‹ Les héros et les héroïnes d'HomèreChapitre 24 sur 26 · IL, II · texte numérisé non relu

IL, II

TO) (Ulysse) ô'ajia vîje; eitovxo oucoôsxa.

Od,j IX, 159. VTjS; '^sv (xoi eiçovxo oucoôcxa.

* Od,y IX, 3>. TC'ova oixov... Sweet home.

3 Cicer.,, de Orat.^ I, 44. Ithacam illam in asperrimis saxulis tanquam nidulum afH.xam, sapientissimus vir immortalitati anteponeret.

rades auxquels, avant de lever l'ancre, ils adressent, religieux devoir, trois fois un solennel adieu, en les appelant chacun par leur nom S puisqu'on ne pouvait leur donner la sépulture accoutumée 2. Ici comme partout se montre la sollicitude affectueuse et tendre du chef pour ses soldats, vivants ou morts, en même temps que sa piété scrupuleuse et sa pratique constante de tous les devoirs religieux 5.

Après douze jours d'une traversée des plus périlleuse, ils doublent le cap Malée, d'où le vent les écarte, et arrivent en vue d'une terre, le pays des Lotophages,qui trouvent dans le fruit d'un arbre, le lotus, un aliment et une boisson dont la douceur est telle que ceux qui les ont une fois goûtés, oublient leur patrie et n'ont plus le désir d'y retourner*. Ulysse est obligé de faire saisir de force ceux qui étaient descendus à terre, et de les faire attacher à leurs bancs de rameurs. Les géographes anciens considèrent ce peuple comme un peuple historique et placent leur séjour en Lybie dans la petite Syrte et plus précisément dans rUe de Méninx^. Le lotus est également un végétal

< Tout relijfieux qu*il soit, cet usage a aussi un caractère pratique : rappel à haute voix des hommes à Tissue d'une bataille, a pour effet de constater le nombre et le nom des absents et des présents. Le lendemain d'une alX&ire meurtrière, cet appel a un caractère profondément solennel et grave. Le mot absent^ maintes fois répété, produit sur les survivants une impression de tristesse et de sympathie douloureuse.

* Auson., PrœfaL Parent,, 13.

Ilie etiam, mœsti cui defuit uma sepulcri, Nomine ter dicto, pœne sepultus.erit.

3 Jupiter lui-même lui rend cet hommaee, et c*est la raison décisive pour laquelle il le dérobe à la fin à Tirréconciliable ressentiment de Neptune. Od., I, 65.

hç ireo\ liièv vôov sort ^poTûv, nép*. S'ipà OeoT^tv àdavdtroiaiv cSwxe.

f Od., IX, 97. v6oTou te XaÔcaÔat.

s Aujourd'hui Tile de Djerba. Encore aujourd'hui, le lotus sert d'aliment aux habitants de cett« ile.

réel, une espèce de trèfle qui pousse, à côté du crocus et de rhyacintheS dans les vallées de la Laconie et dans la plaine de Troie, et que paissent les chevaux. En Egypte, le lotus est une plante d*eau qui ressemble au lys d'eau. Les fruits et les racines étaient comestibles. U devint là le symbole de la création par l'eau, et par suite figure dans les monuments de rurchitecture et de la statuaire égyptiennes. Les indigènes berbères des côtes de Tunis et de Tripoli l'appellent Sidra. En Afrique et en Italie, c'est un arbre , dont le fruit est semblable à une olive, couleur de safran ou rouge pourpre, de petit noyau doux au goût comme la figue et la datte, et d'une odeur très agréable. C'était la nourriture des Lotophages-. 11 n'est pas difficile de deviner le sens de la fiction qu'Homère ajoute à la réalité. Le lotus chez le poète n'est ni un fruit ni une liqueur enivrante, ni une herbe magique : c'est le symbole de la vie facile et douce qu'offrent certains pays aux marins éprouvés par une longue et dure navigation et aux voluptés de laquelle on ne peut parfois, comme Ulysse, les arracher que par force 3.

En quittant la Libye, nous quittons le monde de la réalité et nous entrons dans le domaine de la fiction, où tout, les pays, les choses, les hommes sont en dehors des conditions de la vérité et de la possibilité*. Schérie

» II, II, 776; XIV, 343 ; Od., IV, 603.

* On a cru la retrouver dans les Q^xin, poma amatoria, de

la Genèse, XXX, U.

3 11 y a aussi des hallucinations toutes mentales. Michelet, Hist. de France, t. III, p. 79, 2° édit. : « Le monde germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout puissant lotos qui fuit oublier la patrie •>. Bien des Français avaient autrefois éprouvé cet entraînement : ils en sont guéris. Michelet le serait comme eux.

* Schol., Od.f V, 55. Aristarque : ïtpr»; tàirspi 7y,; 7:Xâvr4;oti itôppo» nou cv êxTSToic'.o'tiévot; tôicot; çiopîaxoi;. 7d., x. 190. S. 556. ^. 2(4.

semble le point de contact entre ces deux domaines , puisque les Phéaciens ramènent Ulysse à Ithaque. Si Ton comprend bien pourquoi le poète fait parcourir à son héros ces pays enchantés et ce monde féerique, qui charment Timagination par ses tableaux ou terribles ou prestigieux*, on comprend moins pourquoi Ulysse se laisse entraîner yei*s d'autres parages que ceux de sa patrie. Les dieux n'y sont pour rien, ni les vents; c'est donc délibérément qu'il s'enfonce dans les profondeurs inconnues de cette mer occidentale, qui est la limite extrême de la terre. U est entraîné par un mobile tout puissant : c'est l'insatiable curiosité de voir et savoir, il veut découvrir des pays nouveaux, des choses inconnues^ des hommes ignorés. C'est la passion des découvertes et des voyages, qui lutte dans son esprit avec le désir de revoir les siens, et en triomphe, momentanément du moins. C'est un trait de caractère.

