‹ Les héros et les héroïnes d'HomèreChapitre 23 sur 26 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

« Od., V, 488.

3 Cette désignation n'est pas insignifiante : elle n*a pas toujours une grande valeur ; mais ici elle en prend une réelle. Elle rappelle à Diomède de quel père il est le âls, et Toblige à se montrer digne de la lignée héroïque dont il est le descendant. Lorsque l'abbé Edgeworth dit à Louis XVI, sur Téchafaud : Fils de saint Louis, montez au Ciell il faisait autre chose que de lui donner son nom patronymique; il versait dans son àme TAme du grand roi et de l'héroïque saint dont il devait avoir hérité les vertus, comme il héritait de son nom.

le combat. Mais les pressentiments de Diomède ne le trompaient point : il est bientôt blessé par Paris d'un coup de flèche et la douleur qu'il en ressent est si vive, si violente, quand Ulysse lui retire la pointe de fer de son pied, qu'il n'a que le temps de remonter sur son char S et de se faire ramener dans sa tente.

Ulysse reste donc seul. L'intrépidité de son âme n'est point ébranlée par cet isolement. Il comprend la gravité de sa situation et a conscience d'être perdu. Que faire donc ? Fuir devant cette vile multitude ? Quelle honte pour lui et pour l'armée ! ne serait-ce pas un malheur plus grand encore de subir les horreurs de la captivité ? Mais comment l'éviter ? Tous mes camarades ont abandonné la lutte, épouvantés. Non I C'est une faiblesse même de délibérer et d'hésiter. Qui ne sait qu'il n'y a que des lâches qui fuient devant le péril et devant la mort. Le vrai brave, le vrai soldat connaît son devoir* : rester â son poste, s'y maintenir vaillamment, soit qu'il y tombe et y meure, soit que son dévouement soit récompensé par le succès. Et alors, comme un sanglier attaqué dans sa bauge, aiguise ses crocs terribles, et les yeux rouges de feu et de sang se précipite sur les chiens qui l'entourent et les fait reculer, tel Ulysse se jette au milieu des ennemis et en immole un grand nombre.

Mais à son tour, il est atteint d[un coup de lance qui

* On ne voit pas de combats de cavalerie dans Vlliade, Les Grecs les connaissaient cependant^ et nous les voyons figurer dans les guerres de Nestor dans rÈlide.

« 2Z., XI, i09. 7PECO, le devoir.

ô; 6t xc'àpt9TeuT)9i fiax''^ cv\, tôv 6ï pisXa ^pftoi> i9TCÉ|ACvat xpatcpcb;, r^T'2f6Xv)T' r|T76aX'aXXov.

Comme le redira Périclès, le succès et la victoire dépendent des dieux ; mais ce qui dépend de nous-mêmes, c'est le sentiment du devoir qui ordonne à toute Ame bien née de faire tout ce qu'il faut pour les obtenir et du moins pour les mériter. .

traversé son bouclier et sa cuirasse et le blesse à la poitrine. Ce nouvel accident n'ébranle pas sa force de résistance morale et physique*. Avec sa constance et son sang froid imperturbables, il se rend immédiatement compte que la blessure n'est ni mortelle ni profonde, et il ne songe qu'à se venger. Poursuivant l'agresseur imprudent et effrayé qui a osé s'en prendre à lui, il lui enfonce sa pique entre les épaules et en l'abattant à ses pieds insulte, suivant l'usage, sa victime : « Ton père et ta mère, malheureux, ne te fermeront pas les yeux : les vautours et les oiseaux de proie, en battant leurs grandes ailes, s'acharneront sur toi et te dévoreront, tandis que moi, si je meurs, du moins je recevrai les honneurs de funérailles solennelles ».

Mais enveloppé de tous les côtés, pressé par les ennemis de plus en plus nombreux qui fondent sur lui, il est obligé de reculer. Il ne perd pas pour cela la tète, et pousse trois fois son terrible cri de guerre. Ménélas a pour cet héroïque frère d'armes, qui a si souvent combattu à ses côtés, une tendre amitié : en entendant sa voix bien connue, il accourt et appelle à lui le formidable Ajax. Il était temps : épuisé par ies longs et violents efforts de la lutte, par le sang qu'il perdait en abondance, Ulysse allait succomber, quand Ajax le rejoint, portant son énorme bouclier, grand comme une tour et l'en couvre. Les Troyens reculent, et Ménélas profitant de ce mouvement tire le blessé de la mêlée, le conduit par la main jusqu'à son char, où le fait monter son écuyer qui le ramène à sa tente 2.

