LIVRE SEPTIÈME
terrestres ne pouvait pas même remuer, je vins me joindre aux. travailleurs. Je saisis une corde avec l'énergie que donne la foi, et aussitôt que nous commençâmes à tirer, dès la première secousse, l'idole tomba à terre; ensuite on la brisa avec des maillets de fer, et elle fut bientôt réduite en poudre.
« Après ce triomphe remporté sur le paganisme, je me disposais à reprendre mon genre de vie ordinaire. Mais la chute de Diane avait retenti au loin ; cette œuvre de Dieu, accomplie par la faible main d'un pauvre solitaire, excita quelque jalousie parmi les autres chrétiens. Il y en avait, en foule, de plus dignes, bien certainement, d'être choisis pour cette glorieuse pi-ofession de foi; mais la Providence ne se complaît-elle pas dans l'usage des plus petits moyens, pour faire mieux éclater la majesté de ses desseins? Quoi qu'il en soit, une dure épreuve m'était réservée.
« Plusieurs évêques de la contrée , qui auraient dû peutêtre me fortifier, atin que je pusse continuer plus parfaitement l'ouvrage que j'avais entrepris, survinrent et me dirent : «Wulfilaïg, la voie que tu as suivie n'est pas la voie droite, car tu pèches contre la sainte humilité, en voulant, toi indigne, t'égaler à Siméon d'Antioche, qui vécut toute sa vie sur une colonne. La situation du lieu ne permet pas d'ailleurs que tu persistes à braver, sans tenter Dieu, un excès d'austérité qui dépasse les forces humaines. Descends au plus tôt de cette platefornie, et contente-toi d'habiter avec un cœur simple parmi les frères qui vivent en commun, sous la conduite d'un père spirituel. »
« A ces paroles, » poursuit Wulfîlaïg, « je descendis de ma colonne, pour n'être pas accusé de désobéissance envers les évêques, et j'allai avec eux où ils voulurent me conduire* L'évêque de Trêves envoya des anciens de la ville, avec des. haclies, des ciseaux et des marteaux, et il fit mettre en poussière la colonne que j'avais édifiée avec tant de labeur, à la sueur de mon front. Quand je retournai vers la montagne, je trouvai tout détruit. Je pleurai amèrement, mais je ne voulus pas ré-
tablirce qu'on avait détruit, afin que i'on ne m'accusât point d'aller contre les volontés de la sainte Église, et, depuis ce temps, je me contente d'habiter au monastère avec les frères. » Voilà un exemple, entre mille, de ce que le Christianisme commençait à enfanter de prodiges dans les Gaules. Le solitaire de Trêves avait une âme simple et candide, toujours disposée à vénérer les ordres des évoques. Mais il y avait à craindre que la renommée d'une pareille vie ne servît d'aliment à des ferveurs indiscrètes, capables de compromettre tout l'avenir qui était réservé aux institutions monastiques. Il fallait, pour les stabiliser, une règle et un gouvernement unitaires, appropriés aux cHmats comme aux intelligences : la Providence préparait lentement, par une initiation graduée aux mystères de la vie dévote, les hommes qui devaient, un jour, illuminer les cloîtres de tous les rayonnements du génie , de la science et des arts.
Le long des côtes de la riche Provence, au midi de Fréjus et d'Antibes, sous un ciel toujours pur et doux, l'île de Lérins semble un navire à l'ancre sur une mer endormie. Le palmier, le cyprès, le myrte, le lentisque, secouent leurs parfums sur ses gazons déserts, et les pas qui foulent ce sol vierge, y touchent partout la poussière des saints.
Un homme de race consulaire, Honorât, de naissance romaine, issu d'un père païen, mais converti par son génie à la' foi du Christ , est venu s'asseoir à Lérins , pour méditer les grandes choses que la solitude révèle.
Attirés par cet exemple, d'illustres disciples sont accourus se ranger sous la discipline du maître.
L'Église a tourné ses regards du côté de Lérins. Léonce, évéque de Fréjus, confère à Honorât l'autorité du sacerdoce, et bientôt, sous sa conduite, l'un des plus fameux monastères