‹ Les héros du christianisme a travers les agesChapitre 87 sur 222 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

pendant quinze années d'une solitude absolue, il eut à subir les plus violents assauts de la tentation.

Tourmenté par Tesprit de luxure, il alla un jour se cacher au fond d'un tombeau. « En vivant côte à côte avec un cadavre, » se disait-il, « l'horreur de ce voisinage me guérira peut-être des révoltes de mes sens. » C'était là une terrible épreuve; il s'y soumit avec un courage héroïque. Mais, furieux de sa constance et du triomphe qu'il remportait sur leurs suggestions, les anges de ténèbres l'attaquèrent dans sa lugubre retraite avec tous les prestiges de la plus effroyable fantasmagorie, ils lui apparurent en troupes, sous la forme d'animaux monstrueux, inconnus à la terre, et l'assaillirent à coups de dents, cà coups de griffes, à coups de cornes. Antoine, près de périr sous leurs morsures, jeta au ciel un cri de désespoir. Une lumière de l'autre monde illumina la crypte où s'agitait l'infernale vision, et dans cette lumière se dessinait une croix de feu; à son aspect redouté, les suppôts de Satan disparurent.

Antoine changea de désert. Chemin faisant, il rencontra sur le sable que brûlait le soleil un bassin d'or, tout rempli de pierreries d'un immense prix. «Voilà, » dit le sohtaire, « de quoi faire riches tous les habitants d'une grande cité. Comment de tels trésors peuvent-ils se trouver perdus dans une contrée sans routes et sans voyageurs? Esprit d'avarice, je reconnais tes œuvres ; mais toutes les richesses de la terre ne me séduiraient point, car j'ai mis mon trésor en Jésus-Christ. »

Et dès que le nom de Jésus-Christ fut tombé de ses lèvres, le bassin d'or et les pierreries s'évanouirent comme une fumée.

Retiré sur les rocs d'ardent granit qui lavent leurs pieds de feu dans la mer Rouge, il fut ravi en esprit au-dessus de la terre; et, apercevant autour de lui les royaumes lointains que bat comme une tempête le tourbillon des passions humaines, il vit tout l'espace couvert de filets semblables à ceux qu'on (end pour prendre les bêtes fauves; et des démons, accroupis tous mille formes, guettaient le moment de capturer leurs proies humaines, a Hélas ! hélas ! » disait Antoine , « à qui

sera-t-il donné d'échapper à ces pièges qui enveloppent l'univers?

— a Aux humbles de cœur ! » répondit une voix céleste.

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Une autre fois , il lui sembla que des anges remportaient dans les airs sur les chemins du Paradis, et qu'une bande de lémons accourait pour leur barrer le passage , en criant : « Cet homme est à nous, et vous savez comme nous tous les péchés qu'il a commis depuis sa naissance ! » Mais les anges répondirent : « S'il a péché dans le monde, il s'est purifié dans la solitude; qu'avez-vous à lui reprocher depuis qu'il habite les tombeaux? »

Et les démons s'enfuirent à tire-d'ailes comme des oiseaux nocturnes, et les anges déposèrent Antoine bien doucement sur la terre, en lui disant : « Dieu a permis cette vision pour que ton sacrifice te soit doux; mais garde-toi de t'enorgueillir, car tu en perdrais tout le fruit. »

Un grand nombre de chrétiens, chassés des villes par la persécution, ou conduits par leurs aspirations vers une vie plus parfaite, commençaient alors à former des colonies solitaires le long du Nil. Mais ils ne se vouaient pas à l'isolement perpétuel des ermites; leurs cellules s'échelonnaient à d'assez courtes distances, afin que, dans leurs besoins, ils pussent s'entr'aider. La sagesse d'Antoine et les guérisons miraculeuses que Dieu accordait à ses prières avaient une grande renommée. Ces chrétiens sohtaires lui députèrent quelques-uns d'entre eux, pour le prier de venir habiter au milieu d'eux , afin de les instruire par sa parole et de les édifier par ses exemples.

— « Mes frères, » leur dit Antoine , tout comme le poisson qui sort de l'eau pour se coucher sur la grève, ne tarde pas à y périr, de même le solitaire qui abandonne sa retraite pour rc-

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tourner parmi les hommes, ne tarde pas à perdre le peu de vertu qu'il croyait acquérir. Si vous avez formé le ferme propos de renoncer au siècle sans arrière-pensée de retour, faitesvous chacun de votre cellule une tombe anticipée. Celui qui a le courage de rester seul est exempt des péchés qui entrent par l'oreille , par la bouche et par les yeux; il n'a plus à combattre que les faiblesses de son cœur. »

[I finit cependant par^céder aux prières incessantes des fidèles qui venaient le visiter de toutes parts, et consentit à réglementer quelques communautés naissantes, car l'Esprit divin lui fit connaître qu'il y a plusieurs degrés dans la vie de renoncement, et que peu d'hommes sont appelés à la perfection d'une existence purement contemplative.

Lorsque l'avènement de Constantin répandit la joie sur toute l'Église, cette nouvelle du triomphe évangélique pénétra jusqu'au fond du désert. Antoine se prosterna pour bénir Dieu, et resta si longtemps abîmé dans sa méditation, que les solitaires qui étaient venus lui apprendre ce grand événement crurent qu'il était mort de joie. Quand il sortit de cet extase, il avait le visage baigné de larmes, et se répandait en douloureux gémissements. On lui demanda le motif de son affliction : « Hélas! mes frères, » dit-il avec des sanglots, « je viens de voir l'autel de Jésus-Christ environne d'une multitude de chevaux sauvages qui le foulaient aux pieds. Cette vision signifie que l'Église, notre mère, n'aura qu'une courte joie; elle sera bientôt envahie par des hommes semblables à des brutes, qui la fouleront aux pieds et qui ravageront les sanctuaires. »

C'était la prophétie des persécutions que devait bientôt rallumer l'hérésie d'Arius. Antoine quitta sa chère solitude pour courir au secours des catholiques ébranlés. On le vit dans Alexandrie, au plus fort des troubles, armé de la parole sainte et de la majesté du désert. La frénésie des ariens ne le fit pas Ireculer; les païens eux-mêmes, admirant son courage et l'évijdente protection dont Dieu le couvrait au milieu des périls ^u'il était venu braver, se convertirent en grand nombre à la

foi qui inspirait un si rare héroïsme. 11 redescendit au déseri pour mourir, en 340, plus que centenaire.

Sa sœur, qu'il avait arrachée aux illusions de la vie mondaine, s* était vouée comme lui aux rigueurs de la vie monastique. Elle fut la fondatrice du premier monastère de femmes dont l'histoire fasse mention.

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