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que dans cette lutte corps à corps quinze mille morts ou blessés firent un pont d'hommes aux deux armées.
Aux clameurs qui s'élevaient de cet horrible pêle-mêle, Aëtius et Attila précipitèrent toutes leurs masses à l'assaut d'une fortune désespérée.
Figurez-vous, si vous le pouvez, des torrents d'hommes de toutes nations, roulant avec fracas dans une obscurité plus sinistre qu'un jour de tempête. Au-dessus de ces courants que le «choc des glaives contrfe les glaives sillonne de myriades d'étincelles, la lune errante, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues d'une mer fantastique, déchire de temps en temps soji lit de brumes plombées, et s'y replonge avec horreur, comme s'il était donné aux astres de s'émouvoir à l'aspect des catastrophes de la terre. Un immense hurlement, mêlé au fracas des armures, indiquant seul la marche et les progrès de la lutte, à mesure que le silence de la mort vient derrière lui s'étendre sur les régions de la plaine où le jour n'éclairera plus que de sanglants débris : voilà l'histoire de cette nuit formidable.
Au lever de l'aurore, jamais tableau plus affreux n'avait frappé des regards humains.
De chaque côté d'un rempart de cadavres et d'agonisants, la bataille continuait avec une rage accrue par le spectacle des pertes.
Attila se dressait, immobile comme un roc, au centre de sa ligne d'attaque, avec les Huns ; les autres peuplades qui suivaient sa fortune, bondissaient sur les ailes de cette masse immense.
Aëtius commandait l'aile gauche de l'armée romaine; Théodoric tenait la droite avec ses Goths; les Alains, dont on n'était point sûr, s'enclavaient au centre. Jamais l'Europe n'avait vu en présence deux armées si nombreuses : c'était le Nord et le Midi conjurés pour la destruction du genre humain.
Attila s'annonçait comme le maître du monde; Aétius, le défenseur de l'Occident, nourri dans les camps, et tant de fois victorieux, brûlait de s'illustrer par une victoire suprême ; et Théodoric, qui avait vu fonder dans la Gaule le royaume des
Visigoths, voulait le cimenter du sang des Huns, les vieux ennemis de sa race. Toutes ces ambitions s'éventraient au seuil d*un avenir qu'elles ne devaient point posséder. C'étaient les moissonneurs du champ des divines justices, hâtant leur lugubre travail, comme s'il y avait eu pour eux un lendemain, et sans voir qu'ils creusaient leur propre tombe à la limite du champ.
L'histoire n'a pas transmis à la postérité les épisodes d'une journée si pleine de désastres. Elle se contente de dire que jamais, en si peu de temps, on ne vit tant d'exemples de ce que peut la furie humaine. Les vieillards contemporains de l'enfance du chroniqueur Jornandès, se souvenaient encore que le petit ruisseau qui traversait le théâtre de cette catastrophe héroïque , devint le lit de tant de sangs divers, confondus par le même carnage, qu'il s'entla comme un torrent et déborda sur ses rivages, assez haut pour soulever des morts. Les blessés qui s'y traînaient pour étancher leur soif ardente , buvaient ce sang qu'ils y avaient versé. Une vieille légende, qui peint mieux que tous les récits possibles l'atroce acharnement de cette lutte, dit que quand les corps furent tombés, les âmes restèrent debout, et continuèrent l'action pendant trois jours et trois nuits : la Mort elle-même n'avait pu désarmer leur fureur.
Les Romains et les Visigoths s'étaient disputé par des efforts incroyables l'honneur de la victoire. Théodoric la paya de sa vie. Ce prince avancé en âge, mais plein de vigueur et de feu , courant de rang en rang pour animer ses soldats, fut renversé de cheval et foulé aux pieds de ses propres cavaliers. Thorismond, fds de Théodoric, qu'une semblable ardeur avait em- \)orté au milieu des masses ennemies, revenant du combat vers a nuit, prit le camp d'Attila pour celui des Visigoths, et ne .econnut son erreur qu'en se voyant chargé. Comme il se dé-
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fendait avec courage , il reçut à la tête une blessure qui Tabalit de cheval, mais ses compagnons le sauvèrent.
