CHAPITRE QUATRIÈME
Achille est le plus jeune, le plus beau, le plus brave» le plus fort, le plus glorieux des béros d'Homère : il a le cœur du lion ^. Le poète lui a donné les qualités les plus hautes et les plus nobles de l'âme : c'est la loyauté même ; c'est un ennemi généreux et l'ami le plus tendre et le plus passionné ; il aime la gloire, et dans le libre choix de sa destinée que les dieux lui ont laissé, il préfère sans hésiter une vie courte mais glorieuse à une existence longue et obscure. Enfin il doit mourir jeune, et ce pressentiment de sa fin prochaine jette sur sa personne cette sympathie mélancolique qu'inspirentnaturellementaux hommes la fragilité tragiqueet l'éphémère durée de toutes les grandeurs humaines. Mais Achille porte dans son âme deux faiblesses qui portent atteinte à sa grandeur héroïque et diminuent l'admiration que son caractère nous inspire : non seulement il est irascible, et les emportements de sa colère ne connaissent ni borne ni mesure 2; mais son âme
« jn., VII, 228. eupioXéovTa.
2 II ne faut pas s'étonner qu'Homère ait créé pour Tan des types caractéristiques de la grandeur héroïque, un caractère qui est la négation d'une des idées les plus profondément enracinées dans la conscience de Tesprit grec. Pour les Grecs, la force et la beauté, dans Tordre moral comme dans Tordre physique, consistent dans la mesure, dans la proportion, dans Thançonie. L'excès en tout est:. une faiblesse et un défaut, piTjSèv ftyav. Pour Aristote, la vertu est la mesure, |U96Tt)ç, comme pour
86 LES HÉROS ET LES HÈROlNES FHOMÈRE
est pleine d'un orgueil si immense que même en reconnaissant les fautes où son orgueil Tentralne, il ne veut pas céder; il ne veut pas revenir sur les paroles et les menaces imprudentes qui lui sont échappées ; ni la raison, ni le patriotisme, ni la confraternité militaire, ni la pitié ne peuvent pénétrer dans cette âme, dont Tégoïsme inconscient ramène toujours tout à soi, et les événements seuls, c'est-à-dire la destinée, peuvent en se succédant et en le frappant lui rendre les vertus humaines qu'il avait méconnues et lui montrer la mesure de sa force propre et la vanité de ses résolutions inflexibles et extrêmes. Tous ses buts lui échappent ; toutes ses menaces sont rendues vaines. lia juré de ne plus porter secours à ses compatriotes, et il est obligé de renoncer à ce serment ; il a juré de ne jamais se réconcilier avec Agamemnon, et il est le premier à ' reconnaître ses torts ; il aime Patrocle de l'amitié la plus ardente, et il le sacrifie au fol entêtement de ne pas reprendre lui-même les armes ; il a juré de laisser
Eschyle iiravr'i ticffo) t'o xpaxo; 6eo; coicaotv, précisément parce qu'il y a au fond de la nature liumaine un principe d'excès, un besoin de révolte contre la loi morale, un sentiment d'orgueil, Cépt:, que la sagesse comme la vertu ont à vaincre. Homère formule luimôme cette maxime : aueîvco 3'aî'<Ti{ia icâvTa(Od., VII, 310. Jd., XV, 71). Comment se fait-il que Tun des deux héros qui représentent le type de la beauté héroïque, telle que la concevaient les Grecs, ait pour caractère précisément l'absence de toute mesure, dans tous ses actes comme dans tous ses sentiments? On ne remarque pas que le déroulement de l'action et la péripétie morale confirment par un grand exemple la vérité de la maxime. Non seulement Achille périt parce qu'il manque en tout de mesure, c*est-à-dire au fond, de raison; mais tous ses desseins, tous ses projetSy toutes ses menaces avortent et se retournent contre luimôme, jusqu'au jour où vaincu par les choses, ou plutôt s'inclinant sous la main des dieux qui les mènent, il reconnaît qu'il aurait mieux valu qu'il agit autrement, et que la part qu'ils ont faite à la puissance des chétifs mortels est humble et petite comme eux. J/., XXIV, 5i5. ^
w; yàp insxXcaaavTo Oeoi SetXoto-i pporolci.
ACHILLE g7
les lions dévorer le cadavre d'Hector, et dans une scène d'une incomparable beauté c'est lui-même qui de ses bras va porter sur le char qui doit les emporter ces malheureux restes que le père infortuné est venu lui redemander ^ .
JJIliade est surtout l'histoire de cette &me et c'est cette histoire du moins que nous allons essayer d'en détacher. Les actions diverses nous feront connaître les mobiles moraux qui les amènent et nous permettront de suivre dans tous ses stades le développement de ce noble caractère que la passion égare mais n'abaisse pas. Car au fond il n'est vaincu que par lui-même. La raison reprend son empire sur la passion; mais cette raison, c'est encore l'àme d'Achille et l'élément le plus noble de son âme.
Tout le monde a dans l'imagination et dans la mémoire les scènes par lesquelles s'ouvre VIliade.
Pendant neuf ans l'armée grecque n'a guère pu que couvrir par des fortifications, des fossés et un rempart la côte où elle a débarqué, et mettre à l'abri d'une attaque des assiégeants ses tentes et ses vaisseaux et procéder aux lentes et longues opérations d'un investisse* ment en règle. Achille seul, impatient de renommée et ayant soif d'activité, a porté avec sa flotte et ses Thessaliens la terreur et la dévastation dans toutes les cités maritimes alliées des Troyens, et tout en ravitaillant l'armée de siège lui a apporté un immense butin et particulièrement de belles captives *. L'épouvante cau-
* C'est la vertu de la doulear de ramener rbomme au sentiment profond de Thumanité. II y a des plantes qui ne donnent leurs Daumes que lorsqu'elles sont froissées et foulées aux pieds. C'est du cœur humain saignant, c'est de la blessure ouverte et
J>rofonde de l'Âme que coulent parfois comme un baume sacré es grandes vertus. La grande maîtresse de la vie, la plus noble directrice et inspiratrice de Tàme, c'est la douleur. ' C'est dans une de ces expéditions qu'il a fait prisonnière
sée par le bruit de ses exploits retient dans ses murs Tarmée assiégée qui u'ose se risquer, daos la plaine qui sépare les deux camps, à une bataille ouverte. Même lé vaillant Hector, qui voudrait le combattre, est arrêté par les conseils timides des chefs de l'armée et des vieux conseillers de Priam*.
Mais tout à coup une peste terrible se déclare dans le camp des Grecs et décime l'armée. Inquiet de la durée du fléau, dont les causes inconnues frappent les esprits d'une terreur superstitieuse, Achille, sur l'inspiration d'Héré, provoque une assemblée générale, et s'adressant à Agamemnon, lui expose que dans la situation où l'armée se trouve, il n'y a plus qu'à lever le siège, si un devin ne parvient pas à faire connaître les causes du mal et ne permet ainsi d'en arrêter le cours. Calchas alors, cher à Apollon, le plus savant des augures, qui avait assisté les Grecs au départ de Texpédition se lève, mais avant de se prononcer exige qu'Achille le garantisse des ressentiments et des violences que sa réponse pourrait lui attirer, de quelque part qu'ils viennent. Parle sans crainte, dit Achille, et exprime nous sincèrement ce que te révèlent les dieux. J'en jure par Apollon que tu sers et dont tu es le prophète, personne d'entre les Grecs, personne, fut-ce Agamemnon luimême, n'osera, moi vivant, porter sur toi des mains violentes.
