LIVRE SEPTIÈME
Cétait une déclaration de guerre civile, qui allait ouvrir la porte aux catastrophes suprêmes. La politique n'a point d'entrailles: il n'y avait que la charité de l'Église qui put se jeter entre les combattants. L'Église députa Épiphanes, évêque de Pavie, auprès d'Anthémius j pour lui prêcher une réconciliation qu'elle espérait à peine.*
Épiphanes jouissait d'une vénération générale. Ses vertus privées et publiques rehaussaient en sa personne l'autorité du sacerdoce. Il ignorait les détours de l'intrigue, et cependant l'austère loyauté de son caractère n'était pas dépourvue de cette éloquence adroite qui subjugue les esprits sans les heurter.
«Seigneur,» dit-il à Anthémius, « nous devons rendre grâce à la Providence divine de nous avoir accordé , après tant de pénibles épreuves, un prince qui sait que Dieu donne la bonté et qu'il aime ses dons. Le maître des souverains foule aux pieds l'orgueil des hommes; il opère par la concorde ce que la bravoure ne peut exécuter. Les monarques , qui sont ses images, doivent comme lui écouter les prières. La clémence est le lustre de la puissance ; elle la fait briller d'un doux éclat qui la fait aimer. C'est cette vertu qu'implore aujourd'hui de vous toute l'Italie. Rendez votre affection à Ricimer , oubliez son offense, s'il vous a offensé par des paroles indiscrètes. Ce sera pour vous un triomphe glorieux d'avoir rétabli la paix sans verser de sang. Est-il une plus sohde victoire que celle qu'on remporte sur soi-même '^ Pouvez-vous tirer d'un fier Barbare une vengeance plus complète, que de le faire rougir à force de bienfaits? L'événement des combats est incertain, et, bupposez qu'il se décide en votre faveur, ce que les deux partis auront perdu, sera perdu pour vous-même. Considérez, seigneur, que c'est mettre de son côté la justice et la raison , que d'être le premier à offrir la paix. »
— « Oui, » répondit l'empereur, « j'aime la paix , et Dieu sait si j'étais homme à soulever les maux qui nous menacent! Mais en acceptant pour gendre l'homme qui se déclare aujourd'hui mon ennemi, devais-je m'attendre à une si noire ingratitude? Ignorez-vous que Ricimer s'entoure, à Milan, de tous les Romains qu'il peut séduire et détourner de leur fidélité? Ignorez- vous ce que tout le monde sait , qu'après avoir en neuf ans détruit trois empereurs, sa perfide ambition conspire encore ma perte? Lui pardonner ses complots, n'est-ce pas leur prêter une nouvelle force? Ce n'est pas que je le redoute pour moi-même : dut-il réussir dans les projets de sa jalouse ambition, il ne peut, après tout, m'ôter que la vie. Mais j'ai l'Empire à défendre contre le retour de sa tyrannie, et c'est mon devoir de craindre et de prévenir les malheurs publics. Je connais Ricimer , et c'est pour moi un grand avantage , car avoir démasqué un traître, c'est déjà l'avoir désarmé. Si, éclairé de la lumière et soutenu par la grâce divine, vous pouvez pénétrer ses desseins à venir et en arrêter l'exécution, si vous pouvez être la caution non de son repentir , mais de sa tranquillité, je suis prêt à accorder la paix , pourvu que cette paix garantisse la sûreté de l'État. Soyez juge entre lui et moi; s'il vous trompe comme il m'a trompé, je le frapperai avant qu'il soit debout. »
Ricimer comprit qu*il avait affaire avec forte partie, car rOrient pouvait se lever au secours d'Anthémius. Il feignit, pour temporiser, de tendre une main loyale à son beau-père, et sans renoncer à ses rancunes, il les couvrit d'un voile épais.
L'Empire rentra pour un peu de temps dans une atonie qui ressemblait au repos, comme ce demi-sommeil qui abaisse parfois les paupières d'un agonisant, quelques minutes avant le dernier soupir.