CHAPITRE SIXIÈME
Jamais poète, dans aucune littérature et dans aucun temps, n'a exprimé avec une originalité plus marquée et plus vivante, avec une vérité plus profonde et plus générale, les sentiments, les passions, les idées qui font mouvoir les actions humaines, et n'a uni, dans les caractères qu'il a créés une individualité plus forte à une généralité plus vraie. Jamais non plus poète n'a fait apparaître dans son œuvre une variété plus riche de caractères divers *.
Aucune de ses créations ne se ressemble; toutes sont vivantes et toutes sont vraies : elles n'ont jamais vécu et elles sont immortelles. Nous avons analysé et représenté aussi fidèlement que possible, d'après le poète, Hélène et Andromaque ; nous allons chercher à mettre sous les yeux du lecteur Pénélope et Nausicaa. CJombien ces figures sont différentes les unes des autres, et combien elles sont toutes poétiques et vraies I Nausicaa n'est pas, parmi les femmes d'Homère, la plus grande et la plus profonde création : mais elle en est
t Shakespeare Inégale peut-être à cet égard ; mais assurément ne le surpasse pas.
certainement la plus originale, la plus fraîche, la plus charmante, la plus pure, la plus idéale.
Sa jeunesse même, elle a quinze ans<, l'âge de Juliette, la simplicité et Tinnocence de son âme qui n'exclut pas la prudence et la réserve, la noblesse de ses sentiments et son courage, la pureté et la chasteté de son cœur, ce premier amour ^ cet amour naissant, à peine avoué, à peine reconnu, qui fait battre son cœur d'une impression encore inconnue et délicieuse, enfin cette cbuleur contenue, le déchirement intime, deviné plutôt qu'exprimé dans ses touchants adieux à l'hôte étranger venu de pays lointains et inconnus et dont le départ fait évanouir un rêve de bonheur à peine entrevu, tout cela compose une des plus admirables et des plus inimitables créations de l'Antiquité 2.
Nausicaa est la fille du noble Alcinoûs, le roi des Phéaciens qui habitent Schérie, qui semble être une île, quoi qu'Homère ne le dise pas expressément. Cette lie est une île mystérieuse, un pays merveilleux , fabuleux, dont les peuples mènent une vie idéale et ont des mœurs et des habitudes très diftérentes de la réalité, et à certain point de vue supérieures. Il est peu probable que, pour Homère même, ce soit un peuple historique 3, et une contrée réellement existante. En fait.
* Du moins c'est Tâge que lui donne Newton, Chronologie of ancient kingdoms, p. 83 et 86, et Fréret adopte en partie son calcul.
* Goethe, qui d'ailleurs Tadmire avec enthousiasme, (Lettre à SchiUer, 42i), a cherché à Timiter dans sa Dorothée.
3 C'est déjà l'opinion d'Aristarque. Scol., Od.y § 204. ott (yaçû;
taraj (Aristarchus) ov tr.v Kfpxupav. Ératosthêne et Apollodore partageaient ce sentiment, combattu par Cratès et autres que cite Slrabon, pp. -f , 4, 22.
Les récits des gens de mer, dans leurs courses lointaines, toujours empreints de merveilleux, et toujours accrus, embellis ou déAguréi par l'imagination de ceux qui se les transmettent
NAUsiCAA : '. isa
les géographes se sont efforcés en vain de la situef avec quelque vraisemblance dans une région quelconque connue des Grecs L'île, placée au nord d'Ithaque, semble flotter dans un vague mystérieux et comme dans les brouillards, vers le nord et l'ouest pleins d'étonnéments, de prestiges et de merveilleux.
Les Phéaciens, après avoir occupé une contrée voisine de celle des orgueilleux Cycle pes, habitent très loin des hommes que la nécessité condamne au besoin, et dan» une mer aux flots immenses, aux dernières limites du monde. Ils n'ont pas de voisins ; aucun des autres hommes ne se mêle à eux, si ce n'est quelque malheureux, qui, dans ses courses, s'est trompé de route et aborde par m i eux * .
Ce sont des marins, d'habiles marins, des amis de la rame, passionnés pour la navigation, comme les habitants de tout le groupe d'îles auquel appartient Itha-
oralement, sont sans doute le fondement de la légende. Dans Tétat de la navigation de ces temps, Thomme perdu, dans sa petite barque de cabotage, dans Timmensité de la mer, enveloppé par les brouillards ou les nuages, au milieu des flots soulevés par Torage, de réclat éblouissant et aveuglant de la foudre ou des retentissements effrayants du tonnerre, croit voir des cboses qu'il n'a jamais vues, et que son esprit frappé se représente avec une intensité qui égale la force d'une sensation vraiment sentie. Joignez à cela les éléments de fiction poétique inhérents à tout esprit qui a reçu de la réalité un ébranlement puissant, comme tous ceux qui sont exposés aux périls de la mer, et vous aurez Torigine de ces voyages merveilleux aux îles fortunées et enchantées, dont le charme n'a pas disparu de nos littératures. Puis la fiction inconsciente se développe en passant de bouche en bouche, et dans le génie du poète, prend une forme d'art consciente, réfiéchie et voulue. Pour tous les peuples marins, lés aventures de la mer ont un charme naturel et particulier. Ûinconnu exerce là son prestige, et pour les temps comme pour les lieux, réioignement a des effets de perspective magique qui agrandit et embellit tout. La mer a sa poésie.
* Od.y VI, 8. èxà; avfipcov àXçYiarscdv. VI, iM. Otxéo;uv àncâvEudc... So^zTot. VI, 279. oOttve; éYYv&ev etvcv. Ils avaient dû quitter ces voisins incommodes et violents, qui troublaient leur repos, et s'étaient réfugiés à Sçhérie. ; : .
154 LES HÂROS BT LES HÉROÏNES D^HOMËRE
que, Géphallénie et Taphos. Mais tandis qae ces peuples historiques étaient adonnés au commerce, à la traite des esclaves, à la piraterie maritime S les Pbéaciens ne semblent naviguer que pour leurs plaisirs ; ils aiment la mer pour la mer même ; car ils ne pratiquent pas le commerce, ne se soucient pas de recevoir des étrangers d'où qu'ils viennent, et s'il en aborde dans leur île, ils se hâtent de les embarquer et de les rapatrier dans leur pays si éloigné qu'il soit, en un seul jour ou plutôt en une seule nuit 3. Leurs navires volent sur
la mer plus vite que l'épervier, plus vite même que la pensée 3. Ils n'ont besoin ni de gouvernail ni de pilotes ; car ils possèdent, comme les hommes, une âme et un esprit, qui leur permet de concevoir la pensée et les intentions de leurs passagers et de s'y conformer, et de connaître la situation de tous les pays et de tous les peuples du monde ^. Ils dirigent eux-mêmes leur course et se portent tout seuls au but qu'ils ont deviné: il suffit qu'ils aient un vaillant équipage d'habiles rameurs, dont les coups d'aviron font blanchir la mer d'une large et longue écume s. Ces vaisseaux fantômes^
* Les PhéacienSf vau^sxXuToi avdpe;. Od,, VII I, 369. çiXiqpeTuoi. Id., VIII, 386. Les Taphiens, les Géphalléniens, doXt^iQpe'rMLOc. 7(2., XIII, 166. çtXiqpsTuoi. Od.t 1, 18t. Id,, VIII, 248. vr,u9.v apto-cot.
^ Od.y VII, 32. o-j ykp Çetvouc oiSs... àv£-/ovTai 0'j^'xyaicxJ;ô|i£voi 9tX£oy<Tt. Conf. tU, VU, 317.
» Od., XIII, 86. o05£ «v Tpr,?
xtpxo; âpLspT^rrzuv. Od., Vif, 36. tûv wUi a>xsîai tofiî; ircspbv r, voY)|xa.
* Od,, VIII, 556. Tttu<ixô{ievai çpecxi vr.e;. Le scholiaste paraphrase ainsi le texte : vor^aatx outrai x«\ çps've; avopcôv, et Welcker (Kleine Schriften, t. II, p. 3) Tentend comme lui. Damm [Nov, Lexic. Gr,^ v. tirjtrxojiai) : Naves quse dirijfuntse et contendunt ad propositum locum mentibus propriis quasi rationales. Helbig, {Le viet usu vocabulorum çpsve;, p. U). » Naves Phaeacum tamquam homines in mente agitantes, aliquid cogitantes. »
« Od,, XIII, 82.
« Gomme ceux des légendes Scandinaves.
NAUSIGAA 155
passent rapides, entourés comme de nuages et de vapeurs qui les rendent invisibles : aussi c'est pendant son sommeil qu'ils ramènent Ulysse à Ithaque '. Ils ne savent ce que c'est que les naufrages et la mer n'a pour eux ni écueils ni périls*. Ceux qu'ils reconduisent dans leur patrie — et c'est là le seul but pratique de leur art de navigateurs, — n'ont à craindre ni tempêtes ni naufrages ^.
Ils connaissentet pratiquent tous les jeux musicaux et gymnastiques des Grecs, à l'exception du pugilat^, et de la lutte corps à corps ^, mais ils n'excellent que dans la course à pred, la danse, le chant, Isc poésie, et tous lesexercicesqu'impliquela navigation, lamanœuvredes voiles et des rames. Ils aiment la bonne chère, les repas longs et joyeux, les demeures somptueuses, les riches parures, les beaux vêtements, le changement fréquent de costumes, les bains chauds et les lits moel-
» Od., XIII, 79; XVI, 227.
« Od., VIII, 555 sqq.
ouTE Tt TTQUftvOrjvat eut 8éo; ovS'àicoXéoOat.
