‹ Les héros et les héroïnes d'HomèreChapitre 15 sur 26 · IL, XVI · texte numérisé non relu

IL, XVI

f 33 LES HéROS ET LES HÉROÏNES D'HOMÈRE

ne s'arrête qu'à la porte Scée, et il serait rentré derrière les remparts, si son oncle Asius ne lui avait fait honte de sa faiblesse et n'avait relevé son courage. Le poète explique tout par l'intervention des dieux : c'est Jupiter qui lui a été sa force. Mais c'est un trait de caractère : Hector aime la gloire, mais il aime aussi la vie. L'âme est généreuse; elle comprend tout ce qui est noble et grand; mais c'est aussi une âme tendre et faible que les douceurs et les joies de la famille ébranlent. Elle passe facilement d'une alternative à l'autre, de la tristesse à la joie, du désespoir à la confiance, de la terreur au plus intrépide courage. L'échauffement du sang, que produit la lutte, la suite de ses succès, l'effroi des Grecs qui ne peuvent résister à ses coups et les reproches d'un ami exaltent son âme et relèvent un instant au-dessus de lui-même. Il en oubliera sa générosité naturelle. Il insultera Patrocle vaincu et devenant cruel à son tour, il lui déclarera qu'il ne jouira pas des honneurs funèbres, que son corps sera la proie des chiens et des vautours, ne pressentant pas que bientôt il sera réduit à implorer d'Achille ce dernier témoignage de respect pour un vaincu, qu'il vient de refuser lui-même*. Cette âme est si peu forte que même après avoir tué Patrocle, satisfait d'avoir pu lui enlever ses armes, il remonte sur son char et se met en sûreté derrière les rangs de ses soldats , et il faut les reproches sanglants et indignés de Glaucus qui commandait les Lyciens et voulait venger Sarpédon, pour le ramener au combat 2. Il s'excuse en disant : Jupiter, quand il le veut, jette la crainte dans Tâme du plus brave 3. En présence d'Ajax qu'il voit s'avancer portant de-

« i/., XVI, 836; XVII, 126.

« n., XVII, 1i9.

3 Id,, XVII, 177.

HECTOR ET ANDROMAQUB 189

vant lui son bouclier grand comme une tour, après un instant d'effroi, il retrouve son énergie et lutte vaillamment. La nuit les sépare sans qu'il y ait ni vaincu ni vainqueur, et par un trait de mœurs tout à fait antique, avant de rentrer dans leur camp, les deux nobles adversaires échangent leurs armes et se donnent réciproquement de riches présents.

Le combat singulier n'ayant pu donner la solution désirée, la guerre avec ses alternatives diverses reprend son cours. Hector a retrouvé toute son audace; il veut franchir le fossé et donner l'assaut aux fortifications légères dont les Grecs ont couvert leur flotte et leurs tentes. Polydamas, un de ses plus chers amis, car ils étaient nés la même nuit, sur la foi d'augures menaçants, s'efforce de le détourner de continuer l'attaque, et c'est alors que d'un ton irrité et railleur, presque sceptique, il s'écrie : Ce n'est pas un bon conseil que tu me donnes, et si c'est sincèrement que tu parles, les dieux t'ont ôté l'esprit. Tu veux que j'obéisse aux signes que donne le vol des oiseaux : je ne m'inquiète pas de savoir s'ils volent à gauche ou à droite , vers le couchant ou vers l'aurore. Je n'écoute que la volonté de Jupiter, souverain maître des dieux et des hommes*. Le seul augure véritable pour moi, c'est la voix de^la patrie qui m'ordonne de la défendre*. Ma résolution est prise ; ni toi ni aucun autre vous ne pouvez la changer. S'il est vrai qu'Achille s'est de nouveau montré près des vaisseaux, qu'il vienne, s'il le veut. Il aura à se repentir de m'avoir rencontré. Non. Je ne le fuirai pas. Je l'attendrai en face : il me tuera ou je le tuerai. Mars

t Le représentant de Tordre moral supérieur et de la religion de la conscience.