Ulysse est brave et d'une bravoure qui dans tous les temps et tous les pays s'appelle héroïque. Mais elle

^ IL, XI, 430. icoXuoctve âoXcov àt y)6s nôvoio. > IL, XI, 489.

a un caractère particulier qui se manifeste dans une autre circonstance. Hector fier de ses succès a provoqué à un combat singulier le plus brave des Grecs. En l'absence d'Achille, le seul qui put être certain de le vaincre, les plus hardis hésitent à se présenter devant un tel adversaire ; honteux de se dérober à cet orgueilleux défi et redoutant d'en accepter le péril ^ ils gardent un profond silence. Ménélas^ humilié de cette attitude, déclare que si personne d'entre les héros Grecs n'a ce courage, il se présentera lui-même contre Hector. Agamemnon le détourne, trop facilement à notre gré, de cette lutte, par la raison naïve, qu'il n'est pas de taille à combattre un tel adversaire. Nestor alors, étonné que tous tremblent devant lui et regrettant que la vieillesse ne lui permette plus de hasarder un combat trop inégal, invite à se mettre sur les rangs ceux qui n'ont pas peur. Neuf se présentent : par un trait de prudence et en même temps de modestie, c'est Ulysse qui se présente le neuvième et le dernier.

Ce trait de circonspection et de réserve qui se joint à un courage si intrépide, nous le retrouvons dans une autre circonstance non moins périlleuse. Âgamemnon inquiet de la tournure que prennent les choses, et regardant de sa tente le nombre prodigieux de feux allumés dans le camp, hors des murs des Troyens, enten-. dant le son de leurs flûtes et de leurs syringes et le bruit de la marche de leurs troupes auxiliaires, se lève la nuit et, avec son frère, va réveiller les généraux pour tenir conseil. Dans cette assemblée qui a lieu au-delà des retranchements et près des postés avancés, Nestor propose d'envoyer immédiatement un homme

* II,, VII, 92. ol ô'apx TrivTe; ixTjv cycvovto atcoirf^

d'un cœur ferme et résolu pour aller seul, pendant la nuit ténébreuse, dans le camp même des Troyens, découvrir leurs desseins, reconnaître les dis[iositions prises par l'ennemi et l'emplacement occupé par leurs différents corps. Ulysse ne se présente pas : on reconnaît ici ses habitudes de prudence et de discrétion. Il ne se met jamais en avant spontanément. Mais lorsque Diomède l'invite à l'accompagner dans cette entreprise pleine de dangers, parce qu'il est à la fois un esprit avisé et un cœur intrépide *, et surtout parce qu'il est protégé des Dieux et qu'avec lui on est sur de revenir, il accepte immédiatement et simplement: « Ne perdons pas le temps en vains compliments, dit-il. Tu parles à des gens qui me connaissent bien. Partons : il n'est que temps : la nuit s'avance ; les étoiles descendent sur rhorizon et Taurore est proche ». Ils s'éloignent, et fidèle à ses habitudes de dévotion, Ulysse fait sa prière à Minerve, qui justement vient de lui envoyer un favorable présage dans le cri d'un héron qu'ils ont entendu à leur droite. Ils traversent au milieu d'un silence profond, dans la nuit noire, la plaine, théâtre de l'horrible massacre de la veille, jonchée d'armes, couverte de cadavres, trempée de sang.

Justement Hector avait eu la même pensée qu'Agamemnon, et avait envoyé un espion chargé de reconnaître les projets des Grecs. C'était Dolon : Ulysse l'aperçoit dans le chemin battu, et le laisse passer de manière à le placer entr'eux et le camp des Grecs. Puis les deux héros le poursuivent, malgré sa course rapide l'atteignent et le menacent : il était à demi mort de frayeur, le corps agité d*un tremblement convulsif et ne pouvant articuler un seul mot. Si tu veux avoir la

ULYSSE tl7

vie sauve, lui dit Ulysse, réponds et ne cherche pas à ndus tromper. Où vas-tu ainsi hors de ton camp et dans la nuit? Viens-tu dépouiller les morts, ou es-tu envoyé pour épier ce qui se passe dans notre armée ? où est Hector, où sont ses armes^ ses chevaux ? où sont les quartiers des autres chefs, et l'emplacement de leurs corps ?