3 Od., XIII, 566. iroui7ro\ ain^^.ove; êff|iàv êticâvtcov. Jef., XVI, 227. Les Phéaciens, dite %x\ âXXo«j; àvOotoicou; ici^.icovo'iv oti açéac ci9a?:xr,7si. 11 est étrange que ce service rendu aux naufragés qui abordent dans leur ile ait attiré la colère de Neptune, qui ne s'apaise que lorsqu'après un sacrifice à ce Dieu, le roi des Phéaciens renonce, au nom de tout son peuple, à cette pratique. Od., XIIJ, 150-174, sqq. Les vaisseaux des Phéaciens n'étant exposés ni aux tempêtes ni aux naufrages, semblaient supprimer et braver le pouvoir de Neptune sur la mer : le Dieu jaloux veut rester maitre de son empire, et dans le cas présent surtout, puisque les Phéaciens se proposent de ramener sans danger dans sa patrie Ulysse, que veut poursuivre encore le ressentiment du père contre celui qui, en aveuglant son fils Polyphéme, n'a pas craint de mépriser sa propre puissance.
^ itoL>,rt, Ces deux exercices furent plus tard réunis sous le nom de KOYxpâTiov. Od„ VIII, 2(6.
leox^'. On se faisait une telle idée de leur excellence dans Tartde la danse, que» suivant Pausanias ^ la scène du chœur dansant des Phéaciens, décrite dans VOdijs- 8ée 3 accompagné par Démodocus jouant de la lyre, fut choisie par Batyclès comme sujet d'un des quarantedeux bas-reliefs qui ornaient le grand et célèbre ouvrage de sculpture nommé le trône d'Âpolion Amycléen.
Us ne manient ni l'arc ni le carquois : ce ne sont pasdes peuples guerriers ; mais ils se plaisent à manier les rames, à manœuvrer les voiles de leurs vaisseaux et à fendre les flots de la mer en soulevant dans leur course rapide les vagues blanches d'écume *.
Héraclide du Pont^, dont le thème a été adopté et développé par les sophistes et les moralistes qui ne voulaient voir dans Homère que des exemples et des maximes de sagesse pratique, prétend qu'il a voulu nous représenter dans les Phéaciens un peuple de Sybarites, ne vivant que pour la volupté, la mollesse et l'oisiveté, un peuple de lâches redoutant le travail autant que la guerre et cherchant à dérober aux autres hom-
1 Od„ VIII, 249.
tï\iaxi T'e|T}^.oiêà, XocTpa Te Osp(i.à xxt svvs:.
Od., VIII, 248. vr,\»ff\v apioroi
aU'c S r,(ilv oa:; Te çtXv) xîôapî; ts x^?^'*'^^* ■ Jd*f VIII, 252. icspiYtYv6(jis6'àX>.a>v
vauTtXsTj xai icôffTt xa\ op^r,^yî xai àoior,.
Ulysse n'est pas insensible à ces jouissances d'une bonne table, richement servie, et relevées par la poésie et le chant : « Je ne connais rien de plus délicieux, dit-il (Od., IX, 5) que la concorde et la joie régnant parmi de nombreux convives, qui assis à côté des autres, mangent joyeusement et boivent le vin que réchanson leur verse à pleines coupes, tandis que Taoede enchante leurs esprits de ses nobles chants. »
« Paus., III, 18.
' Od., VIII, 260.
* Od.f VI, 270. iroXiTiv icspiwaf OâXa9(Tav.
' Cité par le scholiaste au v: lt9 du chant XIZI de VOdyssée,
mes leur demeure lointaine» par honte pour la vie molle qu'ils y menaient et que leur reprochait leur conscience ^. Âristote est moins sévère; mais il trouve, lui aussi, cette description absurde et déclare qu'elle ne serait pas supportable, si elle avait été l'œuvre d'un poète médiocre, et que seul, par des beautés d'un autre ordre, le génie d'Homère a pu y répandre un charme qui en fait oublier l'invraisemblance *.
C'est, il me semble, méconnaître plus ou moins les droits et la fin de la poésie, et de plus, altérer ou omettre certains traits du tableau. Les Phéaciens ne sont pas voués à la mollesse, à la paresse, ne pensant qu'à s'engraisser et à dormir. Ils aiment la parure et la bonne chère : les Grecs ne l'aimaient-ils pas? Ils aiment le luxe dans leurs demeures et leurs ameublements : qui ne connaît les palais somptueux et célèbres dans l'antiquité des Atrides? Ils aiment un lit moelleux et la douceur des bains chauds : Ulysse lui-même ne les dédaigne pas'; Andromaque fait préparer un bain chaud pour Hector, et lorsque Télémaque exprimé le désir d'aller coucher à son bord, n'entendons-nous pas Nestor se récrier et lui dire : Croyez-vous donc avoir reçu l'hospitalité chez un homme pauvre, qui n'a ni manteaux épais ni chaudes couvertures pour vous offrir un lit où vous puissiez dormir mollement^. Loin
* Horace obéit à ce penchant d'interprétation dans les vers suivants :
Pingxiis ut inde domum possim Phseaxque reverti
Ep., I, 15-24.
Alcinoique In cute curanda plus sequo operata Juventus, Gui pulchrum fuit in medios dormire dies et Ad crepitum citharsB cessatum ducere curam.
Bp., I, «, 88.
^ Arist., PoeU, XXV, 10. t)duvtt>v to âxoirov. 3 Od., VIII, 450.
* Od., III, 850.
de dédaigner le travail, ils ont une agriculture et une industrie florissante, leurs champs sont bien cultivés^. Us ont une industrie nationale, et dont le secret se transmet des pères aux fils^. C'est, il est vrai, une industrie noble qui ne parait s'occuper que de travaux et d'ouvrages d'art, de luxe, et particulièrement de la construction des navires et de tout ce qui est nécessaire à leur armement et à leur équipement.
Leurs femmes également ont reçu de Minerve le génie des œuvres élégantes 3. Gomme toutes les femmes grecques, nous les voyons moudre le blé, filer la lainer tisser la toile, y brocher à l'aiguille toutes sortes de dessins et des plus brillantes couleurs, occupations où elles sont aussi habiles que les hommes à manœuvrer un navire^. Elles sont de laborieuses et intelligentes ménagères, et comme nos grand'mères, elles ne dédaignent pas de veiller aux travaux du ménage, de présider au blanchissage et à la lessive du linge et des vêtements de toute la maison. Comme leurs champs, leurs jardins fruitiers et potagers sont admirablement entretenus, savamment arrosés si bien que, grâce à ces soins habiles, ni l'hiver ni l'été ils ne sont privés de leurs fruits. Ils savent faire le vin, pratiquent l'usage du pressoir et même ils connaissent déjà Fart de sécher les raisins au soleil. Ils cultivent les poiriers, les grenadiers, les orangers, les figuiers, les oliviers s.
* Od., VI, 3î»8. àypQÙ;... xa\ ^pya àvOpeoicbiv. /(rf., VII, 26. ^pya véfiOVTai.
' Od,j VIII, 244. T,|i8répr,; àpety.ç (lepiviQ^.evoci ota xai f,{itv
Zeù; êic\ epyà tiOyivc d(a^.7C8p£; i^ixi icatpûv. 3 Od., VII, lii. €pYaT*€ir:aTaffôai iisptxâX>ea.
* Od., VII, 168.
off^ov <l>aÎ7ixec Tcep i icâvTtDv Tô p i e ; «vôpûv VT)a Ooi^v evi icôvtco èXaOvEpLSVf a>; os yuvaixsc
.' Od,f VII| 123. Xeupco êv\ x^9V TÉpaeToii T)eXt(i>. C'est une bien
NAUSIGAA 1S9
Leur ville est entourée de fortes murailles ; ils savent bâtir des maisons pour eux-mêmes et des temples pour les dieux. La propriété est individuelle» ce grand trait qui caractérise les peuples sortis de la barbarie et de la sauvagerie et aptes à une civilisation supérieure ^
Les Pbéaciens ont une religion, et c'est la religion commune à tous les Grecs. Ils adorent les mêmes dieux, les dieux qui habitent l'Olympe et qui les protègent et les aiment^. Ils leur apparaissent sans déguisement, les visitent, viennent s'asseoir à leurs banquets et les accompagnent dans leurs lointains voyages.
Les Pbéaciens ont conscience d'être, plus encore que les Gyclopes et les sauvages tribus des Géants, très proches parents des Dieux 3, et ils obéissent, comme tous les Grecs, aux lois sociales, saintes et divines, qui commandent de respecter l'indigent qui mendie son pain et l'étranger qui demande l'hospitalité; car tous sont sous la protection de Jupiter*.
Les Pbéaciens ne sont donc pas un peuple méprisable par son horreur pour le travail et son goût pour les plaisirs, la mollesse et la volupté. C'est sans doute un peuple ami de la paix et que les dieux ont placé dans une situation où ils échappent aux nécessités et
vieille industrie, comme on le voit, que le commerce des raisins secs en Grèce.
* Od.y VI, 10. èôâffaax'àpoupac, et ils doivent ce progrès social à leur plus grand roi, OeotiôV);.
^ Od.^ VI, S(U. (tà'/.a ykp çtXoi adavaTotaiv.
' Od., VII, 201. ôeoi çatvovrat pvapyct;
ôatvuvTa: tc icap*a|i(jii xa6i^|iCvoi ...êicet ffçîatv CYyud-.v el|iév.
G*était une opinion très répandue chez les anciens que les peuples les plus lointains étaient le plus aimés des dieux. Herod., III, 6. Pausan., VIII, 2, 2. Platon, Phileb., 16. vrrMtipic Oeu»^ atxoOvTc;. Nausithoos, père d'Arèté, est Ûls de Neptune, Od., VII, 56, comme Polyphème, IX, 412.
^ Od., VI, 201. icpb; yàp At6c tlvtv âtcavtcc EctvotTc icttoxo^Tt.
i6Q LES HÉROS BT LES HËROlNES D^HOMÈRE
aux horreurs de la guerre. Mais ils sont adonnés à tous les travaux de la paix et ils les aiment : seulement il semble que par une faveur particulière» le travail n'est pas pour eux commandé par la nécessité et asservi au besoin à satisfaire.