« JZ., XII, Îi3.

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ilO LES HÉROS ET LES HÉROÏNES FHOMÉRE

est pour Tun autant que pour l'autre, et celui qui a tué peut être tué à son tour*.

C'est en vain que son vieux père, qui a vu Achille accourir à toute vitesse, la poitrine couverte de sa cuirasse étincelante aux rayons du soleil, l'implore en suppliant, en gémissant, en se frappant des mains sa tête blanche : Hector, n'attends pas, n'attends pas, mon cher enfant, seul, sans les nôtres, un tel adversaire, un soldat tel que le fils de Pelée, qui est plus fort que toi. C'est lui qui m'a ravi tant de fils , dont les uns sont tués, les autres peut-être emmenés en captivité. Mkis fussent-ils tous morts, ni moi, ni ta mère, celle qui t'a mis au monde, ni tous nos peuples n'éprouveraient une douleur aussi cruelle que si tu venais à périr. Rentre dans les murs et sauve ta vie pour sauver celle de tes concitoyens. Et moi, misérable, qui vis encore, prends pitié de ma douleur et des calamités qui me menacent. Si tu n'es plus là pour nous défendre, après avoir vu immoler mes fils, violer mes filles, écraser mes petits enfants contre terre, je serai moi-même égorgé par ces ennemis impitoyables, et mes chiens, qui gardaient ma maison, que j'ai nourris des mets de ma table, mes chiens fidèles me traîneront devant ma porte, boiront mon sang, déchireront ma tête blanche et iront se coucher et dormir devant ma chambre, après s'être rassasiés des chairs et du sang de leur vieux maître 1 Et en parlant ainsi, le vieillard désespéré arrachait ses cheveux blancs. Hector ne se laissa point toucher.

La mère vient à son tour essayer de fléchir son fils. Fondant en larmes, découvrant son sein et lui montrant les mamelles qui l'avalent allaité : Hector, mon enfant, c'est ce sein qui t'a nourri ! aie pitié de lui et de moi. Tu

1 IL, XVlil, 296-305.

HECTOR ET ANDROMAQUE Ui

peux repousser Tenneini tout en restant dans l'enceinte des rempart^ ne cours pas au devant de lui I S'il te tue, ni Dfioi ni ta femme ne pourrons te pleurer et te rendre sur le lit mortuaire les honneurs funèbres et tu seras la proie des chiens des Grecs.

Tous deux pleuraient en lui adressant ces prières suppliantes^ mais ils ne changèrent pas la détermination de leur fils, et il se résolut à attendre le terrible ennemi qui s'approchait de lui*. Ce n'est pas cependant sans hésitation et sans trouble intérieur; car cette âme qui est généreuse et grande n'est pas forte ni ferme : au fond de son cœur il pensait et se disait qu'il aurait mieux valu suivre les conseils de prudence que lui avait donnés Polydamas. Mais après les avoir repoussés si fièrement, comment les suivre maintenant? Il est trop tard. Que diraient de moi mes concitoyens? Hommes et femmes, ils me couvriraient de leurs mépris*. Que faire donc? Irai-je humblement faire à Achille des propositions de soumission et de traité? Irai-je au devant de lui, sans armes, lui offrir de rendre aux Grecs Hélène et ses trésors et une immense contribution de guerre? Si je cédais aux mouvements pusillanimes de mon faible cœur', cette démarche suppliante serait aussi vaine que lâche. Il restera sans pitié et m'égorgera comme une femme, sans que je puisse même me défendre. Le mieux est donc de recourir à la fortune

* Un cratère provenant d'un tombeau de Cœré et entré au Louvre avec la collection Campana, représente les adieux d'Hector, partant pour cette dernière lutte, à J^riam et à Hécube. Conf. GevhsiTd.^Archxlogische Zeitung, 18i6, p. 302. Aaserlesene Vasenbilderj t. III, p. 81. Raoul Rochette, Ann, de VlnsHt. Arch,, t. XIX, p. 248.

* JZ., XXII, 105.

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