‹ Les héros du christianisme a travers les agesChapitre 187 sur 222 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

s'enfuir, ceux-ci avaient souscrit à la condition, et les deux communautés se hâtèrent de gagner le saint asile. Lorsque, dans la suite, les moines de Saint-Florent quittèrent leurs hôtes pour regagner leur monastère, ils furent obligés de laisser leurs reliques en garantie de leurs dépenses. A leur retour au Mont-Glonne, ils ne trouvèrent que des ruines et la misère; le pays dévasté ne leur offrant aucun secours , l'abbaye ne fut point relevée.

Les pauvres moines se dispersèrent de côté et d'autre. Mais il y en eut un qui voulut à tout prix reconquérir les reliques de Saint-Florent; n'était-ce pas chose licite que de les reprendre au monastère peu charitable qui les tenait captives comme en prison pour dettes?

L'entreprise n'était pas aisée; le bon moine dévot à Saint- Florent eut recours à la ruse. Il s'en fut à Tournus en habit de pèlerin, et se présenta au couvent, où nul ne le reconnut. Admis parmi les frères , il épia pendant vingt-cinq ans , l'occasion d'approcher du précieux trésor qu'il voulait rapporter aux bords de la Loire. A la fin, dit la légende, le bienheureux Saint-Florent, touché de la patience de son serviteur, inspira aux moines la pensée de le faire sacristain. Cette fonction lui donnait accès près des reliques. Une nuit , il les enleva , et revint mourir à côté du saint fardeau, dans les ruines de son monastère.

Je n'approuve point cette fraude pieuse , mais je n'ai pas la force de la condamner : il y a des fautes si touchantes, qu'il est permis de penser qu'un sourire de Dieu les efface.

Dans l'expédition qui ruina le monastère de Mont-Glonne , les Normands abîmèrent la cité de Bourges, et tuèrent Madalbert son évêque, qui l'avait courageusement défendue.

Charles le Simple avait succédé au roi Eudes. Prince sans

énergie comme les autres Charles qui traînaient le nom de Charlemagne dans l'humiliation, il ne savait que déplorer les malheurs de la patrie. Il s'adressa à Francon , archevêque de Rouen, pour que ce prélat essayât de fléchir le lerrihle Rolf. «Je perds tous les jours de mes sujets, » disait-il; « le royaum.e est dévasté, on ne laboure ni ne sème plus. Annoncez à Rolf que, s'il veut nous épargner, je lui donnerai de vastes domaines, et que, s'il veut se faire chrétien, je partagerai avec lui tout ce que j'ai. »

Rolf accorda une trêve , dont nous ignorons les conditions. Mais ce temps de répit fut bien court , et les ravages recommencèrent de tous côtés. Paris même revit les Normands sous ses murs. Rolf, repoussé, vint mettre le siège devant Chartres.

C'est avec toutes les machines de guerre connues que l'antique cité des Carnutes, armée d'un fort sur la montagne, fut assaillie par les hordes normandes. Chartres était un des lieux sacrés de la Gaule druidique. Dans une des grottes de la montagne on conservait précieusement une vieille statue de la Vierge Marie, à figure noire, qui datait d'un temps immémorial. Au-dessus de cette crypte avait été bâtie la cathédrale. A l'approche des Barbares, l'évêque de Chartres, Anthelme, envoya requérir les secours de Richard, duc de Bourgogne, d'Ebies, comte de Poitiers, de Robert, comte de Paris, frère du roi Eudes. Ceux-ci rassemblèrent un corps de Franks et de Bourguignons. Richard et Robert arrivèrent les premiers au secours des Chartrains et livrèrent bataille à Rolf, pendant que l'évêque,- à la tête du peuple, faisait une sortie sur les derrières de l'ennemi.

