LIVRE SIXIÈME
jalonnée par des déconibres. Salvien, qu'il faut toujours citer avec Jornandès, quand on exhume celte poussière d'un monde écroulé, Salvien avait vu des cités remplies de corps morts; des chiens, devenus sauvages sur les foyers en cendres d'où leurs maîtres avaient disparu , et des oiseaux de proie gorgés de la pourriture des cadavres, étaient les derniers habitants de ces effroyables ateliers de la mort.
En fuyant des plaines Catalauniques, les bandes auxihaires d'Attila s'éparpillèrent de tous côtés pour trouvera vivre. Leur retraite précipitée ne fu t pas moins désastreuse que l'invasion ellemême. Quatre-vingts ans après leur passage, les fils du premier roi chrétien de notre belle patrie rappelaient encore aux Franks l'affreux drame des ïhuringes, pour s'animer à la vengeance.
« Souvenez-vous, » criaient-ils en brandissant la framée de Clovis, a souvenez-vous ([ue les compagnons d'Attila n'ont pas épargné une seule torture à nos pères. Non contents de tout ravir, ils accrochaient les enfants aux arbres par le nerf de la cuisse. Tls firent périr plus de deux cents jeunes filles par tous les raffinements de supplices que peut imaginer la plus incroyable férocité. Les unes furent attachées par les bras au cou de chevaux fougueux, qui, pressés par l'aiguillon, mirent en pièces ces malheureuses victimes ; les autres furent étendues sur les ornières des chemins, et clouées en terre avec des pieux; leurs os furent broyés par la roue des chariots qui traînaient le butin des pillards, et leurs cadavres abandonnés servirent de pâture aux corbeaux qui suivent les funérailles!... »
En échappant contre toute attente à l'entière destruction de ses hordes, Attila était rendu à sa destinée de ravageur du monde. 11 ne regagna les steppes danubiennes que pour y faire lever, au cri de sa rage, une nouvelle armée désolatrice. A la vue de ses chariots regorgeant de dépouilles, on oublia le prix
sanglant qui les avait achetées. Les contingents affamés que polissaient sans cesse en avant les vomitoires de l'Asie^ enviaient ces richesses ignorées qui ne coûtaient que du sang; ils demandaient quels chemins conduisaient au pays de ces merveilles.
— « Ce sont, » dit Attila, « les chemins oiine passe point la pitié. »
L'hiver se passe à forger des armes, et Tannée suivante se lève aux lueurs d'un autre incendie.
Aëlius, endormi dans son triomphe, n'avait pris aucune précaution contre un péril dont il était loin de pressentir le retour. II se montrait comme un demi-dieu aux cités d'Italie qui le pîoclamaient leur sauveur; mesurant à loisir les progrès de sa popularité, il s'étonnait de ne se point voir offrir la pourpre comme le seul hommage digne de son orgueil, quand tout à coup Attila reparaît debout sur les montagnes Noriques, et précipite de tous leurs versants ses cataractes humaines.
Dans la fatale ivresse que donne la gloire, Aëlius avait laissé les Alpes ouvertes; toutes leurs gorges furent les canaux où s'engouffièrent les vagues du second océan hunnique, pour déborder dans les plaines de la haute Itahe.
Rome fut consternée. Aëtius avait donc abusé de la foi publique en tressant à sont front la couronne des vainqueurs?
Valentinien III s'enfuit de Ravenne pour se cacher derrière le Capitole qu'il ne pouvait défendre, tandis qu'Attila se jetait sur Aquilée.
Cette ville qui avait résisté , cinquante ans auparavant, aux efforts d'Alaric, soutint l'assaut des Huns avec un courage qui faisait honte aux lâchetés de l'Empire. Les Huns étaient rebutés, et Attila se préparait à lever le siège, lorsqu'il aperçut une cigogne qui, abandonnant le nid qu'elle avait dans une des tours, transportait ses petits sur son dos, et les allait déposer dans ia campagne, loin de la ville. Le Hun conjectura par la retraite de cet oiseau que la tour ébranlée touchait au moment de sa chute. «Voyez-vous,» s'écria-t-il , « cet habitant d'Aquilée qui déloge avec sa famille? 11 est mieux instruit que nous