Le caractère est déjà dessiné : sa parole loyale et son invincible épée sont la garantie la plus sûre contre toute offense, de celui qu'il protège. Dans l'orgueil de
Ghryséis, tombée en partage à Agamemnon, et qu'il a tué dans la ville sainte de Thèbes en Cilicie, -^étion, le père d'Andromaque et ses sept frères. //., I, 366, /d., VI, 4U; enfin, qu'il a ramené de Lyrnessos, Bryséis, qui lui a été attribuée comme sa part du butin. Il, IX, 60; II, 691. ï
* ILf Xy,.721. xocxÔT^Tt YCp6vTtt>v.
sa force et de sa renommée, il le défendra contre tous, et même, il le nomme, contre le chef suprême de l'armée confédérée. Ce ton, comme aussi l'initiative qu'il a prise de convoquer l'armée sans consulter personne, ne sont pas naturellement pour plaire à Âgamemnon qui cependant plus prudent et plus réfléchi, consent à rendre à son père Chryséis, sa captive, puisque C!alchas soutient que son premier refus a été la cause de la colère d'Apollon et de la peste qui en a été la suite, mais il réclame un dédommagement et un dédommagement immédiat et déclare, que si on ne le lui accorde pas, il ira le chercher jusque dans la tente d'Achille.
Ici la colère du jeune roi des Thessaliens ne peut se Contenir. On sent que la ruptare s'apprête et ne tardera pas à s'accomplir. . Certes, dit le bouillant héros, voilà une rare impudence et un trait de misérable rapacité I Comment un seul des Grecs a-t-il pu se laisser persuader par tes paroles à entreprendre cette longue route et cette redoutable guerre? Car moi, ce n'est pas à cause des Troyens que je suis venu ici : je n'ai rien à leur reprocher ; jamais ils ne m'ont enlevé mes bœufs ou mes chevaux; jamais ils ne sont venus ravager les campagnes de Phthie. Enti'e eux et nous s'élèvent pour nous séparer les montagnes et les forêts, s'étend la vaste étendue de la mer. C'est pour toi , pour la satisfaction personnelle, pour venger ton frère et toi que nous sommes ici. Et tu viens me menacer de m'enlever la part du butin que j'ai conquise par tant de travaux et que m'ont librement attribuée les Grecs. Elle n'égale pourtant pas la tienne, quoi que ce soient mes mains qui portent le poids le plus lourd de cette terrible guerre... Eh ! bien .alors, je retourne à Phthie; j'aime mieux me rembarquer et rentrer dans mon pays. Quant
à toi, j'imagine, si tu restes, que ton bras sans force et sans courage ne t'acquerra pas beaucoup de butin ni beaucoup de gloire.
Les mots outrageants, l'allure provocante, le ton railleur, ironique et méprisant révèlent déjà la profondeur de la blessure faite à l'orgueil du jeune héros et à cette âme naturellement irritable. Que sera-ce, quand Agamemnon, chef suprême de l'armée confédérée, se sentant atteint dans le prestige de son autorité méconnue et- bravée, lui aura répondu d'un accent plus froid mais non moins hautain, et lui aura fait sentir la subordination où le placent la nécessité de la discipline militaire et l'unité du commandement
€ Pars donc, et pars vite, puisque le cœur t'en dit. Ce n'est pas moi qui te prierai de rester ici pour moi. Il y à â mes côtés d'autres braves qui, en défendant ma cause, sauront respecter mon droit. Retourne donc au plus vite dans ton pays ; emmène tes vaisseaux et tes soldats ! va régner sur le grand peuple des Myrmidons ! Je n'ai nul souci de ton départ et je me ris de ton courroux. Et voici ce que je te déclare. Phœbns Apollon me demande Chryséis, je la lui rendrai ; mais alors j'irai prendre moi-même, s'il le faut, et jusque dans ta tente, Briséis, ta belle captive *. Je veux que tu apprennes que que je suis ton supérieur et ton chef, que personne n'a le droit de parler en ma présence aussi haut que moi et de se poser comme mon égal 2 » .
C'en est trop. Agamemnon a trappe à l'endroit le plus sensible; à cet orgueilleux jeune homme, impatient de
* Ainsi, c'est à cause d'une femme que la guerre éclate ; c'est à cause d'une femme que la division se met dans l'armée grecque et menace de compromettre le succès de l'expédition.
Tcov cpLo\ 9S96at xat âfiotuOi^iuvat à\TQv.
foiitê règle, de toute discipline, qui se croit naïvement par le droit de sa naissance et de son rang égal à chacun, et par les dons supérieurs de sa vaillance et de sa force, supérieur à tous, rappeler qu'il a un chef, auquel il doit obéissance et respect, même s'il ordonne une chose qui lui paraisse injuste, c'est plus qu'il n'en peut supporter, lui qui n'a jamais encore appris à se maîtriser lui-même. Un moment il a la pensée de se faire immédiatement justice : un dernier éclair de raison et de bon sens, peut être la terrible responsabilité qu'il encourra s'il jette la guerre civile dans le camp de l'armée confédérée, arrête son bras prêt à frapper, et c'est en paroles et en menaces que s'exhale son redoutable courroux : i Ivrogne*, si ton regard a l'audace du chien, ton cœur est le cœur d'une biche; tu n'as jamais assez de courage pour oser affronter avec nos braves les périls d'une bataille ou les hasards d'une embuscade, car lu sais qu'on peut y rencontrer la mort .. Tu ne sais que dévorer les trésors de ton peuple I Vraiment les gens que tu commandes sont des gens de rien; car s'ils avaient quelque cœur, l'outrage que tu viens de me faire aurait été le dernier commis par toi... Mais écoute ce que je vais te dire et que je confirme par un serment solennel. Par ce sceptre qui ne reproduira plus jamais de rameaux, de feuilles ni de fleurs depuis que le tranchant du fer l'a séparé du tronc qui le portait dans la forêt, oui, un jour, tous les fils des Grecs regretteront Achille; car tu n'es pas homme à les sauver quand ils tomberont sous les mains meurtrières d'Hector, et toi-
< Les Grecs, qui aiment la bonne chère et le bon vin, ont horreur de rivrognerie : ils sont sobres et de plus chastes ; on ne saisit dans les épopées d'Homère aucun acte de violence ou d'impudicité commis sur les femmes. Les jeunes esclaves ; qui lavent les pieds des hôtes voyageurs sont toujours respectées. Elnjure adressée à Agamemnon n'en est que plus grave.
même tu f accuseras intérieuremeot et au fond du cœur, d'avoir ainsi outragé le plus brave des Grecs >.
En disant ces mots, il jette à terre, en signe de renoncement à son commandement , son sceptre et s'assied. Nestor cherche en vain à apaiser la querelle dont il prévoit les funestes conséquences ; car ce n'est pas seulement un vaillant et habile général dont Tarmée va être privée ; c'est tout un peuple qui se sépare de l'armée coalisée; c'est la confédération elle-mômp qui menacé d'être rompue; c'est toute l'expédition ruinée et transformée peut-être en un affreux désastre.