Hector, répond le lâche Troyen, est loin du camp. . Les troupes auxiliaires sont endormies ; les uns sont campés du côté de la mer; les autres du côté de Tymbré. A deux pas d'ici sont les Thraces, les derniers arrivés, avec leur roi Rhésus, qui a les chevaux les plus grands et les plus beaux qu'on puisse voir , blancs comme la neige, vites comme les vents. Il est venu ici sur son char magnifique, avec ses armes énormes qui sont d'or.

Les révélations précieuses et exactes de Dolon ne le sauvent pas. Il a trahi ses concitoyens, à plus forte raison peut-il trahir ses ennemis. Diomède, sans plus tarder, abat d'un coup d'épée sa tête qui roule dans le sable et dont la bouche balbutie encore quelques sons. Les deux héros reprennent leur chemin dans la nuit : arrivés au camp des Thraces, Diomède en massacre douze avec leur roi ; après quoi Ulysse détache les chevaux de Rhésus; ils montent tous deux sur le char qui, conduit par lui, vole vers le camp des Grecs, où leur retour triomphant est salué par des acclamations de joie*.

Ulysse est brave, mais il est prudent ; s'il sait se con-^ duire sans hésitation et sans peur dans l'action, il réfléchit avant de s'engager dans une affaire périlleuse d'une issue incertaine, et où le devoir n'exige pas ce i

SI8 LES HÉROS ET LES HÉROiNQS D*HOM£RB

sacrifice. Ulysse est fort et robuste ; il a conscience de sa vigueur, mais il en connaît aussi la limite. La raison est maîtresse chez lui de son cœur, et elle en fortifie, comme elle en mesure, les mouvements. Ce n'est pas la bravoure d'ÂLchille, juvénile, fougueuse, presque folle qui emporte tout et à qui rien ne résiste. Ce n'est pas la bravoure d'Ajax, pesante, opiniâtre, confiante dans Tiiiébranlable solidité de son corps gigantesque, qui résiste à tout, que rien n'effraie et ne trouble, qui, lorsqu'il faut céder, recule à pas tranquilles et lents, et qu'Homère compare à l'entêtement obstiné, patient et courageux d'un âne, que des enfants s'efforcent de chasser d'un champ de blé qu'il ravage avec volupté et qui se rit de leurs faibles efforts et de leurs coups impuissants. C'est une bravoure intelligente et si Ton peut dire spirituelle , à la fois tenace et souple, IJiàrdie et prudente qui sait fuir et qui sait résister. •J'y suis, j'y reste. C'est un beau mot, et héroïque, à la condition quela raison l'approuve, et par raison j'entends ici, je sous-entends ce que commandent les devoirs du roi, du général, du soldat, et l'honneur militaire. Ulysse l'entend ainsi, et là où il est, il reste, quand le devoir l'ordonne ; et si le devoir l'ordonne, il saura aussi ne pas y rester, ce qui est peut-être plus difficile. Il sait résoudre ces délicates, difficiles et complexes questions, pleines de contradictions S dont la solution entraîne soit le salut soit la perte d'une nation, soit la flétrissure soit l'honneur immortels d'une armée.

« Il sait, il dit et il fait tout ce qu'il convient, dans la circonstance donnée, de faire et de dire, aÎTiixa navxa. Buttmann, Lexilog*, t. II, p. 113, n., rattache alao. à ai've-.v dans le sens de rfire, et le rapproche du latin aio et de fatum. C'est la parole ou la maxime prononcée solennellement , c'est-à-dire par les dieux ou la conscience. G. Gurtius, Griindz. d. Gr. Ètym., p. 340, rattache aiviiio; à al^a, mais alvx à i<ro;, dont le féminin se trouve dans

Ulysse ne se laisse pas entraîner par je ne sais quelle sorte d'ivresse guerrière à des actes héroïques en apparence, dont la raison lui montre l'inutilité et la folie. Lorsqu'Âchille revenu à lui-même après la mort de Patrocle veut engager immédiatement le combat, le n^^ héros, avec sa grande expérience, sa connaissance pratique des hommes, s'y oppose : non, dit-il, on ne peut mener au combat des hommes qui sont encore à jeun. U . faut leur laisser le temps de manger et de boire. La nourriture et le vin sont pour une bonne part la force et le courage des hommes. Un homme qui n'a pas mangé ne peut pas se battre toute une journée, du matin jusqu'au soir, et si ce n'est pas son cœur, c'est ses forces qui le trahissent *.

