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CHAPITRE SEPTIÈME

Le caractère d'Ulysse n'est pas l'opposé de celui d'Achille : il en est le pendant ; il est comme celui ci un représentant de l'idéal héroïque, tel que l'avaient conçu les Grecs et partant un représentant de la Grèce ellemême : il complète^ il réalise, il achève le type de l'humanité noble, dont elle est et se sait un des plus nobles exemplaires. On peut dire qu'Ulysse représente plus complètement qu'aucun autre héros les qualités, les vertus et aussi les défauts de sa race et de son pays, dont Achille n'exprime qu'une face et un côté plus particuliers. Ce n'est pas l'homme du premier mouvement, de la sensibilité passionnée et incapable de s'imposer une mesure, de la passion furieuse et impuissante à se maîtriser. La qualité dominante, la vertu caractéristique et distinctive du héros, qui en fait une figure à part et une nature originale, c'est au contraire la force

* Conf. Klausen, Abenteuerd. Odysseus. Mais ce ne sontpas ses aventures que Je veux raconter : c'est son caractère que je veux analyser et présenter. Les actions n'interviennent ici que dans la mesure où elles révèlent les mobiles internes dont Vensemble constitue la physionomie morale. Car toute pensée morale, toute vertu qui reste à Tétat d'intention et ne se réalise pas dans une action extérieure, peut n'être qu'un mouvement fugitif et passager de TAme, et ne constitue pas un caractère»

d'âme maîtresse d'elle- même ^ la puissance de volonté qui soumet à la mesure, non seulement les mouvements du cœur, mais même les mouvements instinctifs et les mouvements réflexes de la vie physique. Nous le verrons assis auprès de Pénélope qui ne Ta pas encore reconnu ; le cœur troublé et plein d'émotion, il entend les plaintes déchirantes de sa femme et voit couler ses larmes ; mais ses yeux restent secs, fixes, immobiles dans ses paupières, comme s'ils étaient de corne ou de fer. Lorsqu'il le faut et lorsqu'il le veut, il a une telle puissance sur lui-même qu'il ordonne à ses yeux de ne pas pleurer, à sa langue de ne pas parler, a son cœur de ne pas battre, à sa poitrine de ne pas se soulever. La raison règle, chez lui, même les mouvements de la respiration et les mouvements du sang -. -^'^ '/■"' ^^ •'^:. /

Cette possession de lui-même s'unit à un second trait de son caractère, qui le distingue entre tous les autres héros d'Homère, mais qui, pour nous du moins, diminue un peu la sympathie pour lui.

C'est un homme qui compte pour réussir dans les difficultés de la vie comme dans celles de la guerre, encore plus sur les forces de Tintelligence que sur celles du corps; prudent, circonspect, toujours de bon conseil^ fertile en ressources, fécond en expédients, en ruses et * artifices ingénieux, il sait tirer parti des hommes comme des choses ;* il a, sous tous ces rapports, une supériorité reconnue, une vraie* renommée*. Le mensonge et l'astuce ne lui répugnent pas, quand il est utile

* Que les Grecs appelaient Viyxçimta.

* Plut., de GarruL, 8. i:poaix3LXxt tôt; o(i.(ia<ri \Lr\ ôaxp^jiiv, tî) yXctfTTTi (Ji*rj çd^yyeaôai, tt, xxpûîa \Lr\ Tpi(uiv (lYjS'uXaxtclv... toO Xoyia- )LoO xat xb icveO(&a xat to alpia iceicotY]|i.cvou xanqxoov caurâ.

3 Od., XIII, 297. cfx'ôtpidToc àicàvTwv ^ouXt) xat |i.ûdoi<rtv.

* icoXu(&T]xi;, noXuTpoico;, qui sait se retourner, icoXOtXa;.

ULYSSE - i9i

OQ nécessaire de s'en servir. Il invente des fables ingénieases poar tirer de ses interlocuteurs ce qu'il veut savoir ; il essaie de tromper même Minerve S et, ce qui est très significatif pour montrer un état d'esprit, un trait du caractère psychologique non seulement d'Ulysse mais du peuple grec, c'est que la Déesse elle-même, qui est sa protectrice et presque son représentant divin, ne fait que sourire de ce mensonge, comme d'un trait d'esprit, et lui dit naïvement : c Tu es donc toujours le même; même dans ton propre pays tu ne peux renoncer à tes habitudes d'artifices adroits et d'ingénieux mensonges : mais n'essaie pas de me tromper. Je connais et je pratique

* Od„ XIX, 203. Il ment à sa femme :

?9xc ^eOSea noXXx Xéycdv ct^(iOi9iv é(&ota.

) Od., XIII, 254. Il ment à Minerve:

ovS'Sye'àXriOia clicc, icàXiv Ô'^ys XâCc^o ftOOov aUi h\ arffitvai v6oy icoXvxcpS^a vb»|&£>v.

Id.f XIII, 291... 8v icâvTcerffi SoXotat

icotxiXopLTîta... ô6X(i)v &x'oOx {(jicXXec ovS'èv ori fccp eu» yaîri XiQ^ctv &icaTacev livOcdv T êicixXoT:ifa)% oiToi 7cc$66cv ?îXoi ciffîv.

Il me semble que TctSôaev signifie que cet amour de Tartiflce est un instinct de la race et comme un produit naturel du sol.

Ulysse se présente lui-même comme tel et se fait gloire de la réputation qu'il a acquise sous ce point de vue parmi tous les hommes :

Od., IX, 19. tï\k* '0ôu9ffeu; AaepTiadyic, ôc ic&eri 86Xota(v âvOpctficotoi |iéXfa> xat i&eu xXco; oOpavbv ixei

et c*est ainsi que le caractérisent Hélène (J7., III, 200) :

7CoXu|&tiTi; *02u7aevc cî8â>; fcavTotou; tc èôXou; xa\ |&r,$ca icvxvà.

et Nestor (Od., III, 121).