Ses efiforts sont inutiles, et tandis qu'Ulysse reconduit Chryséis à son père, Tl^althybius et Eurybate reçoivent l'ordre d'aller prendre Briséis dans la tente d'Achille. Ce n'était pas une entreprise sans danger Les deux envoyés s'avancent inquiets, tristes et silencieux. .\chille était assis sous sa tente dressée près de son vaisseau ; autant par respect que par crainte, ils s'arrêtent à une certaine distance sans oser l'aborder. Le héros, que leur vue était loin de charmer, devine leurs sentiments et les accueille avec une grâce aimable : Saliit, hérauts, messagers de Jupiter et des hommes. Approchez, je ne vous en veux pas, je n'en >reux qu'à celui qui vous envoie ; et il donne immédiatement à Patrocle l'ordre de leur remettre sa captive. Jusque-là la fierté et la hauteur de son âme ont contenu Texpression de sa douleur et de sa honte ; il a cédé. Mais à leur départ, son cœur éclate; il fond en larmes, et pour dérober sa faiblesse à ses compagnons d'armes, il va chercher un endroit écarté, solitaire, sur les bords de la mer blanchissante d'écume, et là les regards vagues fixés sur la sombre étendue des flots S les mains tendues
• En général, le spectacle de la nature n'inspire pas à Timagination des Grecs des impressions de mélancolie et de tristesse :
vers le ciel, la voix pleine de larmes, il implore sa mère^ Thétis, et la prie d'obtenir de Jupiter que les Troyens soient vainqueurs, que les Grecs soient mis en déroute, afin qu'Âgamemnon humilié reconnaisse et répare raflfront mortel qu'il a subi.
Voilà donc jusqu'où l'entraîne l'impétuosité de sa passion, jusqu'à renoncer à la gloire, à l'honneur, au devoir, et à souhaiter la défaite de ses compagnons d'armes et de sa patrie^ ; sentiments indignes mais humains et qu'on retrouverait peut-être, hélas! dans l'histoire militaire d'autres peuples, où les rivalités des généraux ont porté des coups terribles à la patrie.
Jupiter n'a que trop vite et trop complètement exaucé les vœux de l'irascible héros. Les Grecs à plusieurs reprises ont été vaincus : enhardi par l'inaction d'Achille, Hector enveloppe leur armée de manière à les couper de la mer et empêcher leur rembarquement.
Mais il n'en est pas ainsi du spectacle de la mer, dont ils sentent profondément la poésie : ce mouvement éternel, toujours le même et toujours divers; ce rythme plaintif des flots murmurants se brisant contre les rochers ou le sable du rivage, et surtout rimmensité insondable de cette étendue, où Toeil et Timagination se perdent dans Tinfini, provoquent dans leur àme ces vagues sentiments de tristesse, et dans les douleurs que la vie leur apporte, c'est au bord de la mer qu'ils vont exhaler leur plainte et la mêler à la plainte éternelle des flots qui semblent la comprendre et sy associer.
* Si Ton ne peut pas dire qu'il y ait à ce moment pour tous les Grecs une seule et même patrie, peut-être même ne le pourra-t-on jamais dire dans le sens exact du mot, du moins il y a déjà le sentiment profond de Tunité de la race, la conscience vivante et puissante du lien moral qui unit les tribus les plus diverses et les plus opposées. Les poèmes d'Homère ont contribué à fortifier ce sentiment, en leur montrant que tous avaient eu, dans un lointain passé, embelli par la poésie et agrandi par elle, mêmes souvenirs, mêmes espérances, mêmes haines nationales. La communauté de la gloire et des souffrances supportées pour un but commun, est un lien des plus puissants pour les individus comme pour les peuples. Rien n'égale la force de la camaraderie et de» amitiés militaires.
9i LES HÉROS ET LES HÉROÏNES FHOMÈRE
Agamemnon, qui sent l'iminense responsabilité qui pèse sur lui pour avoir privé l'armée confédérée de Tappui d'une troupe aussi agueprie que celle des Théssalions, et du hardi héros qui les avait habitués à la victoire, convoque pendant la nuit un conseil de guerre et propose de lever le siège. Diomède et Nestor repoussent cette pensée et ce dernier suggère l'avis d'essayer d'apaiser le ressentiment d'Achille et de l'inviter à reprendre sa place dans les rangs des combattants. Agamemnon accepte avec empressement, reconnaît ses torts et se déclare prêt à rendre la jeune captive dont il a respecté le lit, et à offrir à Achille toute sorte de présents. Phœnix, Ajax, fils de Télamon, Ulysse et deux hérauts sont chargés de cette mission.
La scène est grave, solennelle, mais calme et sereine, et le début en est charmant.
A leur arrivée, Achille une lyre à la main chantait les exploits glorieux des anciens héros*. Seul, assis en face de lui, Patrocle l'écoutait en silence; les ambassadeurs s'étaient arrêtés pour ne pas l'interrompre, quand il les aperçoit, et, aussitôt tenant encore en main sa lyre, il s'élance au-devant d'eux : Salut, ditil, et soyez les bienvenus! Si vous venez me voir, c'est sans doute que vous avez bien besoin de moi. Mais malgré ma juste colère, vous êtes toujours mes plus chers amis.
Puis les faisant asseoir sur des coussins de pourpre * : Apporte, dit-il à Patrocle, un cratère plus grand que celui-ci; mélanges-y un vin plus pur, et donne-nous à chacun une coupe ; car ce sont de vrais amis qui sont en ce moment sous ma tente, et il faut leur servir un
^ Quel trait profondément grec I
' La guerre ne suspend pas les habitudes du luxe royaU
joyeux repas. Alors Ulysse gravement: « Salut, Achille, Tabondance ne nous manque pas à la table d'Agamemnon, mais nous n'avons guère le cœur de songer à la joie d'un festin. Nous sommes menacés d'un immense désastre, qui est presque sous nos yeux. Nous ne savons plus même si nous pourrons sauver nos vaisseaux si tu ne nous prêtes pas le secours de ton bras. Les Troyens ont déjà placé leur camp près du rempart qui protège la flotte et se vantent de s'en emparer bientôt et de l'incendier toute entière. Il nous faudra donc mourir ici, sous les murs de Troie et loin de notre patrie. Lève-toi donc enfin, héros, viens arracher les Grecs à la défaite et à l'anéantissement. Ne te prépare pas, en nous refusant, les plus cruels remords. Ce qui est fait est fait. Pendant qu'il est encore temps, viens sauver tes frères d'armes. Rappelle-toi ce que te disait ton père, le jour où tu te séparas de lui : Mon fils, c'est Minerve et Junon qui te donneront la force et le courage, mais c'est à toi seul qu'il appartient de maîtriser l'orgueil de ton cœur ^ L'amour de la concorde est une grande vertu, mon fils; fuis les querelles, ces mauvaises conseillères, et les Grecs vieux et jeunes ne t'en estimeront que mieux. Tels étaient les conseils paternels : tu les oublies, Achille; mais il en est temps encore, renonce à tes ressentiments. Agamemnon,pour reconnaître tes services, t'enverra les plus riches présents, les plus belles et les plus industrieuses captives et celle-là même qu'il a eu le tort de t'enlever. Bien plus, il t'offre en mariage celle de ses filles que tu préféreras. Si ton cœur irrité repousse ses trésors, prends du moins pitié de toute la Grèce ^. Elle te vénérera
* La volonté est ainsi maîtresse des décisions de TAme, et la responsabilité reste intacte.
* ILf IX, 801. fiXXouc mp Ilavaxa^ouç.
comme un Dieu sauvear et tu t'acquerras une gloire immortelle; tu vaincras Hector et tu le châtieras de s'être vanté de ne pas trouver parmi les Grecs un adversaire égal à lui ».