La guerre de Troie, dont au fond il est l'âme, quoi qu'il n'en soit pas le héros le plus en relief et le plus brillant, a détourné UJysse de sa véritable et naturelle vocation. La fin de la guerre qui n'est due qu'à lui, l'y ramène. Nous allons voir se compléter sur un nouveau théâtre d'activité plus conforme à sa nature, ce caractère dont la riche complexité fait un personnage original et grand par les contrastes opposés qu'il renferme et le rend le plus vrai, le plus fidèle, le plus complet représentant de sa race, dans ce qu'elle a de noble, mélangé avec certaines faiblesses de tempérament et de génie. Il ne faut pas croire que l'universalité des caractères en diminue la forte et puissante individualité. Les hommes vraiment grands sont en même

Homère avec la forme cf<rr}. La notion d'égalité peut en effet se ramener à celle de la convenance et de la justice : at'atiia seront alors les actions qui correspondent parfaitement à leur idée, à leur exemplaire moral, intelligible, qui sont réellement ce qu'elles doivent être.

* n,, XIX, 160. àXkk itxo'avdst âvu^^t... 'A^atouc atTou xa\ orvoio*

ttO LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D'HOMÈRE

temps très individuels et très universels : ils se distinguent de tous les autres précisément parce que la nature humaine se développe en eux dans toutes les directions de son essence, et porte à un degré éminent tous les éléments dont elle est le centre^ le foyer, Tunité vivante.

C'est ainsi que nous allons voir chez Ulysse se manifesterdes mobiles moraux qui n'avaient pas eu l'occasion dese produire pendant la guerre continentale et qui s'éveillent aussitôt qu'il a mis le pied sur le pont de son navire. C'est d'abord l'amour profond, qu'aucun autre entraînement ne peut effacer, de la famille et de la patrie, la passion, qu'aucun obstacle matériel et moraine peut arrêter, de les revoir*.

La patrie a un autre sens ici -que dans VIliade. La grande guerre a donné aux Grecs la conscience d'une communauté de race, d'idées, de mœurs, — l'hellénisme, — mais qui n'est ^pas encore la patrie. Si les dangers, les défaites, les victoires, les grandes choses qu'ils ont souffertes et faites en commun, leur ont donné une vague notion d'une patrie commune, jamais cette pensée n'a pris une forme précise et définie. La vraie patrie d'Ulysse, c'est Ithaque, la petite lie où il est né, où a vécu et régné son père, la demeure fixe où est sa maison, son fils, sa femme; si l'idée est plus étroite, plus matérielle, le sentiment est plus profond, et pénètre jusqu'aux moelles de l'homme. Ce n'est pas pour lui une idée, c'est presqu'une sensation. ' Un autre mobile, qui semblerait combattre le premier^ etne fait que s'y ajouter, c'est le vif désir de voir

' Od,f IX, (o; oOoèv yX'jxsov tj; irxTptoo; oùôÈ xoxr,a>v.

• Le marin que rien ne peut retenir à terre, emporte avec lui, plus chères et plus respectées, les saintes images de la patrie, de la femme et de la maison paternelle.

