LIVRE HUITIÈME
Ponthieu, et allèrent piller le monastère de Saint-Bertin à Saint-Omer. Aussi l'étonnenrient et la joie furent grands dans le Nord, quand Ragnar-Lodbrog, étalant à la cour du roi danois Horrik les dépouilles de la Neuslrie, les débris du toit de cuivredoré de Saint-Germain-des-Prés et les serrures des portes de Paris, annonça qu'il avait soumis au tribut tout le royaume de Charles. Toute la jeunesse danoise et Scandinave se pressait autour du héros, pour l'entendre raconter comment il avait parcouru une terre bonne et fertile, et remplie de toute sorte de biens, que ses habitants peureux et mous ne savaient pas défendre. Ses récits enflammaient la cupidité et redoublèrent l'audace des Barbares.
Cependant les malheurs des Franks provenaient d'autres causes que ne le pensaient leurs ennemis. Ce n'était pas mollesse et lâcheté , mais absence d'habitude des armes chez les serfs et les colons du royaume; c'était impuissance et isolement chez les petits propriétaires libres, égoïsme brutal chez les grands qui aggloméraient autour d'eux presque toute la population militaire. Suivant les historiens du temps, le roi eût voulu combattre : les seigneurs s'y refusèrent. Plusieurs d'entre eux avaient été gagnés par les présents des chefs normands : ils acceptaient la dime du pillage de la patrie !
Les villes, qui eussent du opposer à l'invasion des centres de résistance, avaient désappris la guerre depuis la mort de Charlemagne, et leurs vieilles murailles romaines étaient aussi mal entretenues que mal gardées. Aux ravages vint s'ajouter une cruelle lamine.
Lorsque la France, la Germanie et l'Italie, réunies au congrès de Mersen dans la personne de leurs rois, s'abaissèrent, en 847, à demander la paix au konqar des lies danoises, l'honneur de trois couronnes fut compromis en pure perte; car, le 13 octobre 851, la flotte des Normands, après avoir
pillé la Gascogne, reparut dans la Seine. Ce même Osker, qui avait brûlé Rouen en 841, renversa ceux des monastères des deux rives qui s'étaient rachetés à prix d'or de sa première invasion. Il ruina de fond en comble l'abbaye de Fontenelle, et resta, tout l'hiver et tout le printemps suivant^ maître des rives de la basse Seine, qu'il traita de telle sorte, qu'au dire des chroniqueurs, on n'avait jamais ouï parler d'une semblable extermination dans ces contrées.
Mais, au mois de juin 852 , ayant poussé à travers terre jusqu'à Beau vais, qu'il mit à sac, il fut surpris à son tour par les seigneurs du pays; sa troupe fut taillée en pièces, et le petit nombre de ceux qui échappèrent au carnage s'enfuirent dans les bois et regagnèrent à grand'peine leurs barques pontées.
Ces faibles représailles ne suffirent point pour décourager les Normands.
Au mois d'octobre, Godfried, roi de mer, s'avança jusqu'à Vernon, où il tenta l'établissement d'une colonie fortifiée, qu'il abandonna au mois de juin 853, pour aller rejoindre dans la Loire les bandes de Rurik. La dévastation s'étendit alors avec une nouvelle furie dans la Haute-Brelagne, l'Anjou, le Maine, le Poitou, la Touraine; Nantes, Angers, Tours, furent livrés aux flammes.
L'incendie dévora, aux environs de Tours, le monastère de Marmoutier, cet illustre sanctuaire de la Gaule mérovin* gienne. Les restes de saint Martin, l'apôtre des Gaules, avaient été transférés à Orléans, d'où on les porta à Auxerre, quand Orléans fut menacé à son tour. Cent ^ingt moines périrent dans le saccagement du monastère. Vingt-quatre étaient parvenus, avec Herbern leur abbé , à se réfugier dans une grotte des rochers d'alentour. L'abbé eut l'imprudence de se risquer à travers les ténèbres, pour aller voir si les Barbares s'étaient éloignés. 11 fut pris et atrocement torturé ; on lui brûla la plante des pieds pour le forcer de révéler la retraite de ses compa-j gnons d'infortune et le lieu où il avait caché les trésors de son église. Herbern subit avec une constance héroïque l'eflroyablel