(lâXa icoXXbv ivixa 8loc 'Od\»o'aeù; icavTOsotffi 56Xoi9(.

Cependant, jamais Ulysse n'est perfide : jamais il ne trahit un ami. Ses mensonges ont toujours une raison avouable : il veut sauver sa vie, on éprouver la fidélité de ses serviteurs et la vertu de sa femme, ou rester inconnu jusqu'à ce qu'il sache qu'il ne court aucun risque de se faire connaître. L'àme reste droite, l'esprit seul est oblique.

comme toi Tart d'arriver à ses fins par les ressources de l'esprit, et parmi tous les dieux j'ai cette réputation et cet honneur^. » La Grèce pardonnait et permettait tout à Tesprit comme à la beauté. Elle paie la rançon de son merveilleux génie. La subtilité, la finesse» la souplesse finissent, quand elles sont poussées à l'extrême, par aboutir à ces détours, à ces retours, à ces ruses de Tesprit avec lui-même, qui engendreront plus tard la sophistique scientifique et ce qui est plus grave, la sophistique morale, qui porte atteinte à la droiture, à la loyauté, à la sincérité, à la conscience, et arrive à fausser le caractère. Mais il ne faudrait pas être injuste envers Ulysse, en voulant être exact. Ulysse n'est pas faux, n'est pas perfide; il ne ment pas pour mentir; il ne trompe pas pour tromper. Il est soupçonneux, défiant ^ parce qu'il a beaucoup vu les hommes, qu'il les

1 Od., XIII, 2d6. Minerve lui dit : siaâtc; àVçcd xépoe'... êyà> d'èv irâffi 6eol<rtv l&i^ti te xXiofiai xa. xéoSsaiv...

Gomme Ulysse, en qui elle semble reconnaître son image mortelle et humaine, Minerve a deux faces : Tune guerrière, c'est TAthéné IIpô(xaxo; ; l'autre, pacifique et personnifiant Tintelligence inventive à la recherche de toutes les choses agréables ou utiles à la vie et qui Tennoblissent, tels que les arts, les sciences, la philosophie et l'industrie. Elle s'appelle, sous ce point de vue, My)-/avtTi; (Paif^a»., VIII, 36, 3).

La qualité qu'elle se vante de posséder plus que tous les autres dieux, la tifiT:;, c'est Tintelligence, appliquée aux besoins nobles ou nécessaires de la vie, xépdoc, et qui emporte une puissance d'invention, de ruse et de Ûnesse curieuse et astucieuse. Pour vaincre la nature, qui n'est qu'une force matérielle, il faut employer la ruse et la tromper. Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à d'aventureuses étymologies, n'est-il pas intéressant d'observer que la racine du mot iJLr,Tîç, qu'elle soit skr. man ou ma^ et signifie soit la pensée , soit la mesure qui n'en est qu'une forme, engendre les mots mentiri, mendax et MINERVA. Ainsi Minerve serait la déesse qui représente la faculté de la pensée inventive et en même temps du mensonge; car le mensonge a sa source dans la pensée qui invente, qui crée ce qui n'est pas.

* Cette défiance ne le quitte jamais : Od., XIII, 330. ac( toi TotoO-

Tov iv> 9XiqOeff9i vo;q|&a.

connaît par expérience, et il prend ses précautions pour n'être pas lai-même trompé. Car au fond Ulysse est un idéal de la vie morale en même temps qu'un représentant de toutes les qualités de sa race. C'est le type non pas le plus sympathique, le plus noble, mais le plus complet du héros grec*.

De toutes les vertus dont les moralistes grecs recom mandent aux hommes le respect et Tobservance, aucune ne lui fait défaut : il honore les dieux, il aime avec respect son père et sa mère ; il chérit sa patrie avec une passion dont aucune séduction ne peut détourner sa fidélité, dont rien ne peut abattre la constance opiniâtre. Il est juste ; dans tous ses actes, il observe la mesure, qui est la force même; il se connaît lui-même, c'èst-à-dire il connaît les bornes de la nature humaine et se garde d'unorgueilinsolentqui offense la divinité <; même dans l'accomplissement de son devoir de justicier sévère, il sait respecter la mort, et une fois la justice satisfaite, sa colère s'apaise. C'est une impiété, dit-

* Strab., I, 2, p. 25. Tauchn., Ulysse, ôv t&v icxvtcdv iK^Xiota âpsT^ icâoi|) xo9{icî (Homère).

» Eurip., Antiop., fr., Stob., FioriL, I, 8.

Tpcl; elatv àpeTat Ta; ^petov a'aoxetv, tcxvov, deou; te Tipi&v, t3u; ts hpi^atyxoii yovel;, v6|iov; xt xoivoù; *EXXxâo;.

Escbyl., Eumen,, 516.

icavTi (iéacD tô xpaTo; deo; (oicaaev.

Id., id.f 53i. ôverffs6:a; picv u6p:; tIxo;. Id., td., 539. ^ftbv octoêffst $txa;.

Id., td., 545. Toxéfaiv er£6a; c^ icpotfcov

és.x\ ^votspov; êTciorpoçà; Sufiâruv

alô6|i8vôc...

Et dans Homère même : àfietw arotpia tcsvts.

Tout le monde connaît les deux maximes gravées sar les portes du temple d* Apollon à Delpbes :

idi LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D'HOMÈRE

il, de pousser sar des hommes morts, même justement morts, des cris de joie féroce '.