Le voilà donc lancé dans l'inconnu : il aborde d'àbord le pays des Cyclopes, qui se confiant dans la Providence divine, ne connaissent ni droit humain ni lois naturelles, n'ont ni vie politique, ni vie sociale, ni assemblées délibérantes, ni tribunaux 2, vivent en familles

Gonf. Lehrs, de Arist, siud,, ch. V, § 4, de Ulixi erroribuSy p. 24i, où il cite les passages des Scholies d*Homère contenant Topinion d'Aristarque. Gonf. Senec, Ep.^ 88. « Quœris Ulixes ubi erraverit?... Non vacat audire utrum inter Italiam et Siciliam jactatus sit an extra notum nobis orbem ». A.-Oelle, XIV, 6, parmi les questions hoDiériques» cite celle-là même : « Utrum ev t^ ïvtù baÀaffTTi Ulixes erraverit xarà *ApiffT«p;(ov, an èv t^ eÇo) xati Kp«-

* Strab., J, 26. sut to Seivotepov xat tô TepgtTwôéorepov txaffta Hiytiv, G*est en vain qu'on a voulu y découvrir les traces plus ou moins obscures, fondées sur des récits de marins, d'une sorte d'itinéraire maritime ou de carte de points de débarquement.

* Trait bien grec. Od., IX, 112.

ToTatv o'ox^T'àyopx't pouXr^çôpot oute H\kiimi,

Le caractère distinctif d'une organisation politique supérieure, c'est le pouvoir des assemblées du peuple, de V Agora.

isolées et nomades , sans relation entr'elles , ne plantent ni ne labourent et cependant ont tout en abondance, fromejit, orge, vignes, que produit la terre sans culture.

Ulysse ne se contente pas de recueillir ces documents : son avidité de tout voir lui fait commettre une série de fautes, dont ses autres aventures sont la suite et le châtiment. Il descend dans une petite île, par une nuit obscure, habitée par un autre groupe de Cyclopes et entr'autres par le grossier et terrible Polyphème, qui n'a pas encore renoncé au cannibalisme. Il s'y ravitaille abondamment, et accompagné de douze de ses matelots, se hasarde à visiter son antre pendant l'absence du géant. En vain les hommes de son équipage le pressent de regagner son bord, il s'y refuse; il veut voir luimême le Cyclope * ; il le voit en effet, mais il est fait prisonnier avec eux; quatre de ses hommes sont égorgés et dévorés sous ses yeux par le monstre ; il est donc puni par cet horrible spectacle de l'imprudence qu'il a commise, et par le tourment de sa conscience qui l'accuse d'être responsable de leur sort.

Par une présence d'esprit admirable et par une fermeté d'âme plus admirable encore, il sauve, il est vrai, sa vie et celle de ses compagnons qui ont survécu; bien plus, il venge la mort des autres en enfonçant un pieu de bois brûlant dans l'œil unique du monstre; mais, contre ses habitudes de prudence et de pieux respect envers les dieux, dans l'enivrement de sa victoire sur Polyphème et la joie orgueilleuse de sa vengeance, entendant le Cyclope implorer Poséidon, son père, et le prier de guérir sa blessure, il s'écrie : Ah! que n'ai-je pu avec la vue t'arracher aussi la vie et t'envoyer dormir

chez Plu ton... Et quant à ta vue, Poséidon lui-même ne te la rendra pas*.

. Cette méconnaissance de la puissance divine, qui est une offense à la majesté et à la religion des dieux ^, irrite Poséidon, qui, désormais pour venger cet outrage, accumule contre Ulysse de nouvelles et plus terribles épreuves, qu'un repentir tardif ne pourra lui épargner 3.

Dans cet acte de curiosité téméraire et imprudente, on ne doit pourtant pas méconnaître un élément de véritable héroïsme et de grandeur morale. Ulysse est ici le représentant magnanime de la Grèce, c'est-à-dire de la civilisation et de l'humanité ; ce n'est pas une simple ; curiosité intellectuelle qui le pousse à affronter ces pé- | rils : il veut voir si ces hommes sont véritablement des hommes*, et s'ils ne le sont pas, châtier et s'il est possible, faire disparaître de la terre ces mœurs atroces de / la barbarie, du cannibalisme s, quand bien même elles / seraient couvertes par la protection d'un dieu, c'est-à- • dire par des mobiles d'apparence religieuse. Prométhée j aussi défend même contre les dieux, la cause de la jus- \ tice et de l'humanité. \

« Od., IX, 525.

2 C'est 1 vgp»; dont les Grecs se doivent garder d'autant plus que même dans les choses religieuses, ils conservent, dans le respect, une réelle indépendance. La liberté de la pensée et de la raison est ancienne chez eux.

'^ Od.^ IX, 553. Il fait un sacrifice à Jupiter qui ne Tagrée pas.

pÉ^a;, pLrjpfexatov* 6 ô^ovx g|xico(CtTo ip&v. « Od., IX, 174.

(Xdtt)v, Ttdv 8^àvopâ>v T[etpi^(TOti.at, otrtvs; et<riv

Y) p oiY uÇptffTa: Ts xxt avpiot

y}à 9'.XôUtvo: xat ^çtv vôo; eort 6tov8r,;.

* Les Lestrygons sont également des géants anthropophages. Hérodote (IV, 18, 100, 106) attribue ces coutumes à un peuple scythe, à l'extrémité septentrionale du monde; Diodore (V, 32) et Strabon (IV, 32i) aux populations de rirlande.

23i LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D*HOMÈRE

Échappé à ce danger, Ulysse, sans y ôtre poussé à ce qu'il semble, ni par les vents contraires, ni par la colère de Neptune qui ne s'est pas encore déclarée, aborde à Tile d'-^olie pour y faire de l'eau. C'est une île flottante S toute fabuleuse, mais où ont cependant déjà pénétré les nouvelles de la guerre et de la prise de Troie.

Bien reçus des habitants, ils quittent leurs rivages et se dirigent vers Ithaque, poussés par un vent favorable, le vent d'ouest. Ils étaient déjà en vue de leur patrie et voyaient monter au ciel la fumée des feux des bergers*, quand une tempête déchaînée par l'imprudence et l'avidité de son équipage, les ramène au port qu'ils avaient quitté, et d'où ils sont impitoyablement repoussés, comme hais des dieux . Les voilà donc de nouveau en mer, le cœur abattu et sachant qu'ils ne devaient s'en prendre qu'à leur propre folie 3, s'ils étaient encore une fois éloignés delà fin de leurs épreuves. Ils parviennent chez les Lestrygons, peuple de géants anthropophages, pays des longues nuits des régions du Nord*, sans crépuscule et sans aurore, où à peine a-t-il fait jour que déjà la nuit arrive. Assaillis à l'improviste par ces populations sauvages 5, onze de ses vaisseaux sont pris et brisés, et leurs équipages mis à mort. Ulysse a peine à sauver

* Od., X, 3, içXwrr, ev\ vt^to». Qui ne se rappelle l'île flottante de Jules Verne?