A ces observations et à ces conseils si graves et si éloquents, et en outre si profondément habiles*, il n'y avait rien à répondre Aussi Achille n'y répond-il pas; il persiste dans son refus, mais par pure opiniâtreté, par un entêtement sans motif et sans raison. Il n'en est pas moins long dans sa réponse; car la passion est prolixe et abondante en paroles, et brusquement il lui dit : € Ulysse, je vais te faire une réponse sur laquelle rien ne pourra me faire revenir; ma résolution est prise et elle s'accomplira Je te dis cela pour que vous ne veniez pas les uns à la sjuite des autres me rebattre les oreilles. Je hais plus que les portes de l'enfer celui qui a dans son cœilr une pensée et une autre sur sa bouche. Mais moi je vais vous dire toute la vérité, parce que c'est toujours suivant moi, ce qu'il y a de mieux à faire. Jamais Agamemnon ni aucun de vous ne parviendra à me fléchir. Personne ne m'a jamais su gré de m'être constamment battu pour lui ; on fait autant de cas de celui qui reste sous sa tente et de celui qui se hasarde dans la mêlée sanglante; on honore autant le lâche que le brave. Qu'ai-je eu de plus que les autres, moi qui ai tant de fois exposé ma vie? Comme l'oiseau va chercher au loin et apporte leur nourriture à ses petits sans ailes, prenant pour lui la peine et le péril, moi aussi j'ai passé bien des nuits sans sommeil à veiller, bien des jours sanglants à combattre pour vos femmes. J'ai pris d'assaut douze villes de la côte, onze sur la terre ferme Ce
* La longueur du discours est une habileté elle-même. Le rusé Ulysse veut laisser s*apaiser les premiers emportements de la passion.
riche et immense butin, je l'ai tout entier rapporté à Agamemnon, qui, tranquillement campé auprès de ses vaisseaux, recevait tout, en donnait peu et gardait le reste. Mais au moins ce qu'il a donné aux autres chefs, il le leur laisse, et à moi, à moi seul il me Tenlève. Il me prend une femme qui m'était chère. Eh bien ! qu'il la garde ! et pourtant quelle est la cause de cette guerre ? N'est-ce pas Hélène ? Les Atrides sont-ils les seuls à aimer leurs femmes? Moi aussi j'aimais et du fond du cœur cette femme, quoiqu'elle fut ma captive. Mais maintenant qu'il m^ l'a enlevée, qu'il n'espère pas me fléchir. D cherchera avec toi, Ulysse, et les autres chefs de l'armée à repousser les Troyens et à vaincre Hector, qui, lorsque j'étais là, n'osait pas s'avancer si près... Demain, après avoir sacrifié à Jupiter, je mettrai mes vaisseaux à la mer, et dans trois jours, je serai de retour à Phthie où je jouirai des richesses acquises par mon épée et de celles que me garde le vieux Pelée.
Quant à Agamemnon, je le méprise autant qu'un Carien; je méprise ses présents et tous ceux qu'il m'offre aujourd'hui et tous ceux qu'il pourrait m'offrir par la suite. Je refuse sa fille. Je veux,. avec une femme que m'aura choisie mon père et qui me plaise, jouir enfin de la vie, la vie, le plus précieux des trésors ; car on ne peut ni par ruse ni par force ressaisir Tâme qui nous la donne, quand une fois elle s'est échappée de nos lèvres. Thétis, ma mère, m'a prédit que si je restais sous les murs d'Uion, je ne reviendrais pas dans ma patrie, mais que j'acquerrais une gloire immortelle, et que si au contraire je rentrais dans mon cher pays, je vivrais longtemps et heureux. Eh bien ! c'est le parti que je prends et que je conseille aux autres de prendre. Adieu la gloire ! voyez si vous avez d'autres moyens de sauver l'armée : celui que vous avez imaginé ne
96 LES ilÉROS ET LES HÉROÏNES D^HOMÈRE
réussira pas. Je garde mon ressentiment. Phœnix couchera ce soir dans ma tente, pour être prêt à s'embarquer demain avec moi, s'il le veut toutefois; car je ne Ty oblige pas ».
On sent éclater dans ce discours plein d'une irritation longtemps contenue et d'Ironie amère, toutes les pensées qui depuis l'afiront qu'il a reçu, ont traversé et bouleversé l'âme de ce jeune orgueilleux. U a cruellement souffert, mais il savoure avec une sorte de volupté féroce la vengeance qui s'apprête, et à laquelle il sacrifie les devoirs sacrés du patriotisme, et même la gloire ^. Du moins il le dit et c'est là encore une ^ ces contradictions que la pdssion seule explique parce i|ue seule elle les produit. Achille ne se connaît pas luimême, parcequ'U est la proie de sentiments contraires
^ Cependant, il est remarquable que ce dégoût de la gloire se montre encore chez Achille après sa mort. Ulysse, aux yeux de qui son ombre apparaît aux enfers entourée de Patrocle et d*Ajax, lui ayant dit qu'il n'y a pas eu et qu'il n'y aura jamais d'homme plus heureux que lui, puisque de son vivant il était honoré comme un Dieu et que, mort, il est encore le premier de tous les morts, il lui répond : «> Ne me fais pas Téloge de la mort, Ulysse : j'ai« merais mieux labourer la terre au service d'un maitre sans forr tune, que d'être le roi de tous les morts ». Od., XI, 489.
Il n'a aucun souvenir de ses anciens exploits, aucune joie à s'informer si les vivants en ont gardé la mémoire. Chose singulière, il ne pense pas à Patrocle à qui il disait (7^, XXII, 386) : « Ami, je ne t'oublierai jamais tant que je vivrai, et si même dans les enfers les morts s'oublient les uns les autres, moi, même là, je me souviendrai de toi, cher et tendre ami ». Il n'a de pensée que pour son âls et pour son père, et c'est pour eux que se réveillent quelques traits de cette âme irritable, héroïque et tendre : « Mon fils est-il toujours le vaillant chef qu'il promettait d'être? et mon père, les Myrmidons lui témoignent-ils le respect et les hommages qui lui sont dus? Car je ne suis plus là pour châtier ceux qui insulteraient à sa vieillesse sans défense et leur faire sentir la force de mes mains invincibles », et sur la réponse d'Ulysse, l'ombre du héro* s'éloigne à grands pas en traversant la prairie d'asphodèles, heureuse et consolée d'avoir appris les exploits de son âls.
qu'il ne sait pas maîtriser, ni gouverner, ni modérer. Il se croit une âme de fer, tandis qu'il est sous la domination d'une passion violente; mais comme il est de la nature de la passion d'être passagère, de se contredire, de se détruire elle-même, il se donnera bientôt luimême le plus complet démenti. Il se fait ici et lai seul la fin de toute sa vie ; il ne voit que lui et semble oublier tous les autres ^ U ne tardera pas à renoncer à ce farouche égoïsrae.
Si la raison parlant par la bouche d'Ulysse a échoué, Phœnix va essayer ce que peuvent sur ce cœur gonflé par l'outrage, la reconnaissance et l'amitié' Le vieux cavalier pleuraità chaudes larmes : c Si tu veux vraiment retourner en Thessalie, si dans l'emportement de ta colère, tu ne te soucies pas d'écarter de nos vaisseaux l'incendie qui les menace, comment as-tu pu croire, mon cher enfant, que je resterais ici seul et sans toi ? C'est à moi que le vieux Pelée te confia, le jour, où encore jeune adolescent il t'envoya de Phthie à Agamemnon, ignora)it des choses de la guerre et sans expériences des choses du conseil et des assemblées, me prescrivant de faire de toi un homme, sachant bien parler et bien faire*. Aussi je ne voudrais pas, cher enfant, rester ici sans toi, quand bien même un Dieu promettrait de me rendre les forces et les grâces de la jeunesse... Je me rappelle le jour où proscrit, fugitif, maudit par mon père, j'arrivai à Phthie implorant asile. Le roi Pelée me reçut avec bonté comme un père reçoit ^on fils, et je puis dire, Achille, que je t'ai rendu cette ten-
JZ., IX, 650; XVI, 01,60,84.
(d; âv |jio( TipiT,v tieyâXyiv xa\ xvdo; écpiQai.
