‹ Les héros et les héroïnes d'HomèreChapitre 7 sur 26 · IL, III · texte numérisé non relu

IL, III

• 22., III, 70 et 91. àpi(p"EXcvTi xati XT^^ol<n «aai. ' //., II, S^ et 590.

TtaavOxi 5**EXcvY}; ôp|iT)pLaTa vrovaxa; xe.

Sur ce vers, Heyne dit : Dura et ambigua versus sententia. Aut enim ipsius Helenae sunt ôppiiQiixTa et ffrova^at aut aliorum propter illam. P. Butmann(Leâ;t7o^., t. II, p. 5) trouve lapreuve qu'Hélène a suivi volontairement Paris dans les vers suivants :

Od., IV, Î6I. 8te ^'TiYû^r« «î«-

IL, III, 173. OITROTC Mpo

vicl atù iicô{iT]v.

La preuve ne me parait pas décisive. Sans doute, Hélène s'accuse de n'avoir pas opposé au ravisseur une résistance déses-^ pérée, même la mort. Mais ces remords, sans la justifier, atténuent sa faute. D'ailleurs on n'est pas fixé sur le sens d'âp,&ri|MtTa, qui ne se trouve que dans Homère et deux fois seulement dmni

par le ravisseur, et rendant outrage pour outrage de faire entrer dans la couche de chacun des Grecs qui ont

pris part à l'expédition la feinine d'un de ces Troyens qui l'ont rendue nécessaire. Mais la lassitude de neuf années de batailles aussi infructueuses que sanglantes ont apaisé les ressentiments des uns et afTaibli l'énergie de résistance des autres. Le cour un moment réchauffé et relevé par les reproches d'Hector, indigné de la lâcheté de son frère, Paris a proposé et Ménélas, au nom des Grecs, a accepté qu'un combat singulier entr'eux vidât la querelle. Le sort des armes décidera et celui des deux qui sera vainqueur possédera la femme et les trésors ravis. Les deux choses sont constamment liées. Dans l'esprit des héros, le sens pratique ne perd jamais ses droits et les deux satisfactions sont réclamées avec la même énergie.

La nouvelle s'est vite répandue et la perspective d'une paix prochaine cause les mêmes sentiments de joie dans le camp des Grecs et dans la ville assiégée. Les soldats des deux armées détèlent les chevaux de leurs chars et enfonçant en terre leurs longues lances s'alignent en rangs pressés et silencieux dans la plaine et appuyés sur leurs hauts boucliers se préparent, le cœur plein d'inquiétude et d'espoir, à suivre les vicissitudes du combat.

Une fille de Priam, Laodicée, ou plutôt sous sa figure, la messagère des dieux vient informer Hélène de ce grave événement. Elle la trouve dans le Mégaron des femmes, travaillant à un grand manteau de pourpre où

deux vers identiques. 11 peut sans doute signifier tout mouvement vif de rame, par suite les angoisses, les émotions douloureuses, les amers repentirs de la femme coupable, mais le sens des petites SchôlieSy iiaXXov 3à àpitxyi^v, me parait encore plus naturel.

HiLÈNB 55

son aiguille dessinait et brodait les combats déjà livrés pour elle. Ce détail est vraiment curieux. Loin d'écarter de ses yeux et de son esprit les scènes d'horreur et d'héroïsme, où elle joue un si grand rôle, elle ne craint pas d'en fixer le douloureux souvenir.

Il y a là l'expression discrète mais claire de l'orgueil de la femme pour qui deux nations, on pourrait dire deux mondes se sont précipités l'un sur l'autre. Il faut remarquer en même temps que les événements militaires, les préoccupations du sort qui l'attend ne lui font pas oublier les devoirs et les soins domestiques. Comme toutes les femmes grecques, Hélène est laborieuse. Ici, dans le palais de Priam, comme plus tard dans celui de Ménélas, nous la voyons filer, tisser, broder, travailler. Elle ne s'abandonne pas dans l'orgueil de sa beauté, aux délices de l'oisiveté et de la mollesse ; elle aime le travail et un des scholiastes d'Homère en faisant remarquer ce trait de son caractère, qui est une vertu, observe justement que c'est un éloge que le poète lui rend partout*.

Chose singulière et plus caractéristique : à la nouvelle qui lui est apportée, la pensée d'un rapprochement possible avec son mari ne lui cause ni agitation ni effroi ; elle ne se demande pas quel accueil il lui fera. L'idée qu'il pourra la repousser comme indigne ne lui vient pas un instant à l'esprit et ne peut pas lui venir, puisque la guerre n'a pour objet que de la reprendre à Paris et de la rendre à Ménélas s. Bien au contraire l'impres-

I Sch.j V. 145. Od , IV. ô icotYiTr)ç OiccpaicoXoyetTai *EXivY}; «et. Athen., Deipn,, Y, 191, c. oCIty] ôè f^çt/epyta ty)v a(i>9poavvY)v auTT); xata{iY}vuct* ov ^Atâûcz yàp ovôè 6puicT0(iévT} dtà tb xâXXo; claàyeTai.

* LIliade ne nous fait pas assister au rapprochement des deux époax, et VOdyssée nous le présente comme accompli depuis longtemps. Arctinus, dans T'Utou icépo':;, montrait Ménélas courant à la maison de Déiphobe qui avait reçu Hélène pour femme

sien qu'elle éprouve est sans doute triste, mais au fond douce ^ Son âme s*ouvre au désir et à Tespérance de retrouver son premier époux, sa ville natale, son père et sa mère. Émue sans être troublée, les yeux pleins de larmes à ces touchants souvenirs, elle s'enveloppe à la hâte d'un long voile blanc, et suivie de deux femmes, car les femmes de son rang ne sortent jamais seules, elle arrive à la porte Scée, c'est-à-dire à la porte gauche de la ville.