Cette activité est libre et désintéressée, c'est l'activité du jeu; l'homme ne saurait trouver de vrai plaisir que dans l'activité , mais à la condition qu'elle soit libre. Cet idéal de la vie heureuse et de la vie humaine embellie, qui forme un contraste et un pendant avec les scènes d'héroïsme admirable, mais de carnage horrible de la guerre, et qui eu repose l'imagination ; cette peinture dé l'abondance au sein de la paix, d'un travail qui n'est qu'un emploi volontaire de la force et 4e l'intelligence S et trouve sa récompense dans des plaisirs délicats et de noble jouissance, le poète n'étaitil pas en droit de nous les présenter? Sans doute, c'est une fiction, et^ comme on dit, un mensonge. Mais le mensonge et les vers sont de tout temps amis. Les fables, dit Pindare. inventées par le génie et embellies par l'art, dans leurs ingénieux mensonges, dépassent sans doute la vérité des choses et ne nous donnent que des apparences trompeuses. Mais la grâce et la beauté dont le poète sait les revêtir les rend plus douces que le miel aux mortels 2.
Homère n'est pas d'ailleurs le seul qui ait conçu et
* icoXXflt 4/8uôovTat àotôoî. Très ancien proverbe grec que Solon employait déjà et comme locution proverbiale dans ses Elégies. Gonf. Bergk, Poet. Lyr,, p. 333. SchoL Platon. <,p. 465, éd. Bekker. Aristote le cite, Met , I, 2, 983, a.
* Pind., Olymp,^ I, 45.
uiccp xôv âXa6^ Xôyov SeSaidaX(i.évo( «l/evosat iroixtXoi;
Xàîpi; S'aitep anavTa teu- %%i xk (leîX'.xflt OvaTol;.
donDé une forme poétique à cette vision de bonheur que l'humanité a de tout temps rêvée et que tout Teffort de la civilisation est de réaliser par degrés progressifs et dans la mesure qui lui est permise, et c'est en cela même que cet idéal n'est pas absolument dépourvu de réalité ^
Il y a du reste une intention, ou du moins un effet d'art dans cette peinture. Le héros aux yeux de qui elle se présente et qui n'est pas insensible à ses jouissances est un homme dont la vie est pleine d'actions les plus pénibles, de fatigues des plus graves, de périls les plus affreux; il semblerait qu'il dût, après tant dépreuves, aspirer à se reposer dans cette existence facile et cependant noble encore, jeter l'ancre dans ce port de refuge, après tous les orages et les tempêtes de la vie. Mais non I et c'est un trait du caractère que le poète fait valoir ici. Malgré tout, Ulysse ne se laisse
^ Le tableau qu*en trace Bacchylidej fr. 2, est complet et délicieux. « Cest la paix, Taugiiste paix qui donne aux hommes la prospérité et le charme de la poésie donjt lès chants sont doux comme le miel. Cest par elle que sur les magnifiques autels brûlent en Tbonneur des Dieux, dans la flamme étincelante du sacrifice, les cuisses des bœufs et des agneaux à Tépaisse toison. C'est elle qui ouvre à la jeunesse les g^-mnases, qui crée la musique des flûtes et les chants des chœurs dansants. Par elle, les noires araignées tendent leurs toiles dans les boucliers de fer, et la rouille ronge les pointes des lances et le double tranchant des lames des épées. On n'entend plus le son aigu des trompettes de cuivre; le doux sommeil, qui calme les cœurs, ne fuit plus de nos paupières ; les campagnes retentissent du bruit des joyeux banquets et des hymnes qu'entonnent les jeunes gens transportés de bonheur. »
La félicité dont Pindare nous fait le tableau, 01., S, 109, et qui consiste à jouir éternellement de la splendeur du soleil, à mener une vie sans travail et sans peine, à ne pas labourer la terre, ni à fendre la mer à la force de bras, à ne pas connaître les besoins de la nourriture ni les douleurs et les larmes, est la félicité des bienheureux dans les lies Fortunées, c'est-àdire la félicité des morts. Ce n'est pas l'idéal de la vie grecque. Hésiode : ovx âyaiiôv iapyla. C'est la vie de la mort.
pas corrompre et séduire. Même ce jeune et frais amour qu'il ne peut pas ne pas avoir ^deviné dans cette bonne et charmante jeune fille, à qui il doit la vie, né le détourne pas de la pensée constante et forte qu'il veut réaliser à travers les difficultés et les dangers : il n'a qu'un désir, qu'une volonté, revoir son fils, sa femme, Rapatrie, voir fumer les toits de sa chère et ro-. cheuse Ithaque.
C'est dans ce pays enchanté, au milieu de cette race heureuse et bénie des dieux, chez ce peuple riche, aimable, hospitalier qu'est née, a grandi et a été élevée la fille d'Âlcinoûs, Nausicaa. Retirée dans sa chambre somptueusement décorée, veillée par deux jeunes esclaves belles comme les grâces, qui reposent de chaque côté de la porte richement sculptée, Nausicaa d'une beauté de formes et de figure égale à celle des immortelles S est plongée dans un profond sommeil. Elle dort et rêve; et à quoi réverait-elie, si ce n'est ce à quoi de toute éternité rêvent les jeunes filles.
Dans son songe ^ elle voit apparaître au-dessus de sa tête une de ses plus chères compagnes, qui lui dit : Nausicaa, ta mère a vraiment une fille bien négligente. Eh ! quoi, tu négliges le soin que tu dois prendre des magnifiques vêtements de la maison de ton père, et pourtant voici le moment qui s'approche où tu devras
* Od,, VI, 16. àOavaTTjai çuyiv xai cïôo; o|io(y].
* Homère dit que c'est Minerve elle-même qui a pris cette figure et joue ce rôle. Il y a là, comme on en rencontre tant dans ce poète; un trait d'exquise délicatesse. Nausicaa va rencontrer un homme qui le premier fera battre son cœur. Il ne faut pas que ce doit elle qui ait eu spontanément Tidée de cette rencontre. Ce sont les Dieux, la fatalité qui les mettront en présence l'un de l'autre, comme ce sont eux qui les sépareront pour toujours. En même temps que délicate cette fiction trahit une vérité profonde et d'expérience. Le plus souvent c'est le hasard qui produit et fait éclater du fond des âmes ce mystère sacré de l'amour.
NAUSIGAA 163
te marier, où tu devras paraître toi-mèine sous le riche costume des fiancées, et oifrir à ceux qui te conduiront à la maison de ton époux, les cadeaux de noces, les vè» tements splendides et les plus précieuses étoffes. Car c'est par ces soins domestiques vigilants qu'une jeune fille se fait une bonne réputation et que s'élève sur elle ce murmure de louanges qui chatouillent de joie et d'orgueil le cœur d'un père et d'une mère^ Allons I demain au lever de l'aurore» partons pour aller laver et blanchir tout le linge de la maison: je t'accompagnerai
* Od,f VI. 90. cxYapToi touTCdv 9xtic cvOpcoicov; àva6st/ei \ iob')>r^' ^atpoufftv ce icaxYjp xa't icoTvta iii^TTip.
Le passage peut être diversement interprété, et le mot ex tou- Ttov être rapporté, soit aux paranymphes ou garçons d'honneur des mariés, soit à la beauté, à la richesse de leurs costumes, qui attestent de la part de la jeune fille qui les donne sa générosité et le soin qu'elle a des choses du ménage.
Les paranymphes venaient le soir chercher dans la maison de son père, où avaient été célébrés le mariage et la fête nuptiale, la jeune fille qu'ils conduisaient à la lumière éclatante des torches, à travers toute la ville, à la demeure de son mari. IL, XVIII, 493 :
vOpL9a;ô*ex 6aXâ|ia>v, Saioidv *!iico>.a(JiYCO(ievâci>v,
TjyivEov avà àorv* icoÀÙ; o'vpiévaio; opiiipei*
Le cortège était précédé d'une bande de jeunes filles élégamment parées ; puis venait la mariée, soit en char, soit à pied, au milieu de deux d'entr'elles. La marche était terminée par un chœur de jeunes gens chantant et dansant. Sur leur passage se formaient le long des rues, de nombreux rangs de spectateurs, et si la mariée était belle, si elle était richement parée, si les garçons d'honneur portaient de beaux vêtements dûs, suivant l'usage, à sa magnificence, c'était à son aspect des cris d'admiration et un concert de louanges. Cette procession nuptiale, appelée xùpio;, souvent reproduite sur les vases peints de l'Italie méridionale, est décrite dans Homère. Il , XXIV, 720 et Hésiode, Scut. Herc, 273, Phot., ^eOyo;. Le repas des noces avait lieu dans la maison , du fiancé ou dans celle du père de l'épouse. Les hommes et les femmes invités se paraient de leurs plus riches vêtements. Un chanteur, la lyre à la main, les excitait à chanter et à danser. La demeure retentissait du bruit de leurs pas cadencés, et les passants disaient en entendant ces chants de fête : C'est une reine qui se marie ici. 0(2., XXIII, 142. C'est la çâti; iaVkti dont dont il est ici question.
164 LBS HÉROS ET LES HÉROÏNES D^HOMËRE
et je t'aiderai pour que ta besogne soit plus vite faite ; car tu ne seras pas longtemps fille ; tu es d'illustre nais* sance et les plus nobles des Phéaciens te recherchent. Les lavoirs sont loin de la ville; demande à ton père, qui ne te refusera pas,un char et des mules pour transporter les riches tentures, les magnifiques manteaux, les épaisses couvertures de lit. U est plus convenable d'ailleurs que tu t'y rendes en voiture plutôt qu'à pied.
Le jour est venu et la jeune fille se réveille : ce songe, qui ne fait que traduire en une forme vive les désirs inconscients et vagues de son jeune cœur, l'a vivement frappée et émue, car c'est l'éternelle et invincible nature humaine qui les met en mouvement. Elle n*hésite pas un instant à suivre cet avertissement mystérieux. Il vient des dieux ; c'est un présage divin de ce qui doit lui arriver. Elle se lève et court chercher ses parents. Malgré l'heure matinale, la mère diligente était déjà assise auprès du foyer de la grande salle, entourée de ses femmes, tournant son fuseau et filant sa quenouille chargée de fine laine teinte en pourpre. Le père était sur sa porte et se disposait à se rendre au conseil des chefs où il avait été demandé. Elle l'arrête et lui jetant ses bras autour du cou*, lui dit : Cher et bon petit père 2, est-ce que tu ne voudrais pas faire at-
* Oci.,VI, 56. pLaX* ay-/t (rcâaa. Avec cette connaissance innée des sentiments humains que toute femme possède,. et qui lui donne dans la vie, avant toute expérience, une si grande puissance d'action, ce n'est pas à sa mère, c'est à son père que Nauslcaa s'adresse pour obtenir ce qu'elle désire. Au contraire, pour assurer à l'étranger pour qui son cœur a déjà parlé, un accueil hospitalier et sympathique, ce n'est pas à son père, mais à sa mère qu'elle lui conseille d'adresser sa prière.