ULYSSE «t

et de savoir ^,de connaître les choses, les lieux, les hommes, de visiter des mers, des peuples, des mondes nouveaux, inconnus et mystérieux, l'insatiable curiosité de parcourir le monde, en un mot la passion du voyageur et de l'explorateur 2. La vie du marin lui permetde satisfaire cette curiosité insatiable, qui ne l'abandonnera pas, même après avoir regagné sa chère Ithaque. Il a le pressentiment, comme le lui a prédit Tirésias, que là même il n'est pas au bout de ses courses et de ses travaux, et qu'à peine arrivé, il faudra repartir 3. Car Ulysse est essentiellement un marin, comme ses peuples, un roi de la mer : il règne sur tout un groupe d'îles, dont Ithaque avec ses hautes montagnes, n'est pas la plus grande;caril comprend la fertile Dulichium^, avec les Échinades, Zacynthe couverte de forêts ^ Céphallénie, qu'Homère appelle Samé, couverte de hautes montagnes. Mais aucune de ces îles, dont la confédération forme son empire maritime, n'est plus chère à son cœur, plus douce à ses yeux ^ qu'Ithaque, son île natale, hérissée de rochers, située à l'extrémité

« Voir et savoir, c'est avoir.

« Od., I, 3.

ico>.Xcî)v S 'àvOpcoicci>v fdEv SifTXtOL xat v6oy.

Od., IX, 229. ofp'avTov te t1Sot{&t.

Jd.f id., 174p. tûv avopttfv iretpricroixai, o? ttvéc elatv

T) p* otYE vêptvxai te xa\ àypioif oùôà Stxatot

T)à 91À6U1V01 Y.a\ açtv v6o; cori OeouSt);.

Obéir à des lois, pratiquer Thospitalité, reconnaître et adorer des dieux, ce sont les trois vertus qui caractérisent la civilisation aux yeux des Grecs. Un autre caractère, c^est d'avoir un gouvernement libre et démocratique.

3 Od., XXIII, 248. o\t yâp iru nàvTciiv iiCi fCsîpaT'àéOXciiy 7|X()o|i.Ev, àXX 'Et 'offto^Ev à(xéipY]ro; icôvoç lorai.

Od., XI, 121. spxEffOai IfirciTa.

< Od„ IX, 24; Od., XIV, 334. itoXwiwpov.

» Od,, I, 246. vX^EVTi Zaxuve<«>.

• Od,f IX, 28 o(?tot ïytûyt

'^C YatT)c dvva|&ai YXvxtpwxtpov &XXolôc«6ai.

des autres da côté du couchant, et dont les rivages sont bas et plats, tandis que ses hautes montagnes la rendent visible de très loin au large ^.

Tous ces peuples vivent de Tagriculture, de l'élève des troupeaux, du commerce maritime, mais aussi de la piraterie. Les plus forts pillent les plus faibles, et vivent en grande partie du butin. On fait des descentes sur les côtes, on pille les villes, on enlève les troupeaux, les hommes, les femmes : c'est la vie de l'écumeur de mer, et Ulysse se pare de ce titre et se vante de ses exploits ^ comme de son génie du commerce profitable 3. Gomment en rougirait-il ? la déesse qui le protège et dont il semble la personnification humaine, Athéné, porte un surnom qui exprime qu'elle préside au butin et au pillage, comme à Tassant et à la prise des villes^.

« Od,j I, 247. xpavaTjv ledixYiv... IX, 27. Tpyjxtîa.

ffaiicaX6s9(ra.

Od., IX, 21... 'lOdcxYjv eûô'.teXov.

Jd., IX, 25. auTT} de •jfioL\Lakr\ fcaviitccptatv) etv éCki xelrat irpb; !^Ô90v.

« Od., XXIII, 357. {iT|>a

iroXXà (Jiàv auxbç syco XYjttTvopiat.

/d., I, 397. d{X(u(i>v, ovî; {&ot XYiid^aTo ôto; 'Oduaotuc* Id,y IX, 40. èvOâô'syta icoXiv eicpaOov, â)Xe<Ta oVJxoû;

ex icôXtoç o'àXôxou; xai xxy\^ot.xci icoXXà XaSôvTcC.

C'est pour cela qu'Ulysse est heureux de constater que son lie nourrit une forte et vaillante jeunesse. Od,, IX, 27. àyaOt) xovpoTpôço;.

3 Od., XIX, 283.

...àXX'apoi ol Toyc xépdiov ci'ffaTO Ou(i.à> XpT^jxaT 'àyupTaÇe'.v icoXXriv iizi yaîav lovxf â>; tapi xcposa icoXXà xaTa6vYiTù>v ocv6p(tfic(i>v Oto' 'Oouff^eu;* oùo'àv t;c èpidaeis ^poTo; aX>o;.

