‹ Les héros et les héroïnes d'HomèreChapitre 11 sur 26 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

ACHILLE iiS

effroyable mêlée à laquelle les Dieux eux-mêmes prennent part Énée qui ose le défier n'échappe à la mort que par Tintervention de Neptune ; mais maintes victimes tombent sous ses mains invincibles ; il sème par* tout répouvante et la mort ; un horrible carnage signale tous ses pas et des ruisseaux de sang inondent le champ de bataille.

Après avoir été plusieurs fois sauvé des mains de son ennemi, Hector est enfin en sa présence et ne pouvant plus se dérober à une rencontre lui fait face avec courage. Mais avant d'engager cette lutte dernière, il lui propose une convention : le vainqueur tuera le vaincu, et le dépouillera de ses armes, mais il ne mutilera pas son corps et le rendra à ses concitoyens pour qu'il reçoive les honneurs de la sépulture. Achille refuse tout arrangement avec une violence sauvage : Ne me parle pas, Hector, ne me parle pas, maudit, d'un arrangement avec toi. Y a-t-il un traité possible entre les loups et les agneaux, entre les lions et les hommes ? Non 1 entr'eux la haine est éternelle. Entre toi et moi elle durera jusqu'à ce que l'un de nous deux ait rassasié de son sang l'impitoyable Ares. Rappelle toutes tes forces : car il va falloir te montrer vaillant et robuste ; tu n'as plus aucun moyen de fuir. C'est Pallas elle-même qui va te tuer par mon épée : tu vas me payer enfin toutes les larmes que tu m'as fait verser.

Et en effet après quelques incidents, Hector tombe sous la lance d'Aôhille dont le fer brille comme la lumière de Vesper, la plus radieuse des étoiles du ciel, et son vainqueur, dont la victoire n'apaise pas la colère, accable encore le mourant de ses plus cruelles et ironiques injures.

Eh I bien, Hector, tu disais, quand tu as tué Patrocle, que tu avais sauvé ta vie. Tu ne pensais point à

ne LES uÈROs et les héroïnes d*homère

moi, parce que je n'étais pas là. Malheureux insensé ! Tu ne savais pas que je reviendrais pour le venger et te punir. Toi, les chiens et les vautours déshonoreront ton corps et le déchireront en lambeaux : mais lui, il aura de nobles funérailles, et elles seront sanglantes. D'une voix mourante, le héros Troyen lui dit : Je t'en prie, par ton âme, par tes genoux que j'embrasse, par ton père, par ta mère, ne me laisse pas dévorer par les chiens. Accepte l'airain et l'or que mon vieux et vénérable père, que ma vieille et vénérable mère f offriront pour rançon ; laisse-les emporter mon corps dans la ville qui m'a vu naître, afin que les Troyens et les Troyennes puissent me rendre les honneurs funèbres. Achille reste endurci et d'un ton féroce : Non I Chien 1 n'embrasse pas mes genoux I n'invoque pas le nom de mon père et celui de ma mère. Ah ! que je voudrais avoir le courage de déchirer tes membres de mes mains, et manger tes chairs crues, pour te punir de ce que tu m'as fait souffrir. Non I Non I personne ne pourra dérober ta tête à la dent des chiens, quand on m'offrirait une rançon dix fois, vingt fois plus grande ! Non ! ta vieille mère ne te verra pas étendu sur le lit mortuaire; elle ne viendra pas verser des pleurs sur l'enfant qu'elle a mis au monde : ce sont les chiens, ce sont les vautours qui te dévoreront tout entier.

On est vraiment épouvanté de ce raffinement de cruauté sauvage envers un mourant, envers un vaincu, envers un suppliant, et quand on pense qu'Achille a l'âme naturellement sensible et tendre, on est effrayé des ravages que la passion peut faire dans le cœur de l'homme, où elle ne laisse plus rien d'humain. Heureusement par une de ces contradictions, un de ces démentis que la passion amène, aucune de ces menaces ne s'accomplira, et un nouveau changement se réalisera

dans cette âme impuissante à se maîtriser comme à se connaître, et le relèvera dans notre estime, toujours à plaindre, mais grand et sympathique. Car si tout devient excessif dans cette âme impétueuse, pour laquelle la vie est une tempête, tous les excès ont une source noble et pure : aucun sentiment bas, vil, ou même intéressé ne la souille.