' Id.y VI, 57, iraicicx çîXe. Nous avons le mot dans notre langue, papa; mais à cause des idées accessoires très différentes qui s'y associent dans les deux langues, j'hésite à m'en servir : ils sont loin de se couvrir complètement. .
teler pour moi un de tes grands chariots. J'ai le projet de transporter à la rivière tous les vêtements, robes, tuniques, couvertures, manteaux de laine, draps de fin lin, salis par l'usage ou souillés par la sueur et la poussière. Je veux, lorsque tu présides au conseil des grands, je veux que tu aies des vêtements éclatants de propreté et de blancheur, toi, et tes fils qui sont si fiers d'être brillamment parés lorsqu'ils se mêlent aux chœurs de chant et de danse, et tu sais que c'est moi que ces soins regardent.
A ces caresses câlines, à cet accent t-endre de sa fille, qui a eu honte de parler de son mariage et qui, dissimulant son sentiment intime, ne lui révèle rien de son rêve*, le bon père qui a tout deviné, répond : Oui, mon enfant, je n'ai rien à te refuser; je te permets de prendre un chariot 2, les mules, et tout ce que tu voudras encore. Et sur son ordre tout s'apprête pour le départ. La lourde et haute voiture est tirée de la remise; on attéle les mules ; on y place tous les tissus de laine ou de lin qui doivent être lavés, détachés ou blanchis.
La mère — on reconnaît là la prévoyance de la maitresse de maison et la tendresse maternelle — a soin de faire mettre dans des corbeilles toutes sortes de provi-
* L'instinct de réserve et de pudeur amène ici cet acte de dissimulation et presque d'inconsciente astuce innées pour ainsi dire à la femme, qui nait, dit Fénélon, artificieuse (De VEducat, des filles^ ch. IX.) « Elles sont timides et pleines de fausse honte,ce qui est encore une source de dissimulation » (td., id.). C'est cette fausse honte qui empêche Nausicaa de raconter naïvement et franchement son songe.
• «pia^a, àirr,vr,, diffèrent du char de gxierre et du char de course, et servant uniquement de véhicule de transport : il devait être grand pour contenir le linge de toute espèce nécessaire dans une maison princière dont le personnel, y compris les serviteurs, s'élevait au moins à 150 personnes. VOdyssée (XVII, 422) dit 10,000 ; mais ce nombre défini n'exprime qu'un grand nombre, T)9av de dfi^sc |tdcXa (i\iptoi.
iM LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D^HOMÉRE
sions de bouche, une outre pleine de bon vin, et dans un vase d'or* de Thuile parfumée pour s'en servir après le bain. Nausicaa monte sur le siège, prend les rênes, fouette les mules qui font retentir de leurs sabots le marbre des dalles sonores du portail, et le chariot se met en marche, entouré des femmes qui accompagnent leur jeune maltresse. Déjà dans ce groupe nous reconnaissons le sentiment plastique du poète grec, et nous aurons encore, dans les scènes qui vont suivre, Toccasion de le reconnaître plus d'une fois.
Le joyeux cortège * arrive au bord du fleuve dont les eaux vives, transparentes et profondes, se renouvelaient sans cesse dans les grands bassins du lavoir. Les mules dételées sont menées dans un pré plein d'herbe épaisse et parfumée. Les lavandières à l'envi transportent dans leurs bras tout le linge, et se mettent à l'œuvre, le plongeant dans l'eau profonde, le battant, le lavant, le rinçant. Puis quand ce travail est terminé, elles retendent sur le bord de la mer aux rayons du soleil et en attendant qu'il soit séché, elles se baignent; au sortir du bain, elles répandent sur leur corps une huile douce etparfumée d'essence de rose, puisprennent leur repas.
Le repas terminé, elles détachent leur voile et se mettent à jouer à la balle 3, conduites et dirigées par leur
1 Appelé lékythos. C'étaient des vases sans anse, tantôt long-s, tantôt ronds, mais toujours avec un col extrêmement étroit pour ne laisser tomber Thuile que goutte à goutte. Des peintures de vases nous représentent souvent les Xi^xuôot réunis avec des éponges et des brosses, ustensiles nécessaires aux bains des anciens.
' Comme le travail de la vendange et de la moisson, le travail des lavandières est une fête de famille qui s'est longtemps conservée même parmi nous, qui n'est peut-être pas tout à fait perdue, et qui a sa place dans les plus doux souvenirs de ma jeunesse.
' Newton a fait au sujet de ce jeu de la balle appelée en grec (TÇQiîpa, une singulière méprise. Sur l'autorité d'une grammairienne
jeune maîtresse qui, les beaux bras nus et blancs, semblable à Diane lorsqu'elle chasse les sangliers ou les biches dans les forêts du Taygète ou sur les bords de rÉrymanthe^ se distinguait facilement de ses belles compagnes par sa grâce, la hauteur de sa taille et par l'éclat de sa beauté divine *.
de Gorc^Te que Suidas appelle 'AvayaXXt; et Athénée (I, Segm., 25, p. U) 'AyaXXi;, il attribue aux Phéaciens Tinvention de la sphère, qu'ils auraient pu recevoir, dit-il, des Argonautes.
> Ce tableau célèbre par sa grâce a été mainte fois imité. La scène avait été peinte par Polygnote sur les murs des Propylées d* Athènes (Pausan., 1,22, 6). Schiller, lui ayant exprimé la pensée qu*un voyage comme celui de Cook autour du monde pourrait fournir un beau sujet d'épopée, Goethe lui répondit {LeUre^ 424) qu'en effet ce sujet présenterait de beaux motifs épiques, mais que quant à lui il n'oserait jamais l'entreprendre parce que les impressions personnelles et immédiates lui faisaient défaut, et il ajoutait : « Outre cela^' on aurait à lutter avec Homère qui a déjà confisqué les motifs les plus intéressants. La sympatliie tendre d'une âme de femme touchée par l'arrivée d'un étranger, qui est le plus beau de ces motifs, n'est plus à peindre après Nausicaa. Gombien sont dans l'antiquité même, Médée, Hélène, Didon, inférieures même dans les circonstances, à la fille d'Alcinoûs ». Cette lutte avec Homère, qui effrayait Qoëthe, n'a pas fait reculer V. Hugo aux heures de sa jeunesse intrépide. Les adieux de l'hôtesse arabe ne peuvent se comparer à l'épisode de Nausicaa : mais ils contiennent néanmoins des sentiments qui ne sont pas sans analogie et dont l'expression, moins pure, moins chaste, moins délicate, moins profonde, par suite moins naïve, moins simple, n'en u pas moins parfois une grâce vraie et touchante.
Puisque rien ne t'arrête en cet heureux pays,
Adieu !
Si tu l'avais voulu, peut-être une de nous,
jeune homme, eût aimé te servir à genoux.
Mais tu pars
Si tu reviens, gravis, pour trouver ce hameau Ce mont noir
Pour trouver ma hutte fidèle.
Si tu ne reviens pas, songe un peu quelquefois Aux filles du désert, sœurs à la douce voix,
Qui dansent pieds nus sur la dune ; beau jeune homme blanc, bel oiseau passager.
Souviens-toi; car peut-être, o rapide étranger.
Ton souvenir reste à plus d'une.
Nausicaa ne dit pas qu'elle gardera le souvenir de rétranger,
L'heure du retour arrive et Toa fait déjà les préparatifs du départ. Une balle lancée une dernière fois parla jeune reine sur Tune de ses compagnes, manque son coup et tombe bruyamment dans l'eau du fleuve. Mille rires éclatent, mille cris joyeux s'échappent de toutes les poitrines, quand tout à coup d'un épais taillis sort un homme nu, d'un aspect effrayant, les longs cheveux collés sur la tête et le cou par l'eau salée, le visage défiguré par une couche verdâtre d'écume, le dos et les larges épaules ruisselants et couverts d'herbes et de mousses marines, les yeux pleins de flamme et semblable à un lion en fureur, cachant à peine sa nudité de branches de feuillage ^
A sa vue, toutes les femmes épouvantées s'enfuient de tous les côtés et escaladent rapidement les hautes roches qui bordent le rivage. Seule la fllle d'Alcinoûs demeure ferme etintrépide devant lui. La nudité même de l'homme qui se présente à elle n'effraie pas sa pudeur et sa chasteté. Le premier trait de caractère que le poète, par cette attitude et cette action, nous révèle en elle et nous la rend déjà sympathique, c'est le cou-
quVt-eUe besoin de le dire? Le cri étouffé de sa douleur muette le dit plus haut que toute parole et la seule chose qui puisse adoucir la blessure de ce jeune cœur déchiré et de ce chaste amour dont le rêve s'évanouit, c'est la prière et l'espoir qu'il gardera lui aussi un souvenir que rien chez elle ne pourra efifacer. Mais le cri de douleur et d'amour contenu dans le Souviens-toiy est commun aux deux poètes, et quoique différemment amené, produit chez tous deux une impression profonde, parce qu'il est bien en place chez chacun d'eux.
* Od.j VI, 137. xsxaxb){xsvo; «Xpir)... ex xEçaXri; oXb; 7VÔ0V... aXjAYj tJ o\ vûra xx\ fjp^a;
Goethe a fait remarquer que ce jeu des jeunes filles à la paume n'offre pas seulement un tableau plein de grâce et de gaité, mais fournit le motif le plus naturel et le plus délicat pour amener en scène Ulysse qui, après toutes ses fatigues, était tombé dans un profond sommeil.