*X)d., X, 2'J... r^oY} àvsçacveTO Ttatp'iç apoupa

xai ô-ri wjpnoXéovtaç iXs'jaaojjisv, cyyùç èôvxa;. 3 Od.j X, 79. fjptsTîpT) (xaTîYi.

* Od., X, 86.

évyj; yip vjxtô; t£ xai fjjJiaTo; cl<Ji >tsX«u6oi.

* Types, comme les cyclopes, de l'état sauvage, que la Grèce, civilisée et humaine, a en horreur, et qu'elle se sent appelée, par sa mission, à faire disparaître et à dompter par ses conquêtes comme par ses colonies, ses commerçants et ses voyageurs, même par ses corsaires.

le sien, que par prudence il n'avait pas fait entrer dans le port.

L'intrépide marin, joyeux d'avoir échappé à la mort, et triste du désastre qui a frappé sa flotte^ et ses compagnons d'aventures, cingle alors vers la haute mer et s'enfonçant toujours plus avant vers le Nord-Ouest-, aborde à Tile d'Œa, habitée par la magicienne Circé, à la magnifique chevelure et à la voix enchanteresse.

Les premiers jours qu'ils y passent, sans être aperçus, ne sont pas sans douceur et sans charme. Ils s'y reposent sur le rivage, de leurs longues et dures fatigues, et un heureux présage semble leur promettre des jours meilleurs. Un grand cerf abattu par Ulysse leur fournit un repas agréable et abondant, qu'assaisonne d'une saillie de son esprit le héros, qui sait que la nourriture réconforte le corps et que la gaîté réconforte le courage. Mes amis, leur dit-il en riant, ce n'est pas encore aujourd'hui que nous descendrons dans lademeure de Pluton. Voici de bonne venaison ; nous avons encore de bon vin. Buvons et mangeons 3.

Le lendemain, il convoque en conseil tout son équipage : Ecoutez-moi, malheureux camarades, nous voici arrivés à une terre où je ne peux plus reconnaître le couchant et le levant, où je ne peux plus m'orienter. Je

* Od,, X, 134. , . . oixa^iQ^evoi îjTop

aa(ievot ex davâxotOt çîXou; oXfaxvtec itas'pou;.

Cette formule se répète à chaque nouvel embarquement.

^ Pourquoi continue-t-il sa navigation téméraire? A-t-il absolument p)erdu sa route, et erre-t-il à la merci des vents et des flots, sans dessein et sans but? Rien ne nous le fait croire. Si Ton peut admettre que la vengeance de Neptune le poursuit et régare, on peut dire aussi que c'est en lui inspirant la pensée imprudente d'aller toujours plus loin, toujours plus avant, sinon , plus haut. La formule cvôev 6c Tcpotépco ic/.co|iev, si souvent répétée, semble la devise du voyageur passionné, que rien n'arrètB et n'arrêtera que la mort.

' Od., X, 174.

ne sais quel parti prendre ; tout ce que je peux yous dire c'est que nous sommes dans une île basse, enveloppée par une mer sans limites, et que du haut d'un rocher, j'ai vu au milieu des bois et d'une brousse épaisse, s'élever de la fumée.

Cette perspective n'était pas faite pour réjouir le cœur des hommes qui se souvenaient de ce qui leur était arrivé récemment dans l'île de Polyphème et sur la terre inhospitalière des Lestrygons.

Les larmes coulent sur leur visage : mais, dit Ulysse, que rien n'abat et ne désespère, ce n'est pas avec des larmes qu'on satire d'affaire* ; agissons donc! et il agit.

Il divise les cinquante hommes qui lui restent en deux sections de vingt-quatre hommes chacune; il garde le commandement de l'une et donne à Euryloque celui de l'autre. On tire au sort pour savoir quelle est celle qui ira à la découverte. Le sort désigne Euryloque. ïl part et tous, et ceux qui l'accompagnaient et nous qui restions auprès denotre navire, nouspleurions; car ils allaientaudevantde l'inconnu et sans doute, de suprêmes périls. Bientôt Euryloque revient seul, fondant en larmes et pouvant à peine parler : il raconte qu'après avoir traversé la forêt, ils étaient arrivés en face d'un palais gardé par des loups et des lions apprivoisés qui les avaient caressés, et d'où ils avaient entendu et vu une femme chantant d'une voix admirable et travaillant* à un métier une merveilleuse tapisserie. La déesse, qu'ils ont appelée, vient au-devant d'eux, et les fait entrer tous dans sa demeure, excepté lui-même que la pru-

' » Od., X, 203.

iXX' où yaip -et; itpr.Çi; lyiy^zxo fiupo(i£voiatv.

' Homère ne nous représente jamais la femme mortelle ou déesse que travaiUant.

dence a retenu au dehors. Aucun d'eux n'est sorti, et après une longue attente, il a pris le parti de revenir en toute bâte informer son chef de ce qui s'est passé.

La résolution d'Ulj^sse est bientôt prise : il a la responsabilité de révènement; c'est lui qui les a envoyés à la découverte et au péril, son devoir est de tout faire pour sauver ses hommes, les délivrer ou périr avec eux. Il ceint son épée, prend son arc et ordonne à Euryloque de le mener par le chemin qu'ils avaient suivi ; \ celui-ci épouvanté se jette à ses genoux et le supplie de ne pas commettre une imprudence inutile. Il n'y a ; qu'un parti sage à prendre pour sauver ceux qui res-f tent : c'est de se rembarquer immédiatement en abandonnant les autres à leur sort.

Ici se montre la conscience forte et noble du dévouement qu*un chef doit à ses inférieurs : il faut qu'il partage le péril où il les a engagés, s'il veut garder vis à vis de tous le prestige de son autorité. C'est bien, dit le héros d'un ton amer et railleur, à son subordonné , pusillanime. Reste là tranquille, à boire et à manger; / j'irai seul où le devoir me commande d'aller*.

