LIVRE NEUVIÈME
vire. Ses persécuteurs eux-mêmes étaient affrayés de le voir plus fort que leur lâche cruauté.
On le porta sur le quai, dans un état voisin de l'agonie. Il y resta tout le jour^ exposé au grand soleil, sans autre asile qu'un grabat plein de vermine. Des soldats brutaux, rangés autour de lui, le laissaient outrager par la populace, et frappaient du bois de leurs lances les rares catholiques qui osaient s'approcher pour lui offrir des consolations ou des secours.
A la fin de cette journée d'angoisse, un scribe du palais, nommé Sacolève, arriva porteur d'un ordre impérial qui ouvrait au pontife la prison des malfaiteurs. Saint Martin, déposé dans un humide cachot, passa quatre-vingt-treize jours entre la vie et la mort.
Le vendredi , 15 décembre 654 , il fut tiré de ce cloaque, et amené devant le sénat. Il fallut l'apporter sur une chaise longue; c'était plutôt un squelette qu'un homme. L'aspect d'un criminel réduit en cet état de détresse eût inspiré de la compassion aux cœurs les plus durs; mais les douleurs de l'innocent sont la joie de ses ennemis. Dans cette ville immense, tout entière à l'hérésie, le mallieureux pape ne devait pas trouver une seule voix pour le plaindre; quand Tesprit religieux est faussé par les passions ou l'erreur, il engendre des monstres.
Le grand trésorier Buccoléon présidait l'assemblée patricienne. C'était un homme sans entrailles comme sans foi, adulateur intéressé de tous les pouvoirs, tyran des faibles, et plus apte au métier de geôlier qu'aux fonctions de grand juge. Dépourvu de ce sens délicat qui impose à toutes les natures honnêtes le respect de l'infortune , il exigea que le pape se tint debout devant lui, appréhendé au corps plutôt que soutenu par deux soldats.
Il n'y eut pas même un murmure sur les bancs du sénat, pour appeler la honte sur le front de Buccoléon ; et cependant tous ces hommes-là se disaient chrétiens!...
Le vénérable Martin , qui n'avait plus de force que dans le cœur, inclinait sa tête pâle et fléchissait sur ses membres exténués. Si ce pauvre corps n'eût trahi son reste d'existence par quelques douloureux tressaillements, le spectateur, placé à peu de distance, eût cru contempler une descente de croix.
«Misérable ! » s'écria rudemment Buccoléon , «que de temps il a fallu pour t'amener ici ? Tu ne feignais point la décrépitude, quand il s'agissait de conspirer contre le glorieux empereur ! ... »
Le pape gardait le silence. Vicaire de Jésus-Christ, il pouvait subir l'outrage, mais, à l'exemple du divin maître, il n'y avait point répondu.
Ce calme irritait Buccoléon. « Qui ne dit mot, s'accuse! » reprit-il en redoublant les épithètes injurieuses dont il croyait flétrir la dignité du pontife. « Qu'on produise les témoins!... »
Vingt hommes furent introduits, la plupart soldats ou gens mal famés. Leur déposition, qu'ils récitaient comme un rôle de théâtre maintes fois répété, n'attira même pas l'attention des juges. 11 était aisé de voir que ces valets de tyrannie n'avaient pas devant eux un accusé, mais une victime dont la sentence était prête. Ils parodiaient les formes de la justice pour tromper l'histoire, mais pouvaient-ils tromper Dieu?
A mesure que ces faux témoins paraissaient à la barre du sénat , une sacrilège ironie leur demandait de prêter serment sur les Évangiles , et ces âmes viles obéissaient pour gagner le salaire de leur parjure.
Le pape, que tant de souffrances semblaient laisser impassible, ne put contenir plus longtemps une généreuse indignation. « Je me suis livré à votre malice, » s'écria-t-il , « faites de moi ce que vous voudrez ; mais quel démon vous anime à