LIVRE NEUVIÈME
Voilà le patrice à Mont-Auxence.
Au nom de l'empereur, rien ne se dérange; que peut sur 1 ame des pieux solitaires cet écho d'un monde qu'ils ont oublié?
Calliste, dans tout l'appareil de la puissance, escorté de serviteurs et de gardes, s'attendait à voir la communauté tout entière accourir à sa rencontre, pour adorer en lui, briseur d'images sacrées, l'image profane du souverain persécuteur.
Et voilà qu'il ne trouve, dans des huttes sauvages, que des hommes silencieux, amaigris par le jeûne, courbés sur le travail du jour , indifférents au bruit qui se fait autour d'eux.
L'habitant de la première cellule qu'il rencontre sur le ^ penchant de la montagne, prié d'indiquer la demeure de l'abbé I Etienne, indique du geste, sans lever les yeux, le sommet des
rochers.
^ Un second, un troisième, un trentième reclus répond par le même signe à la même question.
« Ces gens-là sont rustres ou fous ! » murmure un officier dupatrice. «Vous plaît-il, seigneur, que je les fasse parler?...
— « Silence, » dit Galliste. « Ne troublons pas les poissons du père Etienne; quand nous serons au haut de ce désert, je tendrai mes hameçons. »
L'abbé Etienne, couvert de sa peau de brebis, était accroupi dans son trou de rocher ; le front appuyé sur ses deux mains, il lisait les épîtres de saint Paul, ouvertes devant lui sur une pierre qui lui servait de pupitre, au pied d'une croix de bois.
Le patrice et sa suite se rangèrent en cercle au bord du trou, sans que ce grand solitaire sortit de sa profonde méditation.
«Vénérable père,» dit CaUiste, « est-ce vous que l'on nomme l'abbé Etienne?... »
Etienne leva les yeux lentement; sa placide physionomie
s'anima peu à peu , comme le visage de rhomme qui sort du sommeil de ses souvenirs.
Le palrice répéta deux fois son interrogation avant d'obtenir une réponse. Son regard incisif cherchait à creuser les secrets de l'âme sur ce front voilé par l'extase de la pensée; mais devant les traits impassibles du moine , il sentit que le coup d'œil des cours ne pénètre que les natures vulgaires.
«Pourquoi m'appelez-vous vénérable? » dit enfin l'abbé. « Je me nomme Etienne le pécheur. Que demandez-vous? Ce n'est point l'hospitalité, car on ne la cherche pas au désert; ce n'est pas le chemin du Ciel, car à votre costume je reconnais un grand du siècle: ceux-là cherchent le chemin du plaisir, et je ne sais que celui des larmes.
— « Cet homme est dur à tenter, » se dit l'ambassadeur des iconoclastes. « Si j'en viens à bout, je serai plus grand théologien que l'évèque d'Éphèse; si j'échoue, je me serai chargé d'une commission bien ridicule. — Père, » reprit-il, en s'adressant à l'abbé, et donnant au timbre de sa parole l'expression d'une âme toute palpitante d'émotion , « père, l'homme qui s'incline devant vous, et que vous appelez grand du siècle, ne serait pas digne de délier vos sandales d'écorce. Pardonnezlui d'avoir troublé votre solitude, et bénissez en lui le trèshumble envoyé du concile universel qui vient d'achever sa session au palais d'Hiéra, sur la côte d'Asie, vis-à-vis Constantinople, sous les auspices du très-pieux empereur Constantin.
— « Concile universel, qui vient d'achever sa session
Que dites-vous là? » reprit vivement l'abbé Etienne. « Autrefois, quand il y avait des conciles universels, toute la chrétienté le savait longtemps à l'avance; nos seigneurs les évêques en envoyaient la nouvelle jusqu'aux monastères les plus éloignés, afin que les plus humbles serviteurs de Dieu offrissent des prières et des jeûnes pour invoquer les lumières de l'Espril saint. Comment se fait-il que le monastère du Monl-Auxence, auprès de Chalcédoine, ait ignoré un si grave événement? »