Hector meurt, mais avant de mourir, il lui jette à son tour une menace prophétique : Je te connaissais bien ; je savais que je ne te fléchirais point et que tu as dans la poitrine un cœur de fer. Mais prends-y garde ! C'est moi que les Dieux enverront te punir le jour où, tout brave que tu es, Paris et Apollon te tueront aux Portes Scées.

Achille, toujours sans mesure dans les emportements de ses sentiments les plus nobles, passe des paroles aux actes les plus horribles : il dépouille sa victime de ses armes ; il perce ses jambes et par le trou béant de la blessure, fait passer des courroies de cuir dont il attache le corps à l'arrière de son char, de manière à laisser tomber la tête, cette tête, pleine de grâce et de beauté, et il s'éloigne à toute bride en la faisant bondir dans la boue et la poussière sanglantes. Ce n'est pas tout : quand les funérailles de Patrocle seront terminées, il promènera trois fois autour du tombeau ce cadavre défiguré et déchiré *.

Il est temps que le poète nous détourne de toutes ces

1 Chateaubriand a raison de dire que si la gruerrefait naître de grandes vertus, elle engendre aussi bien des vices, et développe, quand elle dure et devient comme une habitude, Tinstinctr de férocité et de barbarie qui est au fond du cœur humain et que la civilisation a tant de peine à maîtriser. Homère lui-même signale comme une action atroce, qu'explique, sans la justifier, la douleur furieuse d'Achille, le sacrifice des douze enfants Troyens immolés sur le bûcher de son ami : xaxà de çpéai yyfitxo ïpya. IL, XXIII, 175.

118 LES HÉROS ET i^ES HÊROlNES D'HOMÈRE

horreurs et empêche qu'il ne s'élève dans notre cœur une telle indignation irritée contre celui qui les commet qu'elle ne nuise à l'impression esthétique et qu'elles ne compromettent la sympathie pour son héros. C'est ce qu'il fait dans une scène où s'achève le développement du caractère» scène d'une incomparable beauté, d^une majesté sublime et simple, d'un pathétique profondément humain et tendre et qu'on ne peut relire sans se sentir remué jusqu'au fond des entrailles.

Bien de plus beau ne s'est jamais vu, rien de plus beau ne se verra jamais.

Le vieux roi et la vieille reine ont assisté du haut des remparts à cet affreux spectacle. Malgré les instances suppliantes d'Hécube et de ceux qui l'entourent, Priam est résolu à aller implorer la clémence du vainqueur et lui redemander les restes de son malheureux fils. Au moment du départ, les chevaux déjà attelés, Hécube vient, une coupe à la main, l'inviter, avant de tenter cette dangereuse entreprise, à faire une libation à' Jupiter. Il est toujours bon de prier, dit le vieillard, et répandant quelques gouttes à terre, il lève les yeux au ciel : Jupiter, notre Père, Dieu très glorieux et très bon, fais-moi la faveur de trouver auprès d'Achille grâce et pitié.

Il arrive sans être aperçu, car il est conduit par Mercure qui le rend invisible*, à la tente du héros et laissant son char sous la garde d'un écuyer, il entre. Achille venait de terminer son repas et n'avait auprès de lui qu'Automédon et Alcimus qui l'avaient servi. Priam s'avance, se jette à genoux, prend les mains

* Le poète, par une profonde connaissance du cœur humain, n'a pas voulu qu'Achille put le voir venir de loin ; pour assurer le triomphe de la pitié sur ce cœur indomptable, il fallait le sur-

{)rendre désarmé et avant qu'il cherchât à se défendre contre 'émotion dont il avait à redouter les conséquences.

d'Achille, ces mains qui lui avaient tué tant de fils, et par un effort suprême d'amour paternel, les baise.

