LIVRE SIXIÈME. JU
— « Je me ferais votre esclave !
— « Je ne te demande que le serment de ne point trahir une confidence.
— « J'y ajoute, » s'écria Vigile, avec un geste trop facile à tra;]uire, « celui d'être à vous, corps et âme!
— « Doucement, » dit Chrysaphe; « Édécon nous écoute!...
— i( Oui , mais sans nous comprendre.
— « Possèdes-tu sa confiance?...
— « Toute entière..
— « Est-il riche?...
— « Oui, d'espérances.
— « Est-il avide?...
— (( Gomme un Barbare.
— c( Que pourrait-on espérer de lui?
— « Tout, pour de l'or! »
Chrysaphe était doué de la finesse particulière aux êtres san? Tirilité. Habile à sonder l'impure sentine où fermentent les passions basses, son regard pénétrant ne s'était pas trompé sur Vigile, et par Vigile il s'emparait d' Édécon.
Le Hun tenait de sa race l'avidité farouche et les instincts sanguinaires; il joignait à la férocité de la hyène la prudence du chat sauvage. Le marché lui fut proposé par Vigile, en l'invitant à (ixer son prix. Édécon fut modeste, il mit au poids de cinquante livres d'or la tête d'Attila.
Théodose tomba d'accord. Il s'agissait pour les parties contractantes de ne se point tromper l'une et l'autre. 11 fut décidé que l'empereur enverrait avec Édécon un ambassadeur chargé de sa réponse évasive aux exigences d'Attila. Par pudeur ou par précaution , ce député devait ignorer le complot. Mais Vigile l'accompagnerait, porteur d'un ordre de paiement des cinquante livres d'or sur le trésor impérial, et le remettrait à Édécon dès
que le coup serait frappé. Si Édécon trahissait sa promesse, une révélation soudaine le livrait à la vengeance d'Attila. Quel que fût donc l'événement, Théodose était déHvré de son terrible ennemi, soit qu'on lui apportât sa tête, soit qu'Attila crût lui devoir son salut.
L'historien Priscus, qui nous a conservé les détails de cette ambassade, avait été du voyage, et le raconte en témoin oculaire.
Maximin, personnage consulaire, était revêtu des pouvoirs de Théodose pour une négociation dont il ne connaissait point les ressorts cachés. En approchant du Danube, le cortège rencontra plusieurs troupes de Huns qu'Attila faisait avancer pour commencer la dévastation du pays romain , si Édécon n'apportait pas une réponse satisfaisante.
Maximin se défiait de ces mouvements. Il fit halte sur le fleuve, et Édécon se détacha pour annoncer à son maître l'arrivée du plénipotentiaire de Théodose.
Le lendemain, une troupe nombreuse de cavaliers vint prendre l'ambassade romaine pour la conduire au camp d'Attila. Ses tentes étaient à peine dressées, qu'Édécon, Oreste et plusieurs chefs des Huns vinrent demander à Maximin, par ordre d'Attila, une communication écrite des paroles qu'il apportait au nom de Théodose.
Maximin était un vieux soldat , trop usé pour la guerre, mais trop fier pour laisser humilier sa vieillesse. Il s'étonna de voir Édécon quitter subitement le rôle de parlementaire et reprendre le ton hautain d'un ennemi. «Je ne sais trop, » s'écria-t-il, «s'il y a pour moi quelque sûreté parmi des hommes qui ne connaissent d'autre droit que leurs sauvages caprices. Mais, quoi qu'il m'arrive, nul de vous ne se vantera d'avoir fait baisser les yeux à Maximin. Je ne parlerai qu'à Attila.
— « Attila ne veut pas te recevoir, » répondirent les Huns. « Si tu n'as rien à lui dire que nous ne puissions entendre, pars sur-le-champ, et va dire à Théodose de venir lui-même s'incliner devant le marteau de l'univers.