3 Ce sera là la un de toute éducation libérale en Qrèoe et partout :
|iû6(i)vtt ^T]TYip 'if|itvat, nprjXt^pà Tt ïpytùy.
dresse. Car je t'aime, Achille, je f aime du fond de mon cœur. Que de fois, dans ton enfance, tu f es assis sur mes genoux, ne voulant manger que le pain que je mangeais, ne voulant boire qu'à ma coupe ; que de fois, en bavant, tu as sali ma tunique Tu m'as causé bien des tourments, bien des peines; car les dieux m'ayant refusé un rejeton de ma race, j'avais fait de toi mon enfant. Allons I Achille, dompte ton cœur; il ne faut pas garder une âme sans pitiés Les dieux eux-mêmes, bien supérieurs aux hommes par la vertu, la majesté, la puissance, les dieux se laissent fléchir par des sacrifices, des vœux et surtout par des prières. Les prières sont filles de Jupiter : elles s'en vont, ridées et boiteuses, cherchant à apaiser la colère des offensés et à en guérir la blessure. Celui qui se laisse toucher par elles, elles l'assistent à leur tour, le jour où lui aussi a besoin de recourir à la prière; celui qui les repousse d'un cœur dur, elles obtiennent de Jupiter qu'il soit frappé et châtié par celui qu'il a offensé. Eh 1 bien, Achille, toi aussi, paye aux filles de Jupiter ce tribut de respect, qui a fait plier et céder l'âme indignée et courroucée de tant d'autres vaillants comme toi. Et je me souviens d'une vieille histoire que je veux te raconter. Méléagre, dans un mouvement de colère, résista aux prières même de sa mère et refusa de défendre les siens contre les attaques de leurs ennemis : et ^uand il céda, car il céda à la fin , il était trop tard. Ne fais pas comme lui , Achille, accepte nos présents, reprends tes armes et viens nous sauver. Les Grecs t'honoreront comme un dieu ».
' * It,^ IX, 496. OÙ32 TÎ ffe ^pt)
Et Achille, qui repousse son vieux père nourricier, en arrivera à répéter cette même maxime : Uàme humaine doit être accessible à la miséricorde.
ACHILLE IpV
Ulysse avait parlé en politique éloquent : il avait parlé à la raison du jeune roi ^t avait épuisé tous les arguments les plus puissants pour le persuader. U n'y a pas un seul raisonnement dans le discours de Phœnix : c'est le cœur d'Achille qu'il veut ouvrir, en lui ouvrant le sien. Il semble qu'on pourrait le résumer çn une ligne : Allons t mon fils, fais cela pour moi, poiu* ton vieux père nourricier qui t'aime tant. Achille est au fond plus ému qu'il ne veut le paraître, et précisément» il s'en irrite ; mécontent de lui-même, de se sentir faiblir, il est près de se fâcher contre celui qui lui a fait connaître une sorte de remords. Bon vieux père, lui dit-il, je n'ai pas besoin de nouveaux honneurs des Grecs; j'en ai, par la grâce de Jupiter, reçu déjà d'assez grands. Mais il y a une chose que je veux te dire et que tu devras bien graver dans ton esprit. Ne m'importune pas davantage de tes plaintes et de tes larmes, en faveur du fils d'Atrée. Il ne faut pas que tu aimes cet homme, entends-tu, si tu ne veux pas que moi qui t'aime, je te haïsse. Ton devoir est de nuire à celui qui m'a nui. Reste avec moi et dors sous ma tente. Demain au lever du jour, nous délibérerons s'il faut partir ou s'il vaut mieux rester ici.
On remarquera dans cette admirable scène la profonde connaissance du cœur humain dont fait preuve le poète, et avec quel art et quelle vérité il ménage les transitions des mouvements qui s'accomplissent secrètement dans l'âme du héros. A Ulysse il avait dit nettement et sans réserve : Je partirai demain; à Phœnix, il répond : Demain nous délibérerons ensemble si je dois partir ou rester ici. Le seul fait de mettre en délibération ce qui tout à l'heure semblait une irrévocable résolution, révèle déjà un changement moral, et ce n'est pas le dernier.
lOf LES HEROS ET LES HEROÏNES D^HOMERE
Âjax jusque-là silencieux prend enfin la parole : le rude et héroïque soldat s'indigne avec raison du ton hautain de ce jeune homme, et est humilié des prières où s'abaissent pour le fléchir des gens qui le valent bien. Ulysse, dit-il en se levant ce sont là des paroles perdues. Allons reporter aux Grecs qui l'attendent la réponse faite à leurs propositions. Achille a dans le cœur un ressentiment sauvage et féroce. Le malheureux ne se laisse pas toucher de Tamitié de ceux qui rhonoraient au dessus de tout autre. C'est un cœur sans pitié... et se tournant vers lui... et c'est pour une fille que tu gardes une si implacable colère ! Allons ! voyons, apaise ton courroux; aie égard à ce lien sacré qui fait de nous aujourd'hui tes hôtes. C5eux qui sont ici, sous ton toit, sont, tu le sais, tes plus dévoués, tes plus chers et meilleurs amis.
Ces courtes, fières et sévères paroles achèvent un mouvement déjà commencé. Achille ne cède pas : tout son caractère s'y oppose ; mais il reconnaît qu'il a tort de ne pas céder, et sa dernière parole fait prévoir qu'il cédera, car elle signifie : Mes amis, le jour où vous aurez besoin de moi, vous pouvez compter sur moi. Oui! Ajaxî tout ce que tu viens dédire est juste et sage ; mais mon cœur se gonfle de douleur et de rage, toutes les fois que je me représente cette scène, où Agamemnon en présence de tous les Grecs, m'a dépouillé, m'a insulté, m'a déshonoré.. Allez et rapportez aux Grecs ma dernière réponse; je ne reprendrai pas les' armes avant le jour où Hector osera se hasarder auprès des tentes et des vaisseaux des Mvrmidons. S'il s'avise de s'approcher de ma tente, soyez-en sûrs, il trouvera quelqu'un pour l'arrêter.
Il dit, et chacun prenant de ses mains la coupe qu'il leur offre, la vide avant de se séparer et tous retour-
nent au camp pour annoncer l'échec de leur mission. Les événements se précipitent : Diomède, Ulysse, Agamemnon sont blessés : Ajax tente inutilement de rétablir le combat : il est obligé, quoique à pas lents, de battre en retraite. Machaon blessé passe rapidement sur son char devant Achille qui debout sur la poupe de son vaisseau examine, loin de s'en désintéresser, les diverses péripéties de la bataille, dont les horreurs font jaillir les larmes de tous les yeux. D'abord la vue de la défaite des Grecs le remplit d'une joie cruelle : Patrocle, dit-il, voici l'heure arrivée où les Grecs vont payer cher rinjure qu'ils ont permis qu'on me- fasse : ils vont bientôt venir à mes g^oux ^ et avec des prières implorer le secours de mon bras. Et cependant il est déjà inquiet. Quel est ce héros blessé qu'on a conduit à la tente de Nestor 1 la rapidité de la fuite ne lui a pas permis de le reconnaître : il ressemble à Machaon, l'illustre fils d'Asciépios, et son cœur qu'on croit endurci et fermé à toute pitié ^, est troublé et ému de cette pensée. Et pour avoir des nouvelles sûres de ce vieux et honoré héros, il envoie Patrocle s'en enquérir lui-même. Patrocle en rentrant au campd'Achille rencontre un de ses plus chers compagnons d'armes, Eurypyle, qui avait été gravement blessé en portant secours à Ajax : il le panse et lui donne les premiers soins avec la plus affectueuse et la plus habile tendresse ^. Mais pendant ce temps les Grecs sont obligés de fuir derrière la ligne fortifiée de leurs vaisseaux. Patrocle voit ce désastre et s'écrie : Eury-
« n., XI, 609.
vOv 8'ot(i> icsp\ youvaT'cixà arrjffeoOai 'Ayas'ou; Xt990|iévou;.
