‹ Les héros et les héroïnes d'HomèreChapitre 6 sur 26 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Personne Je pense, ne s'étonnera de voir les femmes avoir leur place dans cette galerie des figures héroïques d'Homère. Elles tiennent dans la poésie et dans l'art antiques une place aussi grande, plus grande peut-être que dans la vie. Il semble que le génie manifeste sa puissance à un degré supérieur dans la création des caractères de femmes.

Marguerite est une figure plus délicieuse, plus originale, plus forte que Faust. Les Vénus de l'art grec, les Vierges de Raphaël, les femmes de Shakspeare, de Corneille et de Molière l'attestent encore plus visiblement. V étemel féminin a exercé de tout temps sur l'imagination des artistes comme sur celle des foules son charme invincible. Il y a de l'amour dans le sentiment de l'artiste qui crée ces délicieuses images: Pygmalion s'éprend toujours de sa statue ; et il y a de l'amour, si pur et si idéal qu'il soit, dans l'admiration qu'elles excitent en nous. H est superflu d'en rechercher les causes : elles sont toutes dans la nature humaine qui Ta voulu et le veut ainsi. On peut seulement remarquer que les caractères d'hommes, par suite de leur fonction sociale, ont toujours, malgré leur gêné-

ralité qui les rend vrais, quelque chose de plus local, de plus national. La race et le moment leur impriment des traits plus particuliers. Achille et Ulysse sont encore des Grecs. Pénélope, Andromaque, Nausicaa, Hélène sont des femmes. Leur vie est concentrée, comme partout et toujours, autour du foyer et dans la maison. Elles assistent à côté de leur mari aux fêtes joyeuses de l'hospitalité, et y prennent une part réservée et discrète, mais charmante ; elles brochent, elles brodent, elles filent, elles tissent. Leur âme n'a guère qu'un objet, l'amour, l'amour coupable ou glorieux, et les affections de famille : elles ne vivent que pour le père, le mari, l'enfant. L'élément humain, l'élément universel est chez elle plus grand que chez l'homme, et voilà pourquoi les créations de figures poétiques féminines nous intéressent davantage. Les Grecs, chez lesquels la réclusion des femmes était beaucoup moins sévère qu'on pe le dit, et à la vie et aux affaires desquels elles prenaient une part plus grande qu'on ne le croit généralement, leur ont donné dans leurs poèmes et les œuvres de l'art plastique une place proportionnée à leur influence.

C'est ainsi que dans la Nekuya d'Homère nous voyons passer sous nos yeux, même avant les héros, un long cortège d'héroïnes grecques, c'est-à-dire de filles ou de femmes de héros S et parmi elles un groupe déjeunes filles, mortes vierges, à la fleur de Tàge et dont le pâle visage exprime la douleur sombre que leur a laissée une mort prématurée *•

^ C'est la vraie définition des héroïnes homériques. Od., XI, S25... al oà yuvalxe; tJXuOov...

Saaac âpioti^cov âXo^oi TJaav r^Bk OuYarpcç.

« Id., XI, 39.

icapOcvixa^T'otaXa't» veoiccvOla 6u|iov (Cx^^aai*

HÉLÈNE i9

A l'exemple d'Homère, Hésiode, après les Déesses, chante aussi les héroïnes dans trois poèmes qui peutêtre n'en faisaient qu'un seul : la Théogonie, qui ne fait qu'annoncer le sujet; le Bouclier d' Hercule , dont les 56 premiers vers appartenaient au iv« livre du Catalogue des femmes et les Éoée$ , ou Grandes ÉoJes^ qui constituaient avec ces 56 vers le restant du rv« livre*.

Enfin à la gloire des femmes du monde héroïque de la poésie était consacré un poème épique attribué tantôt à un Milésien, tantôt à Karkin'us^ de Naupacte et intitulé les Poèmes de Naupacle.

Mais dans cette galerie de femmes héroïques, Hélène mérite-t-elle d'avoir laplacequeje lui donne, c'est-à-dire la première et l'honneur d'ouvrir la marche de cette théorie héroïque? L'antiquité elle-même n'est pas unanime à la glorifier ainsi. Euripide, Le philosophe du théâtre^ s'écrie que toute la Grèce a en horreur cette fille de Jupiter'. Dans Homère même et dans une scène où figure la douce et plaintive Briséis, pleurant la mort du bon Patrocle, Achille s'accuse amèrement d'avoir quitté son vieux père et son jeune fils pour venir combattre sur une terre lointaine, où il devait perdre son ami le plus cher, et cela pour la funeste Hélène *. Eumée, au souvenir de son maître qu'il n'a pas revu depuis son départ pour Troie et dont il ignore la destinée, s'écrie : Maudite soit la race d'Hélène qui a brisé les genoux de tant de vail-

* Gé catalogue est attribué à Hésiode par Pausanias, IX, 31 36; IV, t.

