‹ Les héros du christianisme a travers les agesChapitre 55 sur 222 · LIVRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEME

«Les jours de l'homme sont courts; vous avez compté le nombre de ses mois , vous avez marqué le temps qu'ils ne pourront point dépasser.

« Retirez de lui votre colère, ô mon Dieu , afin qu'il se repose jusqu''à ce que vienne sa dernière heure, comme le jour désiré pour le mercenaire.

« L'arbre qu'on a coupé n'est pas sans espérance ; il peut reverdir, il porte de nouveaux rejetons.

«Quand sa racine aurait vieilli dans la terre, quand son tronc serait mort dans la poussière,

« Il germerait à l'approche de l'eau , et ses feuilles renaîtraient comme au jour oii il fut planté.

« Mais quand l'homme est mort et dépouillé de ses jours, et consumé comme la paille sèche, où est-il ?

« L'eau s'écoule d'un lac, les fleuves tarissent;

« Ainsi l'homme, lorsqu'il a passé, ne revient plus; tant que les cieux seront, il ne s'éveillera pas, il ne se lèvera pas de son sommeil.

« Qui me donnera que vous me protégiez dans le tombeau , et que vous me cachiez jusqu'à ce que votre colère passe , que vous me marquiez le temps où vous vous souviendrez de moi !

« Appelez-moi, Seigneur, et je vous répondrai ; tendez votre droite à l'ouvrage de vos mains.

« Vous avez compté mes pas, mais pardonnez à mes péchés;

« Vous les avez assemblés comme un faisceau ; vous accumulez toutes mes iniquités.

« La montagne s'écroule et disparait ; le roc est arraché du lieu où il s'est formé ;

« La mer creuse la pierre , et consume peu à peu ses rivages : c'est ainsi que vous détruisez l'homme.

« Vous l'avez affermi pour un peu de temps, afin qu'il disparût pour jamais; vous changez sa face, et vous la jetez loin de vous.

« Que ses enfants soient dans la gloire, ou qu'ils soient dans l'ignominie, il ne le saura pas ;

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«Mais tandis qu'il vivra, sa chair souffrira, et son âme pleurera sur elle-même.

« Où sont mes espérances? Qui peut les voir maintenant?

« Elles descendront avec moi dans le tombeau ; nous dormirons ensemble dans la poussière. »

Ces dernières paroles tombaient de la bouche du pontife et de ses prêtres, au milieu de leurs larmes, quand ils arrivèrent devant le peuple , et ce peuple n'osa les interroger.

Et quand saint Léon fut arrivé au pied du Capitole, il éleva sa voix au-dessus des flots de la multitude, et il s'écria : « Peuple de Rome, humilions-nous et prions sous la main de Dieu ! Le roi de l'épouvante va entrer dans vos murs, à cause des péchés de cette ville. Mais le bras du Sauveur n'est pas raccourci; sa droite peut encore s'étendre entre vous et le châtiment. Venez au pied des autels embrasser l'unique barrière qui arrêtera l'exécuteur des arrêts du Ciel. Dieu a juré par luimême qu'il ne veut point la mort du pécheur; allez à lui avec un cœur contrit, et il vous relèvera. La prière de l'homme qui s'humilie monte devant le trône de l'Éternel, et elle redescend chargée de ses miséricordes. »

Rome ne s'humilia point devant Dieu; l'orgueil des anciens jours lui tenait au cœur, comme le lierre tient encore au tronc du chêne décrépit.

« N'avez-vous rien obtenu de Genséric , vous qui aviez pu éloigner Attila? » demandèrent les sénateurs.