' H , XI, 665. Axvaâiv ov xiQoetai, ovS'èXiatpft.
> Ce détail n'est pas insignifiant : Patrocle va bientôt mourir; c*est à lui que les* Grecs devront leur salut d'abord, puis indirectement leur définitif triomphe qu'il paiera de sa vie. Il faut donc que déjà nous nous intéressions à lui.
lOi LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D*HOM£RE
pyle, malp;ré les soins que ton état réclame je ne puis rester ici. Un de mes serviteurs te gardera. Moi je cours vers Achille qui m'attend. Qui sait si avec l'aide de Dieu \ je ne parviendrai pas à le fléchir. La voix d'un ami a une grande puissance. Et le voilà devant Achille, haletant de sa course, le cœur battant d'émotion et de douleur, le visage inondé de larmes brûlantes qui tombaient de ses yeux, comme l'eau d'une source abondante jaillit et tombe du haut d'un rocher.
Qu'as-tu donc, lui dit le héros ! pourquoi pleures-tu comme une petite fllle qui demande à sa mère de la porter dans ses bras, et la regarde avec des yeux pleins de larmes, jusqu'à ce qu'elle ait cédéà ses prières. Qu'astu à pleurer, comme si tu étais une petite fille*? As-tu reçu de Phthie de mauvaises nouvelles ? Ménœtius vit encore, n'est-ce pas, et Péiée mon père aussi ? car ce serait là le sujet de réelles et sérieuses douleurs 3. Est-ce que ton âme est affligée de voir la défaite des Grecs ? N'est-ce pas le juste prix et le juste châtiment de leur injustice en vers moi *? Parle ! ne me cache rien: je veux être de moitié dans ta peine s.
Avec un profond soupir Patrocle lui répond : Ne t'irrite pas contre moi ! Les Grecs sont près d'être anéantis. Les plus vaillants sont couchés auprès de leurs vaisseaux, gravement blessés : blessé, le robuste Dio-
* 11., XV, 403. ffyv 3at|Aovt.
* 7Z, XVI, 7. i^ixi xoOpti
VtJICtTQ.
3 QueUe ruse de la passion ! Achille devine tout, mais il ne veut pas le laisser voir. L'orgueil blessé est encore trop cuisant. Il raille la sensibilité de son ami ! C'est une petite fille qui pleure parce que sa mère ne veut pas la porter dans ses bras. Il ne prévoit pas que lui-même va bientôt verser des larmes de sang!
* Si ce ne sont pas les Grecs qui l'ont commise, ils l'ont laissé commettre. Pourquoi n'ont-ils pas pris parti pour l'offensé? ils sont complices de l'injustice : il est juste qu'ils en soient punis.
' iZ., XVI, 19. iva erdo(i6v a(i9(i>.
mède! blessé, Ulysse; blessé, Âgamemnon ; blessé, Eurypyle ! et en présence de ces malheurs tu restes inexorable !... Situ redoutes quelque mauvais présage, si tu as reçu de ta mère des avertissements contraires, eh bien, moi, laisse-moi partir ! confie-moi tes Myrmidons et permets-moi de revêtir tes armes et ta cuirasse ! notre intervention donnera aux Grecs un instant de relâche et nous qui ne sommes pas fatigués nous ferons facilement fuir un ennemi épuisé par un long effort.
Ce que n'avait pu faire ni Téloquence et la raison d'Ulysse, ni Tafifection paternelle mais faible et sans autorité de Phœnix, ni môme Taccent indigné d'Ajax, l'amitié va l'accomplir — c'est un trait du caractère ; — et cette concession, faite non sans hésitations et réserves, va être par ses conséquences, le commencement de la catastrophe, le châtiment d'Achille et en même temps l'expiation qui relève son âme et le rend à luimême. Il faut admettre aussi que tant d'instances qui se succèdent pour ébranler ce cœur inébranlable, si elles n'ont pas eu leur eflfetr immédiat, n'ont pas dû rester sans influence. Un dernier coup devait tout entraîner, et c'est Patrocle, l'ami si tendre, si dévoué, si soumis à tous les caprices d'Achille, qui se révolte et se dégage, c'est Patrocle qui le porte.
Que me dis-tu, Pati'ocle ? Non ! aucun présage ne me fait peur, et ma mère ne m'a transmis aucun avis pour me retenir; mais j'ai au cœur une douleur amère et profonde d'avoir vu un homme, mon égal, me frustrer de ce qui m'appartenait. Je ressens vive et toujours cuisante la blessure qu'il a faite à mon honneur ^ Une femme que les Grecs m'avaient donnée pour prix de
* Bien aimer et bien haïr, c*est sa devise. Ce ne sera pas ceUe d'Antigone, dont le cœur est fait pour rendre amour pour amour, mais non haine pour haine.
mon coarage, que j*avais conquise de ma lance, cette femme, Agamemnon me Tenlève comme si j'étais un soldat obscur et un capitaine d'aventure. Mais oublions ce qui s'est passé : il n'y avait peut-être pas lieu d'en concevoir un si profond ressentiments Et cependant j'avais dit que je n'y renoncerais que le jour où le danger menacerait mes vaisseaux.
Allons ! revêts mes armes t prends le commandement de mes Thessaliens I va dissiper cette nuée noire de Troyens qui, ne voyant plus briller le cimier de mon casque, remplissent la plaine de leurs cris de triomphe. Va les chasser, Patrocle, va sauver les Grecs I Mais écoute-moi et obéis-moi. Si Jupiter te donne la victoire, ne te laisse pas entraîner dans le combat t tu m'ôterais ma gloire et un Dieu pourrait t'en punir*. •
Pendant que Patrocle prend les armes de son ami, à l'exception de sa pique si pesante qu'aucun des Grecs ne pouvait s'en servir, Achille, du haut de la poupe de son vaisseau, où il fait sentinelle, voit le feu envahir le vaisseau de Protésilas, le plus voisin de la flotte d'Ajax. C'est lui, alors, qui poussant un cri, non de joie satisfaite, mais de patriotique douleur, dit à son ami : hâte-toi, Patrocle : car je vois le feu près d'en-
» n.. xvi, 60.
àiTCfp^è; xe^^Xûffôat èvt çpsatv.
* Je mets en note, ne voulant pas les supprimer, les quatre vers 97-100, comme l'avaient déjà fait Zénodote et même le prudent Aristarque, qui y voyaient la main de diasceuastes. Le scholiaste A dit : iôcToOvTat ort^ot ts^^aps;, ôtott xaxà Sta^xeu-riv 8(içatvoufft YfYPfltçôxi Oiiô Ttvo;. Quelque férocité qu'on prête au ressentiment d'Achille, rien dans son caractère n'autorise à penser qu'il puisse être allé jusqu'à ce souhait impie et absurde.
[0 Jupiter ! et vous, Minerve et Apollon, faites que pas un Troyen, que pas un Grec, si ce n'est Patrocle et moi, n'échappent à la mort, afin que nous deux seuls nous ayons la gloire d'abattre les murs d'Ilion] .
