LIVRE SIXIÈME
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Un seul homme restait muet devant ces lamentations générales. Assis sur la pierre Mamertine, il comptait en lui-même la succession ininterrompue des vicaires du Christ à travers les déchirements de Rome, depuis les jours sinistres de Néron jusqu'aux heures avilie^ du dernier Valentinien. 11 se rappelait cette parole du divin Pasteur à l'Apôtre pénitent : « Pais mes agneaux, pais mes brebis! Tu es Pierre, et sur cette pierre j'édifierai mon Église, et les portes du royaume des ténèbres ne prévaudront jamais contre elle, et je serai avec elle jusqu'à la consommation des temps. »
Cette promesse miséricordieuse, accordée à la foi et aux larmes de saint Pierre, n'avait jamais failli dans son accomplissement. Le sang des martyrs en avait scellé le témoignage au fond des catacombes d'où s'élancèrent , pendant douze persécutions échelonnées le long de trois siècles, les légions conquérantes de la vie éternelle. Arborée sur tous les sommets de l'Empire , la Croix n'avait cessé de dominer les orages nés des passions des hommes ou du souftle maudit de l'ange conjuré contre les fils d'Adam. L'Évangile, envahisseur sacré des esprits, avait arrêté les envahisseurs de la terre au pied du tombeau des Apôtres, dont quelques prêtres étaient les seuls gardiens. On avait vu l'incendiaire Alaric, affamé du pillage de Rome, et les mains rouges de meurtres, reculer tout à coup devant les barrières de l'Église désarmée, et changer ses Goths ravageurs en gardiens de l'héritage de saint Pierre. Ces preuves si éclatantes de la protection divine, manifestées au milieu des crises les plus violentes de l'ère chrétienne, allaient-elles disparaître dans un dernier cataclysme?
Et cet homme repassait encore dans sa mémoire la funèbre prophétie de saint Jean sur les rociiers de Pathmos, et il disait à voix basse :
« Voici la condamnation de la grande prostituée qui est assise sur sept montagnes, au bord des grandes eaux.
« Les habitants de la terre se sont enivrés du vin de sa prostitution; elle est devenue la demeure des démons et de tout esprit impur.
« Ses péchés sont montés jusqu'au ciel , et Dieu s*est souvenu de ses iniquités.
« Malheur, malheur! Cette grande ville, vêtue de fin lin, de pourpre et d'écarla's, de pierres précieuses et de perles, qui dominait sur les rois, et qui buvait à pleine coupe les abominations de la terre, sera livrée aux flammes.
c< Sortez de cette Babylone, peuple de Dieu, de peur que \ous ne soyez enveloppés dans son incendie.
«Elle disait: «Je suis reine, et le deuil ne peut m'atteindre!» Mais en un seul jour le deuil , la famine et la mort viendront, et elle sera brûlée par le feu, et la fumée de ses décombres s'élèvera dans les siècles des siècles ;
« Car dans cette ville a été trouvé le sang des prophètes et des saints , et de tous les justes de la terre.
« La colère du Dieu vengeur va s'étendre sur elle comme un linceul, et tous les habitants de la terre dont les noms ne sont pas écrits au Livre de Vie dès la formation du monde, disparaîtront dans son néant ! . . . »
Et cet homme, comme un autre Jérémie, pleurait sur les malheurs passés et sur les malheurs à venir, et sa lèvre tremblante murmurait encore : « Vous êtes juste. Seigneur toutpuissant! vous êtes saint, lorsque vous jugez ainsi. Parce que Rome a répandu le sang des saints , vous lui donnerez à boire son propre sang dans le calice de vos colères. Mais s*il y avait dans Rome un seul juste, comme vous le trouvâtes autrefois dans Ninive, ne feriez-vous point miséricorde, en sa faveur, à la cité coupable?... »