La seule grande vertu qu'il ne pratique pas, à savoir d'accueillir avec bonté l'étranger et le suppliant, il n'a jamais l'occasion de le faire dans sa vie toujours errante: on ne peut pas dire qu'elle lui ait manqué.

Ce sont là les facultés maîtresses qui caractérisent éminemment la personnalité morale d'Ulysse ; nous les verrons, dans la suite de ses courses maritimes et les exploits de sa vie guerrière, se manifester par les actions qui y correspondent, en même temps que nous verrons se déployer les autres vertus qui achèvent de constituer l'originalité de son caractère héroïque.

Ulysse 3 déjà dans Vlliade^ et par conséquent dans VOdyssée^ nous est représenté comme un homme fait, chez lequel les qualités morales et intellectuelles dominent, mais à qui ne manque aucune des qualités physiques, sans lesquelles les Grecs ne concevaient ni un Dieu ni un héros. Même à son arrivée chez les. Phéaciens, il est encore jeune, beau et fort. Sa taille est haute, quoiqu'inférieure à celle d'Agamemnon^; le cou est puissant, la poitrine large, les épaules robustes, les

« Od,, XXII, 112.

ù\iX ^^^''ï **fa|isvoto".v èu'ivopoto'iv cv-*/sTaa(TÔat.

« Homère (Ocf., XIX, 406) rattache son nom à Vidée d'irascibilité, et Od., I, 60, semble indiquer qu'il signifie : celui contre lequel les dieux sont irrités. Antolycus, son grand-père, lui a donné ce nom parce que, venant le voir, XIX, 406.

icoXXoîotv yàp eycoye oSuaerafAevo; ToStxâvu)

et I, 61 Minerve dit à Jupiter :

xi vu ol TÔffov b>du<raTO, ZsO.

Aucun des traits du caractère ne s'accorde avec cette étymo logie aventureuse.

(icîci>v (A£v xeçaXT) 'AyaiAépLvovo; cOpuTCpoc 2'â){xoi<rtv \5k oTépvoiaiv ISioOai.

cuisses vigoureuses, les mains fortes, les jambes solides mais courtes, ce qui fait que debout il est plus petit, mais assis parait plus grand que Ménélas. Tout respire en lui la force. La tête, qui est la partie dominante chez lui, est belle et pleine de grâce ; les cheveux d'un noir bleu comme la fleur de l'hyacinthe en descendent en boucles sur ses épaules. Il ressemble à un puissant bélier à la laine épaisse Nausicaa le trouve beau comme un dieu. Il est habile à tous les exercices ' gymniques ^ mais il excelle dans les jeux où se déploient non seulement la force mais la grâce et l'adresse, et dans lesquels la supériorité, la pratique seule même était la marque d'une condition élevée et d'une éducation libérale.

Après Philoctète, héritier de l'arc d'Hercule, il est le meilleur archer de l'armée grecque et même de tous les

9Td(VT(dv ficv MsvéXao; vffEtpe^cv eup^a: (S(i.ou; otpifu) S'iCo^svio, YEpap(«>Ttpo; T)ev 'Odvervev;.

Od., VIII, 134... çvi^v yt |icv où xax6; cortv

{tY)pou; TC xviQfia; te xxt «(ifo) X'îP>« OicepOcv aO^évot TE OTiêspôv, iiÊfa te (t6évoç* O'joéti 7)6r,; ôcvcxsi.

Antiloque, qui est un tout jeune homme, vaincu par lui à la course de vitesse, dit qu*Ulysse appartient à la génération qui Ta précédé lui-même, //., XXIII, 790, 7cpoTlpr,çyÉVE7);; il l'appelle wiac - YÉpfdv, motdont le sens est loin d'être (ixé avec précision et certitude (verte vieillesse); mais que pour la légèreté et la vitesse à la course à pied, Achille seul lui est supérieur, 'ApyaXéov èk icôcraiv fipidr,aaaOxi 'A^aioî; ti jjitj *Axià)êÎ.

Od.j VI, 230. lifitCovx T VtO'toÉE'.v xxt Tcaao'ovx* xào Ôk xxpY)ro; ouXs; ^XE x6{ix;, ûsxtv6:vfi> avOEt 6|jL0ta; ..•Tô) xoL'zixtyjt TToiptv xE9x>f) te xst «opiot; xâXXEi' xa\ *x^p(^^ oTtXêiov. Id., 243. OsoTaiv foixc.

« Od., VIII, 133... ^UeXov

. oi5É TE xat Ô£6ây)xE.

Ce portrait n'est pas fait par le poète, mais par les personnages intéressés, Priam, Hélène, Anténor, Nausicaa, Ménélas, comme toujours. Il dit de lui-même, VIII, 17*).

èyfa» 8'ov vt)t( «iOXbiv.

hommes. Cest lui-même qai le dit, sans vouloir d'ailleurs s'égaler aux héros des anciens temps, Hercule et Eurytus*. Son javelot est lancé avec une force teUe qu'elle va plus loin que la flèche d'un archer 3. Au jet du disque, quoiqu'il prenne \ine pierre plus grande et plus lourde que ses concurrents, il la lance d'un bras si robuste qu'elle fend l'air avec un sifflement bruyant et dépasse de beaucoup la distance où les autres étaient tombées 3. S'il refuse de disputer le prix chez les Phéaciens à la course à pied, à cause de son âge et des fatigues de son dernier naufrage, aux jeux funèbres de Patrocle, lorsqu'il était plus jeune encore, il gagne de vitesse Ajax, fils d'Oïlée, célèbre par la légèreté de sa course*, et qui ne le cédait qu'à Achille*, et dans cette lutte terrible du corps à corps, où les adversaires cherchaient à se jeter dans la poussière, il est vainqueur de Philomélidès ^ aux jeux de Lesbos, et aux jeux funèbres de Patrocleil dispute le prix au grand Ajax, fils de Télamon'', ce héros d'un corps énorme et pesant, d'une force extraordinaire, d'une taille gigantesque, qui dépassait tous les Grecs de la tête et des épaules 8, Mais quelque prix que les Grecs attachassent aux

* Od,^ VIII, 219. oZo; Ô;q pie ^iXoxnqTYj; àirexatvuTo t6Çu). ' Id,y VIJI. t\i piàv TÔ^ov oloa euÇoov àpLoaçatacrOa'..