NAUSICAA ' ifi9
rage. En opposition à la frayeur de' ses femmes, seule elle ne fuit pas, et demeure en présence du danger qui peut la menacer.
L'étranger alors de loin S car il craignait en s'approchant d'exciter son courroux : «Je me mets à tes genoux» ô reine! qui que tu sois, déesse ou mortelle! Car par ta taille, ta fignre et ta beauté 2, je ne puis te comparer qu'à Diane, fille du grand Ju{)iter. Mais si tu es une fille des hommes et si tu habites la terre, trois, fois heureux le père et la mère qui t'ont donné le jour ! Trois fois heureux tes frères ! De quel orgueil et de quelle joie leur cœur est rempli quand ils voient une si belle créature entrer dans le chœur de danse! Mais le plus heureux et celui dont le sort sera le plus envié, est répoux qui t'emmènera dans sa maison. Je n'ai jamais rien vu de si beau ni parmi les hommes ni parmi les femmes : mes yeux sont éblouis de la splendeur de ta beauté. Tu m'apparais comme cette jeune et brillante tige de palmier que j'ai vue autrefois à Délos, auprès de l'autel d'Apollon, lorsque j'allai visiter son temple, suivi de tous mes nombreux compagnons. Je n'ose m'approcher de toi et toucher tes genoux , et cependant je suis en proie à de cruelles souflFrances : voici vingt jours que je suis le jouet de la mer, des vents et des flots, et hier seulement j'ai été jeté par la tempête sur ce rivage, où peut-être m'attendent de nouveaux malheurs, car je ne suis pas sans doute au terme des épreuves dont les dieux m'accablent. Aie pitié de moi, ô reine! c'est toi qu'après tant de malheurs j'implore la première; je n'ai vu personne de
« VI, 146. àico<rc«5a. ,
' VI, 2S3. Eioo; Te p^tyM; xi fvinv tt. La grandeur fail partie de
la beauté de la femme comme de Thomme, quand elle s'unit à
la proportion et à Tordre.
170 LES HÉROS ET LES HâROiNBS 0*HOMËRB
ceux qui habitent ce pays. Indique-moi où est la ville, jette-moi quelque haillon dont je puisse me couvrir, et que les dieux te récompensent en exauçant tous tes désirs et t'accordent un mari qui soit bon, une maison qui soit prospère et la concorde et l'union entre vous ! Car je ne sais rien de plus digne et de plus beau que la maison où vivent un mari et une femme dans Tunion de leurs aflections et de leurs pensées ^ . »
Devant le péril Nausicaa a montré son courage ; devant la soudaineté de l'apparition, la surprise n'a pas eu son effet ordinaire sur la fermeté de son cœur et ne l'a point ébranlé : même l'aspect d'un homme nu n'a pas troublé son attitude et ne lui a pas inspiré les craintes et les scrupules d'une fausse pudeur. La gravité et la soudaineté de la situation dominent chez elle tous ces sentiments vulgaires. Elle a l'âme haute, elle l'abonne aussi, eten entendant le court récit de ses longues souffrances, en face du malheureux qui l'implore, elle n'éprouve maintenant qu'une pitié tendre et une sympathie généreuse. Ajoutons que les paroles qui lui sont adressées sont bien faites pour la rassurer et la toucher. Ce langage par sa noblesse et sa dignité et aussi son habile éloquence montre qu'elle n'a point affaire à un malfaiteur. C'est un homme religieux qui a fait à Oélos un saint pèlerinage; c'est un homme de condition élevée, puisqu'il était accompagné d'une troupe nombreuse. Enfin ces vœux pour son bonheur d'épouse qui contiennent presqu'un désir secret ou un regret attristé, cet éloge si délicat et si habile, cette admiration si vive, si chaude, si émue pour sa grâce et sa beauté, cette
* Od.f VI, 182. où (lèv yàp Toûye Kçtlddoy xai\ aptiov
Tj OÔ *ÔpL0Çp0vé0VT8 VOT^{U^ÎV OtXOV Î^X'^'f®^
comparaison cbarmaute avec le palmier de Délos, n'a pu la laisser insensible.
« Étranger, non! je ne te crois ni un malfaiteur ni un insensé! Tu es malheureux, et puisque Jupiter qui repartit aux hommes le bonheur ou la misère, t'a amené dans notre pays, je ne te refuserai ni un vêtement ni tout ce dont peut avoir besoin dans sa détresse un suppliant malheureux. Je t'indiquerai où est la ville et le nom du peuple qui Thabite. Ce sont les Phéaciens, et moi je suis la fille de leur roi puissant et respecté. »
D'un signe elle rappelle alors ses suivantes eflfrayées et dispersées; elle leur fait honte de leur frayeur et de leur timidité. Ce n'est point un ennemi qui vient ravager leur terre , c'est un naufragé misérable qu'il faut secourir. Car les étrangers et les pauvres sont envoyés par les dieux et ont également droit à notre assistance. Il en coûte si peu de donner, et cela fait tant de plaisir à ceux qui reçoivent*. Donnez-lui donc de la nourriture et du vin, et désignez-lui, pour l'y baigner^ un endroit du fleuve à l'abri du vent de mer.
Les femmes obéissent, désignent à l'inconnu un lieu propice, placent auprès de lui une chemise de fine laine^ un riche manteau de pourpre S un vase
* Od,, VI, 208. ôôffi; ô'oXîytjTe fiXrite.
^ Od., VI, 210. Le texte dit : VoOaaTt, lavez-le. Mais quoi qu'il fût passé dans les mœurs que les esclaves, femmes ou filles, missent Tétranger au bain, la suite montre que le mot signifie ici dans la bouche de Nausicaa : faites-le baigner^ donnez lui ce qu'il faut pour cela.
3 X'^c^Vf ^6 vêtement qui touchait la peau et qu'on serrait à la taille par une ceinture.
* Le 9&poc, vêtement de dessus, très ample, porté sur les épaules et le plus souvent teint en pourpre, itop^^Spcoc. Il était réservé aux princes ou aux riches et était remplacé chez les gens de condition moyenne ou inférieure par la x^alva, ellemême souvent teinte en pourpre.
Od.y XXI, 118. an' â>|iotiv x^alvav blto çoivix&cffffxv. il., II, 43. |i>éya 9&po;. i/., VIII, 221. icopftiptov (tira 9&poc.
17i LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D^HOMËRE
d^or contenant l'huile limpide, destinée aux onctions qui suivaient toujours le bain.
Après avoir fait écarter les jeunes filles dont il ne veut pas offenser la pudeur, il prend le bain salutaire, s'oint de Thuile parfumée, revêt les vêtements qu'on a déposés près de lui, et alors il se redresse et se présente aux yeux étonnés de Nausicaa. C'était un homme de haute taille, les épaules fortes; des boucles de cheveux d'un noir bleu comme la fleur de l'hyacinthe descendaient de sa tête pleine de grâce. Par discrétion il va s'asseoir à l'écart sur le bord de la mer, laissant libres les jeunes filles et leur maltresse de se concerter entr'elies et évitant de se mêler à leur conversation. Nausicaa qui le contemple de loin est frappée de sa beauté et de sa grâce, et confie à ses esclaves l'expression de son admiration et de ses souhaits candides. Son cœur est déjà pris. Ecoutez-moi, mes chères amies; écoutez, leur dit-elle, ce que je vais vous dire. Non ! ce n'est pas sans la volonté des dieux que cet étranger est arrivé parmi nous. Il m'avait paru d'abord horrible à voir, mais maintenant vraiment il ressemble à un dieu*. Ah! que je voudrais qu'un tel homme put être appelé mon époux, qu'il voulût habiter ici et être heureux de demeurer avec nous.
Cet aveu, exprimé dans l'abandon d'une confidence familière, intime, entre jeunes filles, a choqué quelques critiques, même parmi les anciens, et entr'autres Ariscarque qui, pour cette raison, refusait de considérer ces vers comme authentiques ^ et voulait les efiacer du texte. Je ne puis m'empêcher de trouver Aristarque
1 Marguerite, en tournant son rouet, dit aussi :
Il doit être, il est un grand seigneur.
' Plut., de Atid, poet, 7.
NAûsicAA ns;
bien sévère. Le poète, avec un art suprême, a réuni ici toutes les conditions qui expliquent et presque justifient cet entraînement juvénile de Nausicaa. Un songe lui a annoncé un prochain mariage : or les songes viennent des dieux ; mais ce sont aussi les dieux et les dieux seuls qui peuvent* avoir envoyé dans cette lie perdue au milieu de l'immensité des mers, à l'extrémité du monde, loin de tous les hommes, cet hôte qui appartient à une région lointaine, à des peuples étrangers, inconnus. Et qui ne connaît le prestige de Téloignement pour enchanter l'imagination ? il y a là une magie de perspective qui transforme les choses et les hommes ; ne peut-elle pas croire que cette coïncidence a un sens; que cette rencontre n'est pas l'effet du hasard? N'obéit-elle pas à une inspiration divine en cédant aux mouvements de son jeune cœur? l'amour aussi est divin. Sans doute c*est le sophisme étemel de la passion. Mais d'ailleurs que dit-elle? Dans l'état des mœurs sociales et des habitudes domestiques des Grecs, c'est le père et la mère qui choisissent l'époux qu'ils destinent à leur fille, et le vœu que forme Nausicaa, que cet inconnu puisse être choisi par ses parents pour être son époux et qu'il désire lui-même le devenir, ce vœu n'a rien qui offense ni la dignité ni la chasteté de la femme. Beaucoup de jeunes filles ne l'ont-elles pas formé dans le secret de leur cœur?
