‹ Les héros du christianisme a travers les agesChapitre 196 sur 222 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

perdre ces gens-là? Ne savez-vous pas qu'un mensonge proféré sur l'Évangile est un blasphènne contre le Saint-Esprit? Qu'est-il besoin de tant de fourberie pour détruire un vieillard qui ne vous résiste pas? Nul d'entre vous n'ignore l'absurdité du crime que l'on m'impute; ce n'est point un conspirateur que vous voulez frapper, mais le défenseur de la foi que vous avez désertée. N'est-ce point donc assez de commettre un crime, faut-il y joindre encore les lâchetés de l'hypocrisie?

Les juges déconcertés levèrent la séance en tumulte. Buccoléon se rendit auprès de l'empereur, pour délibérer sur le sort de l'auguste prisonnier. Saint Martin fut porté par les gardes dans la cour du prétoire, où une foule nombreuse attendait la sentence du sénat.

C'était une scène lamentable. On n'avait pas encore vu des chrétiens se faire les bourreaux du chef de l'Église. L'étrangeté de ce crime agitait sourdement les consciences; la résignation de la victime rappelait au fond de plus d'un cœur le lointain souvenir de l'immolation du Calvaire. Si la pitié restait muette, la crainte était près d'éclater; il y a des heures où l'éternelle justice nous avertit sans se montrer.

Un instant de plus, le peuple était reconquis à la foi par la majesté du martyre; le pape était sauvé; une révolution religieuse relevait sur l'Orient la bannière catholique : mais Buccoléon reparut. L'appareil de la puissance refoula par son prestige le tressaillement fugitif de celte générosité instinctive qui s'exhale des grandes foules; il ne resta plus que la bestiale curiosité des hommes vulgaires en présence des spectacles tragiques.

Les licteurs fendirent la presse devant Buccoléon. Le grand trésorier resplendissait d'orgueil; il y a des gens pour qui tout est grandiose, et qui , trop lâches pour manier l'épée du soldat, porteraient fièrement la hache du bourreau.

« Préfet du prétoire , » s'écrie Buccoléon , « le glorieux empereur Constant veut que justice soit faite des ennemis de l'empire; le prisonnier Martin vous est remis : faites votre office. »

Aussitôt, sur un signe du préfet , les licteurs se saisissent du pape. On arrache au saint vieillard ses vêtements tout usés par la fange des prisons; un carcan de fer est rivé à son cou ; de ce carcan part une chaîne qui lie le captif à un geôlier : cette double attache est le signe précurseur des exécutions capitales.

Martin est traîné ainsi, le long des murs de la ville, depuis le palais jusqu'à la prison de Diomède, précédé d'un licteur qui porte nu , devant lui, le glaive décapiteur.

En arrivant à la prison , l'infortuné pape, qui s'était abattu vingt fois sur sa voie douloureuse, fut poussé sur les degrés avec une telle violence que ses gardiens le crurent brisé par cette dernière chute. Ramassé tout sanglant, il fut porté, presque évanoui, sur un banc de pierre oii on le garrotta, sans même couvrir d'un haillon ses membres meurtris.

Tout à coup, un officier du palais apporta Tordre de surseoir à l'exécution.

Le patriarche de Constantinople, atteint d'un mal mortel, venait d'avoir une vision des jugements de Dieu. Complice de l'empereur dans sa révolte contre l'Église de Rome, et instigateur des atrocités que je viens de redire , il sentait accourir l'heure vengeresse de ce forfait. Il avait dit à Constant : « J'ai péché contre le Ciel; le sang de l'évéque Martin va me marquer au front du signe des maudits! Le glaive qui doit le frapper est la clé qui m'ouvrira l'abîme éternel : si vous craignez de m'y suivre, sauvez l'évéque Martin!... »

Et par un juste arrêt de Dieu , le patriarche était mort dans les transes d'un stérile repentir, car ce repentir n'était que de la frayeur.

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