Id,^ VIII, 229. 6oupi ô 'àxovTtCta), Sdov oOx aXÂoc ti; oVarài. 3 Od., VIII, 190.

p6(i/>«)0'sv Sa XsOo;...

â d^'jicipirrato <rf\^xxx tcsvtx.

* JTZ., XXIII, 754-. lax^rriTo; aedXa... II, 587. tax^î Aiaç. 5 IL^ XIV, 520. oy yàp oi ti; oiaoîo; iicioTtsaôai ito<Tiv riev. « Od., IV, 343.

' 11, XXIII, 700... àeôXflt

...TCsXatapiocvvY); àXcysiVT];.

Id.t 736... àsâXia S'îd'ivgXovts;.

* IL, III, 2f6. ep*/8ffôe t|u; -et iiéya; tî

î^Ço^o; 'Apret(i>v xeçaXriv tiô' eùpla; a)(iouc. ...Ai'ac... mXctfpioc, £pxoc 'Axoitûv.

qualités physiques, à la force, à l'adresse et à la grâce dans les exercices du corps , qui pour ce temps étaient encore des vertus, parce qu'elles étaient les conditions nécessaires pour se défendre soi-même et défendre les siens, ils estimaient encore plus la force de l'intelligence^ la supériorité de l'esprit, et, si sous le premier point de vue Ulysse n'est partout que le second, et tout au plus partage et dispute le premier rang, il est, par son intelligence et sans contestation, au-dessus de tous les héros S 6t ce sont surtout ces qualités^ qui le font choisir de préférence aux autres dans les circonstances délicates, difficiles en même temps que périlleuses.

C'est ainsi qu'avant la guerre de Troie et par conséquent dans sa jeunesse, il est délégué par Laêrte etles chefs du peuple d'Ithaque, pour aller en cette qualité et en leur nom à Messène, afin d'obtenir réparation et dédommagement d'un vol d'un troupeau de trois cents moutons, commî s par des pirates Messénien s au détriment des habitants de son Ile 3. C'est lui qui, accompagné de Nestor, futchargé de parcourir toute la Grèce pour entraîner

« Od., I, 66.

ô; icept i&iv v6ov itfri ^potuv...

C'est en même temps une àme religieuse, fidèle à toutes les pratiques du culte des dieux.

7(2., 66 icEpi à*\pk Oeolatv

àOavdcTOKTtv cStoxc.

- Que Minerve (Od., XIII, 333) résume en trois mots : cmiTr,; — ây^^tvouc — c^£f pcov.

Le sens d'èTtT.tr,;. comme sa racine, est douteux. Curtius écarte la dérivation d'eico; et les sens qui en découlent, et le rattache à aitt), iicaifa), f entends^ je comprends^ mais ce verbe peut prendre un sens moral, comme le prouve le passage : Od., XXI, 306. ov yxp ^i'J cTCYjTvo; àcvTtSoAriTEt;, OÙ il signifie accueil bienveillant, protection, secours, déférence affectueuse. Les anciens expliquaient cyctiTt;; par ).ÔYto;, ouvctô;. Malgré tout, je traduirais volontiers les trois mots par beau diseur, — esprit ingénieux et sagace, — prudent et maître de lui-même.

' 0(2., XXI, SI. irxiSvo; ècdv. Ces enlèvements de bestiaux étaient communs dans la pratique de la guerre de ces temps. Nestor se

m LES HÉROS ET LES HËROtNES D^HOMËRE

princes et peuples à prendre part à l'expédition projetée contre Troie, et qui, à Phthie, parvint àdécider le vieux roi Pelée à laisser partir son jeune fils, Achille, pour la guerre*.

Ce sont ces mêmes qualités de finesse, de prudence, de souplesse et d'habileté, d'éloquence avisée qui en font le diplomate officiel et le négociateur autorisé de Tarrnée grecque. On avait tenté de mettre fin.à la guerre par un arrangement pacifique, dont la première condition était la restitution d'Hélène. Pour négocier ce traité, Ulysse avait été délégué comme ambassadeur et accompagnait Ménélas. Anténor, fils de Priam, qui leur avait donné l'hospitalité pendant leur séjour à Troie, nous décrit le caractère de son éloquence et l'attitude singulière de l'orateur. Tandis que Ménélas saccadait pour ainsi dire ses paroles laconiques, mais nettes et claires, et ne se perdait pas en des détours pour écarter l'attention, l'habile Ulj'sse, droit et debout, l'œil fixé à terre, ne regardant pas les auditeurs, tenant son bâton royal immobile, avait l'air embarrassé et sans esprit. Mais aussitôt qu'il ouvrait la bouche, sa voix sonore et forte se répandait en longs discours et en paroles plus abondantes que la neige en hiver. Nul ne pouvait lui être comparé dans l'art delà discussion 2.

vante, IL, XI, 670, dans une incursion nocturne en Élide, d'avoir ramené à Pylos 50 troupeaux de bœufs, 50 de moutons, 50 de porcs, 50 de chèvres, et 150 cavales avec leurs poulains.

* Il,y XI, 767. . . . eyà) xa\ ôlo; *Ovj(Tai\tz

Xabv àyeîpovte; xaT"Axattoa icouXuooteipatv.

ovx av ëitî'.T* 'OSuoT.i y 'épi ddt le ppoTÔ; aXko:.

