‹ Les héros et les héroïnes d'HomèreChapitre 18 sur 26 · II, XXII · texte numérisé non relu

II, XXII

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d'Hector, lui fait exprimer naïvement le regret de la vie. Sa fuite ne lui enlève aucun titre au respect de ses ennemis ni à Tamour ni à l'admiration de ses concitoyens. Achille pousse un cri de joie profonde quand il a triomphé de lui : J'ai tué enfin ce grand Hector qui nous a fait plus de mal que tous les Troyens ensemble et qu'ils vénéraient comme un Dieu t et à cet hommage, qui a sa valeur dans la bouche d'un adversaire, et d'un adversaire qui se connaissait en courage, il faut joindre rhommage de pieuse reconnaissance de ses concitoyens pour le héros dont la perte est irréparable.

Accourez tous, hommes et femmes, dit Cassandre, qui la première du haut des remparts avait vu Priam ramenant le corps dans l'enceinte de la ville, venez contempler encore une fois cet Hector que vous avez tant de fois, quand il vivait, salué de vos acclamations quand il revenait vainqueur du combat ! Venez saluer celui qui était l'honneur, l'espérance et la force de l'état et de tout le peuple.

Andromaque ignorait encore les événements qui venaient de se passer : aucun message ne lui était venu annoncer que son mari avait été tué par Achille et gisait mort en dehors des murs. Elle était courbée sur son métier à tisser dans le lieu le plus retiré de sa riche demeure; elle y travaillait* à un double manteau de pourpre sur lequel sa navette brodait toutes sortes de fleurs. Elle avait ordonné à ses esclaves de mettre sur le feu un grand bassin plein d'eau, afin que son mari, au retour du combat, pût réparer ses forces et enlever la sueur et la poussière dans un bain chaud. Insensée I elle ne savait pas quel bain de sang lui avaient préparé

* Remarquons-le : c'est au travail des mains que la nouvelle surprend Andromaque. Le poète ne manque jamais une occasion de relever ce trait de la vie de la femme.

les mains d'Achille. Elle entend tout à coup des cris aigus et douloureux partant de la tour. Tout son être frissonne : la navette lui échappe des mains. « Venez, s'écrie-t-elle, que deux d'entre vous me suivent! Allons voir ce qui se passe. J'ai entendu la voix de ma mère, et je sens moi-même mon cœur battre et se briser dans ma poitrine; mes lèvres sont tremblantes ; mes genoux fléchissent. Un malheur sans doute menace le fils de Priam. Puisse cette nouvelle ne jamais frapper mon oreille! Mais je ne puis m'empêcher de craindre qu'Achille n'ait poursuivi dans la plaine le trop téméraire Hector, et lui coupant la retraite n'ait mis fin à ce funeste courage qui transportait son âme. Car il n'était pas de ceux qui se confondent dans la foule ; il était toujours au premier rang des combattants et ne le cédait à personne en vaillance. »

En parlant ainsi elle s'élance, comme une insensée, hors du mégaron, suivie de ses femmes, le cœur palpitant, et ai rivée au haut du rempart, elle aperçoit le lamentable spectacle : c'était le moment où les chevaux rapides d'Achille traînaient et déchiraient le corps de son mari. Elle tombe et s'évanouit, ses yeux se ferment* De sa tête tombent les nœufs brillants qui ornaient sa chevelure, le réseau d'or, le bandeau qui l'attachait, et ce voile nuptial dont elle était parée le jour où Hector l'avait emmenée du palais de son père. Ses sœurs et ses belles-sœurs la relèvent et la tiennent entre leurs bras de peur que dans son affreux désespoir elle ne mit fin à ses jours t Enfin elle reprend ses sens et poussant un gémissement plaintif : « Ah ! malheureuse que je suis ! Hector, nous étions tous deux nés pour la même et triste destinée ! Ah ! qu'il eût mieux valu ne pas uaitre ! Toi, aujourd'hui tu vas visiter la demeure d'Adès, et moi tu me laisses dans ma maison désolée, veuve et

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désespérée! Car notre ûIa, que toi et moi, infortunés/ nous avons mis au monde, est un enfant au berceau ; tu ne pourras pliis» Hector, protéger sa faiblesse, et lui ne pourra pas défendre tes vieux jours. S'il vient à échapper à cette guerre qui fait couler tant de larmes, il n'aura plus désormais que peines et maux dans la vie. 11 se verra ravir son héritage et ses domaines ; le jour qui le fait orphelin, laisse l'enfant sans amis et dans l'abandon ; il courbe son front humilié vers la terre et inonde ses joues de larmes. Des amis de son père, il n'a à attendre que l'ingratitude, des refus dédaigneux ou des services insuffisants. Son seul asile, la seule consolation à ses larmes, il ne la trouve que dans les bras de sa mère, maintenant veuve. Cher Hector, ton corps dépouillé et nu est gisant auprès des vaisseaux des Grecs. Les vers fourmillent déjà dans tes chairs et vont les dévorer, quand les chiens s'en seront rassasiés I tu es nu, et ton palais est encore plein de ces riches vêtements que nos femmes avaient tissés pour toi I Ah ! je les veux jeter tous dans les flammes, puisqu'ils ne peuvent plus te servir, pas même de linceul pour envelopper ta dépouille. »

Les funérailles d'Hector s'accomplissent solennellement. Une foule gémissante entoure le bûcher et des chœurs de femmes et d'hommes entonnent les thrènes funèbres, interrompus par les adieux déchirants d'Andromaque, d'Hécube et d'Hélène.

Cher époux, dit la première, tu quittes bien jeune la vie, et tu me laisses bien jeune, veuve dans ta maison, avec un fils au berceau... Hélas ! il n'atteindra jamais sans doute Tâge d'homme : auparavant cette noble ville sera ruinée de fond en comble ; car toi, notre protecteur, toi qui défendais ses murailles, ses chastes femmes et leurs petits enfants, tu n'es plus 1 Elles vont

maintenant être emmenées captives sur les vaisseaux des Grecs et moi avec elles. Et toi, mon fils, ou bien tu suivras ta mère, et tu seras comme elle soumis aux durs travaux de Tesclavage, ou bien l'un des Grecs, pour venger un père, un fils, un frère, tué par Hector, — car c'était un homme terrible dans le combat — t'arrachera de mes bras et te précipitera du haut des remparts. La douleur que cause ta mort à ton père et à ta mère est sans doute affreuse ; mais pour moi, Hector, ta perte est plus affreuse encore. Car en mourant, tu n'as pas pu, te soulevant de ta couche, me donner le dernier baiser, m'entourer une dernière fois de tes bras, me dire le dernier adieu, prononcer ces dernières paroles dont mon cœur, au milieu de mes larmes, aurait gardé éternellement, tous mes jours et toutes mes nuits, le cher et doux souvenir*.

Comme Pénélope, mais avec sa physionomie propre et son individualité particulière, Andromaque est un type de l'amour dans le mariage et de l'amour materneL Mais l'une est une femme prudente, forte, maitresse d'elle-même, qui a l'expérience de la vie, et dont la destinée est heureuse, comme femme et comme mère, dont les vertus propres sont la constance et la fidélité ; l'autre, toute jeune encore, est une nature délicate et tendre 2, et que frappe dans sa jeunesse et son bonheur, dans son amour maternel et son amour conjugal la plus cruelle destinée. Elle ne se révolte pas

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