LIVRE SEPTIÈME
peuple de nos écoles. 11 est plus facile de regarder et de contempler une vivante image que de lire des lettres mortes, qui sont, hélas! trop souvent pour l'esprit un instrument de mort. Et combien d'artistes voyageurs, portant à chaque ville, à chaque palais, à chaque abbaye du moyen âge le tribut de leurs pérégrinations dans les sentiers du monde chrétien, venaient étaler par la peinture ou la sculpture architecturale une foule de traditions touchantes, de saintes histoires, de récits merveilleux, glanés de pays en pays, depuis les ruines italiques jusqu'au tombeau du Calvaire! Les moines de ce temps écrivaient tout, les artistes enluminaient de cinabre et d'or l'antique parchemin, et quand ils avaient fini leur œuvre, ces grands hommes inconnus, ils y mettaient pour toute signature : « Mater Dei, mémento mei , — Mère de Dieu , souvienstoi de moi . » Yoilà tout ce qui parlait d'eux dans leur pieux travail; l'immortalité de l'art était consacrée par l'immortaMté de la prière; la royauté du génie ne voulait pour couronne que les fleurs du Ciel, impérissables comme ce don du Tout-Puissant.
Or donc, écrivait Jacques de Voragine , tandis que Termite Paul achevait de couler ses jours dans sa solitude bénie, il y avait aussi, en terre d'Egypte, dans un creux des rochers qui bordent la mer Rouge, un autre ermite nommé Antoine, qui se croyait l'unique habitant du désert. L'existence de Paul lui fut révélée en vision , et il se mit en route pour aller le visiter : un loup lui servit de guide jusqu'à la caverne des bords du Nil
Du plus loin qu'il le vit apparaître, Paul, qui ne voulait plus converser avec aucun homme, ferma la porte de sa retraite.
« Je suis Antoine, le solitaire de la mer Rouge! » lui cria le voyageur. « Mon frère, ne refuse pas de me voir, car c'est l'esprit de Dieu qui m'envoie.
ne LES HÉROS DU CHRISTIANISME.
— « Qui sail, » dit Paul, « si tu n'es point l'esprit tentateur, caché sous les traits d'un solitaire! L'ange de ténèbres prend toutes les formes , et ne craint pas d'abuser du nom de Dieu pour tromper Tàme qu'il veut surprendre.
— « Paul, » s'écria Antoine, « couvre-toi du signe de la Croix qui chasse les démons, et tu verras que je ne disparaitrai point, car je te demande l'hospitalité au nom de Jésus- Christ. Si tu me refuses, je ne t'accuserai point de dureté, mais demain tu me trouveras à ta porte, mort de lassitude et de faim... »
L'anachorète du Nil ne pouvait plus douter, car les génies infernaux n'osent prononcer le nom du Sauveur ni aflronter le signe de la rédemption. Il ouvrit à son frère de la mer Piouge, et tous deux se donnèrent le baiser de paix.
— « Frère, » dit Paul, « ce pays ne produit rien pour la nourriture de l'homme. Le palmier dont tu vois le tronc desséché a donné ses fruits pendant quarante ans; mais il y a bien des années que ce vieux compagnon est mort d'épuisement. Mais attends, je te prie, l'heure ordinaire de mon repas; le Père qui est dans les cieux et qui m'envoie un hôte, y pourvoira. »
Antoine regardait Paul avec un étonnement mêlé de crainte. Qu'est-ce que cet homme, se disait-il, que Dieu même nourrit dan^. ce désert par un miracle quotidien?...
Paul lisait dans son âme et il sourit. « Le Seigneur, » ditil à Antoine, « voit que tu es bien fatigué du chemin; sa bonté ne te laissera pas languir ; il abrégera pour moi les heures du jeûne, afin que je puisse remplir les devoirs de la sainte charité. Bénissons-le, mon frère, et prions pour les voyageurs qui cherchent, dans la nuit du siècle, à retrouver les sentiers divins. »
Comme les deux solitaires achevaient leur oraison, un corbeau descendit des cieux, et déposa devant eux un pain d'une merveilleuse blancheur.
— « Le Dieu qui fit pleuvoir la manne sur les Israéhtes, »