Quand l'étranger a réparé ses forces épuisées, — car il y avait longtemps qu'il n'avait pris de nourriture, — le retour se prépare ; on plie le linge et les tissus de toute nature, blanchis et séchés ; on les place sur le charriot; on attèle les mules. Nausicaa y monte et invitant l'inconnu à la suivre : c Nous allons rentrer à la
i7i LES HÉROS ET LES HÉROÏNES FHOMÈRE
ville et je t'indiquerai la demeure de mon père. Tant que nous serons dans les champs et que nous traverserons la région des cultures, tu pourras, en hâtant le pas, suivre mon char et accompagner mes femmes. Mais lorsque nous approcherons de la ville que tu reconnaîtras à ses hautes murailles, nous ifous séparerons. Des deux côtés s'ouvre un grand port et le chemin estrétréci par les vaisseaux nombreux tirés sur le rivage. Car chez nous chacun a son chantier et ses navires à lui. Là tu trouveras une grande place autour du temple de Poséidon, dallée de larges pierres de carrière, lavées par la mer : c'est là que se fabriquent les agrès maritimes» les voiles, les cordages, les rames : car les Phéaciens ne manient pas l'arc. C'est un peuple de marins qui n'aiment que la mer. Mais ces gens de mer sont assez insolents : je redoute leurs propos malveillants. Je ne veux pas qu'en te voyant avec moi, ils se disent : Quel est ce bel étranger qui accompagne Nausicaa ? C'est sans doute un mari qu'elle a été cherché à l'étranger et qu'elle ramène de son vaisseau... Elle dédaigne sans doute les jeunes gens de son pays. Je ne veux pas m'attirer des reproches qui seraient mérités et que je ferais moimême à toute jeune fille qui sans l'agrément de son père et de sa mère, avant d'être mariée se mêlerait à la compagnie des hommes. Ainsi, étranger, quand tu verras un grand parc et un jardin planté de beaux arbres, à la distance de la portée de la voix, arrête-toi : ce sont les jardins de mon père. Assieds-toi, et demeure en place jusqu'à ce que mes femmes et moi ayons eu le temps de rentrer. Alors reprends ta marche vers la ville: informe-toi de la demeure de mon père, que tout le monde connaît et où un enfant pourra te conduire. Traverse rapidement la cour d'entrée et la grande salle de réception : tu y trouveras mon père assis sur son haut
NAUSIGAA 175
siège, buvant avec ses convives et glorieux comme un Dieu. Mais ne t'arrête pas à lui et continue jusqu'à ce que tu aperçoives ma mère : tu la trouveras au fond de la grande salle, assise au milieu de ses femmes *, appuyée sur une colonne et près du foyer, filant à l'éclat de la flamme, sa quenouille chargée de laine d'une pourpre merveilleuse. Jette-toi à ses genoux, implore sa bonté et son assistance et demande-lui de te fournir les moyens de revoir ceux que tu aimes, ta maison et ta patrie ».
Tout est à remarquer dans ce morceau : Nausicaa trouve le moyen de prolonger son entretien avec l'étranger et de jouir plus longtemps de sa présence. Ils feront ensemble le voyage du retour jusqu'aux jardins du roi, et il n'est guère probable, quoi que le poète ne le dise pas, qu'ils resteront l'un et l'autre silencieux. Mais en même temps elle garde un grand respect pour l'opinion du monde et la joie de se trouver avec celui que déjà elle aime ne lui fait point oublier le souci de sa réputation.
Nous avons déjà vu quelle puissance a ce sentiment chez les hommes : il n'est pas moindre chez les femmes ; c'est une puissance morale qui, plus que la crainte des Dieux, les protège contre les tentations et les faiblesses humaines et les retient dans le devoir et la vertu 2.
< Les femmes n'étaient donc pas absolument exclues de la société des hommes, mais seulement les jeunes filles de la maison.
' Od,, Vif 27;). tûv aÀeetvu çrjiitv aScuxca. Phœnix raconte à Achille (//., IX, i59) qu'il avait eu, dans un moment d'égarement, la pensée de tuer son père, mais qu'un dieu arrêta son dessein criminel en lui mettant devant les 3'eux la réprobation et la flétrissure qu'il encourrait de la part de tous les hommes, s'il commettait ce crime et méritait le nom de parricide. La crainte de Topinion pousse le lâche même à la lutte (Od., XIV, 239j. Les Grecs ne peuvent pas supporter la pensée que leur nom sera un objet de mépris et d'horreur pour les hommes, même à venir :
176 LES HEROS ET LES HÉKOlNES D'HOMÈRE
Par un sentiment de grande délicatesse et en même temps de finesse, c'est non à son père, mais à sa mère qu'elle adresse l'étranger pour obtenir l'hospitalité : elle sait que le cœur d'une femme s'ouvre plus facilement à la pitié et à la sympathie pour les malheureux et elle est plus certaine par cette démarche de l'accueil que recevra sou protégé. U y a des choses que les femmes seules devinent, les mères surtout, et Nausicaa espère, non sans raison, qu'en apprenant que c'est elle qui lui envoie cet inconnu, elle devinera bien des choses, sans que sa fille ait besoin de les lui dire. Enfin quand, dans ses dernières recommandations elle fait allusion au départ de l'hôte étranger, par une réticence significative, qui atteste à la fois son inquiétude et son secret désir, elle lui parle de sa maison, de sa patrie, et d'un terme très général de ceux qu'il aime et qui l'aiment ^ sans mentionner ni les enfants ni la femme. A.-t-il une femme, a-t-il des enfants, elle a peur de le savoir.
Montée sur son chariot, Nausicaa enlève les mules d'un coup de fouet, mais en réglant leur allure de manière à pouvoir être suivie de ses compagnes et de l'étranger qui vont à pied. Déjà le soleil se couchait. Arrivés au lieu qu'elle avait indiqué, au bois consacré à Minerve, l'étranger s'arrête comme il avait été con-
XaXEnv) oi^fiou fTjiitc. Pénélope est retenue dans la fidélité sans doute par Tamour et le respect de son époux, par Thorreur de souiller le lit conjugal, mais aussi par la crainte de la médisance. Od., XIX, 527. EÙvT)v T'atoo|i£VY] icôc.o; ôr,uotô?s çTjpitv. Les prétendants eux-mêmes (Od., XXI, 323) reculent devant cette crainte de Topinion qu'auraient d'eux les hommes et les femmes :
Pénélope reprochant à Télémaque de laisser outrager un hôte dans sa maison, lui dit qu'il s'attirerait par là une renommée honteuse. Od., XYIII, 224.
venu, et la jeune ûUe, pressant son attelage, parvient à la demeure de son père. Elle arrête ses mules sous le vaste portique. Ses frères accourent, détèlent l'équipage et emportent dans l'intérieur de la maison les paquets ramenés du lavoir. Mais elle se rend dans sa chambre sans parler ni à son père ni à sa mère de la rencontre qu'elle a faite. Une vieille esclave qui l'avait nourrie et élevée lui allume du feu et prépare son repas.
Le poète ne nous dit pas si elle confie, comme Juliette, à sa vieille nourrice, le secret qu'elle a dissimulé à ses parents par son silence significatif.
Quand l'étranger crût le temps suffisant écoulé, il se dirigea lui aussi vers la ville et conduit par une jeune fille du pays, c'était Minerve elle-même qui en avait pris la figure, il arrive au palais d'Alcinoûs sans être vu par aucun habitant. La nuit était déjà avancée, et la royale demeure resplendissait de la lumière de mille flambeaux. Il entre ; les nobles convives vidaient leur dernière coupe en l'honneur de Mercure, le Dieu auquel on adresse la dernière libation, parce que c'est lui qui apporte aux hommes le sommeil et les rêves qui l'accompagnent, qui ferme les yeux des mortels et les rouvre à la lumière et à la vie. Ils se disposaient tous à regagner leur demeure pour aller dormir, quant tout à coup ils voient l'étranger traverser le grand mégaron dans toute sa longueur et se baisser dans la cendre du foyer en disant : Reine, je me jette à tes genoux ; je viens en suppliant auprès de ton époux et de tous vos hôtes J'ai beaucoup souflFert. Puissent les Dieux vous accorder à vous et à vos enfants une longue et heureuse vie, et vous, puissiez-vous me donner les moyens de rentrer dans ma patrie, de revenir au milieu des miens, après une longue absence et de cruelles épreuves.
Tous les convives le regardaient muets d'étonnement» lorsque sur le conseil du vieil Échénéus, Alcinoûs le prend par la main, le relève et le fait placer sur un siège auprès de lui, à la place même qu'occupait son' fils. Une esclave apporte un bassin d'argent et lui verse de Peau sur les mains d'une aiguière d'or. On dresse pour lui une table et on lui sert son repas. On vide une dernière coupe en son honneur et les convives, les libations faites à Jupiter hospitalier, se retirent et le roi, sa femme et leur hôte restent seuls.
Arété, avec Tceil perspicace d'une femme entendue, a reconnu sur lui des vêtements de sa maison, et prenant la parole : Je veux être la première à t'interroger. Qui es-tu ? de quel pays viens-tu ^ et qui fa donné ces vêtements ? car tu nous disais qu'après un naufrage tu avais été jeté sur nos côtes par la tempête.
L'étranger alors : Je viens de l'Ile d'Ogygie, habitée par une déesse belle et redoutable, Calypso, qui n'accueille auprès d'elle ni homme ni Dieu. Un naufrage m'a jeté sur son rivage, et seul elle m'a reçu avec amitié. Elle m'a même offert de vivre éternellement avec elle et à ce prix de me faire partager Timmortalité dont elle jouit. Je refusai. Après huit années passées dans son lie, elle me laissa» puisqu'il n'y a point de navires dans son empire, construire un radeau, et me donna les provisions nécessaires pour accomplir mon retour. Une affreuse tempête l'a brisé, et après mille souffrances et mille dangers m'a jeté sur votre terre à l'embouchure d'un fleuve, pendant une nuit sombre. J'ai pu, quoiqu'épuisé de forces, gagner le bord, me coucher sous un épais taillis et dormir là d'un profond som-
* C'était la formule invariable de salutation, mais qu'on n*adressait, comme on le voit îici, qu'après avoir accueilli favo rablement la demande d'hospitalité.
