qu'il veut célébrer le saint oftice des funérailles : c'est au pied des autels où Hasling s'est naguère agenouillé, qu'il espère obtenir la conversion spontanée des compagnons du Normand,
Le lugubre cortège se met en marche, au chant des psaumes; les guerriers Scandinaves suivent la croix à pas lents, en portant sur leurs épaules le cercueil de leur chef; les chrétiens de la cité contemplent ce spectacle avec recueillement. La défiance abdique toute précaution dovant l'imposante majesté de la mort; qui donc oserait se permettre une mauvaise pensée autour de ce corps qui a longtemps été l'instrument des mauvaises passions, mais que la Religion miséricoidicuse conduit à cette heure en terre sainte, pLMidant que l'àme purifiée par le baptême entre dans l'héritage des pécheurs réconciliés!
La cathédrale ombreuse prodigue ses luminaires, comme aux temps de grandes solennités. Les clercs disent à haute voix TÉvangile de la résurrection, et le peuple leur répond, sous les voûtes sonores, par Vamen de l'espérance.
Et voilà que tout à coup un cri formidable déchire l'harmonie des hymnes de la vie future
Le mort bondit hors du cercueil, et, au cri qu'il a poussé,
tous les Normands, armés de courtes dagues qu'ils cachaient sous leurs habits, ont frappé chacun une victime
Hasling, le perfide, a choisi l'évcque pour sa proie, et, franchissant le cadavre du pontife, il s'est élancé, comme un pirate à l'abordage, sur l'autel éclaboussé de sang.
Le voilà debout, rugissant, affamé de désastres; il pousse un second cri qui se mêle au raie des égorgés, et chaque Normand frappe une seconde fois. Clercs et laïques ont le même sort; ceux qui veulent fuir ne rencontrent de tous côtés que des pointes de fer sanglantes; l'homicide profanation du lieu saint bouleverse tous les esprits ; la mort fauche à pleines mains.
Maître de la cathédrale qu'il menace d'incendier, Hasting voit bientôt toute la ville à ses pieds. Ce mécréant, ce possédé de l'enfer se croit dans Rome, parce qu'il voit trembler des Romains. Il demande les richesses des empereurs , comme s'il y avait encore des empereurs ! On a grand'peine à le détromper. II se venge alors de la part de butin dont il se croit frustré, en joignant aux fruits du pillage les plus belles femmes de la cité pour en faire ses concubines, et tous les jeunes hommes pour recruter ses rameurs.
Cette scène de désolation se passait à Luna, ville célèbre de l'antique Étrurie, qui subissait le sort de la décadence romaine, et qui n'est plus, de nos jours, qu'un port à peine indiqué sur la carte de l'histoire, au bord du golfe de Spezzia, dans l'État de Gênes.
Rome ne fut point livrée à Hasting ; elle avait payé sa dette aux catastrophes. Il ne la chercha plus et regagna subitement la mer du Nord, comme si un invisible pouvoir lui eût fait »i^<brousser chemin.
LTYRE HUITIÈME. 377
Pendant que ces dépradations jetaient l'épouvanle sur les côtes de Toscane, Charles le Chauve avait confié à Rohert le Fort, comte de la Marche-Angevine, le gouvernement et la défense de tout le pays compris entre la Loire et la Seine. La lutte devint ainsi plus égale, mais Hasting n'en continua pas moins ses courses dans l'intérieur des terres. Il revenait de piller le Mans, à la tête de quatre cents cavaliers, lorsque le duc de France et le duc d'Aquitaine le surprirent à Pont-sur-Sarthe, à cinq lieues d'Angers. Là s'engagea, dans l'été de 866, un combat désespéré.
Hasting, qui n'avait avec lui que quatre cents hommes, se jeta aussitôt, avec la plupart des siens , dans l'église de ce village, qui était grande et construite en pierres. Les capitaines franks passèrent au til de l'épée tout ce qu'ils trouvèrent hors de cette enceinte; et, voyant que l'église pouvait résister quelque temps, ils plantèrent leurs tentes à l'entour, afin de l'attaquer le lendemain avec des machines de guerre qu'ils amenaient avec eux.
Le soleil se couchait. Robert, duc de France, accablé de chaleur, avait ôté son casque et sa cotte de mailles pour se rafraîchir un peu , lorsque tout à coup les Normands s'élancèrent hors de leur asile, et se ruèrent à grands cris sur Robert et ses compagnons. Les Franks coururent aux armes et repoussèrent l'ennemi ; mais Robert , en poursuivant les fuyards et combattant la tête et la poitrine découvertes, fut tué sur le seuil même de l'église; et Rainulfe, comte de Poitiers, qui le suivait de près, fut, un instant après, mortellement blessé d'une flèche tirée par une fenêtre.
La petite église qui fut la scène de ce combat meurtrier I existe encore; quoique reconstruite à diverses reprises, elle a néanmoins conservé sa vieille nef, et les savants antiquaires
croient qu'elle date de l'époque où les Normands s'y renfermèrent. Un seul côté de celle nef, celui de la droite, est percé de petites croisées; il y en a trois à plein cintre, outre deux autres qui ont été murées; c'est de l'une de ces ouvertures que partit la flèche qui tua Rainulfe.
Le corps de Robert, retrouvé après le départ des Normands, fut enseveli dans l'église de Séronne, aujourd'hui Chàteauneuf, qui élait le chef-lieu de son duché, et qui n'est plus qu'un petit bourg où nul n'a souvenance du héros frank qui fut l'aïeul de la troisième race de nos rois. Sa tombe même, dans la modeste église de Notre-Dame de Séronne, ne fut décorée d'aucun monument; mais, tant que sera debout la vieille nef de Pont-sur-Sarthe, le voyageur français qui passe en longeant les bords de la rivière, sentira son cœur battre devant la place où mourut ^ l'épée haute , un des ancêtres de nos gloires.
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L'armée franke , ayant perdu son chef, se dispersa, remplie de deuil, et les Barbares triomphants regagnèrent leur ilotte, Hasting remonta la Loire, aussi loin qu'elle put porter ses barques, et courut dévaster Clermont d'Auvergne, où s'arrêtèrent enfin ses ravages.
La France put respirer un moment, lorsqu'au retour de ( celte expédition, Hasting alla se joindre, avec ses principaux i guerriers, à la confédération des larls Scandinaves qui envahirent l'Angleterre, en 867, pendant la jeunesse d'Alfred le Grand. Mais quand ce prince anglo-saxon eut affranchi soi royaume du joug étranger, ceux des Danois qui refusèrent d'adhérer à la soumission de leur chef Gudrun, vinrent re^ prendre, en deçà de la mer, le cours de leurs agressions. Rollon , Codfried et un second Hasting descendirent sur nos rivages.
Les Normands de la Loire venaient d'essuyer, en 876, un