ACHILLE iOl
vahir nos vaisseaux» et pendant que tu te prépares, je vais faire prendre les armes à nos troupes. Et le voilà qui retrouvant toute son énergie guerrière, va de tente en tente, presser ses hommes et bâter l'équipement de leurs chevaux. Tels que des loups avides et forts qui ont surpris dans la forêt une belle bicbe s'empressent de la dévorer : leur gueule est rouge de sang, et la bande rassasiée s'en va boire aux eaux profondes d'une source, pour désaltérer leur langue dégouttante de sang : leur fureur n'est point encore apaisée et leurs flancs balètent. Tels se rassemblent à la voix d'Âcbille les cbefs et les soldats qu'il avait amenés sur ses cinquante vaisseaux. Les rangs se forment et s'alignent droits comme une muraille. Non seulement il ne se désintéresse plus du sort de la lutte ; non seulement il oublie les vœux impies qu'il a formés pour la défaite de ses compatriotes : mais il est agité, inquiet, et sent le besoin, en leur parlant lui- même, d'user de son autorité et du prestige de ses succès pour électriser ses soldats et allumer en eux l'ardeur de la vengeance et de la gloire : N'oubliez pas les menaces que vous adressiez aux Troyens et les reproches que vous m'adressiez à moi-même. Fils de Pelée, î)ourquoi ton ressentiment sans pitié retient-il malgré nous nos bras dans l'inaction. Cœur dur, ta mère ne t'a donc nourri que de fiel ! Eh ! bien, aujourd'hui ! voici l'occasion qui s'ouvre à vous d'exécuter ces grands exploits que vous désiriez tant ! Allez maintenant, et dans le combat montrez l'intrépidité de votre cœur.
Mais en même temps que cette ardeur guerrière se réveille dans son cœur, un je ne sais quel trouble secret le pénètre : il commence à sentir la responsabilité que sa détermination opmiâtre de ne pas prendre part luimême à la lutte et d'y exposer le plus cher de ses
t08 LES HÂROS ET LES HEROÏNES D*HOMËRE
amis» fait peser sur sa conscience. Il rentre dans sa tente, prend une coupe d'or qu'il purifie à la fumée du soufre, la remplit de vin, et se tenant au milieu de Tenceinte, les yeux levés vers le ciel, fait la libation solennelle et d'un cœur ému, prie *.
€ Jupiter, Roi de Dodone, Protecteur des dieux Pélasges, toi dont les autels sont servis par les Selles, ces prêtres prophètes qui couchent sur la terre nue et dont Feau ne touche jamais le corps ^, tu as exaucé ma prière et vengé mon honneur. Exauce encore aujourd'hui le vœu fervent que je t'adresse. Je reste encore aujourd'hui dans ma tente ; mais j'envoie aux hasards du combat le plus cher de mes camarades I Donne-lui la gloire I fortifie ses bras et son cœur ! qu'Hector apprenne que mon ami peut le combattre même sans moi; rends ses mains invincibles comme lorsqu'il était à mes côtés. Fais qu'après avoir repoussé de nos vaisseaux le péril et l'incendie, il revienne auprès de moi, avec toutes ses armes, triomphant et glorieux. » .
Il dit et se place au dehors de sa tente pour assister aux événements qui vont se dérouler. Mais ce qui devait arriver, arrive. Emporté par l'ardeur delà jeunesse et l'ivresse de ses premiers succès, Patrocle blessé par Euphorbe est tué par Hector qui le dépouille de ses armes et avec des railleries cruelles se réjouit de voir bientôt son cadavre dévoré par les vautours. C'est avec peine que les deux Ajax et Ménélas parviennent à enlever son corps et le ramener au camp. Ils n'y seraient peut-être pas parvenus, si Achille, aussitôt qu'il estpré-
* C'est par la prière qu'il cherche à écarter ses sombres pressentiments et à rassurer sa tendresse inquiète.
- Rien de nouveau sous le soleil ! Les<jrecs pratiquaient déjà ce régime ascétique, si contraire à Tesprit général de leurs mœurs et de leur civilisation.
venu, n'était monté sur le rebord du fossé et n'avait poussé trois fois son cri de guerre. A ce cri terrible qu'ils reconnaissaient pour l'avoir entendu tant de fois, les Troyens effrayés s'enfuient abandonnant le corps.
Cest Antiloque, fils de Nestor, et après Patrocle, l'ami le plus cher à Achille, qui s'est chargé de la douloureuse mission de lui porter cette affreuse nouvelle. Il arrive haletant de sa course rapide devant le jeune roi qui se disait, l'âme troublée : Malheur à moi I Les Grecs fuient! les Dieux me préparent-t-il une nouvelle douleur ?. . J'en suis sûr, le vaillant fils de Ménœtios est mortf l'infortuné, je lui avais pourtant bien recommandé de revenir vers mes vaisseaux et, après avoir repoussé l'ennemi, de ne pas oser se mesurer avec Hector.
Malheur à moi, s'écrie Antiloque 1 Je t'apporte une affreuse nouvelle : Patrocle n'est plus! Hector s'est emparé de ses armes et les nôtres luttent pour enlever son corps dépouillé.
A ces mots, le cœur du héros est envahi comme par UD noir nuage : il prend de ses deux mains de la poussière et la répand sur sa noble tète ; il en souille son beau visage ; il en salit sa brillante et riche tunique. Lui même se roule sur le sol et s'arrache les cheveux; les femmes poussent de grands cris et se précipitant hors de leurs tentes accourent, se frappant des deux mains la poitrine. Leurs genoux tremblants s'affaissent et se ploient. Antiloque, fondant en larmes, tenait serrées dans ses mains les mains de son malheureux ami, dont il voyait le cœur brisé ; car il craignait que dans l'excès de son désespoir il ne mit fin lui-même à ses jours d'un coup d'épée.
Thétis, sa mère, accourt en entendant les rugissements effrayants de son désespoir, et loi rappelle que
Jupiter n'a fait qu'exaucer ses vœux : Oui, lui dit-il» Jupiter a fait tout cela pour moi ! mais quelle joie m'en revient-il, puisque le plus cher de mes amis n'est plus I Patrocle, que j'aimais autant que moi-même, je l'ai perdu et Hector triomphant Ta dépouillé de ses armes .. Et toi aussi, ma mère, tu es réservée à une immense douleur : tu verras mourir ton fils ; tu ne le verras pas rentrer heureux dans sa maison Mais moi 1 je ne désire plus vivre ; je ne désire plus rester au milieu des hommes, si ce n'est le temps nécessaire pour abattre Hector du fer de ma lance, lui arracher la vie et lui faire expier la mort du fils de Ménœtios.
Et la mère en larmes lui dit : Alors, mon enfant, tes jours sont comptés ; car tu ne survivras pas longtemps à ton ennemi. Que je meure tout de suite, réplique-t-il avec violence, puisque je n'ai pas pu porter secours à l'ami qu'il allait immoler. Il est tombé loin de sa patrie; il a eu besoin de moi, et je n'étais pas là^ pour écarter de sa tête le péril et la mort ! Mourons donc ici I plutôt que rester immobile auprès de mes vaisseaux, inutile fardeau de la terre, moi à qui pas un des Grecs ne peut s'égaler dans la bataille. '. Ah I périsse la discorde ! périsse cette fureur de colère qui rend folle l'âme du plus sage... Oublions ce qui s'est passé, quelque chagrin que j'en aie et domptons mon cœur. Maintenant je veux aller à la rencontre de celui qui m'a ravi cette tête si chère, et la mort viendra quand Jupiter et les Dieux le voudront. Aujourd'hui ne songeons qu'à l'amitié et à la vengeance. Les belles Troyennes ne tarderont pas à apprendre que je suis sorti du long repos où s'est endormi mon courage et reposé mon épée.
Voilà donc Achille ramené à la sagesse et à la rai-
i Et pourquoi donc n'y étais-tu pas, Achille ?
