LIVRE SIXIÈME
— « Je lui dirai , » reprit Maximin, « que si j'étais Théodose, Attila viendrait baiser les franges de ma pourpre!... »
Cette bravade était dangereuse, et Vigile, présent à cette scène, en fut alarmé. Les Huns se retirèrent en proférant des menaces; Édécon seul gardait le silence, mais sa lèvre contenait mal un sourire dont la fauve expression restait intraduisible.
« Que n'ai-je pu retenir cette rupture inutile! » dit Vigile à Maximin, en le tirant à l'écart. «Vous ne savez donc point ce qui se prépare?... Je crains que vous n'ayez perdu, par un mot de trop, le fruit des bonnes dispositions d'un homme plus précieux qu'une victoire....
— « Quel est donc cet homme? » demanda Maximin.
— « C'est Édécon lui-même.
— « Eh ! que pourrait faire Édécon?... »
Il pouvait en ce moment décupler les périls de l'Empire, en dévoilant à Attila, soit par crainte, soit par calcul, le projet homicide tramé dans le palais de Constantinople.
Et c'est ce qu'il avait fait.
Maximin allait partir, lorsqu'un nouveau message d'Attila lui apporta la permission de ne se remettre en route qu'au prochain lever du soleil , de peur qu'il ne fût surpris, de nuit, par quelqu'une des bandes qui avaient passé le Danube en avantgarde. «Je te ferai escorter, » lui faisait dire Attila; «car ce n'est point contre toi que ma colère s'allume, et je veux que tu puisses annoncer à ton maître que ma vengeance va rouler sur tes pas comme un orage!...»
Au soleil levant, comme les Romains pliaient leurs tentes, les cavaliers huns se présentèrent; mais leur chef avait ordre, avant le départ , de conduire Maximin devant Attila.
Le vieux consulaire ne savait que penser d'un si brusque changement de dispositions. Qu'avait-il à craindre ou à espé-
rer de cette entrevue refusée la veille, exigée le lendemain? Un homme d'une trempe moins énergique eût hésité ; Maximin se dévoua aux chances de sa destinée : « Le pire qui puisse m'arriver, » se disait-il, «c'est de mourir! J'y gagnerai toujours quelque chose : je ne verrai plus les hontes de ma patrie!... »
XXYll
Le camp du maître des Huns était sa mobile capitale; une grande baraque de bois, dans les pacages danubiens, servait de palais à cette majesté barbare. Ses femmes, car la polygamie était le privilège de sa sauvage grandeur, ses femmes, les unes de sa race, les autres ramassées dans le pillage du monde, habitaient des logis rustiques autour de sa tanière. Couvrant sa table de mets grossiers dans des plats de bois, il laissait les vases précieux, d'or ou d'argent, chefs-d'œuvre des arts grecs, aux mains de ses compagnons d'aventures. C'est là, qu'assis sur un vil escabeau, le Hun ravageur accueillait du haut de son orgueil les députés des peuples tremblants. A ses côtés on voyait des hommes hideux comme lui , dans l'attitude d'un respect familier, comme celui des betes fauves pour l'animal puissant qui les domine. Attila buvait avec eux les flammes de l'ivresse; le volcan se chargeait des vapeurs ardentes du vin, et quand sa lave faisait éruption , ses courants allaient s'éteindre dans le sang.
Maximin s'avança le front haut, suivi du Romain Vigile, qui devait traduire sa parole.
— « Guerrier des plages inconnues,» dit Maximin, a je te souhaite, au nom de Théodose, mon maître, la fortune dont tu es digne. »
Il y avait un amer sarcasme au fond de ce compliment équivoque. Le Barbare ne se laissa point abuser; sa ruse comprit l'audace du vieux Romain , mais cette audace lui plut ; c'était le