4ëtius courut la même fortune ; il se trouva enveloppé de Huns, et ne dut son salut qu'à la même obscurité qui Tavait séparé de ses troupes. 11 revint à son camp sans savoir qui, de lui ou d'Attila, était vainqueur, et il fit passer toute la nuit sous les armes.
Le lendemain , les premiers rayons du jour découvrirent aux yeux des deux armées un horrible panorama. Dans la vaste étendue des Champs Catalauniques, trois cent mille hommes, selon les uns, et cent soixante-deux mille, selon les autres, gisaient défigurés par de hideuses blessures. Les sauvages cavaliers d'Attila n'avaient pas attendu l'heure de dépouiller les morts, pour leur arracher d'effroyables trophées; avant de fuir, les uns avaient fouillé des poitrines palpitantes pour y saisir le cœur; les autres avaient coupé des têtes, pour faire du crâne décharné la coupe triomphale de leurs festins anthropophages ; la plupart ne regrettaient leur défaite que parce qu'elle les privait du temps d'écorcher de beaux cadavres, pour tailler leur peau en vêtement ou en couverture de cheval.
Aëtius ne crut à sa victoire que lorsqu'il vit Attila se retrancher derrière les chariots qui servaient de barricade à son camp. Exaspéré de sa défaite, ce sauvage ennemi n'avait pas encore cessé de se montrer redoutable. Tel qu'un lion, qui du fond de sa tanière effraie encore de ses rugissements les chasseurs qui l'ont poursuivi , il faisait retentir de tous côtés le son des cornes de guerre, comme s'il eût été prêt à sortir pour engager un nouveau combat. Il s'attendait à être attaqué dans ce réduit. Du haut de ses chariots garnis d'archers, pleuvait sans cesse une grêle de flèches qui devait écarter les assaillants. On prit le parti de le tenir assiégé, avec l'espoir de l'abattre par la famine. Ce fut alors que, pour ne pas tomber dans un avilissant esclavage, il fit dresser au miheu de son camp un bûcher des selles de ses chevaux, à dessein de s'y brûler vivant dès qu'il se verrait acculé à la nécessité de périr ou de se rendre. Le Gotb
Abrie avait disparu dans un torrent; le Hun Attila voulait disparaître dans un incendie : Ne fallait-il pas des abîmes pour tombeau à ces immenses ravageurs qui avaient trouvé la terre trop étroite pour contenir leur mémoire!
L*armée d'Aëtius était largement décimée. Sa victoire pouvait traîner un linceul pour manteau triomphal. Chacun cherchait les compagnons auprès desquels il avait combattu, et ne retrouvait que leur sang jailli sur son armure.
L'absence de Théodoric ne fut remarquée que bien tard, quand les survivants eurent le triste courage de se compter. Les quatre fils du prince des Yisigoths l'avaient suivi de près dans la première ardeur de cet immense duel entre Rome et la barbarie; mais la nuit les avait séparés de leur père, pour ne plus se revoir qu'à travers leurs larm.es. Théodoric fut cherché pas à pas; on craignait moins d'apprendre son glorieux trépas que sa captivité à la merci des vengeances d'un implacable vaincu. Ses enfants le découvrirent enfm sous un monceau de cadavres qui l'avaient écrasé. Le fer ennemi n'avait point atteint ses cheveux blancs; culbuté avec son cheval dans la mêlée ténébreuse qui enveloppa les premières étreintes du massacre, il n'avait pu se relever sous les flots d'assaillants que la mort aplanissait autour de lui. On célébra ses funérailles à la vue des Huns, avec tous les honneurs que sa valeureuse nation savait rendre aux héros décédés ; les Visigoths mêlèrent leurs pleurs au sang des Huns dont ils étaient couverts.
Théodoric était digne de mourir debout. Guerrier sans peur, il achevait cruellement un règne de trente-deux années qui ne furent pas sans gloire. D'abord ennemi des Romains, il leur avait imposé la nécessité de s'appuyer sur son bras, et fidèle à la foi jurée, il s'était montré capable de leur donner un maître illustre, si la pourpre des Césars avait mérité son ambition.