LIVRE SIXIÈME
LS
Cette parole étrange faisait rêver Attila. 11 se rappelait confusément ses entretiens avec l'évêque de Troyes à la suite du siège d'Orléans, et la funeste prédiction de l'homme de Dieu sur les champs Catalauniques. L'apparition des pasteurs d'hommes au milieu de ses marches le frappait d'une sourde inquiétude, parce que deux fois déjà elle avait été suivie d'un désastre.
— « Vieillard , » dit-il au saint, après un long silence, « tu n'es pas un homme vulgaire. Quel titre portes-tu parmi les Romains ?
— « Les hommes me nomment Léon ; ceux qui ont ouvert les yeux à la lumière que je porte, me donnent le titre de Pasteur de l'Univers, et je les appelle mes brebis, parce que je suis le gardien de la paix du ciel avec la terre.
— « Ceux qui te ressemblent, » reprit Attila, « savent lire dans la nuit qui précède les jours à venir. Si je marche à Rome , qu'arrivera-t-il ? »
Saint Léon se couvrit du signe de la Croix, et levant les yeux et les mains au ciel , il prononça, comme par inspiration , ces paroles du prophète Ézéchiel :
« Tu montes comme la tempête, tu viens comme un tourbillon qui couvre la terre , toi et tous tes cavaliers , et la multitude de tes peuples avec toi.
« Eh bien ! voici ce que dit le Seigneur éternel : En ce jour tes pensées se soulèvent dans ton cœur et tu médites des projets exterminateurs, et tu dis : J'irai jusqu'à une terre sans murailles ; je viendrai contre ceux qui reposent et qui habitent en paix sans défense ; et je ravirai les dépouilles d'un peuple rassemblé au milieu des nations. Or, si tu fais cela, dit le Seigneur éternel, je briserai ton arc dans ta main gauche et ter» tlèches dans ta main droite. Tu tomberas sur les montagnes d'Israël , la face contre terre , et je rassasierai de toi tous les chiens er-
rants. J'exposerai ta chair sur les collines, et je remplirai les vallées de tes membres sanglants. J'abreuverai la terre , jusqu'au sommet des montagnes, du sang noir de tes innombrables cava* liers, et les vallées seront comblées de leurs débris. Quand tu t'éteindras, je couvrirai les cieux , et j'obscurcirai les étoiles, j'envelopperai le soleil d'un nuage, et la lune ne prêtera pas sa clarté. Toutes les étoiles pleureront sur toi, et je répandrai les ténèbres sur ton royaume maudit, lorsque les tiens tomberont morts au milieu de la terre. L'univers entier tremblera, lorsque mon souffle roulera tes débris jusqu'en des contrées que tu ignores; et toutes les nations sauront, depuis ce jour-là et dans tous les temps qui suivront , que je suis le seul Tout-Puissant, et que j'ai eu pitié de la détresse de mon peuple à l'heure même où ma justice allait l'anéantir dans son iniquité!... »
A mesure qu'Oreste traduisait ces menaces inspirées, Attila, rugissant, s'agitait sur son siège, ouvrant et fermant les yeux ,. comme si une armée de spectres lui eût étalé dans une horrifique vision la mise en scène d'un drame prophétique.
Aviénuset Trigétius, consternés de l'audace du saint pontife, s'attendaient à le voir déchirer par les Huns.
Léon , rentré dans la majesté de son silence, semblait fasciner le farouche Barbare et l'enchaîner par des liens invisibles. Immobile comme un cèdre antique au milieu d'un orage, il avait la pose dont Raphaël a si bien fait revivre le divin caractère, dans l'admirable tableau qui représente cette grande entrevue.
Cette fermeté surhumaine vainquit le maître des Huns, que ses compagnons eux-mêmes n'approchaient qu'en se défiant de ses transports.
Quand Oreste eut fini de parler, Attila balança longtemps sa large tête grisonnante, comme un cheval sauvage qui mord le