‹ Les héros du christianisme a travers les agesChapitre 6 sur 222 · LIVRE SIXIÈME. i · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME. i

L*astuce puisée chez les Barbares fournit à Aëtius les moyens d'arriver à son but. Il fit remettre à Boniface par un affidé, et sous le sceau d'une feinte amitié, une lettre secrète , annonçant que les dispositions de l'impératrice , égarées par des ennemis puissants, préparaient sa disgrâce; qu'un décret très-prochain devait publier sa destitution , et que, s'il quittait l'Afrique , il ne remettrait le pied sur le rivage romain que pour y trouver des sicaires.

Tandis qu'on portait à Boniface cette trompeuse confidence, Aëtius , pour assurer le succès de sa perfidie, demandait à Placidie un entretien secret. Ami de Boniface, disait-il à cette princesse, il déplorait de toute son âme la nécessité d'élever la voix contre lui ; mais après d'inutiles efforts pour le ramener à de meilleurs sentiments, son dévouement à l'Empire lui faisait une loi de sacrifier ses affections à son devoir. Boniface aspirait à la pourpre, et préparait une révolte en Afrique. « Si Yous en doutez,» ajouta-t-il, « ordonnez-lui seulement de revenir à la cour, sans lui dévoiler vos soupçons; sa désobéissance vous révélera son crime. Un ennemi déclaré est moins à craindre qu'un sujet qui conspire. »

Trop facile à émouvoir, Placidie suivit le funeste conseil d'Aëlius. Boniface, irrité d'une ingratitude à laquelle son cœur loyal ne connaissait nul motif, n'en chercha point les preuves. 11 chassa de sa présence le messager de la cour, et jurant de faire payer cher l'oubli de ses services, il mit son armée sous les armes pour défendre sa tête.

Aëlius Iriompliait. Placidie lui prodiguait avec effusion les titres de sauveur du trône et de vrai père de la patrie. Des troupes sont envoyées en Afrique pour détruire le rebelle. Boniface répond à leurs attaques en lâchant les Barbares que sa

iA LES HÉROS DU CHRISTIANISME.

main seule pouvait contenir, et bientôt toute la province est à feu et à sang. C'est alors que l'illustre évêque d'Hippone, saint Augustin, son ami, lui écrit cette lettre touchante : « Je rends hommage à vos vertus, et je suis le témoin de votre haute innocence. Mais ne ternissez pas votre gloire en déchirant la patrie tout entière pour venger l'injure de quelques ennemis. Dieu, qui sonde les cœurs, vous tiendra compte du sacrifice de vos colères. Si l'empire romain vous a fait du bien, en vous élevant au poste dont vous êtes digne , ne lui rendez pas le mal pour le bien; et s'il vous fait aujourd'hui du mal en proscrivant vos nobles services, ne rendez pas le mal pour le mal. L'Évangile vous le défend, et votre ami vous en supplie!... »

Mais il était trop tard. Le premier pas d'un héros sur le chemin des colères y creuse une empreinte sanglante, sur laquelle glisse et tombe sa gloire. Placidie devait tout à Boniface; aux jours de son exil à Constantinople, elle avait reçu de lui des secours pécunaires que lui refusait Honorius; après la mort de ce prince, Boniface lui avait conservé l'Afrique, dont la trahison eût assuré le diadème sur la tète de Jean. Plus Boniface avait été dévoué, plus sa haine devenait profonde ; il écrivit aux Vandales, pour leur offrir de partager l'Afrique et de former avec lui contre Rome une ligue offensive et défensive.

Ces Barbares, chargés de la dépouille des Gaules, avaient reculé devant l'épée de Vallia jusqu'au rivage méridional de l'Espagne. Penchés sur les flots du détroit que le moyen âge naissant nommait encore les Colonnes d'Hercule, ils se construisaient des navires grossiers pour aller à la recherche de nouvelles aventures. A leur tête, un homme de taille petite et difforme, parlait peu, mais roulait d'immenses pensées dans son silence; il se nommait Genséric, et vous entendrez plus tard, dans l'histoire, l'écho de ses terribles coups de glaive. Boniface lui envoya des vaisseaux romains, et l'Afrique fut envahie au mois de mai 428. Trois siècles plus tard, comme l'écrit un illustre historien , le ressentiment d'un autre capitaine devail amener d'Afrique en Espagne des vengeurs d'une autre que-

LrVRF SIXIÈME. 15

relie domestique; les Maures s'embarquèrent où les Vandales avaient débarqué; ils traversèrent en sens contraire ce détroit dont les tempêtes ne purent défendre le double rivage contre les passions des hommes.