* Paus., II, 3, 7; X, 38, 6; sicsaiv... ic£ico;Y}'Aévot; e; yuvaîxx; iEL, H. Var,, XII, 36; Max. Tyr., Diss., 32, i. à 'Halosoc ^wp;; IJ.CV Tcuv T|0<ou}v xicô Tcov ywatxfbv Qtp;(ô(xsvo; iCZTxXÉyta>v Ta yévy] o<rT'.; rÇ r,; tçv.

3 Helen., 75-120. C'est un essai de réaction des philosophes contre Tempire souverain et Tadoration de la beauté.

* //., XIX, 325. fiTeSavî;; 'EXe'vr,;.

lants hommes ^ Mais ce sont là les seuls personnages d'Homère qui s'élèvent contre elle, et tous deux sous le coup d'une douleur violente et toute personnelle. Leur cri de haine exprime plutôt leur caractère individuel qu'un vrai jugement sur la valeur morale de rhéroîne. Quant au poète lui-même^ il ne l'accuse ni ne l'excuse : il la peint dans toute sa nature avec une admirable fidélité. Ce sont les personnages du poème et les légendes qui se formèrent autour de son nom qui nous font connaître avec précision ce que la Grèce entière, célèbre par la beauté de ses femmes, pensait de cette femme en qui elle adorait la divinité de la beauté 2. Un de ses plus austères philosophes, Plotin, n'hésitait pas à dire : Un Dieu ne serait pas Dieu, s'il n'était beau.

Hélène est le type vivant et parfait de la beauté, et Aristote, le grave et profond moraliste, mais en même temps le fidèle et perspicace observateur des mœurs et des idées de sa race, ne craint pas de dire que la beauté a, comme par un privilège de la nature, le droit de posséder tous les biens de ce monde 3. Stésicbore, avant Euripide, voulut réagir contre la confusion qui s'établissait dans l'esprit des Grecs entre la vertu et la beauté, et à laquelle il n'a jamais renoncé : c'est même le trait caractéristique de leur religion et de leur art. Il avait flétri Hélène en la représentant comme la cause des longues horreurs de la guerre de Troie. Mais ce blasphème contre la beauté ^ fut puni par les Dieux : frappé de cécité, il ne put recouvrer la vue et expier son sacrilège qu'en chantant la palinodie, c'est-à-dire en

» Od,, XIV, 68.

* Dion Ghrysost., Or.^ XI, ôsb; èvopLJaOri.

3 Ghaignet, La Rhétorique^ p. 208.

4 Isocr., Enc, Helen,, 28. è6Xaafi^(jiYias.

Hélène' 51

imaginant que ce n'était pas Hélène elle-même» mais son fantôme que Paris déçu avait ravi *. Dans Euripide lui-même, les Dioscures annoncent à leur sœur qu*elle sera appelée une Déesse et partagera avec ses frères les libations et les offrandes des mortelsS.Elle avait en eflet comme eux à ThérapndB un temple, un autel et des statues.

Pour les Grecs la beauté et la grâce sont des dons vraiment divins, une marque et en même temps un effet de la faveur et de la protection des dieux. C'est la beauté d'Hélène qui, dans Vlllade^ illumine Thorrible poésie de la guerre. Elle n'est pas seulement l'idéal réalisé de la beauté féminine : elle possède la puissance de la communiquer. Par elle la fille d'un roi deLacédemone voit se changer en beauté une laideur qui la défigurait dès son enfance 3. Isocrate, dans une pièce, qui n'est pas d'ailleurs de ses plus belles, loue Gorgias d'avoir célébré cette femme qui l'emporte sur toutes les autres par la noblesse de son origine, sa renommée et sa beauté, et vante lui-même sa vertu et sa sagesse*. Elle ne s'est pas volontairement enfuie; elle a été violemment enlevée et l'injure qui lui a été faite a été ressentie comme un outrage fait à la Grèce entière, comme si la patrie elle-même avait été violée en sa personne 5. Grecs etTroyenr» ne trouvent pas trop cher le prix que peut coûter sa possession, et elle a coûté dix années de guerres atroces et pour les Troyens la