Achille et ses deux compagnons n'étalent pas revenus de leur muet étonnement, quand le vieillard toujours à genoux, d'une voix suppliante, lui dit : < Souviens-toi de ton père, divin Achille : il est de mon âge, comme moi sur le seuil delà triste vieillesse. Peut-être les peuples voisins le pressent et l'attaquent, et il n'a personne pour repousser la ruine et la mort. Mais lui, sachant que tu vis, a encore le cœur joyeux : tous les jours il espère voir revenir son fils, son cher fils ! et moi, misérable, moi aussi j'ai eu des fils et des fils braves, et pas un, pajj un, tu le sais, n'est aujourd'hui vivant. Le seul qui avait survécu à cette terrible guerre, celui qui défendait sa patrie et nous-mêmes, c'est toi, hier, qui me l'as tué. Tu m'as tué mon Hector. C'est pour lui, c'est pour obtenir de toi et racheter son corps que tu me vois à tes genoux. Crains ^ les Dieux, Achille, et prends pitié de moi, au souvenir de ton père I Ah ! combien je suis plus à plaindre que lui ! juge de ma douleur et de mon amour ! Moi, Priam, le père d'Hector, je suis à tes pieds et j'ai le courage que pas un autre homme n'aurait sur la terre de porter à ma bouche et de baiser la main de l'homme qui a tué mon enfant ^ § .

Achille est vaincu : de tous les motifs qui inclinent son âme : la pitié pour un infortuné, le respect de la puissance divine qui protège le malheur, la tendresse filiale , le plus grand est le respect tendre et religieux pour le nom auguste de père ^. C'est en invoquant la

' alScto.

^ àvSpb; Tcatooçôvoio icot\ oT0{i.a x^tp *ôp^ca6ai.

' 72., XXIV) 486. ttvTjo'ai TCSTpb; aoto...

7d., •'>03. atdeto Ocov;... avrôvTC iXéyjo'ov {Avyjo'âpLCvo; voO fcstp^;.

Id,j 5(^7. Tù> S'âpx TCXTpb; {tçTuepov copac yooto. Les rapports du père et du flls sont empreints, dans tous les

majestéde ce nom sacré que Priam arrive jusqu'au cœur d'Achille.

Priam s'était tû : le héros ému et profondément troublé au souvenir de son père, pousse un douloureux gémissement. Â.vec une délicatesse respectueuse, il écarte doucement le vieillard prosterné à ses pieds, afin quMl ne touche pas trop longtemps ces mains terribles qui pouvaient porter encore l'odeur du sang de son fils, et le relève de sa main. Tous deux pleuraient en proie à leurs douloureux souvenirs : l'un pensait à Hector, le fils si vaillant, si bon et si beau ; l'autre pensait à son père absent et à Patrocle mort. Leurs soupirs et leurs larmes troublaient seuls le silence de la tente. Lorsqu'ils eurent comme rassasié leur soif de pleurs, Achille se lève, ému de pitié tendre pour cette tête chenue, pour ces cheveux blancs : Oui I dit-il, tu es bien malheureux, / et ton cœur a reçu de nombreuses et de bien cruelles blessures. Ciomment as-tu pu avoir le courage de venir

poèmes homériques, du caractère le plus tendre et le plus respectueux. Il n'y a pas, pour les héros grecs, de loi plus pieuse et plus religieuse que celle du respect pour le père et pour la mère. Les Grecs avaient un mot pour exprimer ce que le ÛIs doit de reconnaissance et d'amour pour ceux qui Tout mis au monde et Tout élevé, et ils plaignent ceux qu'une mort prématurée empêche de leur payer ce tribut de respect et de tendresse. //., lY, 473. ov$s ToxeOoiv OpéicTpa ç^Xot; àicsôcoxc. Quand ils y manquaient volontairement, ils avaient à redouter la justice vengeresse des urynnies. Od., II, ISO. Non, ditTélémaque, je ne veux pas chasser de ma maison, malgré elle, celle qui m'a mis au monde, celle * qui m'a élevé. J'aurais à redouter le châtiment de mon père et encore plus celui des dieux ; car, en quittant sa maison, ma mère appellerait sur moi la malédiction des Ërynnies. D'un autre côté, les parents ont pour leurs enfants une tendresse dont les formes délicates nous étonnent. La malédiction paternelle dont Amyntor frappe son âls Phœnix, c'est qu'il n'aura jamais le bonheur de faire sauter son fils sur ses genoux. J/., IX, i55. |ir,i:oTî yo^^am^f olfftv êfC7(rs96at çtXov ulôv | ê^'ipiéOsv ytyaiûxaL, La mère attentive écarte du berceau de son âls qui dort, les mouches dont le bruit et les piqûres pourraient troubler son doux sommeil. //., IV, l;iO. inqTTfP I icatdbç c^pyet |&u?3v, oO'viSeï Xt^tat vicvo).