ACHILLE lit
son t le voilà qui proclame et promet dé dompter son cœur, comme Ulysse : mais ce qui est chez ce dernier la maxime constante et forte qui règle ses actions n'est encore chez Achille qu'un mouvement passager et rapide. Dans sa douleur sincère et profonde, il y a des remords : il se sent responsable de la perte de celui qu'il a tant aimé et qu'il a sacrifié à sa passion. Ce sont autant de traits de caractère ; il en est un autre qui le grandit et le purifie : il est capable d'amitié et d'une grande amitié. Peu de peuples* ont mieux connu que les Grecs la puissance de ce noble sentiment ; peu d'âmes l'ont mieux connu qu'Achille. L'étendue de sa douleur est la mesure de sa tendresse. Son âme est triste jusqu'à la mort, parce qu'elle est vide : il a la lassitude et le dégoût de la vie. Une partie de lui-même n'est plus. Lui qui voulait tantôt vivre en bon gentilhomme campagnard, le voilà qui consent à braver la mort prochaine ! A quoi lui servirait de vivre, puisqu'il n'a plus son ami, qui était la moitié de sa vie. La douleur, cette grande maîtresse de la vie, qui châtie, corrige et purifie, la douleur profonde et pure de l'amitié perdue a guéri la blessure de l'orgueil offensé, et rendu à ellemême cette âme naturellement grande. Qui s'y serait attendu ! C'est lui qui maintenant ira bientôt au devant d'Agamemnon, et en présence de l'armée réunie, lui dira : Fils d'Atrée 1 Ce que je fais aujourd'hui, il eût été bien préférable pour toi et pour moi, que je le fisse tout d'abord, au lieu de nous laisser emporter par la discorde, et pour une femme I Et c'est pour cela que tant de Grecs ont succombé, à la grande gloire d'Hector I Mais ce qui est fait est fait : n'y pensons plus. J'oublie
* Il y en a un beau modèle dans Tamitié ai dévouée et si pure de Jonathan, ûls de Saûl, pour David.
tous mes ressentiments t Appelle au combat les Grecs.: je veux aller au devant des Troyens et voir s'ils tenteront encore de venir, dormir près de nos vaisseaux. J'imagine que celui-là aura les genoux lestes, qui osera s'y aventurer et pourra éviter le fer de ma lance.
Impatient de tout délai, Achille voudrait mener l'armée immédiatement au combat. Ce n'est pas sans difficulté qu'Ulysse, qui n'oublie jamais les nécessités et les réalités de la nature humaine, obtient de lui que les soldats aient eu le temps de réparer leurs forces en prenant leur repas habituel.
Quant à lui, pressé de prendre quelque nourriture avant de se jeter dans la mêlée, il refuse ^ en disant : Oh ! cher et malheureux ami ! c'était toi qui me servais mon repas dans ma tente, et te voilà aujourd'hui couché par la mort sur ce lit funèbre 2. Mon cœur est déchiré et je ne saurais plus penser à«manger ni à boire. Car je n'aurais pas éprouvé une douleur plus grande si j'avais appris la mort de mon vieux père ou celle de mon fils. Demain seulementlorsquenous aurons vengé notre perte, au coucher du soleil, nous nous réunirons dans un solennel repas ' : mais jusque-là, pour moi du moins, il n'entrera ni vin ni nourriture dans ma bouche *.
La nuit se passe dans les lamentations funèbres qui
^ C'est le seul des' héros grecs auquel la douleur fasse oublier les nécessités de la nourriture.
' Pendant toute la nuit, Achille et ses amis avaient pleuré Patrocle, lavé et parfumé son corps étendu sur un lit funèbre, et Briséis, rendue à son maître, était venue verser des larmes sur ce jeune héros, qui, pendant sa captivité, avait toujours été respectueux et bon pour elle.
3 Le banquet fait partie essentielle de la solennité des funérailles.
* n,, XIX, 209.
ou ic6atc oû5à Ppcùat;*
ACHILLE lis
font retentir le rivage. C'est la veillée des morts. Achille rugissant comme un lion à qui un chasseur a ravi ses lionceaux, les mains sur la poitrine déchirée et ouverte de son api, la voix pleine de larmes et de prières : t Ah I combien vaines étaient les paroles dont je rassurais le cœur paternel du vieux Ménœtios, le jour où je lui promettais de ramener à Oponte son âls couvert de butin et de gloire. Mais Jupiter ne réalise pas toujours les vœux et les projets de Thomme. Il avait décidé que tous deux, lui comme moi, nous rougirions de notre sang cette même terre ; car moi non plus je ne reviendrai pas dans ma patrie et le vieux Pelée ne me verra pas rentrer dans sa maison. C'est ici la terre qui gardera ma cendre, et maintenant puisque je te survis, je veux te rendre de somptueux et célèbres honneurs funèbres; je veux t'apporter la tête et les armes de ton meurtrier; j'immolerai sur ton bûcher douze des plus illustres enfants des Troyens*, et jusque-là, autour de ta couche sanglante, les captives que nous avons ensemble enlevées des villes ennemies t'honoreront de leurs lamentations et de leurs larmes. >
Je m'en voudrais de négliger un trait touchant par lequel Homère a caractérisé l'âme de son héros. L'homme est capable d'aimer les animaux et quand il les aime, il lui semble les comprendre comme aussi qu'ils le comprennent; il leur parle et il les entend lui parler ; il devine leurs regards, lit dans leurs yeux si singulièrement profonds et interprète ieurs voix mystérieuses. Le marin parle à son navire; le chasseur à ses
1 L'état des mœurs explique cette horrible coutume, qu'à Tépoque la plus brillante de leur civilisation les Athéniens pratiqueront encore. Faut-il rappeler qu'au xtui« siècle un autodafé où périrent sur le bûcher des Juifs non convertis, déshonora TEglise et l'Espagne. Une fille de la maison de France, obligée d'assister à ce cruel spectacle, faillit en mourir d'horreur.
chiens ; le cavalier à son cheval, et surtout le cavalier soldat à sou cheval de guerre qui partage ses périls et s'associe à sa destinée *.
: Achille éprouve ce sentiment et comme tous les sentiments, il le pousse à Textréme, et les croyances religieuses de son temps et de son pays lui donnent une forme singulièrement vivante. Automédon et Aicimus attèlent ses chevaux au char de guerre. Automédon prend les guides et Achille se place à Tarrière et avant de partir : Xanthus et toi, Balius, dit-il à ses nobles chevaux, vous quiètes de sang noble et divin, ayez soin de me ramener vivant dans les rangs des Grecs, lorsque nous nous serons rassasiés de meurtre et de sang ; ne me laissez pas sur le champ de bataille, mort, comme vous avez abandonné Patrocle. Et Xanthus de lui répondre : Oui ! nous te sauverons encore aujourd'hui ; mais ton jour est proche. Ne nous en accuse pas 1 C'est par la volonté de la Parque souveraine, et non par notre faute que Patrocle a succombé, malgré la rapidité de notre course aussi légère que le vol du zéphyre ; et toi aussi, Achille, une destinée semblable t'attend et tu périras comme lui, de la main d'un Dieu. Frémissant de colère, Achille s'écrie : Pourquoi viens-tu m'annoncer
ma mort, Xanthus I Ce n'est pas bien à toi I Oui I je le sais bien ! la mort m'attend ici, loin de mon père, loin de ma mère ! et cependant je ne quitterai le combat qu'après avoir vengé mon ami. Et sur ces mots, il pousse un cri terrible et lance ses chevaux au premier rang des combattants.
Achille fond alors sur les Troyens, au milieu d'une
» Les chevaux d'Achille pleurent en voyant que Patrocle, qui les conduisait toujours, est tombé mort dans la poussière, xXaîov, ciceiÔT) icpôita icv6éa6Y)v tjviôx^io ex xavîiqai neaôvToc. /2., XVII, 427«