LIVRE SEPTIÈME
Les accusateurs donnèrent ensuite lecture de la lettre adressée au roi des Visigoths.
Le sénat s'attendait à voir Arvand s'inscrire en faux contre ce témoignage formidable; et pour le convaincre, on avait arrêté son secrétaire , qui l'avait écrite sous sa dictée. Mais cette précaution fut inutile.
Aux derniers mots de la lettre , Arvand se leva , et promenant sur tous les bancs du sénat des regards où flamboyait la plus incroyable audace , il se déclara l'auteur du complot , et parodiant avec un cynisme effrayant les paroles du Christ, il ajouta: « Ma propre signature m'accuse de trahison contre TEmpire? eh bien ! soit : j*ai conspiré , pour livrer un lambeau de Rome aux Barbares! Mais vous, Romains, qui m'écoutez, et vous qui vous faites mes juges, que celui d'entre vous qui, par sa lâcheté, n'a pas ouvert ses portes aux nations que vous appelez barbares, que celui-là se lève et me jette la première pierre! »
Toute l'assemblée se récria. Si le sénat n'était point pur des malheurs de la patrie; si l'histoire se dressait pour lui imposer la moitié des lâchetés impériales, parce qu'il les avait partagées, il restait du moins à ce fantôme une ombre de pudeur; il cacha ses souillures derrière la majesté de la patrie mourante, et crut les effacer en condamnant la trahison.
Mais la témérité de ce Persan qui connaissait si bien les Romains de son siècle, avait semé une telle consternation parmi ces sénateurs conspués des Barbares, qu'ils n'osèrent lui signifier sa sentence face à face. Arvand fut reconduit en prison , jusqu'à ce que l'empereur eût décidé de son sort. Il était digne du dernier supplice, selon les lois romaines; mais l'empereur Antliémius lui fit grâce de la vie. a S'il fallait exterminer tous les coupables, » répondit-il au sénateur qui lui présentait l'arrêt à signer, « qui donc , parmi les égaux de cet homme, oserait se dire innocent? Et quel est le coupable qui, devant un juge chrétien , n'a pas droit au temps pour se repentir?... »
Le retentissement de ce procès avait appris aux Visigoths ce qu'ils pouvaient espérer de la faiblesse romaine. Le successeur d'Arvand dans les Gaules, encouragé par l'indulgence impériale, renouvela audacieusement les mômes intrigues avec les Barbares. Pillard et concussionnaire comme Arvand, et n'entrevoyant au delà d'une dénonciation d'autre danger que l'exil, il ne mettait point de bornes à ses rapines et se préparait d'avance un asile auprès d'Euric, roi des Visigoths. Sa cupidité était si forcenée, que les laboureurs eux-mêmes abandonnaient la culture du sol. Il s'en suivit une disette. Les campagnes affamées se révoltèrent; il fallait un exemple de justice pour les apaiser : on leur jeta, cette fois, la tête du vampire qui buvait leurs sueurs; stérile sacrifice , dont le sang ne faisait pas croître un épi de blé.
Euric, roi des Visigoths, crut le moment favorable pour rallier à sa puissance toutes les populations soulevées par la famine entre la Loire, l'Océan, la Méditerranée et le Rhône. 11 prit les armes, défit les garnisons romaines qui marchaient à sa rencontre, et proclama l'indépendance des Gaules dans le cercle qu'il s'était tracé.
Childéric, roi des Franks, s'étendait depuis le Nord jusqu'à la Loire; et s'alliant aux Saxons, conduits par Odoacre, fondait sur la Bretagne armoricaine, et donnait à ses alhés le pays de Nantes.
Les Bourguignons, machinalement attachés au service des Romains, défendaient les gorges de l'Auvergne contre les Visigoths. Maîtres du sol compris entre Langres et Dijon , jusqu'au delà de l'Isère, ils possédaient les importantes cités de Lyon et de Vienne.
A la faveur de ces mouvements qu'Anthémius voyait de loin avec le chagrin de 1* impuissance, Ricimer sortit de Milan, et