jusqu'ici, seul, au milieu des Grecs et te présenter en face d'un homme qui a tué tant de tes enfants et de si Taillants et nobles enfants t II faut que tu aies une âme de bronze .

Et voilà Achille qui oubliant ses propres tristesses cherche à consoler cette immense douleur paternelle, qui rémeut presqu'autant que la sienne.

« Allons ! viens I assieds-toi sur ce siège, et malgré la tristesse qui nous accable, laissons dormir dans nos cœurs ces cruelles pensées. Il ne sert de rien de s'abandonner aux larmes. C'est la destinée qu'ont réservée aux chétifs mortels les Dieux, qui seuls ne connaissent pas la douleur. Il y a deux tonneaux dans la maison de Jupiter : l'un est rempli des biens, l'autre est rempli des maux qu'il distribue aux hommes. Aux uns il verse un mélange qui les fait tantôt heureux, tantôt malheureux. Ainsi à Pelée, dès sa naissance les Dieux ont accordé toutes leurs faveurs : ils l'ont fait riche, puissant, roi d'un noble peuple ; bien plus, à ce mortel ils ont donné pour épouse une immortelle. Mais en retour, ils l'ont frappé d'un grand malheur : il n'a pas eu la joie de voir sa maison pleine d'enfants. Il n'a eu qu'un fils et ce fils est voué à une mort prématurée. Je ne suis même pas auprès de lui pour soigner sa vieillesse I Non 1 me voici loin de ma patrie, sous les murs de Troie où je suis venu apporter à toi et à tes ei^fants le deuil et les larmes. Et toi aussi, vieillard, nous savons que tu as été heureux; ton puissant empire s'étendait surLesbos, laPhrygie et au delà de l'Hellespont ; mais les Dieux, à ton tour, ont fait tondre sur toi tous les malheurs ; tu ne vois plus autour des remparts de ta ville que combats et carnages. Relève-toi t Ne laisse pas accabler ton cœur par un stérile chagrin ; les larmes que tu verses sur ton fils ne le rendront pas à la vie ».

in LES HEROS ET LES HËROlNES FHOMÈRE

Achille sort : il donne ordre aux femmes de laver et de parfumer le corps d'Hector et de l'envelopper d'un double linceul ; et lui qui avait refusé qu'on rendit & Hector les honneurs funèbres, il les lui rend lui-même; il prend lui-même le corps dans ses bras, le place pieusement sur un lit mortuaire et dépose le lit dans le char de Priam. Puis rentrant dans sa tente : Ton fils f est rendu, vieillard, comme tu Tas désiré ; il repose sur son lit funèbre, et demain au lever de Taurore, tu pourras le voir et l'emmener. Maintenant prenons de la nourriture. Niobé elle-même en prit, après avoir vu tuer ses douze enfants par Apollon et Diane. Pendant neuf jours elle n'avait cessé de les pleurer : le dixième elle n'avait plus de larmes dans ses yeux fatigués d'en verser ^ et elle mangea... Eh bien, nous aussi, vieillard, mangeons. Ensuite tu ramèneras à Troie ton fils chéri pour le pleurer comme il mérite d'être pleuré.

Achille fait servir un copieux repas, et les deux hommes mangent et boivent en face l'un de l'autre, se regardant et causant entr'eux non sans une sorte d'étonnement, d'effroi, de respect mutuel.

Quel tableau I

Ce n'est pas tout : sur la demande de Priam, Achille fait dresser un lit pour le vieux roi sous le portique : car il ne voulait pas, par une attention délicate, le faire coucher dans sa tente même, à côté du meurtrier de son fils, et il lui accorde une trêve de douze jours pour la célébration des funérailles.

