LIVRE HUITIÈME
passent. Quand Rolf eut posé les armes, il fut le seul législateur de son temps dans le continent chrétien. On sait avec quelle inflexibilité il rendait la justice. Il abolit le vol chez ses compagnons d'aventure, qui jusque-là n'avaient vécu que de rapines. Longtemps après lui , son nom prononcé était un ordre aux officiers de justice d'accourir pour réprimer la \iolence; et de là est venu cet antique usage de la clameur de haro (appel à Rolf), si commune en Normandie. Le sang des hommes du Nord , mêlé à celui de^ Franks et des Gaulois, produisit ensuite dans ce beau pays les héros qui devaient conquérir l'Angleterre.
Cette transformation semble tenir du prodige; mais son mystère se dévoile au regard qui sonde la vie morale des peuples Scandinaves, leurs coutumes et leurs idées.
Si l'on cesse un moment de considérer les Normands au point de vue de leurs ennemis et de leurs victimes, si on les suit dans leurs courses orageuses, ou parmi les rocs glacés de leur patrie primitive, si Ton écoute les chants de leurs scaldes, ils apparaissent tout à coup sous un jour remarquable. Ces bandits, sans foi ni loi envers les étrangers, se gardaient entre eux une fidélité inviolable, un dévouement héroïque; la perpétuelle communauté du péril leur inspirait des sentiments d'égalité et de fraternité qui révèlent le secret de leur force et de la faiblesse des nobles franks, si égoïstes et si anarchiques. La nécessité d'un état de guerre perpétuel les avait habitués à accepter la discipline ; et loi'sque la flotte errante s'arrêta pour devenir nation sédentaire, les habitudes et les sentiments antérieurs suivirent ces mêmes hommes dans le nouvel ordre de choses.
La facilité avec laquelle ils renoncèrent au paganisme s'explique par leur longue fréquentation avec les peuple chrétiens
qui avaient affaibli leur fanatisme. La religion dont ils devinrent les adeptes introduisit parmi eux , à sa suite , la civilisation qui pacifie les hommes en leur faisant connaître les biens que la Providence a départis à chaque pays , et en leur apprenant les arts qui rendent ces biens accessibles aux besoins de la famille et de la société.
L'Évangile s'étendit enfin dans tout le Nord. Le roi Canut, en Danemark, et le roi Olaf, en Norwége, méritèrent de l'Église le titre de saints, par le zèle qu'ils déployèrent pour la propagation des doctrines et des mœurs chrétiennes. Ainsi se turent, après trois quarts de siècle, ces litanies lugubres qui suppliaient incessamment le Ciel de délivrer la chrétienté occidentale de la fureur des Normands :
« A furore Normannorum , libéra nos. Domine ! »
Ainsi fut accomplie cette surprenante révolution qui va faire surgir du sein de la plus profonde barbarie les Robert le Magnifique, les Guillaume Bras de fer, les Tancrède de Hauteville, fleurs de la chevalerie que nous verrons éclore sur le^chemiri des Croisades.
Imp.Gûqvm etIhii)ain.Mr.deIa.Cfili>r.dre.Paris .
Wimt ^^Àiytâhmiti