Il part donc, mais en chemin il rencontre un inconnu, c'est un dieu naturellement, qui lui fait connaître les mauvais desseins de Circé, qui par sa puissance magique, en les frappant de sa baguette enchantée, a transformé ses compagnons en pourceaux, et l'inconnu lui remet un antidote qui lui permettra de résister à ses sortilèges. Il n'est pas difficile de deviner quel est ce remède, ce moly tout puissant qui met l'homme en état de ne

* Od,f X, 271... (TU (icvVjtoO xdù S'cvi XCi>pa>

torOcov xa\ ic'vcov

tt'JTàp fywv tl\Li' xpatépr; Se |xot ^itXet'àvayxr,. Au charme des voyages merveilleux dont Robin son Grusoé reprendra la série, s'ajoute ici le charme du monde féerique et fantastique, car Circé est une fée.

pas succomber tout entier aux tentations des plaisirs des sens. Il y résiste donc; il obtient de la déesse de délivrer ses compagnons ; avant qu'elle n'ait obéi à son désir, il ne veut pas accepter Thospitali té qu'elle lui offre, cette fois sincère et intime, car il partage sa couche*. Mais à la fin, après une année écoulée, cette vie lui devient si agréable et si douce dans l'abondance et les plaisirs-, que ses matelots, qui n'ont pas sans doute les mêmes consolations, lui reprochent d'oublier la patrie, où les destins ont résolu de le ramener heureusement^. Si Ulysse a cédé à la volupté, peut-être d'abord à la prudence*, il n'est pas vaincu par elle, et la voix de ses compagnons le rend bientôt tout entier à luimême et à son devoir.

Il demande à la magicienne de tenir sa promesse et de les laisser tous retourner dans leur patrie ; elle lui répond qu'elle ne le retiendra pas malgré lui dans sa demeure; mais elle ajoute qu'auparavant il faut

* Od., X, 33i. Le sens moral qui guide les interprètes et les scholiastes anciens ne leur permet pas de voir ici une faiblesse d'Ulysse. Un scholiaste dit : ou-/ T.covri; «Uà nid-cttaz evsxa, comme gage d'une mutuelle confiance, ainsi que le dit elle-même Gircé, V. 3iL

e'JvY] xai 9tXôr/;tt 7;£icotÛO(xe' àXXr,Xoc(nv.

Les serments des amoureux n'ont pas toujours cette vertu de fidélité et de confiance que leur attribue le candide scholiaste. Mais il est certain, cependant, qu'à moins d'avoir affaire aux plus basses créatures, la femme qui s'est donnée à un homme, l'homme qui a partagé la couche d'une femme, grardent l'un pour l'autre des sentiments et des souvenirs qui, sans être absolument purs, ne sont pas sans valeur morale.

- Od,j X, 460. eaOisTe pptu(xr,v xat rivs-re oîvov.

7d., id., 467. . . . el; àviaurôv,

YJiJL&Ôa ôaivu{x£voi xpsa T'adirexa xai |j.£Ô'j r,o'J.

3 Od.j X, 472. r,o/i vOv |ihxv'i^(tx£0 «aiTpioo; air,;.

^ Il use de la passion qu'a conçue pour lui la magicienne, pour l'empêcher d'user de ses philtres dangereux contre lui-même et ses compagnons.

qu'il se rende chez Pluton, pour y consulter Tombre du divin l'irésias, qui lui enseignera la route à suivre, les dangers qu'il y peut rencontrer et les moyens de les éviter.

De tous les voyages qu'avait entrepris Ulysse, jusqu'ici nul ne lui avait inspiré d'eflfroi : mais oser descendre dans le royaume des ténèbres, dans l'enfer, aflFronter l'empire des morts, les voir face à face, leur parler, les entendre, c'était, pour le cœur le plus ferme, un juste motif d'épouvante et d'horreur*. Mais il ne recule pas, et il se décide à braver ce nouveau péril et ce sombre inconnu, puisque c'était llndispensable et fatale condition pour rentrer dans sa patrie.

Bien des questions s'élèvent ici, je dis d'ordre littéraire et poétique. Pourquoi Circé déclare-t-elle que cette visite au royaume de Pluton est nécessaire ? A-telle espéré qu'Ulysse, reculant d'effroi, aimerait mieux rester auprès d'elle? Est-ce seulement une ruse de femme pour retenir un amant qui lui échappe? Caria nécessité de cette téméraire entreprise est bien douteuse : elle connaît l'avenir aussi bien que Tirésias, et la preuve, c'est qu'elle ajoute, au moment du départ définitif, aux prédictions de Tirésias, ses propres et très utiles instructions.

Les Sc/ioMes imaginent qu'elle craint qu'Ulysse, qu'il n'est pas facile de tromper, n'ajoute pas foi à ses paroles et ne les prenne pour un moyen d'échapper à sa promesse.

Jusqu'ici, malgré tous les détails fictifs et imaginaires qui les décorent, on peut soupçonner quelque fondement réel aux récits d'Ulysse, et il n'est pas difficile de

* Ce récit a, dans rintention du poète,- le but de causer à l'auditeur le frisson de Thorrible, sensation douloureuse que Tart sait rendre plaisante.

se le représenter. Le narrateur embellit les choses; la magie des souvenirs les altère inconsciemment à ses yeux: il ne les invente pas; il ne^ ment pas. Mais ici quand il raconte qu'il est allé chez les Gimmériens, dans un pays plongé dans une nuit étemelle et qu'il y a vu et entendu les morts, quelle foi peut-il ajouter luimême à ses propres paroles ? Sur quel fait réel peut-il appuyer son récit? Il ne semble pas possible d'imaginer une autre explication que de penser qu'il a été le jouet d'une hallucination*, d'une vision, d'une apparition, pendant un songe, si puissante et si intense qu'il l'a objectivée sincèrement, au moins dans ses éléments essentiels. Certains oracles, et celui de Tirésias en particulier, Aristotele témoigne, avaient lieu auprès des tombeaux 2.