NAUSIGAA i79
meil A mon réveil j'ai vu des femmes qui jouaient sur le rivage et au milieu d'elles ta fille, belle comme une déesse. J'ai imploré sa pitié : elle a fait tout ce qu'une femme d'esprit et de cœur devait faire ^ Elle m'a fait donner de la nourriture» du vin, ces vêtements que je porte. Je t'ai dit toute la vérité.
 quoi Alcinoûs : Non ! Ma fille ne s'est pas montrée intelligente, puisqu'elle ne t'a pas ramené avec ses sui-. vantes dans notre maison, et que c'était elle la première dont tu avais en suppliant sollicité le secours. Ne blâme pas pour cela ta fille, héros, répond l'étranger; elle m'avait bien dit de suivre ses compagnes. C'est moi qui n'ai pas voulu 2, par respect et convenance d'abord, et ensuite dans la crainte que ma vue auprès d'elle n'excitât ton mécontentement et ne t'irritât. Le cœur de l'homme s'ouvre volontiers au soupçon. Ce ne sont pas là, dit Alcinoûs, mes sentiments, j'en jure par Jupiter, par. Minerve et par Apollon I Je vois quel homme tu dois être ! si tu partageais mon désir, mon vœu serait que tu possédasses ma fille ; que tu voulusses être mon gendre et demeurer ici avec nous. Je te donnerais une
* Od,f VII, S9â. 7) fi'o(fît voi^piaTo; r,|A6poTcv êa6Àov.
< Ulysse 86 montre ici conformément à tout son caractère, profondément habile, icoXvfjiy}!:;, et ne recule pas devant un mensonge pour s'assurer la bienveillance de ses hôtes et disculper Nausicaa. 11 a d'abord dit à la mère : ta âUe est belle comme un ange : elle a été bonne et elle a été prudente. Au père il dit : Ce n'est pas à elle qu'il faut t'en prendre si je ne suis pas revenu immédiatement avec elle, comme tu l'aurais voulu : c'est moi qui l'ai refusé. Et en même temps qu'il écarte tous reproches de sa bienfaitrice, il donne de lui-même une opinion avantageuse, par l'exagération même de son respect des convenances. Il se doute bien d'ailleurs que si Nausicaa avait tenu la conduite que son père la blâme de n'avoir pas tenue, il aurait eu pour elle des reproches plus sévères et plus mérités. Il y a, dans toute cette scène, une connaissance profonde de la vie et de l'homme. L'antiquité ne prenait pas toutes les paroles de politesse et de reconnaissance pour des vérités absolues. Les Grecs sont tous plus ou moins icoXv|i.i^Tt; et ont des pensées de derrière la tète.
maison, et je t'assurerais une riche existence. Mais si cela te faisait plaisir ; car personne ici ne te retiendra malgré toi. Jupiter en serait courroucé. Aussi dès demain, je préparerai tout pour ton départ. Mais voici l'heure du sommeil ; tu as besoin de te reposer. Dors donc jusqu'à demain. Nos matelots choisiront un bon vent, et, si tu le veux toujours, te ramèneront dans ta patrie, fùt-elle plus loin même que l'Eubée. Tu pourras juger toi-même de l'habileté de nos marins et de la rapidité de nos navires.
On pourra trouver peu digne et peu prévoyante la proposition d'Alcinoûs offrant sa fille au premier étranger venu abordant dans son île, comme bien soudain le sentiment d'amour qui porte Nausicaa à le désirer pour époux. Aristarque jugeait ce passage indigne d'Homère, parce qu'il donnait aux personnages des sentiments indignes de leur caractère. Il y a bien des choses à répondre. Que Nausicaa s'éprenne subitement pour ce bel inconnu, pour ce noble étranger, qui pourrait le trouver étonnant? qu'on se souvienne de Juliette I Quant à Timprudence du père qui sans prendre de renseignements songe à ce mariage, c'est d'une part ne pas entrer dans l'intelligence des mœurs de ces temps héroïques et de la situation particulière du royaume des Phéaciens où personne d'étranger n'aborde, et d^autre part méconnaître le sens vrai de tout le passage. Alcinous n'offre pas sa fille : il dit seulement à son hôte qu'il serait heureux et honoré d'avoir un gendre tel que lui*.
Dès les premiers mots celui-ci n'a manifesté qu'un vœu, c'est d'être rendu à sa patrie et aux siens. Sans avoir dit son nom, qui aurait tout révélé, sans avoir prononcé les noms de son fils et de sa femme, ce qu'il
* VII, 312. ToToc Èù>v olô; saai.
a dit suffit pour laisser deviner qu'il est marié. Il ne s'est pas encore fait connaître *, qu'Alcinoûs lui souhaite de revoir sa femme et son pays 2. Ce n'est donc qu'une manière de témoigner quels sentiments de respect et de sympathie lui inspire cet étranger, arrivé si miraculeusement dans ce pays, éloigné de tout le monde civilisé et que les Dieux seuls peuvent y avoir envoyé. Il n'y a, dans ses paroles, que l'expression exagérée ou plutôt excessive Justifiée par ce qu'a d'étrange et de merveilleux l'incident d'une courtoisie hospitalière et de témoignages affectueux.
Mais y eût-il Texpression d'un désir plus précis, il ne faudrait pas encore s'en trop étonner. Dans la famille royale, on pense depuis longtemps à un mariage pour Nausicaa. Dans les idées superstitieuses du temps, cette rencontre soudaine et si singulière, n'est-elle pas une indication céleste ? Quant au fait que c'est un inconnu et que c'est livrer au hasard le bonheur et l'avenir de son enfant, je ferai remarquer qu'à moins de la marier dans sa ville-même, il était bien difficile de prendre des renseignements sur les prétendants ' : les communications étaient rares, difficiles, l'écriture inconnue *, ou du moins n'était pas employée dans le commerce or dinaire de la vie. On était obligé d'en croire sur parolç l'étranger qui se présentait ; on cherchait à lire sur son visage et à deviner d'après sa physionomie * la sincé-
* Ce qpii n'a lieu qu'au v. 19, Od., IX.
« Od., VIII, 410. <ro\ oè Osot àXo^6v r'Mtiv.
' Aujourd'hui même et malgré tous les renseigrnements imaginables, le mariage, dans de nombreux cas, est affaire de hasard, et les époux ne se connaissent guère.
* C'est à peine si l'on en trouve une mention très discutée dans Homère.
s VIII, U. Et il est Upa; âOovdcToifftv à\koXoç,
Id,, VI, 235. 6e9icE9tt}v xaréxeue X^^P'^ xepaX^ ti xai (o|iot;
rite de ses affirmations. La beauté révèle la grandeur morale. Ces indices ne sont-ils pas encore souvent les plus sûrs des renseignements souvent menteurs, altérés, ou pleins de restrictions et dlnsinuations, et ne sommes-nous pas réduits souvent à nous en contenter?
La réponse de l'étranger à ces paroles si sympathiques et si affectueuses est courte, émue mais prudente et singulièrement réservée. Comme s'il comprenait à demi mot, il se tait sur la question du mariage ; il ne dit ni son nom ni son pays, et se borne à adresser une prière à Jupiter et à lui demander qu'Alcinoiis réalise toutes ses intentions à son égard, en recueille sur toute la terre une gloire éternelle *, et que lui-même puisse bientôt revoir sa patrie.
Arété suspend ces entretiens pour ordonner à ses femmes de dresser dans le portique de la cour d'entrée un lit bien chaud et bien moelleux et d'y conduire, à la lueur des flambeaux, leur hôte épuisé de fatigue, qui s'endort d'un profond sommeil.
Le lendemain, au lever du jour, Alcinoûs fait équiper pour l'étranger qui ne s'est pas encore fait connaître, un navire de cinquante-deux rameurs, et pour le fêter avant son départ, prescrit toute une série de fêtes qui rempliront la journée nécessaire pour terminer ces préparatifs.
oetvô; t'aiSoI^c tc.
xoLi |jL(v (naxpotepov xai icào'O'Ova ÔT|xev lâloOai. Id,f y III, 131. çui^vys \Liy où xaxôc è<TTiv
l&r,po^j; te xvi^^ac te xa\ ati^co '/eîpa; uictpdev av-^cva te ox'.Sapbv, lAsyate cfôévo;* ouSi xi t,6yjç
7d., VIII, 388. {agtXx {loi doxsst iceirveupiévoc tlvat, c'est-à-dire il a de Tesprit.
' Od., VI, 333. aoôeoTov xXéo;. C'est toujours l'idée d'une réputation f^lorieuse qui récompense la vertu et dont la perspective soutient l'effort et anime le courage.
NAUSIGAA 183
C'est d'abord le matin un grand banquet où sont invités les plus illustres des Pbéaciens, et suivant Tinvariable coutume des Grecs, Démodocus, le plus habile des aœdes, le vieil aveugle qui paie par cette infirmité la rançon du génie ^ ajoute au plaisir de la table et du vin le charme de la poésie et du chant. Le repas ter* miné, il chante ce chant célèbre dans toute la Grèce qui racontait la querelle d'Ulysse et d'Achille» qui dans un repas donné à la suite d'un sacrifice, auraient échangé de violentes paroles ^.
A ces chants qui lui rappelaient de grands et de douloureux souvenirs, l'étranger abaissait de la tète sur son visage pour le cacher son large manteau de pourpre : car il pleurait, et il avait honte de pleurer 3. Le roi seul avait remarqué cette émotion qui s'était manifestée à plusieurs reprises ; il fait cesser le chant et l'on sort pour aller assister à ces beaux jeux gymnastiques, à ces nobles exercices du corps qui constituaient chez les Grecs une forme de l'éducation supérieure ; car ils étaient le privilège des gens de
* L'œil est fermé à la lumière ; mais rœil de Tàme est ouvert aux visions sublimes de la poésie. On veut voir dans ce détail un indice qu'Homère était un aveugle.
3 Od,, YIII, 73. àeiÔ€(uvat xXéa àvSpùv, ^
or^LY;; T^: TOT'apa xX£o; ovpavbv cvpuv txsvev vetxo; 'OSverarjo; xai ny)Xtt$ect» 'A^iXtioc.
