LIVRE NEUVIÈME
Consfant retint suspendue la hactie sacrilège; il avait peur, lui aussi, de la voix du sang des saints; mais son àme, profondément dégradée, n'était plus capable de s'élever aux grandes expiations. Il n'osa point consommer le meurtre du successeur de saint Pierre, mais il ne pouvait lui pardonner son héroïque fermeté. Le rendre à l'Église ^ s'était s'avouer vaincu, c'était confesser devant les peuples qu'il existe un pouvoir supérieur au despotisme, c'était dire à tous : Je me suis élevé au trône, les pieds dans le sang; je règne par un continuel attentat, mais je n'ai pas jusqu'au bout l'audace des tyrans : voyez, un pauvre prêtre suffit à me faire trembler ! ... »
Par ordre impérial, l'eunuque Grégoire, préfet de Constantinople, fit porter à saint Martin des aliments de sa table pour le réconforter; par le même ordre on lui ôta ses fers. Ces tardifs égards étaient accompagnés de paroles séductrices.
Le pape refusa tout.
« Quand mon divin maître fut élevé en croix, » dit-il aux envoyés du préfet, « l'on tendit à ses lèvres une éponge imbibée de vinaigre et de fiel , et la trois fois sainte Hostie pria pour ses bourreaux. En repoussant les douceurs que vous offrez à ma misère, je vous remercie de mes souffrances, et je vous bénis, car, grâce à vous, j'imite de loin le Sauveur, et je lui demande, pour couronne de mes douleurs, de rechercher ceux qui me persécutent, et de les amener à pénitence. »
XIÏ
Quatre-vingt-cinq jours s'écoulèrent encore dans la prison de Diomède; jours d'angoisse pour le pontife, qui ne savait plus à quoi s'attendre de la part de ses ennemis; jours d'hésitation, de demi-remords et de colère comprimée chez l'empereur, qui s'irritait de voir saint Martin condamner, du fond de son cachot, avec une persévérance surhumaine, l'intru-
sion d'un nouveau patriarche à la tête des hérésies de l'Orient.
« Quand vous me feriez hacher en mille pièces, » disait le vicaire de Jésus-Christ, « je ne cesserai pas, jusiju'à mon dernier souffle, d'infliger l'anathème à vos révoltes contre l'unité de l'Église, mais je vous pardonne le mal qui n'atteint que ma personne. »
Enfin, le 10 mars 655, le scribe Sacolève descendit dans la prison de Diomède, pour annoncer à saint Martin qu'il fallait se préparer au départ.
« Est-ce au départ de la vie? » demanda le pape; « il y a longtemps que je suis prêt. »
• — «Le clément empereur n'en veut pas à vos jours, » répondit Sacolève; « votre éloignement lui suffît pour rendre la paix à l'empire. Vous n'êtes plus évêque de Rome, car il faut sur ce siège éloigné un homme soumis à la pleine autorité de l'empereur; mais vous finirez votre vie dans un doux exil, afin que les peuples sachent que notre maître est généreux comme il est tout puissant. »
— «Allez lui dire, à votre maître, «reprit saint Martin, «que je l'assigne au jour du jugement dernier. C'est alors que les peuples sauront que Dieu est patient parce qu'il est éternel. »
Ce doux exil promis à l'agonie du pontife par l'hypocrite compassion de ses ennemis , était l'âpre rive de la Chersonèse Taurique, habitée par quelques peuplades chétives auxquelles manquaient les choses les plus indispensables à la vie.
Saint Martin mourut d'inanition peu de mois après son arrivée.
L'hérétique Constant fit le voyage de Rome pour s'y montrer en triomphateur.
Il pilla pendant douze jours les richesses de l'Église, et se retira chargé de butin , comme le Vandale Genséric.
Il avait semé la haine, il récolta la vengeance, et périt assassiné.