LIVRE SIXIEME
Aviénus et Trigétius lui paraissaient seuls dignes d'importance, parce qu'ils étaient richement vêtus ; il ordonna à Oreste d'inferpréter sa parole en langage latin, et de lui rendre exactement leurs réponses.
— « D'oii venez-vous?
— c( De la grande Rome.
— « Il n'y a de grand qu'Attila. Qui donc êtes- vous?
— a Nous sommes les envoyés du maître du pays où le soleil se couche.
— « Il n'y a de maître qu'Attila : ceux qui se disent maîtres des nations sont ses valets, et il donne à ses valets, quand il est content d'eux , un morceau de l'Univers. »
Aviénus et Trigétius frissonnèrent sous la parole d'Oreste et sous le regard d'Attila.
L'homme saint qui se tenait un peu en arrière, gardait un visage impassible; son attitude était triste, mais non humiliée; ses mains se croisaient sur sa poitrine, et sa haute taille, malgré ie nombre d«es années, se dessinaU droite comme une colonne sous les plis de sa robe blanche. Il semblait une mystérieuse cariatide qui supporte, sans fléchir, le poids de la chute d'un monde.
— « Ettoi, » lui fit dire Attila, « es-tu l'esclave de ceux qui se disent envoyés du maître de l'Occident ? »
L'homme saint leva sa main droite pour montrer le ciel, et répondit avec une fermeté pleine de douceur : « Je viens au nom de Celui qui t'a fait naître pour effrayer la terre , et qui t'a donné la puissance pour exécuter ses jugements. »
Et quand Oreste eut traduit cette réponse , le front d'Attila resplendit comme un éclair. « Voilà, » s'écria-t-il , « un vieillard qui parle avec sagesse, et dont le grand âge a vu d'immenses choses. Dis-moi, vieillard, as-tu connu celui qui m'a
fait naître, le terrible Mondzuch qui marchait jour et nuit en avant sur la terre, sans rencontrer jamais la borne de sa puissance?
— « Non, y) dit Ttiomme saint, « mais je connais le père de la terre et du ciel, le maître de tous les maîtres, celui qui voit du même regard le berceau et la tombe , et devant qui toute puissance n'est qu'un songe.
— « Celui-là, » reprit le Hun, « me paraît plus grand qu'Attila ; mais j'ai longtemps suivi ou devancé le soleil , et je n'ai aperçu nulle part le Tout-Puissant que tu m'annonces; Attila méritait pourtant de le connaître.
— « On le connaît en faisant le bien. Invisible aux regards des ravageurs du monde, il les suit pas à pas, et quand ils vont plus loin que sa volonté, il souffle sur eux et les efface de la terre. Voilà de quoi je viens l'avertir de sa part, afin que sa colère ne se dresse pas sur tes sentiers.
— « Tu parles bien audacieusement au nom de cet empereur invisible. Où donc est sa capitale, que j'aille la visiter dans mon prochain voyage à travers l'univers ?
— « Sa capitale est plus haute que le soleil , plus loin qu'une marche qui durerait tous les siècles ajoutés l'un à l'autre. Nul n'y entre que par les portes de la mort , mais on peut l'entrevoir des profondeurs de la prière. Il est descendu parmi nous, au milieu des temps, pour nous révéler sa puissance par ses bienfaits. Comme il avait voilé sous nos traits les rayons de sa face que nul n'eût pu contempler sans mourir, le peuple qu'il a visité et qui fut le témoin de ses prodiges l'a méconnu et outragé. Il s'est alors retiré de la terre, mais il y a laissé quelques hommes chargés de perpétuer, par un témoignage incessant, la tradition de sa venue, les enseignements de sa bonté et la promesse de son retour. Le premier de ces hommes se nommait Pierre; quarante-cinq héritiers successifs du témoignage sacré forment jusqu'à moi les anneaux de la chaîne qui doit relier d'âge en âge le Passé , le Pi^ésent et l'Avenir, pour les élever, à ja fin du temps, sur les hauteurs de l'Éternité. »