L'évêque n'avait rien négligé pour enflammer ses ouailles du courage qui l'animait. Apercevant la perplexité des Chartrains, il les avait rassemblés à l'église. Là, il monta en chaire, leur prêcha (dit un manuscrit du neuvième siècle) comment Normands étaient ennemis de Dieu et Sarrasins, et que tous ceux qui mouraient en les combattant étaient admis en paradis par

privilège. Puis il donna aux bourgeois l'absolution de leurs péchés et célébra les saints nnystcres. Les Chartrains, reconfortés par la divine Eucharistie, coururent ensuite aux armes; avec eux, et assisté du comte de la ville, sortit le bon évéque au-devant de l'ennemi , tout aussi majestueusement qu'il avait chanté la messe. Revêtu de ses habits épiscopaux, il était précédé d'une grande croix, et portait au bout d'une lance, en manière d'étendard , la tunique de la Vierge Marie, que Charles le Chauve avait reçue de Constantinople , et que Ton conservait avec respect dans la cathédrale de Chartres, comme le palladium de la cité. Tout le clergé suivait en chantant des hymnes en l'honneur de la reine du ciel.

Les Normands ne purent résister à cette double attaque; ils se rephèrent avec un tel désordre qu'on leur tua six raille huit cents hommes, sans compter ceux qui se noyèrent dans la rivière d'Eure. Rolf s'enfuit vers Rouen avec les restes des vaincus; la plaine auprès de la porte Drouaise, où les Normands furent défaits, reçut le nom de pré de la Reculée, et un basrelief du chœur de la cathédrale fut destinée à retracer le triomphe de l'évêque Anthelme et des Chartrains.

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Charles le Simple, successeur du roi Eudes, ne profita point de cet avantage pour tenter, par un suprême effort, de jeter les Barbares hors de France. Eût-il même été capable de cet effort, nul ne lui aurait tendu la main pour l'appuyer, car les grands, le clergé et le peuple n'avaient qu'une seule voix pour déplorer les misères de l'invasion. l\ prit alors une détermination qui devait avoir un grand avenir.

Acheter la paix à prix d'argent, était toujours une honte inutile; l'expérience l'avait prouvé trop souvent. Enchaîner les Normands par une sage aUiance était un essai à risquer;

Charles s'y résigna , comme au seul parti qui pouvait fermer une ère de désastres.

L'archevêque Francon fut député à Rouen, auprès deRolf, pour lui offrir en mariage la main de Ghizèle, fille naturelle de Charles le Simple, avec le choix entre les seigneuries de Flandre et de Neustrie. Une trêve de trois mois fut conclue pour qu'on pût négocier cette affaire, et désigna le village de Saint-Clair, sur la rivière d'Epte , pour siège des conférences.

Le roi de France et le chef des Normands arrivèrent au rendez-vous, chacun de leur côté. L'Epte les séparait, et l'archevêque de Rouen , chargé de l'échange des pourparlers, eut à remplir plusieurs messages avant que les deux partis pussent s'entendre.

Rolf refusa la Flandre à cause des immenses marais qui la couvraient encore; et, en acceptant la Neustrie, il demandait qu'on y joignît la Bretagne , comme une compensation de l'état d'inculture et de solitude auquel avait été réduite par la guerre la plus grande partie du territoire de Rouen.

La Bretagne n'était point soumise à Charles le Simple ; il ne lui en coûtait rien d'en promettre la conquête au héros Scandinave. Quand tout fut convenu , il engagea Rolf à passer la rivière pour accomplir la cérémonie de l'investiture, car c'était à titre de vassal de la couronne de France que le Normand devait prendre possession de sa province. i

D'après une vieille coutume empruntée à la cour de Byzance, le vassal était tenu de baiser le pied du prince dont il recevait un bénéfice.

Rolf, averti par l'archevêque Francon de la nécessité de se soumettre à cette formalité, ordonna à un de ses compagnons de la remplir pour lui.

Le Normand prit le pied du roi, qui était debout, et l'élevant, sans se baisser, jusqu'à ses lèvres, jeta Charles à la renverse.

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