Le célèbre devin qui est mort a donc pu apparaître à Ulysse en songe, et lui faire, dans cette vision, connaître les choses heureuses ou funestes qui lui étaient réservées, et évoquer à ses yeux les ombres des morts ^ les esprits funèbres des trépassés. Les morts ont com-

< Naturelle ou artiûcielle et due à des breuvages hypnotiques ou actions magnétiques, dont les anciens n'ont pas ignoré les secrets.

« Aristote, dans Plutarch., Le Defect, Orac, 4A. Ottf. MuUep Orchom., p. 233.

Les évocations des morts étaient fort en usage en Grèce même.

3 Plut., Le Defect, Or., 45. Pausan., I, 34. « Ils immolent un bélier, le dépouillent, se couchent sur sa peau, et attendent en dormant que le songe vienne les visiter. Ces oracles, prononcés par la voix des morts, s'appelaient vsxuoiJLavTîîo»» ou «l/v/opiavTsîov. Plut., Consol, ad Apollon.j a àçixso^ai êi^ÎTi <};uxo|iavts'.ov itpoÔuaâfXcvov os, w; vô^o;, èyxoiM.affOat, xa\ îoslv o^/iv rotavSe. Eustathe donne à ce onzième chant de VOdyssée le titre de vcxuoixavrsca et de vexusa. Pline l'appelle Necromantia. Le titre Nsxyia, qui est le plus habituel chez les anciens (Gic, Tusc, I, 16; Strabon, V, 395; Plut., Afar., Il; Longin, irspi û<J/ou;, IX, 2. Sopatros, dans A thënée, 1 V, i60, c), étai t aussi donné au XXIV« chant. Les épopées cycliques, et en particulier les épopées des Retours^

merce avec les vivants par les songes et leur prononcent des oracles.

Et voici maintenant les choses que son imaj^ination a vues, qu'il a cru voir lui-même, et qu'il expose à ses auditeurs, saisis d'étonnement et d'effroi, comme des faits réels *.

Ils sont montés sur leur navire, ont dressé le mât et déployé les voiles. Sans ramer, sans gouverner, sans pilote, poussés par un vent favorable, ils arrivent aux derniers rivages de l'Océan qu'ils traversent et dont les eaux s'étendent à l'infini et se perdent dans l'immensité. Après avoir traversé la roche Leucas, les portes du Soleil ^ ils abordent à une côte couverte de brousse, où se trouve le bois sacré de Perséphone, planté de grands peupliers noirs et de saules stériles. Cette

NotfToi, contenaient, à Timitation d*Homère, de semblables séènes d'évocation des morts, qui fournissaient l'occasion de dérouler sous les yeux une succession de femmes héroïques. Pisiusan., X, 28; Nitzscb, Meletem.de Histo'f. Homeri^ fasc. II, p. 33-35. Dans les tableaux dont il avait orné les murs du Lescbé de Delphes, Polygnote, le peintre le plus célèbre des Grecs pour la représentation vivante des caractères héroïques (fjfiorpcyço;, 7;6txô;), avait représenté la visite d'Ulysse aux enfers. On y voyait, sans doute d'après les lég^endes des mystères orphiques, le mystagogue Orphée au milieu d'un groupe de chanteurs, et entouré de cinq héros troyens et de cinq héros grecs. Conf. F. et J. Riepenhausen. Tableaux de Polygnote dans le Lesché de Delphes^ i^' part., 18U5, et 2« part., 18«6 et 1829. Le petit Atlas d*EngeU mann contient aux planches X et XI des reproductions de ces scènes d'après des peintures murales ou des peintures de vases.

* C'est un tableau de In vie d'au-delà, telle que la concevait ie poète. Je n'insisterai pas outre mesure sur cette partie de son récit imaginaire : car quel trait de caractère peut-on voir se manifester dans des actes qui ne se sont pas accomplis réellement? Mais cette conception de la vie dans la mort est tro}» intéressante pour être entièrement négligée ou omise.

« Od., XXIV, 11.

icàp S'rcav'ùxsavoO Te ^oàc xat Xcvxàôa mtprjV Tjdà «ap 'HsXsoto icvXx; xai ôf)|iov ovctptdv vjtcav.

ut. LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D^HOMÈRE

terre morne et inféconde» la terre des cimetières, à jar mais plongée dans les ténèbres, n'est vivifiée par aucune fleur ni aucun fruit. Son sol ingrat ne produit dans ^es immenses prairies que Tasphodële S dont la fleur triste' et pâle représente la pâleur du triste visage des morts. C'est là qu'habite le peuple des songes, les âmes qui ont l'apparence et la forme vide des mortels 2. ^Suivant les prescriptions de la déesse « il creuse une fosse que remplissent les libations triples et le sang des victimes offertes en sacrifice aux Ombres et à Tirésias 3 ; il leur adresse ses prières en leur promettant, après son heureux retour, un autre sacrifice d'action de grâce, et il voit bientôt apparaître la foule des morts, qui accourent du fond de l'Érèbe. Assis au bord de la fosse, il écarte de son épée les Ombres qui, pour retrouver la pensée et la parole, voudraient boire du sang qui la remplit. Mais, d'après les indications de Circé, il ne doit le leur permettre qu'après avoir vu apparaître et entendu Tirésias

La première qui se présente à lui est celle d'Elpénor, l'un de ses matelots, mort dans l'ile de Circé et qui lui demande, quand il y sera revenu, car il sait qu'il doit y revenir, de lui rendre les honneurs de la sépulture et de lui élever un tombeau sur le bord de la mer. La seconde est Anticlée, sa mère, qu'il avait laissée

< Od., XI, 539. xaVàdçoosXcv ÀsiuL6;>va. On plantait Taspliodèle sur les tombes; il est tout naturel que les prairies de la mort en fussent couvertes. Gonf. XXIV, 13.

' Od., XXI V« 14... xar 'àffSOoeXbv Ast(xû)va

evba TS v3tou<Ti ^'v/ai, ei'owXa xa|i6vTfa>v.