» Sch. Eur., Or,, 239; Fragm. 9 et 10 de r'iXîov Tclpoi; d'Arctinus; Eurip., Troad,, § 82. Lycophron, ap. Steph. Byz., v. A\y\i:, C'est la donnée que suivit Folygnote dans ses tableaux du Lesché de Delphes. Pausan., X, 25, 2. Hérodote (II, iiOi raconte une autre légende qu'il dit tenir des prêtres égyptiens.

•< Helen,, V, 16G7. ôtb; xex/^wt.

» Herod., VI, Gl.

* Encom, HeL, 7 et Î8. toiav-rr,; àpeTr,; xai ««d^poffvvYj;.

ruine complète de lear patrie. C'est que la beauté est de tout ce qui existe au monde ce qu'il y a de plus puissant, de plus adorable, de plus respectable, de plus divin, plus que le courage, plus que la science, plus que la j us tice ell e-méme * .

Tout et tous cèdent à son charme victorieux, le plus grand des dieux lui-même. Quelques-uns des Homérides racontaient qu'Hélène était apparue la nuit à Homère et lui avait ordonné de chanter les grandes choses accomplies par les héros sous les murs de Troie^ voulant dire par là que la beauté de ces poèmes était due sans doute au génie du poète, mais au génie inspiré par Hélène, vivante et parfaite image de la beauté même.

Hélène, au fond, remplit le poème de l'Iliade : elle est la cause de la guerre et sera le prix de la victoire, et elle vaut le prix qu'elle aura coûtée C'est plus tard, sous l'influence des idées platoniciennes et stoïciennes,, que V Iliade est considérée comme un cri de malédiction contre Hélène et comme le tableau de l'hécatombe ^ sanglante, immolée aux pieds de cette beauté fatale.

Quelques poètes antérieurs aux philosophes, traitant comme un thème moral la maxime que la beauté est un donfuneste, quedumoinselleestunetentationet un pouvoir de séduction au mal, avaient fait naître Hélène de Jupiter qui l'avait engendrée par violence de Némésis, représentant la Justice vengeresse, afin qu'elle fût la cause d'une guerre exterminatrice destinée à punir les hommes de leur orgueil et à arrêter l'accroissement démesuré de

* Enc. Hel.y 25.

- Horat., Ep., XVII, 42. Infamis Helense Castor oflfensus vicem. Horace ne dit pas qu'Hélène fut infâme, mais que Castor est irrité à cause du déshonneur que Stésichore avait voulu infliger à sa sœur. Virg., ^n., VI, 5il. Scelus exitiale Lacœnse.

leur nombre ^ Mais ces voix discordantes n'eurent jamais aucune prise sérieuse sur Tesprit grec qui continua à considérer la beauté comme un don divin et à Tadorer dans Hélène, la merveille de l'humanité > et en qui rayonne toute sa splendeur, comme Tindique son nom 8.

Hélène est pour Homère la fille de Jupiter^ et de I/éda : ce qui ne Tempèche pas d'appeler l'yndare son père^. La première fois que le poète nous la présente, c'est à l'occasion d'un projet d'arrangement entre les Grecs et les Troyens, pour mettre fin à la guerre dont la cause a été le rapt d'Hélène et l'enlèvement de ses trésors •par Paris, le fils de Priam, roi d'Ilion. L'injure a été ressentie par toute la Grèce qui a juré de la venger, de faire payer aux coupables les larmes et les soupirs qu'elle a versés '', de la reprendre elle-même et de la rendre à son mari avec toutes les richesses enlevées

* C'était le sajet du poème intitulé ta Kûicpia, dont Tautear est soit Hégésias, soit Stasimus, soit un Gyprien inconnu. Athen.,* Deipn., VIII, 3:M, c. ; XV, 682. Pausan., 1, 37, T et 8.

• doOfioe ppoToiatv. Poèmes Cypriens, dans Athen., VIII, 33i, c. 3 O. Curtius le rattache à <Té)aç, splendeur de lumièie, et à

ScÀi^, la lune. Hésychius lui donne pour synonyme Xapucaç.

* II., III, i26. xovpr} A'.ô;.

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