Le verbe âpitw montre que l'éristique, l'art de la discussion sophistique et captieuse était presqu'aimé chez les Grecs.

C'est lui qui, sur la prière d'Agametnnon, se rend auprès de Chrysès pour lui remettre sa fille*. Nous avons vu que c'est lui qu'Âgamemnon, qui a surtout confiance dans les ressources de son habileté et son art de dire ^ désigne pour accompagner Nestor et Ajax à la tente d'Achille et essayer d'apaiser son ressenti* ment. Ulysse échoue, et c'est à son discours qu'Achille répond avec le plus d'emportement. Il est pourtant accompli, et peut-être trop parfait. Ce choix, quoique tout indiqué, n'était peut-être pas heureux 3, il ne tenait pas assez compte du caractère d'Achille. U y a entre ces deux hommes, qui avaient eu peut-être des difficultés personnelles entr'eux *, une antipathie de nature, une opposition de sentiments et d'humeur, qui explique l'impuissance de l'orateur. Sa réputation même d'homme trop habile, de discoureur subtil et rusé et de sophiste consommé, a pour premier effet de mettre Achille en garde contre lui : il ferme d'avance, sinon son oreille du moins son âme, à toutes les raisons qu'il pressent qu'on va lui présenter. Ce n'est pas la faute de l'orateur : il dit tout ce qu'il fallait dire; mais entre les deux hommes, il n'y a pas ce lien de sympathie communicative et puissante qui fait que les deux cœurs vibrent à Tunisson. Aucune des paroles d'Ulysse ne fait vibrer une corde dans le cœur d'Achille. Quelques mots brusques d'indignation fière et révoltée d'Ajax produiront plus d'effet.

Il est autrement persuasif dans sa prière et ses supplications à Nausicaa : là sa parole surprend et prend

* /£., I, 311. êv ô*ap*/o; t6r\ Tcok'j\i.r,xiç 'Oâuaaeo;.

« JZ , IX, 180 'Oôvaaf.î 6è [lilifi-ca^

iceipzv co; iceictôostv àpt.v|xovx Ilr|).EtCÉ>vs. 3 Ce n'est pas une critique de Tart du poète qui voulait qu'Achille ne cédât pas encore.

* V. plus haut, p. 183.

un cœur inexpérimenté et sans défense. On peut dire que là son art est cruel. Il fait appel à tous les sentiments qui peuvent toucher une femme et surtout une jeune fille, et dans sa profonde et froide expérience de la nature humaine, il n'oublie pas cet argument tout puissant, Téloge de son incomparable beauté. Je suis, dit-il« tout ébloui de la splendeur de tes charmes. Et cependant il n'en est pas réellement touché; il éveille ce premier amour, sachant bien qu'il n'y pourra pas et ne veut pas y répondre, et n'a nul souci de déchirer le cœur de celle qui lui a sauvé la vie. S'il n'avait pas, pour se justifier, l'amour de la patrie, la fidélité à la femme qu'il a aimée dans sajeunesse, la nécessité qui le presse, on pourrait dire que toute son éloquence a été perfidie et mensonge*.

Il ne faudrait pas flétrir de ces noms injurieux un autre acte d'Ulysse, que la droiture de notre coeur et la loyauté de notre esprit nous porteraient à juger trop sévèrement. Il s'agit d'un fait d'espionnage réalisé par le héros au péril de sa vie, et inspiré par le plus pur patriotisme. Un soldat français, digne de ce nom, porte toujours en lui quelque chose de chevaleresque, et croirait s'avilir dans sa propre estime et dans le respect des autres, s'il s'abaissait au rôle d'espion. Les nations étrangères n'ont pas ces scrupules et ces délicatesses de l'honneur militaire. Les nations anciennes et les Grecslesavaientencoremoins.Ils y voyaient un acte de dévouement héroïque à la patrie et en faisaient un titre de gloire à ceux qui l'avaient accompli dans des circonstances délicates et dangereuses, qui demandaient non seulement de l'adresse mais encore le plus ferme

* Od.f XIX, 203. t(jx£ ^vj^iOL tzoWt. Xsy^v sTujjio'.d-.v o|ioîa, et c'est bien ainsi qu'il sera représenté dans les poèmes postérieurs.

ULYSSE soi

courage et le plus extrême &ang-froid. Cest pour célébrer un acte pareil et rendre honneur à Ulysse qu'Hélène raconte devant son fils ce que ce Taillant chef, d'un cœur si intrépide, a osé tenter et a réussi à faire. Il eut Taudace de pénétrer, pour en observer les défenses et découvrir les endroits faibles ou mal fortifiés de FenceinteS dans la ville de Troie, sous le déguisement d'un mendiant, couvert de haillons et le dos meurtri de coups et sanglant. S'il avait été reconnu, il était perdu. Il trompa tout le monde excepté moi, dit Hélène. A mes questions, il voulut se dérober et nier; mais après que je lui eus donné par le plus redoutable serment l'assurance que je ne le trahirais pas, il se découvrit et me révéla tous les plans conçus par les Grecs pour la prise et l'assaut de la ville*. Après avoir observé ce qu'il voulait savoir, il rentre la nuit au camp, non sans avoir sur son passage, massacré nombre d'ennemis surpris dans leur sommeil, et rapporte aux Grecs les précieux renseignements qu'il avaitrecueillis dans sa téméraire entreprise ^.

