LIVRE SEPTTÉIVIE. Ml
reprit Paul, « n'abandonne pas ses serviteurs. Chaque jour, le même messager pourvoit à mes besoins; aujourd'hui ma part est double, parce que le Seigneur t'a envoyé. »
II bénit le corbeau, qui reprit son vol vers les nues.
Après trois jours de doux entretiens sur les mystères du Sauveur, Antoine reprit son bâton de voyage, et s'en alla plein d'admiration.
— « Tu pars, » lui dit Paul, « mais tu n'iras pas loin sans revenir, car, de même que j'ai exercé envers toi le saint oflice de la charité, il faut aussi que tu accomplisses envers moi un devoir sacré.
— «Lequel? » demanda Antoine, a Veux-tu que je reste à tes côtés, pour servir ta vieillesse?
— « Non. Dieu veut de toi autre chose: tu le sauras quand l'heure sera venue. »
Antoine se mit en route; et voilà que, vers le crépuscule de la première soirée, il aperçut comme une voie lumineuse qui semblait naître des bords du Nil et s'élever en pente douce vers le plus haut des cieux. Et le long de cette voie aux reflets argentins, il vit une procession d'anges qui emportait doucecement vers le divin séjour une forme humaine, brillante et diaphane, qui gardait les traits souriants de l'anachorète du Nil.
« Ame sainte! » s'écria le solitaire de la mer Rouge en tombant la face prosternée contre terre, «j'aurais dû pressentir que tant de vertu ne devait plus longtemps appartenir à la terre. Pardonne-moi de ne t'avoir pas devinée, quand tu me disais qu'il me faudrait bientôt revenir. »
Et retournant sur ses pas avec une agilité merveilleuse, malgré son âge, Antoine arriva en peu d'heures à la grotte de Paul. Il le trouva mort , dans l'attitude de la prière, et sa face, en exhalant le dernier souffle , n'avait rien perdu de sa paisible majeslé.
Comme il n'avait aucun instrument pour creuser la fosse, ideux lionceaux se levèrent des sables et fouillèrent le sable avec
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leurs ongles ; puis ils vinrent en rampant se coucher aux pieds d'Antoine, comme pour attendre sa bénédiction après leur travail.
« Créatures de Dieu, » leur dit l'ermite de la mer Rouge, « soyez bénies au nom de Celui qui vous a envoyées ! Fossoyeurs des saints du Très-Haut, reprenez en paix le chemin de vos solitudes; que les êtres qui vous ont engendrés et ceux qui naîtront de vous soient bénis en vous, à cause du secours que vous m'avez prêté pour rendre à la terre la poussière d'un homme de Dieu ! »
Après avoir enseveli le saint cadavre, Antoine emporta comme une précieuse relique sa robe tissue de feuilles de palmier, et, saluant les rives du Nil, gardiennes de l'humble sépulture , il s'en alla préparer la sienne.
Paul avait été, au désert, le symbole de la vie calme et toute recueillie en Dieu. Voilà pourquoi sa légende, vide d'événements, n'a fleuri que sur son tombeau.
Antoine fut au contraire la personnification des luttes de l'esprit contre les rébellions de la chair. Aussi les traditions de sa vie ascétique sont-elles plus nombreuses et plus animées. Je vais les puiser aux mêmes sources et en respecter jusqu'au style un peu barbare : souvenez-vous que j'exhume un monument littéraire du treizième siècle.
Lorsqu'Antoine, Égyptien, avait vingt ans, il entra un jour dans une église, à l'heure où se lisait l'Évangile, et la première parole qui frappa son oreille fut celle-ci : « Si tu veux être parfait^ va, et vends tout ce que tu as, et donne-le aux pauvres. » Il recueillit cette sentence comme un ordre divin , et sortant aussitôt de l'église, il se dépouilla de tout ce qu'il possédait, et s'en alla dans la solitude, le long du Nil. C'était en 270; et