3 7d., XI, 25. pôepov opur

Id.i 35. -cà ôà JLYjXa Xa6u>v àiceôs'.pot6(i./)(7a

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vivante à son départ pour Trote. Malgré son attendrissement, il ne là laisse pas approcher de la fosse, et attend Tirésias qui arrive enfin, boit du sang des victimes et prononce To racle qu'il était venu chercher* Tu as courroucé contre toi, lui dit-il, Poséidon^ pour avoir privé de la vue son fils, Polyphême,et offensé la majesté du Dieu par des paroles sacrilèges. U rendra ton retour pénible et long ; mais tu peux y compter, sien abordant dans Tile de Trinacrie, qui est sur ta route, tu as la force d'empêcher tes hommes de toucher aux troupeaux du Soleil que tu y trouveras. Si non, ton vaisseau et tes matelot<% périront dans un naufragé et toi seul échapperas après mille peines, et sur un vaisseau étranger. Arrivé dans ton pays et dans ta maison, tu auras à punir les rois insolents qui, en ton absence, ont pillé ta maison et poursuivi ta femme. Après ces actes de justice, il te faudra reprendre la mer et aller devant toi jusqu'à ce que tu rencontres un peuple qui u'aitpasvu la mer, ne sache ce que c'est qu'un vaisseau et une rame et ne connaisse pas l'usage du sel. Pour que tu ne t'y méprennes pas, je te donnerai un signe : un passant te voyant une rame sur l'épaule, croira voir une pelle à vanner, et te le dira. Alors aussitôt plante ta ramé en terre, offre un sacrifice à Poséidon et retourne dans ta patrie. Là tu pourras attendre, au terme d'une

1 Toutes ces apparitions répondent bien aux pensées et aux préoccupations naturelles d'Ulysse, et il est tout simple que le rève les lui présente sous forme vivante. Un de ses hommes, mort à son service, est resté sans sépulture : c'est une faute qu'il faut réparer. 11 a quitté son pays depuis près d^ vingt ans ! Qu'est devenuesa mère? Que sont devenus safemme, son âls, son royaume? Et maintenant, quelle sera la an de ces longues courses, où il a déjà perdu onze vaisseaux sur douze et cinq à six cents hommes d'équipage ? Ces pensées ne doivent-elles pm occuper toujours son esprit, troubler son sommeil et agiter des songes, surtout dans un temps où les songes et les oracles Jouaient un si grand rôle dans la vie réelle.

tu LES HÉROS ET LES HEROÏNES D*HOMÈRE

vieillesse heureuse, dans ton royaume prospère, la mort douce qui doit te venir de la mer *.

L'ombre de Tirésias se retire Anticlée, qui était demeurée près de la fosse dans un profond silence, boit enfin du sang qui lui permet de reconnaître son fils et de répondre à ses nombreuses questions ' : Non, je n'ai succombé ni à la maladie ni à la vicâllesse, mon cher enfant. Je suis morte de la douleur que m'a causée ta longue absence, de la crainte de te savoir tous les jours exposé à perdre la vie, et des amers regrets de n'avoir plus auprès de moi un fils si tendre et si respectueux *. Ton père a survécu ; mais la tristesse de cette séparation l'accable et il vit dans l'isolement, l'abandon et le dénûment volontaire le plus douloureux. Ta femme s'est montrée la plus courageuse et la plus fidèle des épouses, et ton fils respecté se montre digne de toi.

Sans doute ces éloges donnés par une mère à son fils dont elle vante Tamour filial et tendre, perdent quelque valeur quand on les entend de la bouche même de ce fils. Mais il ne faut pas oublier que les faits les confirment; que la mère est réellement morte de douleur de l'avoir perdu; que si le père a survécu, il reste et veut rester inconsolable, et qu'en proie à cet immense chagrin de la perte d'un fils chéri, il n'a plus soin de lui-même, a le dégoût de toutes les douceurs de vie et de la vie elle-même. Ce sont là des choses réelles et qui nous font apparaître Ulysse sous un nouvel et

* Od.y XI, 120-137. Nous retrouverons ces présages au 1. XXIII, 248, où nous en chercherons le sens plus précis. On n^est pas d'accord sur le sens de èÇ àXo; è>.£'j(j«'ca:, et plusieurs interprètent il dans le sens de Ua>.

» Od., XI, 203.

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a-fi Ts àyavof potfOvY] {ieXir|8éa ôvpLov aTTQupa.

plus sympathique aspect : sa mère et son père l'aiment» et l'aiment avec une telle tendresse qu'ils sont pour ainsi dire tous deux morts à la vie, depuis qu'ils l'ont perdu, et nous verrons plus loin, par le profond amour qu'il leur garde, qu'il est vraiment digne d'être ainsi, aimé.

Maintenantles apparitions qui se succèdent, celles des héroïnes comme des héros, n'ont pour ainsi dire aucun rapport avec le caractère d'Ulysse*, et il est évident qu'elles ne sont motivées que par le désir de plaire aux Grecs, plaisir très justifié de la] part du poète luimême, mais qui l'est beaucoup moins chez Ulysse. Il y a là un entraînement d'artiste, qui se complaît à exposer à ses auditeurs, charmés et intéressés, les personnages et les actes des héros mythiques les plus célèbres, même par leurs fautes ^ un besoin de décrire pour le plaisir de décrire, qui pour avoir de nombreux imitateurs, n'en est pas moins une faute d'art, puisque ce récit compromet la vérité, l'unité morale et la grandeur du caractère, et n'est nullement en rapport avec la situation dramatique.

Revenus de ce redoutable pèlerinage à l'Ile de Circé, ils rendent pieusement à Elpénor les honneurs funèbres, et munis des dernières instructions de la déesse, il remettent à la voile. Ils arrivent à l'île des Syrènes, les chanteuses de la mort, et grâce aux précautions d'Ulysse qui avait fait boucher les oreilles de ses mate-

< Aussi les explique-t-on volontiers par de profondes interpolations.

< Od., XI, 576, sqq, tels que Tityos, Tantale, Sisyphe, qui les expient dans des châtiments éternels. Nitzsch, qui ne veut pas admettre cette idée de la punition après la mort dans Homère, conclut à une grande interpolation qui commence, suivant lui, au y. 565, et s'étend jusqu'au v. 627, &; cliccov. Il suit ici Topinion des scholiastes alexandrins et surtout d'Aristarque.