Le commerce est alors surtout de troc et d'échange. Mentes répond à Télémaque qui l'interroge, Od., I, 183, qu'il vient de Taphos avec un navire chargé de fer, qu'il va troquer en Chrypre contre du cuivre.

* H,, X, 460. Ayjiti;. La ville prise, on la pille, et après le pillage on procède au partage régulier et égal du butin, JTZ., IX, 42.

da9aà{u6' w< li^Vtriç |ioi 0LXt\M\UMOç xtoi tari;.

C'est une chose assez remarquable qu'Homère ait mis dans la bouche d'Ulysse même la plus grande partie des événements où se montre le caractère du héros sous un nouvel aspect. Nous avons vu Achille, pour charmer ses loisirs et essayer de mettre un baume sur la profonde blessure faite à son orgueil, jouer de la lyre et chanter les exploits des héros des temps anciens. La poésie, comme la prière, est un baume pour les âmes blessées. Ulysse, recevant Thospitalité des Phéaciens, leur raconte ses aventures. C'est presque l'opposition de la poésie et de la prose : non pas qu'Ulysse soit un héros prosaïque ; il y a de la poésie dans le conte, et surtout dans les contes ou récits faits par les acteurs eux-mêmes des grandes ou terribles choses qu'ils ont vues, faites ou souffertes. Mais enfin il y a une nuance entre cette poésie de la réalité et du présent, et celle de la fiction idéale ou du passé embelli et transfiguré par la magie et la perspective du temps. U y a là un trait de caractère.

Les gens qui ont beaucoup vu, be aucoup retenu, aiment à redire leurs aventures, les gens de mer, surtout, qui sont allés si loin, là où personne avant eux n'avait mis le pied ni même jeté les yeux. Leur propre imagination s'exalte, s'enflamme à ces lointains souvenirs; les chosess'agrandissent,sedécorent, s'embellissent, etsans qu'ils y pensent, s'altèrent. Homère lui-même semble indiquer que les auditeurs d'Ulysse ne sont pas absolument dupes du conteur, et que les faits merveilleux, dont le récit les ravit, ontpeut être leur source dans le génie du beau mensonge. Ils ont accueilli dans une admiration silencieuse ces récits éloquents et charmants ^ Mais après les avoir entendus et goûtés, Alcinoûs lui dit,

^ Od., XI, 333 ; XIII, 2. ot Ô'âpa «cîvttc oxt)v iyivovTo aianc^.

non peut-être sans arrière-pensée : c Rien qu'à te voir, nous sommes sûrs de ne pas voir en toi un imposteur et un trompeur, comme il y en a tant qui courent le monde, en inventant des fables mensongères et racontant des choses que personne ne peut voir. Mais nous sentons dans tes récits le charme et la grâce des paroles et la vérité des sentiments * *. Qu'y a-t-il de vrai dans ce compliment même? Le caractère bien connu d'Ulysse permet quelques doutes. C'est ainsi que je m'explique qu'Homère a voulu laisser Ulysse faire lui-même le récit de l'évocation des morts, récit où Ton ne sait quelle part il faut faire à l'hallucination dont il a pu être le jouet et quelle à la action involontaire du conteur qui se laisse enivrer de ses propres paroles.

Le poète n'a pas voulu prendre la responsabilité de ces récits merveilleux et surnaturels, et il les met dans la bouche d'un homme qui a la réputation méritée de ne pas séparer parfaitement le faux du vrai, qui sait inventer des fables et des actions ingénieuses^, quand elles lui paraissent utiles à ses desseins, et il est clair, que dans son séjour chez les Phéaciens, il a le désir de leur plaire, et intérêt en même temps, puisqu'il veut obtenir d'eux qu'ils le ramènent dans son pays. Ces aventures, oùsedéploientsonintelligenceetson courage, où il se montre ayant pénétré, pour ainsi dire, dans la vie d'au-delà de la vie, ajoutent pour ses auditeurs, étonnés et ravis, un nouveau prestige à sa personne et grandissent sa figure héroïque.