Pendant que la jalousie d'Aëtius faisait perdre à l*empire romain les plus riches contrées de l'Afrique , sa valeur chassait des Gaules une invasion des Franks.

Ce peuple, notre ancêtre, cachait son berceau dans la nuit des vieux âges. Sans parler des chroniques fabuleuses qui le font naître des fugitifs de la guerre de Troie, des recherches plus sérieuses ont cru découvrir son origine sur les bords de la mer Noire ou dans les froides forêts de la Scandinavie. Deux opinions dernières se partagent l'explication de leur antiquité. L'une entrevoit ses premiers camps au fond de la Germanie où son histoire commence, et supposent qu'ils se formèrent des débris échappés au massacre des Cimbres par Marins. L'autre considère les Franks non comme une race distincte, ayant son nom , ses mœurs et son cachet à part , mais comme un reste des Sicambres, des Bructères, des Chamaves, des Cattes et des Saliens vaincus sous le règne d'Auguste par le césar Tibère et par Germanicus. Suivant cette opinion, qui ne me parait pas dénuée de probabilité , ces vaincus de peuplades diverses se rallièrent en une seule masse pour défendre leur indépendance contre les armes romaines, et se donnèrent pour nom commun et pour mot d'ordre le nom de Franks, qui, dans la langue germanique, signifiait hommes libres.

L'heureux climat et le terrain fertile des Gaules les attiraient sur le Rhin. Ils le passèrent pour la première fois au temps de l'empereur Gordien. Aurélien, n'étant encore que tribun de légion, les défit devant Mayence. Sans cesse repoussés, mais toujours audacieux, ils profitèrent des troubles

du règne de Gallien pour descendre des Alpes et semer la terreur jusqu'aux portes de Ravenne. Aussi hardis sur mer que sur terre, on les vit paraître à la fois sur les côtes de l'Espagne et des Gaules. Probus, cet empereur austère qui se noui'rissait de racines et qui vécut trop peu, les poursuivit à outrance; devant ses navires, ils roulèrent de vague en vague et d'orage en orage jusque dans la mer Noire. On les croyait disparus : ils revinrent par l'Asie , la Grèce et l'Afrique , et regagnèrent leur pays en se livrant aux routes inconnues de l'océan Atlantique. •

Cette héroïque aventure était digne d'admiration. Maximien leur accorda la paix et leur permit de jeter quelques colonies dans les Gaules, objet de tous leurs vœux. Constance-Chlore les protégea; mais son fils Constantin, qui voulait monter à l'empire par les champs de bataille, avant que Dieu le prit par la main pour en faire l'instrument du triomphe du Christianisme, Constantin les chassa du sol que Rome leur avait accordé, et en fît un pont de cadavres qui barra le Rhin devant Cologne.

Ils se vengèrent sous les règnes suivants, en prenant parti pour les usurpateurs de la pourpre. Non moins spirituels que vaillants, ils forcèrent peu à peu les empereurs à voir en eux mieux que des Barbares. Leurs chefs s'ouvrirent le palais des Césars : vous venez de voir Arbogast briller sous Théodose le Grand. Les peuplades frankes recrutèrent les légions romaines : elles en furent l'élite quand il n'y avait plus de Romains capables de porter haut les aigles.

Julien l'Apostat, qui voulait ressusciter les traditions du Capitole, essaya de les anéantir, et ne parvint qu'à constater leur force. Valentinien 1" n'osa leur refuser une paix qu'ils rompirent sur son tombeau. Soldats d'Eugène contre Théodose, et vaincus sous les ordres de cet empereur d'ui\ jour, qui ne sut ni combattre ni mourir, ils se firent les auxiliaires de Stîlicon quand il régnait pour Honorius. Stilicon renversé, ils virent la Gaule ouverte, et s'y jetèrent à la suite des Alaius,

Page 1