U$ LES HÉROS ET LES HÈKOlNES D^HOMÈRE

lots et s'était lui-même fait attacher au mât de son navire, ils se dérobent aux tentations dangereuses et perfides de ieurs voix enchanteresses ; il passe les foohes de Scylla et de Charybde, mais il perd six de ses matelots dévorés par Scylla, et arrive à Tile du Soleil, où malgré lui. son équipage révolté débarque, et où, contre ses ordres pressants, ils tuent les bœufs les plus gras des troupeaux du Soleil. Le châtiment ne tarde pas et suit de près le sacrilège commis. Un épouvantable orage se déchaîne sur le. vaisseau, aussitôt qu'ils ont repris la mer ; le navire est brisé et soriibre ; les matelots sont engloutis et périssent tous dans les flots : seul Ulysse, s'empare d'un débris de laquille de son vaisseau,, et après avoir erré au gré des vents et des flots pendant neuf jours, il aborde à l'Ile d'Ogygie, où Calypso l'accueille avec une hospitalité généreuse et tendre.. EUe s'éprend pour lui d'un si vif amour qu'elle veut en faire son époux* et lui donner Timmortalité. Quoi qu'elle l'ait retenu, en l'entourant des soins les plus affectueux, pendant sept années entières, malgré sa beauté et sa bonté, elle ne parvient pas à détourner son cœur. Il ne pense qu'à retourner dans sa patrie, à revoir sa femme-; il veut aper^ cevoir fumer les toits de sa chère Ithaque; il aimerait mieux mourir que d'y renoncer 3. Lorsqu'elle a compris que la séparation est irrévocable, et qu'il faut renoncer à sa chère espérance, au premier moment elle ressent je ne sais quel frisson qui la glace de trou-

* Od.y ly 15. Xt)aiOUL6VY) 1tÔ(TlV £tva'..

* Orf., VII, 258. àXX'Jubv ouitoTE ôupiov êv\ on^ôedcy.v siretôev.

Od., I, 13. vooTou xEXpTQîisvov Tjog yuvaixoç. » Od., I, 58.

Hpievoç xat xaicvbv àticckôpcotrxovta var;(Tx:

Tj; Yatv}^}.6.a(v^e(v \\LtiptX3.',, ... .. .

ULYSSE Ut

bleét d'épouvante *; elle se dit au fond du cœur : et pourtant, c'est moi qui l'ai sauvé, quand Jupitet le frappait des traits de sa foudre, et que les vents et les flots l'entraînaient à la mort, comme ses x^ompagnons ; je lui ai donné les soins qu'une mère donne à son fils^, je l'aimais... Les Dieux ne veulent pas mêle laisser: Eh! bien, qu'il parte ^ et puisse-t-il rentrer heureusement dans sa patrie.

Galypso est une femme : son cœur est déchiré de là pensée de la séparation prochaine et nécessaire, puis-:^ que celui qu'elle aime et à qui elle s'est donnée, le veut; mais c'est une femme courageuse et forte, et qui se résigne noblement à l'inévitable destinée. Elle va donc trouver Ulysse; il était assis, comme tous les jours, sur le rivage de la mer immense et vide qui le séparait de. tout ce qu'il aimait* Eh ! bien, lui dit-elle, puisque tu le veux, pars ! et sois heureux ! Si tu savais cependant quelles souffrances et quelles épreuves t'attendent, peutêtre aimerais-tu mieux rester ici, heureux et aimé. Ta femme est donc bien belle que tu me la préfères et que tu pleures toujours d'en être séparé ! Et pourtant moi aussi je ne suis pas sans beauté 5. Non! répond le héros ! Pénélope ne t'est point égale en charmes et en beauté ; mais, que mes paroles ne te courroucent point, c'est la femme que j'ai aimée dans ma jeunesse, et que,

« Od., V, 116. ÔJyr,<yev SI.

' Od.y 135. ETpeçov, mot intraduisible.

* Od.,AZS, Tov ftèv êyii) çtXcôv te

• . . . . Cpp£T(i>...

* Od.y V, 151. Tov ff'ap'eTc'àxTr,; eupe x3t6r,jievov

icovTOv CTC 'âipuYCTov oEpxéaxETo, Sdéxpua Xeîêttv. Conf. Virg., ^n., V, 613.

At procul in sol a secret» Troades acta

Amissum Anchisem flebant, conctseque profondum

Pontum aspectabant fientes.

* Virg., EcLt II, 23. Nec sum adeo informis.

us LES HEROS ET LES HEROÏNES D^HOMËRE

tous les jours, je désire revoir. Les Dieux me préparent, dis-tu, de nouvelles épreuves : Eh ! bien, je saurai les supporter; car j'en ai la longue et cruelle expérience ; mon âme est faite au péril et à la douleur*.

La séparation se fait sans larmes et sans cris ^ : Ulysse se construit un radeau que Calypso, qui n'a pas de navires à sa disposition, charge de provisions, et il s'embarque seul et joyeux. Mais le Dieu jaloux qui le poursuit de sa vengeance et de sa colère brise son fragile esquif, et nous avons vu au prix de quelles peines il est jeté presque mort sur les rivages de Schérie, où l'attend une séduction nouvelle, plus dangereuse peutêtre encore que toutes les autres, le jeune, le chaste et pur amour de Nausicaa.

Au fond, ces nombreuses aventures ont pour objet de mettre Ulysse en face de toutes les grandes émotions et des grandes passions de la ^vie. La gloire militaire et guerrière a été satisfaite par l'expédition de Troie ; maintenant il veut voir et savoir ce qu'est le monde inconnu de lui-même et de ses compatriotes, et pour cela il brave la férocité des peuples barbares, sauvages, rebelles à toute civilisation ; il triomphe, grâce à sa fermeté, sa prudence et son inébranlable courage, des difficultés. Il résiste à d'autres tentations plus puissantes. Le cœur humain est toujours le même : il a toujours soif de paix, de vie heureuse et joyeuse : les Grecs, comme nous, accablés par les tristesses de la

« Od„ y, 22*.

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rfir\ yàp (lâXa icoXX*eica9ov xa'i itôyk*i\L^yr,<TX \itxk %ol\ TÔoe TO'.<ri yevétrOb).

* La situation est difficile : elle est traitée avec autant d'habileté que de grâce et de délicatesse.