Ce n'est pas qu'Ulysse soit insensible aux charmes

^ XîjOd., 366... àvdpcoic^uc

4/e\iâsa àp'nSvovTa;, o6cv xc Tt; oùdU'Sotto ao\ 6*sict (Jièv (iop9T) eicscov, tvt 6à çpcve; ê96)a:. s Od., XIX, 203. Après le récit fait à Pénélope :

^'loxc 4'cvdca icoXXà Xsywv, cxO(&oi9iv ô(&olar.

ULYSSE SSS:

de la vraie poésie, et il est intéressant de voir par quelle suite d'émotions vives et profondes il est amené à faire ce long récit. On se rappelle qu'au premier banquet où il assiste chez les Phéaciens, Démodocus, leur illustre aœde, chante la querelle d'Ulysse et d'ÂcbiUe, chant fort populaire et répandu dans toute la Grèce ^

 ces chants qui remettaient sous ses yeux de si tris- ^ tes souvenirs, Ulysse pleurait et pour cacher ses larmes abaissait de sa tête sur son noble visage pour l'en [ couvrir son large manteau de pourpre, et pour dissi-i muler son émotion, offrait une libation aux dieux, c*est-à dire buvait sa coupe de vin. Cette émotion douloureuse, que cet homme si maître de lui-même ne! parvenait pas à maîtriser, se répétait cliaque fois que le chanteur après avoir suspendu, pour se reposer, son \ récit, en reprenait la suite. '

A la fête du soir 2, le héros croyant son cœur affermi contre ces frémissements de l'âme, demande lui-même à Démodocus de chanter la ruse de guerre du cheval de bois qu'Ulysse fit entrer à Troie. Mais au récit de toutes les grandes choses que ses compagnons d'armes ; et lui avaient faites et souffertes ^ tout son courage tombe; il fond en larmes, il pleure comme une femme, qui en le serrant dans ses bras, pleure son mari mort en . combattant pour sa patrie et ses enfants, sous les murs ^

« Od., VIII, u.

oï\i.T,Q, Tf,; t6t àpa xX^o; ovpavbv eOpùv txavev.

> Ces banquets, au{&ic6(rt9, ouavÎTix, chers de tout temps aux Grecs, y sont devenus une institution sociale et ont perpétré jusque dans les règlements des écoles de philosophie : « Remissio animorum maxime efôcitur sermone familiari, qui est in conviviis dulcissimus, ut sœpius vocant nostri, quam Orseci illi ovx- Kooix, id est, compotationes aut concœnationes... nos convtvta, quod tum maxime simul vivitur », Cicer., Ep, FamiL, IX, ti,

3 Od., VIII, 490.

oov'sp^sv T'cica&ôv Te xat owi^yr^'axM *A^aio(«

2t6: LES HÉROS ET LES HÉROÏNES FHOMÈRE

de sa ville, tandis qu'elle-même, frappée au dos et aux épaules du bois des lances des ennemis, est emmenée captive. C'est en vain qu'il fait tous ses efforts pour cacher ses larmes.

C'est la première fois que nous remarquons che^ Ulysse cette sensibilité. Ces yeux secs et durs ne se mouillent pas facilement; mais ici le cœur est touché, et la glace est fondue. La poésie a rouvert la source des larmes. Ce passé, déjà lointain, le trouble et réveille dans ce cœur, que la guerre avait endurci, des tendresses mélancoliques et des tristesses inconnues. Ce qu'il a souffert lui-même, l'a attendri*. La douleur est une grande maîtresse de l'âme; comme certaines plantes qui ne donnent leur parfum que lorsqu'elles sont froissées et foulées aux pieds, l'âme humaine s'ouvre plus facilement à la pitié, à la tendresse, quand elle a été blessée par la vie.

A la suite de cette crise de sensibilité subite et profonde qui éveille en nous une sympathie d'autant plus vive que nous savons qu'elle est sincère et vraie et fait violence au plus ferme courage, le héros pressé de tous côtés, se décide à se révéler : Eh I bien, dit-il, ce héros, cet Ulysse, dont vous venez d'entendre chanter les malheurs et les exploits, c'est moi! et puisque vous ne les connaissez pas tous et que vous désirez les connaître, je vais vous les dire, dussent ces douloureux souvenirs m'arracher plus de larmes encore *.