Cette expédition nocturne paraît se rattacher à l'entreprise, dont Ulysse a été Tâme *, de prendre la ville par une ruse de guerre. Ce projet consistait à bâtir en bois une énorme machine ayant la figure d'uu cheval et pouvant contenir un certain nombre de sol-

1 C'est du moins ce que disent quelques Scholiastes au v. 246. tvB |Utpiq9T} tàc icvXs; oià tqv Sovptov tiCTCov... ol |ùv tva (UtpiqoT) to TCt^oci oî dl rvflt icft'oT) TT)v 'EXivtjv ovvcpyfiVai tôt; "EXXrjaiv.

' Od., IV, 256. (io'i icâvTa voov xxtéXcIcv *A;(at&v ••.... xxTGi 6s 9pôvtv ^iTayc icoXX7)v.

> VHiade n*en fait pas mention. La Petite Iliade d'Arctinus rattachait cet incident au cheval de Troie, et Texpédition d'Ulysse au besoin de savoir si cette énorme machine de ^erre pouvait passer par les portes, et, sinon, comment elle pourrait être introduite dans les murs.

« Od., XI, 524. l(io\ VhCi icd^vt'ctiroXto.

îOt LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D'HOMÈRE

dats cachés. Minerve, ou plutôt Ulysse sous son inspiration en avait conçu le projet, exécuté par Ëpéus; et c'est Ulysse qui, après l'avoir remplie des plus hardis soldats et y être monté avei*. eux, avait disposé les choses de telle sorte que les Troyens eux-mêmes le firent entrer dans leurs remparts*, après îi^voir vu les Grecs faire le simulacre d'un rembarquement et incendier leurs tentes. Il fallait avoir un cœur inébranlable pour faire partie de cette aventure; car on ne pouvait être certain du parti que prendraient les Troyens qui en fait étaient divisés et incertains. Une fois enfermés dans les flancs obscurs de cette machine, placée au milieu de la place publique, les plus braves tremblaient de tous leurs membres et pleuraient. Seul Ulysse ne pâlit pas, ne pleura pas, ne trembla pas % et la main sur son épée, épiait le moment où il donnerait l'ordre de sortir 3. Un plus grand danger les menaçait. Hélène, cédant à une inspiration fatale* et accompagnée de

* Je*ne vois pas d'autre moven de concilier le vers Od,, VIII, 494. ^ ^ ^ \ •

ov iroT è; àxpoicoXtv 8ô).ov y,yaYt 5to; 'Oôuidsu;

et le VIII, 504.

av-oi Y«p (lîv Tpcoc; è; ixpoiroXtv epudavTo.

Peut-être Hélène, qui joue un rôle équivoque dans toute cette histoire, et avec qui Ulysse parait s'être concerté (Proclus, argruroent de la Petite Iliade dans l'édition d'Héphœstion, de Gaisford, t. I, p. 469 : àvayv(»)pt(T6?\; •jç'^EXsvy); itspi tr,; àX(o(TS(i>; rf,; itôXew; (TJVTtOeTx:), n'est-elle pas étrangère à la résolution prise par les Troyens et qui devait leur être fatale. Dans une peinture murale de Pompéi, on voit à côté des femmes et des hommes qui font effort pour traîner le cheval à la citadelle, un cortège qui les accompagne avec des flambeaux et les encourage ; dans le fond, les murs et la citadelle, et à droite une femme agitant une torche, probablement Hélène, qui donne aux Grecs le signal convenu et leur annonce que la trahison a réussi {Antich, d. ErcoLj m, t. 90. Engelm., rtg. :i3. Odyss.)

• J'applique sans hésiter à Ulysse cette altitude qu'il célèbre modestement dans son récit comme celle de Néoptolème.

3 Od., VIII, 495-502; XI, 523.

^ Od., IV, 274... xcXeudéiKvat U 9*((uXXev 6a((&(i)v. Cette démarche

ULYSSE f03

Déiphobus, devenu son époax après la mort de Paris, était venue voir ce monstrueux édifice, dont elle ne pouvait pas, après ses entretiens secrets avec Ulysse, ignorer la destination. Trois fois elle en fait le tour, nommant à haute voix et par leur nom les plus grands des généraux grecs et prenant la voix de leurs femmes K Diomède, Ménélas et Ulysse l'entendent : ceux-là veulent sortir immédiatement, ou du moins lui répondre de l'intérieur. Ulysse justement défiant, et craignant non sans raison une trahison ou du moins une imprudence d'Hélène, les retient et les arrête, et comme A.nticlus voulait à toute force parler, sans hésiter, de ses fortes mains il lui ferme la bouche et sauve ainsi tous ses compagnons et lui-même*. On peut dire qu'à lui revient définitivement l'honneur de cette grandeet difficile conquête ; car au moment favorable, les Grecs s'élancent hors desflancs du cheval, ravagent etpillent la villesur-

d'Hélène ne semble pas plus claire à Ménélas qu*à nous-mêmes, et cest pourquoi il Taltribue à un dieu favorable aux Troyens, car elle pouvait amener les Grecs à se laisser troroperpar sa voix, à se trabiretà se montrer trop tôt.

t Graefenban (Arist. Poet., Comm,^ P- ^1) voulant, comme les Grecs, voir dans Homère les prigines de toutes les sciences et de tous les arts, cite ce passage : 'Apyeicov çii>vt)v t'oxoua'àXô^otfftv, et cet autre de Th^^mnebomérique à Apollon, v. 162. icxviiov 6'àv6pconuv çwvàc; xa'i xpefjiêaX'.ataTvv fii[Lt\9hoLi iaaa'.v (les filles de Délos)* çxsTi $s xsv avTo; exavro; çôsyyEffOst, pour prouver que l'art de la mimique vocale, qui a donné naissance à l'art rhapsodique et à Tart du comédien, t; {ficoxp'.r.xr,, remonte au temps d'Homère, et que c'est une de ses héroïnes qui en donne ici l'exemple et la règle. Elle imite si bien la voix de leurs femmes, que les héros s'3' laissent tromper. Je ne crois pas du tout que ce soit le sens du passage de VOdyssée, Les Grecs enfermés savent très bien que leurs femmes ne sont pas à Troie : ce qu'ils reconnaissent, c'est la voix d'Hélène, et ils prennent cet appel pour un signal de se montrer. Plus avisé, Ulysse les retient et fait bien, puisque Déipbobus accompagnait Hélène, la surveillait et lui avait peutêtre suggéré cet artifice pour pousser les Grecs à se trahir, si par hasard, ce dont il parait avoir eu le soupçon, il y avait là quelque ruse infernale.