ULYSSE 2i»

réalité et du présent, soupiraient comme nous vers cet idéal, et ils en plaçaient volontiers la réalisation dans les pays lointains et inconnus, comme plus tard chez Hésiode, dans les temps les plus reculés, dans l'âge d'or. Ulysse a rencontré ces heureux pays, et il n'a pas succombé aux délices qu'ils lui promettaient. Enfin, il a trouvé sur cette longue route d'épreuves, toutes les formes de séduction que la femme peut exercer sur l'homme : les Sirènes, Circé, Calypso, Nausicaa *. On peut dire qu'il en triomphe. Sans doute ses sens ne sont pas morts ; son cœur même n'est pas endurci ; mais son âme reste fidèle et constante, fidèle à l'amour de la patrie, constante à l'amour de la femme et de la maison paternelle. C'est dans tous les sens du mot, un héros.

n faut bien se garder de croire à un système d'allégories conscientes et voulues, semblables à celles par lesquelles les philosophes alexandrins ont interprété et altéré toute la mythologie grecque. Homère a conçu sous une forme concrète et vivante, les lieux, les faits, les personnages ; le sens plastique, qui fait partie du génie poétique, leur a donné la forme, la couleur, le mouvement, le relief de la réalité. Circé, les Sirènes, Calypso, comme Polyphème et Éole, sont des personnages réels, des personnes agissantes et sentantes. Mais il n'en est pas moins vrai, qu'avec plus ou moins de conscience ou d'inconscience, ces figures dramatiques ont un caractère moral, qui se manifeste dans leurs actes, sont animées de pensées et de sentiments qui les différencient, et dont elles sont l'expression poétique et vivante.

Les mythes ne sont pas de purs symboles, cela est

* Les femmes jouent le grand rôle dans ces tentations et ces séductions. Ce sont presque les sept péchés capitaux, ces terribles exploiteurs des hommes.

certain; ils ne sont pas davantage de pures créations imaginaires, inventées uniquement par le besoin esthétique, la fantaisie, le caprice et le sens poétique : ils sentie résultat harmonieux et équilibré de ces deux tendances de l'esprit grec, et c'est dans la pénétration parfaite, dans la fusion de ces deux idées que . réside leur charme éternel. Les mythes ne sont pas insignifiants : mais tout en eux n'est pas significatif; ce ne sont pas de purs signes d'idées morales ou philosophiques.

Après ce long récit, les Phéaciens n'ont plus aucune raison pour retenir Ulysse. Dès que l'étoile du matin a ramené l'aurore, on porte au vaisseau qui lui est destiné les plus riches présents; on offre un sacrifice, on prépare le festin, et Démodocus en charme la longueur par ses chants. Mais le héros reste presqu'indifférent à tous ces enchantements et comme il sait qu'il, ne peut partir que la nuit tombée, dans son impatience, il tourne souvent la tête du côté du soleil couchant dont il voudrait bien voir bientôt disparaître la lu-' mière éclatante ^ Tel le laboureur aspire à l'heure du souper, quand pendant tout le jour ses grands bœufs aux veux noirs ont traîné la lourde charrue; avec quelle joie il voit disparaître la lumière du soleil ; car il a faim, et ses genoux en rentrant plient de lassitude 2.

Le moment du départ est enfin arrivé ; il salue une dernière fois ses hôtes,, qui lui ont fait un si généreux et affectueux accueil : Adieu donc, Alcinoûs et vous tous, et toi, reine : vous avez réalisé tous mes désirs et

' Od., XIIÎ, 28. Détail charmant de naïveté et de vérité.

iC3ÀXà Tcpô; r)£).iov x£5aÀr,v tostcs TraaçavôwvTot ûOvai £ir£ty6(jL£vo;.

' Od.y XIII, 3-4. pXaéetai ô£ xt Youvar'lovTi.

Gomblé tous mes vœux. Je vous quitte et vais rentrer dans ma patrie I Puisséje y retrouver vivants et en bonne santé ma femme et mes amis. Et vous aussi, soyez heureux, vous et vos peuples : que la paix et la joie régnent jusqu'à votre extrême vieillesse dans votre maison, et puissiez- vous en jouir avec vos enfants.

Il s'embarque et se couche sur le lit somptueux qu'on lui avait préparé sur le pont de son navire. Les matelots s'asseyent à leurs bancs; on détache Tamare, et sous les coups répétés et puissants des rameurs penchés sur leurs avirons, le navire s'élance et au milieu de nuages qui le rendent invisible, fend les flots en laissant un long sillon de blanche écume, avec une telle vitesse que le vol de répervier, le plus vite des oiseaux, n'aurait pu le suivre. Ulysse s'était immédiatement endormi du plus profond sommeil ; il dormait encore lorsque le navire aborde au rivage d'Ithaque, à Theure où se lève la radieuse étoile qui annonce la lumière de l'aurore. On dépose le héros, toujours endormi, sur le rivage, au pied d'un olivier, près d'un antre profond et fr^is consacré aux Nymphes, à l'écart de lagrande route, et pour éviter qu'ils ne fussent dérobés par des passants peu scrupuleux, onyplacetous lesprésents et les trésors qui lui avaient été donnés. Puis les matelots se rembarquent et retournent à Schérie *.

Du moment où il a remis le pied dans son royaume, le caractère d'Ulysse se manifeste dans ses relations avec sa femme, son fils, ses serviteurs, ses sujets. lia principale de ces relations est celle de Pénélope, autour de laquelle peuvent se grouper toutes les autres. L'étude

> Welcker {Klein. Scrift., t. II, p. 10) se demande pourquoi le vaisseau phénicien qui ramène Ulysse est entouré d'ombres et de nuages qui le rendent invisible; pourquoi il ne se réveille pas en mettant le pied sur le sol sacré de sa chère patrie.

tSS LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D*HOMËRE

du caractère de Pénélope nous permettra donc de compléter celui d'Ulysse qui va se montrer sous un aspect nouveau, quoique toujours d'accord avec lui-même, et de jeter un regai'd sur la vie de famille, privée, domestique de nos héros, où se développent les affections et les vertus humaines dans les rapports du père, du fils, du mari, de la femme, de la mère, même des serviteurs et des esclaves, ces humbles amis, comme les appelle Sénèque, et, comme nous les montre Homère, plus dignes et plus respectés que dans la société romaine. Nous rentrons dans le monde réel.

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