* Nous le verrons pleurer encore, lorsqu'à son entrée dans la cour de sa maison, son vieux chien de chasse se lève de sa paille, se traine vers lui pour le caresser et meurt après l'avoir reconnu. Il pleure encore lorsqu'il revoit son père.

« Od., IX, 12.

aoi o*i(ià xr,8ea Ôujib; âneTpaiteto ffrovoevTa erpsffd', ô'çp'àV. (iâXXov oôupô^evo; (rceva-/tÇa:.

Od,, IX, 37. v6<r:ov ê|ibv ncXvxyjôi 'éviffitto.

Quand un- homme est capable de recevoir de grands évène-

ULYSSE wr

Et il comuicnce le long récit de ses courses errantes, qui l'ont conduit des rives de la Troade, à travers toute la Méditerranée, jusqu'aux extrémités du monde, à l'île du Soleil, àl'île de Circé, aux bords du fleuve Océan, aux eaux immenses, qui enveloppe la terre et jusque chez les Cimmériens, qui habitent au-delà même, dans rOccident le plus lointain, peuple que ne visite jamais le soleil ni à son lever ni à son coucher, et pays toujours couvert de nuages et plongé dans une nuit profonde dont les hommes redoutent l'horreur.

Les grands voyages ont de tout temps exalté l'imagination, excité la curiosité et provoqué pour ceux qui les avaient, au prix de tant de souffrances et de sacrifices, entrepris au péril de leur vie, l'admiration enthousiaste de leurs contemporains. Nous en sommes de nos jours même les témoins. C'est ce même intérêt sympathique que fait naître chez ses auditeurs Ulysse, qui, si l'on tient compte des connaissances géographiques de ces temps reculés, pouvait passer pour avoir fait le tour du monde. C'est un rayon de poésie qui illumine cette figure

ments une impression forte et vive, il est naturel qu'il{désire en conserver le souvenir, même le plus douloureux, que la distance du temps transforme en charme ; il ne peut le faire qu'en les objectivant, et il ne peut les objectiver qu^en les racontant; de là Tattrait et Tentrainement des conteurs qui s^éprennent de leurs propres contes, et de là l'explication des long^ récits d'Ulysse.

Od,f XI, 1-i. rfip\ Y.OL: vr,9£>.r| xexaÀuu|is%oi.

Od., XY, 399. Homère place dans la bouche d'Ëumée, qui a donné l'hospitalité à Ulysse, cette remarque qu'a traduite si bien La Fontaine : Quiconque a beaucoup vu doit avoir beaucoup retenu.

« Puisque nous sommes bien ici, dans mon humble maison, buvant et mangeant, charmons cet entretien en rappelant à notre mémoire et en nous racontant Tun à l'autre ce que nous avons souffert. »

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m LES HÉROS ET LES HÉROÏNES FHOMËRE

et y ajoute quelque chose de romanesque et d'idéal, qui jusqu'ici semblait lui manquer. Nous n'avions encore vu en lui, qu'un soldat, un chef militaire, undiplomate : nous allons voir un autre homme.

Au départ de Troie, Ulysse ramenait dans son pays les douze vaisseaux avec lesquels il était parti ^, avec leurs équipages complets , dont l'effectif avait sans doute été successivement renouvelé. Avant même de mettre le pied sur le pont de son navire, son unique pensée est de revenir le plus promptement possible dans sa patrie et dans sa maison^, car c'est là ce qui est le plus cher au cœur de l'homme et ce qu'il préfère ^ tout 3. Mais la destinée en avait décidé autrement, et il devait payer au prix de longues et cruelles épreuves ce laborieux retour.

Le chemin est long de Troie à Ithaque. A peine a-t-il mis à la voile, qu'obligé de suivre le vent, il est jeté sur les côtes de la Thrace, aux embouchures de THèbre, où il s'empare de la ville dismare, appartenant aux Cico-

niens, qui étaient au nombre des troupes auxiliaires de Priam. La ville est prise et pillée; un large butin est fait de bestiaux et de vin; mais malgré ses ordres, les hommes se livrent à la débauche de la victoire, et surpris par un retour offensif de leurs ennemis qui avaient reçu des renforts, il perd de son équipage restreint soixante-douze hommes, morts sur le champ de bataille; les autres se rembarquent, joyeux d'avoir échappé à la mort, attristés d'avoir perdu leurs cama-

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