LIVRE NEUVIÈME
sereau sans sa volonté. Il a mis des princes sur la terre afin qu'on leur obéisse, et il se réserve de les juger lui-même. Souvenez-vous que les martyrs donnaient leur vie aux bourreaux sans se révolter contre les pouvoirs qui les envoyaient à la mort; souvenez-vous que Jésus-Christ, qui disposait des légions du ciel , s*est livré aux méchants avec la douceur d'un agneau. Vous n'assistez à rien de semblable; nos temps sont doux, auprès de ceux que l'Église a traversés si souvent : laissez-moi donc aller où Dieu m'e veut, et ne m'ôtez pas le mérite de la patience.»
L'onction de cette parole évangélique apaisa, comme par enchantement, les colères prêtes à éclater. Le peuple ouvrit ses rangs devant le triste cortège qui traînait le saint pape vers des destins ignorés; et quand, du haut des balcons du palais de l'exarque, ses mains défaillantes laissèrent tomber sur cette forde la bénédiction des adieux, il y eut des âmes qui comprirent qu'une suprême séparation allait s'accomplir, et des voix s'écrièrent : « Bienheureux confesseur du Tout-Puissant, priez pour nous! »
VU
Ce calme n'était qu'apparent. Des groupes nombreux, que les soldats n'osaient refouler, de peur d'allumer une sédition qui n'attendait qu'un signal, gardèrent jusqu'à la nuit close les abords de l'édifice oii commençait la captivité du pontife.
Calliopas cherchait des stratagèmes pour emmener de Rome son prisonnier, sans risquer une bataille. Il fil proclamer que tous les membres du clergé qui voudraient accompagner le vénérable Martin à Constantinople, y seraient transportés avec lui aux frais de l'État, et que trois jours leur étaient accordés pour se préparer au départ. Jusque-là, le pontife aurait la faculté de recevoir tous les visiteurs, avec autant de liberté qu'en sa maison épiscopale. N'était-ce pas une preuve du respect que
i20 LES HÉROS DU CHRISTIANISME.
Tempereur professait pour la religion, et, ces convenances gardées, ne fallait-il pas que la justice eût son droit de libre examen, nonobstant le haut rang de l'accusé? Si le pape faisait éclater son innocence et confondait ses accusateurs , ne reviendrait-il pas à Rome avec une gloire assez grande pour compenser quelques jours de disgrâce imméritée?
Pendant que ces formules d'une bienveillance captieuse endormaient l'inquiète agitation du sentiment populaire, un navire se préparait en secret. La nuit suivante, Martin fut enlevé du palais.
L'escorte qui assurait cette expédition fît fermer derrière elle les portes de la ville, afin que, si l'alarme était donnée, l'illustre captif ne pût être rejoint par ses défenseurs.
Cette précaution demeura inutile. Une barque amarrée sur le Tibre reçut la précieuse proie des bourreaux de Constantinople, et descendit à force de rames jusqu'à Ostie, oii les agents de l'empereur se tenaient prêts à mettre à la voile.
Le pape souffrait cruellement; la fièvre et la dyssenterie s'unissaient au chagrin pour précipiter la fin de ses jours. Les misérables chargés de le conduire se montraient sans pitié ; peut-être avaient-ils l'ordre secret de le faire mourir d'épuisement. En arrivant à l'île de Naxos, il paraissait si accablé, que ses gardiens s'arrêtèrent , comme pour attendre son dernier souffle. Mais Dieu qui lui réservait la couronne des martyrs, voulait que le crime de l'empereur hérétique parcourût toutes les phases de l'horrible.