— « Je n'ai rien pu sur Attila, » répondit saint Léon ; «c'est Dieu qui vous a préservés de sa main, pour vous donner le temps de faire un retour sur vous-mêmes. Aujourd'hui, Dieu ne vous frappera peut-être que de la moitié de ses colères, afin que ce soit pour vous un avertissement. Genséric m'a promis

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de ne point verser de sang ; mais il vous chargera d'un joug de fer, et vous saurez ce que pèsent les chaînes de l'étranger. »

— « Si nos vies sont épargnées , » dit alors ce peuple endurci, « Genséric nous frappera d'un trihut, et ce n'est pas la première fois que nous achetons Ja paix des Barbares. Que chacun de nous se hâte de cacher ce qu'il a de plus précieux , afin que le Vandale, nous voyant pauvres, abaisse ses exigences. »

Et chacun courut vers sa maison, pour y abriter ce qu'il espérait dérober à l'avarice des envahisseurs.

Mais Genséric n'attendit pas que l'on vînt lui livrer les portes de la ville. Il y entra de toutes parts et en ferma toutes les issues, afin que rien ne lui pût échapper des riches dépouilles qu'il convoitait.

Pendant quatorze Jours et autant de nuits, les Vandales fouillèrent toutes les maisons de fond en comble. Leur butin fut immense. Depuis le saccagement d'Alaric, arrivé quarantecinq ans auparavant , Rome s'était remplie de richesses nouvelles. D'ailleurs, il faut se rappeler que les Goths n'avaient osé toucher aux vases sacrés : Genséric ne respecta rien. Tous les trésors du palais des empereurs, les meubles précieux , la vaisselle d'or et d'argent, les pierreries, les ornements impériaux furent enlevés. On remplit un vaisseau de statues de tous métaux , et le vaisseau était si surchargé qu'il fut englouti dans une tempête avant d'arriver à Carthage. Les Vandales emportèrent la couverture du temple de Jupiter-Capitolin; elle était d'un cuivre très-fin, doré à une grande épaisseur. Les vases d'or et les autres dépouilles du temple de Jérusalem, qui avaient autrefois orné le triomphe de Vespasien et de Titus, furent transportés en Afrique. Quel mélange de ruines et de souvenirs ! La flotte de Genséric reversait dans Carthage les richesses de

Rome , comme la flotte de Scipion avait jadis verse dans Rome les richesses de Carthage.

Mais le désastre ne s'arrêta point là. Quand il ne trouva plus rien à piller, Genséric rassembla tout le peuple de Rome dans le Champ de Mars; noblesse et plèbe, hommes libres et esclaves, tout se trouva confondu dans cet immense pêle-mêle.

« J'ai promis , » leur disait-il , c< de vous laisser les yeux pour pleurer, si vous remettiez fidèlement dans mes mains jusqu'à la dernière obole que vous possédez. Or, l'inspection du butin ne m'a point assouvi ; j'en augure qu'il faudrait labourer votre ville comme un champ , pour y retrouver la part que vous me dérobez. Pour que la balance des dépouilles soit pleine, je ferai donc deux parts des habitants. Les grands et les riches d'entre vous seront menés en Afrique, pour cultiver ma terre, jusqu'à ce qu'ils me paient en or le poids des fers dont ils seront chargés. »

Cette calamité, plus terrible que la mort, fut accomplie.

Quoique la veuve de Valentinien eût appelé Genséric, elle n'évita pas la captivité; elle fut conduite à Carthage avec ses deux filles, et avec Gaudence, fils d'Aëtius. L'une d'elles fut mariée à Hunéric, fils aîné du roi des Vandales. Mais les prisonniers ordinaires se virent traités avec toutes les rigueurs de la plus extrême servitude; ils ne trouvèrent d'adoucissement à leurs. maux que dans la charité de l'évêque de Carthage. Deogratias (c'était le nom de ce généreux pasteur d'hommes) vendit les vases d'or et d'argent de son église, racheta le plus grand nombre qu'il put de ces infortunés, les rassembla dans deux basiliques, où il leur distribuait tous les jours les aliments nécessaires. La plupart étaient malades ; il les visitait chaque jour, les servant lui-même, et, sans égard à sa vieillesse, il passait la nuit dans ses pieux et charitables offices. Il fut victime de son zèle et mourut à la peine.

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