' Od,f IV, 288. aactfvc tk icxvt?; *A;(atov;..

prise, et tandis que les autres chefs se répandent dans tous les quartiers portant partout le fer et le feu, Ulysse se rend au palais de Déiphobeoù s'étaient ramassés pour un suprême effort et une dernière défense, le reste des défenseurs de la ville, assure par son audacieuse attaque, après une résistance désespérée, la victoire et met fin à cette sanglante et glorieuse expédition ^.

Ulysse ne s'engage ni facilement ni témérairement dans aucune entreprise; mais quand son parti est pris, ce caractère résolu ne recule pas devant le choix des moyens pour en assurer le succès, pas même devant les plus cruels sacrifices, s'ils sont nécessaires. Lorsque Calchas a déclaré publiquement que la mort d'Iphigénie était réclamée par les dieux pour assurer aux Grecs, retenus par les calmes, un vent favorable, c'est lui qui avec Diomède, traîne à l'autel la jeune victime dont le sacrifice est légitime, puisqu'il est nécessaire^, et si le sentiment de la pitié se soulève en nous en présence d'un acte qui témoigne de cœurs si endurcis, rappelons-nous que le père assiste lui-même à cet horrible spectacle; qu'Achille immole aux mânes de Pa-

* Od., y III, 519. x(î6t ày\ alvÔTaTov icôXc|iov ToX{Ar,9avTa

vtxr,«7at xai eicsira.

* Timanthe, le rival de Parrhasius, avait représenté cette scène tragique dans un tableau où les anciens admiraient la gradation de la douleur portée jusqu'au point où Tart, sans manquer à son but, se refuse à la rendre. Gonf. Quintil., InsHt, Orat,^ II, 13; Pline, XXXV, 35, 36, 3, 5; Athen., XII, 543; -^lien. Hist. Var., IX, 11. Apostolius, Centurise XXI proverbiorum (Leyd., 1653). La Fresque de Pompeï (Jahn's Wandgemaelde, 19; Raoul Rochctte, Mon. In,, I, il. Paris, 1828-1833), semble être la reproduction de ce tableau, et offre du moins avec lui ce trait de génie et de tendresse, la ûgure voilée d*Agamemnon.

De tous les fanatismes, le fanatisme religieux est le plus sanguinaire, et aux yeux des croyants, il excuse, il justifie, il sanctifie les rites les plus barbares. Tous les cultes en offrent des témoignages, et c'est sur Tordre de son Dieu même qu'Abraham 86 prépare à immoler son fils Isaac, comme la victime qui puisse le mieux lui plaire.

ULYSSE t05

trocle douze jeunes enfants Troyens, et qu'enfin Hercule et Ulysse lui-même sont encore obligés de lutter contre Tantropophagie * .

C'est Ulysse qui va chercher à Scyros, où il était élevé, le fils d'Achille S Néoptolème, dont les oracles avaient déclaré la présence au camp des Grecs nécessaire pour assurer la prise de Troie. Là, renfermé avec Ulysse dans les flancs du cheval, il n'éprouve ni émotion ni terreur et se montre digne de son vaillant përe^etdans le camp des Grecs, au conseil comme au combat, par son éloquence comme par son courage, se montre un vrai héros'. Homère ne fait nulle mention des manœuvres perfides qu'Ulysse aurait employées à son égard, et au contraire, dans une peinture de vase» nous voyons le jeune homme, insensible aux instances de sa mère et des filles de Lycomède, serrer la main d'Ulysse comme gage de sa promesse de le suivre *.

C'est encore lui qui va chercher à Lemnos, où le retenait la blessure cruelle que lui avait faite la morsure d'un serpent, Philoctète, le meilleur archer de l'armée ^. Les Grecs l'avaient abandonné dans cette Ile, mais ils devaient bientôt, avertis par l'oracle, aller demander son secours, puisque ses armes étaient nécessaires à la conquête.

Lorsque Agamemnon, pris au piège de sa trop ingénieuse habileté ^ voit les Grecs adopter avec empressement sa proposition de se rembarquer et de renoncer

1 Ce détail d'aiUeurs n'est pas dans Homère.

« IL, XIX, 326; Od., XI, SOS.

3 Od., XI, 506-537.

^ Mon, d, Jn^r., XI, t. 33. Engelman, fig. 55. Odyssée.

» JZ., II, 721 ; Od., VIII, 219.

* Qui n'avait eu d'autre but que de sonder leur courage et de provoquer un sentiment contraire. Neuf années, disait-il, se sont déjà écoulées; le bois de nos vaisseaux est pourri, les cordages de nos mâts usés; nos femmes, nos enfants nous attendent.

à une plus longue lutte, clest encore Ulysse qui réveille en tous le sentiment de l'honneur et du patriotisme.