On ne sait pas ce dont il s'agit : ni le temps, ni le lieu, ni le sujet de cette discussion. Les anciens n'en savaient pas plus que nous, et étaient également réduits à de pures conjectures. Le passage semble prouver l'existence de poésies épiques relatives à la guerre de Troie et antérieures à Homère.
' Je reviendrai sur ce passage qui est un de ceux où se manifeste le caractère d'Ulysse, et que je mentionne ici, quoique sommairement, parce qu'il n'est peut-être pas sans influence sur les sentiments de Nausicaa. Si elle n'a pas assisté, et cela même est douteux, à cette scène, sa mère a pu la lui faire connaître, et lui montrer, dans ce noble et bel étranger, une âme sensible et tendre, et un bomme capable d'aimer et de pleurer. Pleurer est bon, dit le poète, et exprime la bonté.
condition libérale et distinguée, qui ne sont pas mus dans leur activité par Tappétit misérable du gain, comme des armateurs avides ou des commerçants âpres au bénéfice du fret et des tarifs de transport et aspirant à des fortunes rapides et mal gagnées*. L'étranger y déploie sa force, son adresse et sa grâce et donne à un jeune présomptueux qui Ta provoqué une leçon de modestie.
Les jeux terminés, Alcinous offre a son hôte le divertissement d'une danse à la paume et d'un ballet mimique chanté, dont le sujet était les amours adultères de Mars et de Vénus, la vengeance de Vulcain qui enveloppe dans ses filets invisibles les coupables, et le rire inextinguible des Dieux en présence de cette scène, à laquelle, par pudeur, se dérobent les Déesses.
Après les jeux et les danses, l'étranger reçoit de ses hôtes de riches présents qui lui remettront à l'esprit l'hospitalité généreuse des Phéaciens, et le jour commençant à tomber, on se rend dans le palais d'Alcinoûs où a lieu la fête de nuit. Mais auparavant et par les
* Od., VIII, 160. aôXdùv, ofaTS iroXXà {i£T*av6p(Ô7toto'i iréXovtai. apX<>; vaytâcav, orte icprjXTf.ps; k'aaiv, çôptoyts (jLviq(jia)v xai sicî'dxoiro;, rjCiv ôdaîcov xspâÉ(i)v O'écpicoeXécov.
Le mot irpr^x-cTipe; signifie les gens d'affaires ; il est expliqué par Eustathe comme le métier opposé à la noble profession des armes, icoXgpLiTTaî. C'est l'équivalent û'z\iitopo'.. Ce mépris du commerce et du commerce maritime, surprend beaucoup chez un Grec et même chez un poète héroïque. La piraterie et la course, confondues avec le commerce, étaient loin d'être des métiers inférieurs et méprisables. Lorsque Nestor voit arriver à Pylos Télémaque et Pisistrate : Venez-vous, leur dit-il, pour faire des affaires, xarà irpr.Ç'.v, ou étes-vous simplement des écumeurs, des ravageurs de la mer? Je ne m'explique le passage que parce que ces paroles sont mises dans la bouche d'un Phéacien, et d'un jeune homme sans connaissance de la vie réelle et sans expérience du monde. Ulysse va se charger de lui apprendre qu'on peut, sans négliger la richesse et l'industrie et le commerce qui la créent, exceller dans les exercices de la vie supérieure, des jeux gymniques et des jeux musicaux, c'est-à-dire dans la poésie et dans l'art.
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soins de la maltresse de la maison, un bain chaud est préparé pour l'étranger qui en goûte d'autant mieux la douceur salutaire qu'il en avait été privé depuis longtemps. Après le bain, il change de vêtements, se parfume d'huile odorante, revêt une tunique neuve et un riche manteau et en se rendant à la table d'honneur, se monti*e dans tout l'éclat de sa force et de sa beauté.
Nausicaa était sur son passage : elle le voit entrer. Debout et appuyée sur le chambranle de la porte d'entrée de la salle des fêtes, par suite, tout près de la place qu'occupaientprès du foyer, son père, sa mère et le héros inconnu, les yeux plongés dans ses yeux et le cœur frémissant et troublé d'admiration et d'amour S elle lui dit : Adieu, étranger ! même lorsque tu seras un jour revenu dans ta patrie, souviens-toi de moi ! de moi àqui la première tu dois ce qu'on doit à ceux qui vous ont sauvé la vie.
Jamais on ne peut mieux que dans l'expression de ces situations très délicates de la vie morale sentir l'impuissance de la traduction, pour rendre dans leur vérité la multiplicité complexe des sentiments qu'un seul mot dans une langue renferme, et qu'on ne peut transporter dans aucun mot d'aucune autre langue. Le mot grec que je rends par adieu n'exprime pas seulement le sentiment de tristesse qui accompagne une sépararation entre personnes qui s'aiment : il signifie aussi un souhait de bonheur. Le mot étranger ne rend pas non plus complètement l'idée du mot grec : il implique aussi celle d'hôte, dans son double sens. Entre oelui qui a donné et celui qui a reçu l'hospitalité; il y a des liens obligatoires de sympathie et de reconnaissance
« Od., VIII, i59.
186 LBS HÉROS ET LBS HÉROÏNES D*HOMËRE
affectueuses» que rien, surtout dans l'antiquité, ne devait faire oublier. C'est à ces sentiments de souvenir et d'amitié durables et puissants que fait appel la jeune ûlle. Enfin il en est un plus grand encore qu'elle évoque. Les Grecs avaient un mot pour exprimer les devoirs de reconnaissance et d'amour de l'enfant pour ceux qui l'ont mis au monde et l'ont élevé ; ils en avaient un autre, et c'est celui qu'emploie Nausicaa, pour exprimer les devoirs de tendre gratitude dûs à ceux qui vous ont sauvé la vie*, et ce seul mot prononcé rappelle à l'étranger que c'est à elle la première qu'il doit ce tribut de respect, de reconnaissance et d'amour 2. Rien de tout cela ne peut .passer dans une traduction, qui, pour rendre en quelque manière l'idée et le sens, est obligée de paraphraser le texte, de l'étendre et d'affaiblir, précisément en les prolongeant, l'intensité et la profondeur du sentiment. Car Nausicaa ramasse ici en quelques paroles brèves toutes les émotions qu'elle éprouve et qu'on devine plus qu'elle ne les exprime. Elle y a mis tout son cœur- et toute son âme. Elle n'a pas le courage d'en dire plus long, mais ce qu'elle dit n'en a que plus de force et chaque mot est plein. Elle aime : cela est clair. Son triste adieu est plein de tendresse contenue, résignée
* Et aussi à ceux qui, dans une bataille, vous ont laissé la vie sauve. « Od., VIII, 461.
^atpe, Çeîv'* iva x«î icor'ewv èv icatplÔt yatTj {AvriaT) i\it\\ 8ti (lot icpturv) Ct^scypi' oçsXXeic
Môme le subjonctif avi^trr) qui dépend de tvs, marque plutôt un souhait, un désir, une prière, qu'une recommandation et une espérance I Puissent faire les dieux que tu ne m'oublies pas! que tu n'oublies pas celle qui a tant de droits, et les premiers droits, à ton affection reconnaissante et à ton souvenir fidèle. Ou encore : cet adieu, j'ai voulu te l'adresser moi-môme, afin que,..
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et profonde. Ce n'est pas un cri : c'est un soupir étouffé, un gémissement plaintif comme d'un oiseau blessé ; elle aime, et elle a eu un vague et rapide espoir d'être aimée, assez aimée pour retenir dans cet lieureux pays l'étranger à qui elle a donné son âme. Elle aime : elle avait bien mérité d'être aimée, et rien ne peut le retenir ; il veut partir : il part donc. Le rêve s^est évanoui ; l'illusion charmante est perdue ; le chaste amour est brisé; le jeune cœur est déchiré I II ne lui reste qu'une consolation, destinée peut-être à être elle-même déçue : c'est de penser, que même dans son pays où il veut revenir, le souvenir de la jeune fille qui l'a sauvé et qui l'a aimé lui reviendra parfois à la mémoire, comme une vision charmante et douce, et c'est pour cela qu'elle a voulu, malgré le caractère de cette fête, où la présence est interdite aux jeunes filles, venir lui dire elle-même un dernier adieu ^
Elle écoute en silence la réponse polie mais banale qui lui est faite, et puis... et puis, plus rien. Le poète s'arrête sur le touchant épisode et raconte la fête du soir qui commence par le somptueux festin, suivi d'un nouveau chant de Démodocus et terminé par le long récit des aventures d'Ulysse, qui s'est enfin faitconnaitre. Mais Nausicaa, que fait-elle ? Que devient-elle ? Le poète ne nous dit ni qu'elle demeure à la place qu'elle avait choisie pour saluer une àernière fois l'étranger, ni qu'elle se retire dans sa chambre, où la veille l'avait visitée un si doux rêve, pour y dévorer ses larmes et cacher son cher secret et sachère douleur L'imagination du lecteur reste libre de compléter la scène, s'il y tient : car en ce qui concerne Nausicaa, l'action tout intérieure est finie, le drame tout moral est achevé. Il semble diffi-
* G*e8t ce que marque ?va.
cile qu'elle assiste à cette longue fête, qui n'aurait été pour elle qu'un long déchirement, un long supplice, et à la fin de laquelle aurait fallu de nouveaux adieux, c'est-à-dire une répétition: et il y a des choses qui ne se répètent pas. Elle a dit adieu à son hôte et à pon rêve. La sépai*ation est accomplie, touchante, mélancolique, profondément quoique discrètement douloureuse, mais sans rien de tragique. On n'entend ni cris de désespoir, ni larmes brûlantes, ni sanglots passionnés; même le poète ne nous la montre pas s'enfuyant précipitamment et bruyamment. Elle disparaît de la scène sans qu'on s'en aperçoive, comme elle disparait du poème, mais en laissant dans Timagination une impression ineffaçable de sympathie tendre et de charme délicieux: figure pleine de grâce et de vraie poésie, qui, dans les sentiments comme dans les attitudes, garde ces deux grands caractères de l'art : le naturel et la sérénité.