LIVRE SEPTIÈME
Bientôt des serpents de feu s'enlacent aux charpentes, et l'incendie va ouvrir la brèche.
A l'aspect de cette ruine imminente, Théroique évêque de Paris s'élance vers les tours qui dominent au loin les assiégeants. Il s'agenouille avec des supplications et des larmes, au milieu des javelots qui sifflent autour de lui, et il s'écrie :
« Mère de Dieu , qui as enfanté le salut du monde , étoile de la mer, dont l'éclat surpasse la splendeur de tous les astres, prête une oreille miséricordieuse à mes humbles prières! Si jamais il m'a été doux de célébrer les saints mystères en ton honneur, fais que ce peuple impie et cruel qui nous désole tombe enveloppé dans les filets de la mort! »
Et, en achevant sa prière pleine de foi, Goslin lance luimême une flèche contre l'ennemi. Son exemple relève tous les courages; la défense s'organise sous toutes les formes que peut imaginer le génie du salut public; on fait monter, à force de bras, d'énormes pierres sur les tours, et bientôt les barques incendiaires , écrasées par la chute de si lourdes masses, s'abîment dans les flots.
Forcés de reculer, les Normands se replièrent sur leur camp; les assiégés croyaient toucher au moment de la délivrance, quand un funeste accident faillit tout perdre.
Dans la nuit du 6 février 886, une crue subite de la Seine emporta une partie du petit pont de la rive méridionale, qui n'avait point été attaqué jusqu'alors , et isola ainsi de la Cité la tour qui servait de poste avancé.
Les Normands y coururent en foule. Douze hommes, qui gardaient celte tour, se défendirent héroïquement , toute la journée , contre une armée entière , à la vue des Parisiens qui contemplaient avec fureur et désespoir les inutiles exploits de ces braves gens qu'on ne pouvait secourir.
La tour fut incendiée. Ses douze défenseurs se retirèrent sur les débris du pont, et y combattirent longtemps encore. Vers le coucher du soleil, ils se rendirent enfin, sur la promesse d'avoir la vie sauve ; mais à peine eurent-ils déposé leurs armes, que les Normands les massacrèrent tous.
Les noms de ces intrépides héros du peuple, qui fécondèrent de leur sang le berceau de la nationalité française, ont été conservés à la postérité. Ils s'appelaient Ermenfred, Hervé, Odowaker, Eriland, Arnold, Solin , Erwig, Gosbert, Gui, Ardrade, Einard et Goswin. La chronique raconte qu'Hervé avait été d'abord épargné ; à la noblesse de sa figure et de son port, les Barbares l'avaient pris pour un roi et en espéraient une riche rançon ; mais quand il eut vu égorger à ses côtés tous ses vaillants compagnons, il ne voulut pas leur survivre, et se jeta au milieu des glaives , en criant : « Dieu et Notre- Dame gardent Paris ! »
Ce sauvage massacre ne produisit point la terreur que les Normands en avaient espéré. La mort des douze héros parisiens ne fit qu'affermir la résolution des assiégés ; certains de ne trouver leur salut que dans la victoire, ils devinrent invincibles.
La diminution des forces ennemies les encouragea même à tenter des sorties. Une grande partie des Normands, ennuyés de la longueur du siège, s'étaient séparés du gros de l'invasion, pour aller piller les campagnes entre Seine et Loire. Bayeux, Évreux, furent saccagés parBolf; mais d'autres bandes furent défaites, devant Chartres et le Mans, par les populations que dirigèrent deux vassaux du comte Eudes.
Cette belle résistance des Parisiens à un siège de plusieurs mois, avait retenti dans tout l'empire, qui n'était plus accoutumé à des bruits de gloire. Henri de Germanie, duc des