Le lendemain, avant qu'Achille soit réveillé 2, protégé par les ombres encore épaisses de la nuit, Priam part et

* xdépie Saxpu^souffa.

^ Pourquoi? tout a été dit sur les rapports de ces deux hommes : une scène d'adieux n'aurait fait qu'affaiblir l'impression du lecteur comme refroidir les sentiments des deux acteurs.

ramène dans la ville le corps du héros qui l'avait si longtemps défendue et qui n'avait pu la sauver.

On sait que la destinée d'Achille ne s'accomplit pas à^LnsïILiade, Sa mort est prévue : tous les présages l'annoncent, et lui-même a conscience qu'elle suivra de près son triomphe. On s'est demandé pourquoi le poète n'avait pas raconté jusqu'à sa fin tragique cette noble vie, et laissé à un autre poète le soin de célébrer la chute et la ruine d'Ilion. C'est se faire une bien singulière et au fond une bien mesquine idée de la poésie et de l'art. Un poème épique n'est pas la biographie versifiée d'un héros, et l'histoire elle-même n'a ni commencement ni fin réels : il y a toujours un commencement antérieur au commencement, une fin postérieure àlafin. Bien ne commence absolument et rien ne finit dans la réalité vivante : tout se suit et s'enchatne. La poésie est encore sur ce point plus philosophique que l'histoire qui cherche à poser des points initiaux et des points d'arrêt, des époques, comme elle les appelle, qui n'ont qu'une existence toute subjective et ne servent qu'aux besoins de la science. La poésie ne se soumet pas à ces fictions. D y a neuf ans que la guerre a commencé quand commence l'Iliade et quand le poème s'arrête, la guerre continue encore. Il y a un effet d'art précisément dans cette sorte de vague et d'indéfini où on laisse les événements et qui permet à l'imagination de les concevoir et de se les représenter librement et à sa guise, en lui faisant ainsi sa part dans les plaisirs de la création et de la fiction poétiques.

Cette observation s'applique plus exactement encore à la création des personnages : le poète ne se propose pas de suivre dès l'origine l'évolution morale d'un caractère, qui reste parfois incertain, obscur, caché à tous, à la personne même, jusqu'au moment où une crise,

m LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D^HOMÈRE

une collision en fait éclater tons les mobiles internes et où la série des événements en développe tous les côtés et en montre l'unité. Achille a vingt-neuf ans à peine quand s'ouvre le poème, et la courte durée de l'action épique suffit pour faire éclater successivement, mais rapidement, tous les mobiles moraux qui constituent sa personnalité. Le poète ne pouvait pas le faire vivre longtemps : que serait pour l'imagination poétique un Achille vieillissant et vieux ? La poésie le rend éternellement jeune, comme les Dieux. Aurait-il mis un frein à toutes les passions dont la violence a causé des effets si funestes ? Se serait-il amendé ? Alors ce n'est plus Achille. Serait-il resté toute 'Sa vie ce que Vllicide nous le montre? Alors tout ce qui fait Texcuse et le charme et la poésie de son caractère et de sa nature, la jeunesse, la spontanéité, l'entraînement irréfléchi de la vie qui commence et de l'âme qui se connaît à peine, tout cela aurait disparu. Les héros que les Dieux et les poètes préfèrent meurent jeunes. Mais alors pourquoi le poète ne le fait41 pas mourir dans le cours de l'action épique? Il aurait donc fallu nous le représenter vaincu, mourant et implorant comme Hector et inutilement comme lui, la grâce d'obtenir les honneurs funèbres! Sa défaite ne pouvait pas être ledénoument d'un poème consacré à sa gloire.

Combien plus poétique reste sa figure héroïque quand plane sur lui, mais de loin^ l'ombre d'une mort que peut-être il évitera : car tous les présages ne se réalisent pas; il reste à nos yeux enveloppé d'une sorte de brume lumineuse qui ajoute â la beauté de son caractère le prestige du mystérieux et de l'inconnu. Ulysse lui-même ne meurt pas dans V Odyssée et le poète nous laisse libres de deviner ce qu'il deviendra.

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