Au milieu du tumulte qui s'était produit à la suite de cette proposition, et tandis que chefs et soldats se mettaient à l'œuvre pour hâter les préparatifs du départ, Ulysse seul ne bougeait pas *. c J'y suis, j'y reste. > Ce n'est pas que la retraite lui semble déshonorante ^ ; lorsque les Dieux semblent se déclarer contre lui, il sait fuir, et les railleries de Diomède contre sa faiblesse ne l'arrêtent pas dans sa fuite 3. Cest que Jupiter en lançant sa foudre a exprimé sa volonté. Mais dans la circonstance présente, il ne voit aucune raison grave pour désespérer, et à la vue de ce lâche empressement â fuir, il éprouve au fond de l'âme je ne sais quel dégoût et quelle amertume^. Il jette son manteau pour courir plus vite, et s'adressant à chacun des chefs qu'il rencontre sur son chemin, il cherche à relever son âme : Tu n'es pas un lâche pour fuir ainsi. Reste donc à ton poste, rassemble tes hommes. Tu ne sais pas ce qu'a voulu dire Âgamemnon. Il voulait savoir si les Grecs avaient encore du cœur et le sentiment

Nous ne prendrons jamais Troie; fuyons dans notre chère patrie! * i7., II, i69. evpev cictît 'Oôudîja iaxaôxa,

^ Cest une grande épreuve pour un général de connaître le moment où il est nécessaire de faire retraite, et celui-ci où il est nécessaire de résister. « Le vrai courage, dit lamblique ( Vit. Pythag.f c. 30), est de savoir quand et où il faut fuir, quand et où il faut résister », et Homère le dit avant lui. /^, XIV, 80.

où yip tt; vépicai; çuycetv xaxôv, ovtâ'àvà vuxxa. péXxepov, ô; çsvycov irpoçvyT} xaxôv, r[i àXcov).

3 i7., VIII, 94. iCT) çsuyst;, uetà vûxa ^xXcuv, xocxot â>; lui dit Diomède, et néanmoins

...oùS'èadcxouac icoXutXa; 5?o; *06u9fft^j;.

àXXà iiapr,ltev xoîXa; cici VYja;.

. ^ iZ., II, 171. cicei i&iv oixoi xpaâiiQv xai Oui&bv txavcv.

de rhonneur. Aux simples soldats, d'an ton d'autorité indignée et irritée» il disait : Reste à ton rang, malheureux, et attends les ordres de tes chefs. Il parvient enfin» après mille efforts de ténacité et d'éloquence, à retenir et à arrêter le mouvement qui s'était produit et à convoquer l'armée pour une seconde réunion solennelle.

Tous obéissaient à ses ordres et à ses conseils : seul Thersite, soldat lâche» mais hardi parleur, louche, boiteux, bossu, chauve, laid, mais populaire par ses propos gouailleurs et ironiques, ses invectives railleuses, ses épigrammes perfides et sanglantes, ses mots spirituels et ses lazzis plaisants qui provoquaient le gros rire de la foule, seul Thersite profitait de cet état d'esprit de l'armée pour braver Agamemnon, conseiller la retraite et semer dans les rangs Tesprit de révolte et d'indiscipline. « N'as-tu pas assez de femmes, assez d'airain, assez d'or, que nous t'avons donné au prix de notre sang.Et vous, lâches, quiétesdes femmes plutôt que des hommes, vous consentez à obéir à un tel chef, qui ne pense qu'à son orgueil et à ses plaisirs et nous sacrifie pour les satisfaire ! Allons nous-en ! Laissons-le seul ici, et il verra à quoi nous lui étions bons. Le voilà qui vient d'offenser Achille, qui vaut autrement que lui. Certes Achille a bon caractère et peu de sang dans les iveines ; sans quoi, c'aurait été sa dernière insolence ».

Ulysse rentendit : il avait trop l'expérience des hommes, et connaissait trop l'influence, qu'en certains moments, prennent sur les foules mobiles ces harangues violentes et perfides qui déchaînent les passions populaires et donnent le branle irrésistible à des révoltes et à rindiscipline , pour ne pas sentir la nécessité de réagir énergiquement et de frapper, comme général et comme roi, un grand coup d'autorité.

Thersite, lui dit-il, crois-moi I cesse d'attaquer ton

208 LES HÉROS ET LES HÈROlNES D*HOMÈRE

chef et le nôtre à tous ! U te sied bien de parler ainsi de ton roi, toi le plus lâclie des hommes ! Écoute-moi bien I J'en fais le serment ! si je te retrouve encore tenant de tels propos, je le jure, ma tête ne sera plus sur mes épaules, si je ne te mets nu comme un ver devant toute l'armée et si je ne f assomme de coups de bâton.

Et tout en disant ces mots, il asséna sur le dos et les épaules de Thersite un grand coup de son bâton de commandement. Le misérable se courbe sous la douleur et sous l'injure et pleure ; la foule changeante et cruelle applaudit à cet acte de vigueur et rit de ses larmes comme elle riait de ses insolences railleuses.

Dans cette scène se révèle un des traits les plus remarquables du caractère d'Ulysse : il est là vraiment grand. Il a l'audace d'affronter une foule encore houleuse, incertaine, qui peut devenir tout à l'heure menaçante; il lui impose non par des paroles, mais par un acte d'audace et de force. La force plaît toujours aux foules ; mais quand elle est au service de l'ordre, elle triomphe facilement; car les foules ont aussi un vague instinct, obscur mais puissant, de l'ordre. Seulement il faut savoir trouver le moment décisif, le trouver rapidement, l'exécuter vigoureusement et dans sa juste mesure. C'est ce que fait Ulysse.

L'ordre rétabli, au milieu de l'assemblée silencieuse Ulysse prendla parole : « Agamemnon, ce que les Grecs se proposent de faire aujourd'hui, trahissant leur serment de ne revenir qu'après t'avoir vengé par la prise d'Ilion, c'est toi que cela va couvrir de honte et rendre le plus déshonoré aux yeux de tous les hommes ^ Les voilà qui pleurent et se lamentent comme des veuves

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