Le roi Priam l'avait précédée, et entouré des chefs que l'âge a forcés de renoncer aux travaux de la guerre, assis derrière le parapet du rempart et de la tour qui flanquait la porte, il regardait le spectacle imposant et solennel qui se déroulait à leurs pieds dans la plaine. Ils devisaient entre eux longuement, semblables à des cigales, lorsqu'ils aperçoivent Hélène gravissant les marches de la tour. A sa vue un murmure d'admiration s'échappe de leurs bouches; ils s'écrient : Ah! certes, il ne faut pas s'étonner que Grecs et Troyens aient consenti à souffrir les maux d*une si longue guerre pour une femme pareille. Sa beauté est vraiment égale à celle des immortelles. Et cependant plaise aux dieux que son départ nous rende la paix et la prospérité.

C'est ainsi par l'impression causée à des vieillards, dont les fils et les frères ont été ou peuvent devenir les victimes de la guerre, qu'Homère nous fait comprendre

après la mort de Paris, et, après Tavoir tué, conduisant à son vaisseau sa femme qu'il accueille avec tendresse. ^Welcker^ Ep. Cycl.y t. II, p. 181). Leschès (Fragm. 16 de la petite Iliade) variait la scène. Après avoir tué Déiphobe, Ménélas s'élance, répée nue, dans l'intérieur de son palais, à la recherche d'Hélène qu'il veut immoler; mais à la vue de son sein que sa robe, entr'ouverte dans le désordre delafuite, laisse découvert, il laisse tomber son arme, prête à frapper.

* ILy III, 140. yXuxùv Tixepov

ovdpoc xe itpoxépoio xsi àorso; T)8à TOxr,a)v.

la beauté d'Hélène*. Nulle part il ne la décrit : il se borne à indiquer en deux mots la richesse de sa chevelure et l'éclat de son teint*. Que nous sommes loin du procédé de description à outrance, pratiqué par la littérature moderne aussi bien dans Tordre des choses de la nature que dans l'ordre des faits de l'âme.

L'élément moral du caractère est dessiné avec non moins de discrétion et de sobriété. Hélène est une âme faible, une femme qui dans la jeunesse florissante n'a pas su résister aux séductions d'un hôte perfide, mais qui, sous les dures leçons de la vie, se reprend aux souvenirs du passé, et entrevoit, avec un désir tendre, l'espoir de retrouver le bonheur perdu. Car elle sait aimer; son affection pour ses parents, pour sa fille, pour sa patrie, pour son mari, est aussi sincère que paîvedans son expression. Sans doute elle ne pousse pas des cris déchirants de remords et de repentir désespérés. Les héros et les héroïnes d'Homère gardent tous une sorte de placidité et de calme 3, qui ne diminue pas la vérité des sentiments ni la force des passions, mais qui, en maintenant l'expression dans certaines limites, produit une impression non moins profonde quoiqu'en restant poétique, parce qu'elle s'arrête au moment où l'émotion trop violente dépasserait le but de l'art, qui est toujours de plaire. Ce ne sont pas des névrosés chez lesquels je soupçonne toujours quelqu'artifice et quelque mensonge. Sauf Andromaque , «aucune des femmes d'Homère, dans quelque situation tragique qu'elle soit

> Aristote {Ethic. Nie, II, 9, 6), compare le charme qu'exerce la beauté d'Hélène au cliarme que le plaisir exerce sur tous les hommes et dont ils doivent, s'ils veulent s'exempter de bien des fautes, surveiller et retenir l'influence dans de justes bornes.

^ //., IX, 339. *EXivr.; 7)^Jxô^olo. 0(2., XV, 23. *EXcvr) xaXXiicàpT)o;.

' Le calme est une beauté, dit Pythagore.

jetée, ne se trouve mal et s'évanouit. Elles ne connaissent pas les crises de nerfs Hélène est sincère avec les autres et sincère avec elle-même ; elle a le grand caractère de Tart antique : le naïf. C'est une âme noble : elle est fille de Jupiter; elle a le sentiment des devoirs d'un soldat et d'un chef, et nous verrons bientôt le dégoût et le mépris que lui inspire la lâcheté de Paris, à qui le sort et peut être sa propre faute l'ont livrée.

Priam en la voyant monter au rempart l'appelle auprès de lui : « Viens t'asseoir près de moi, ma fille. Viens voir d'ici ton premier mari, tes parents, tes amis. Ce n'est pas toi que j'accuse : les dieux seuls sont les auteurs des maux que nous avons soufferts, t La scène est étrange et l'on a quelque peine à entrer dans les sentiments si paternels du vieux roi ; il faut, pour se les expliquer, se représenter un état social où la femme n'a pas encore acquis toute la valeur d'une personnalité morale. Hélène semble cependant, plus que son beaupère, avoir conscience de la délicatesse et de la difficulté de sa situation : comme il la prie de lui désigner l'un des chefs de l'armée grecque qui se distingue par sa beauté, la hauteur de la taille et la noblesse de la prestance, elle lui répond : Je ne veux pas te refuser, mon père ; car je te vénère et te respecte; mais combien la mort, malgré son horreur, m'eût été douce, plutôt que de suivre ici ton fils, et d'abandonner ma maison, mes amis, ma sœur, et ma fille aujourd'hui si loin de moi^ Mais les choses ne se sont pas ainsi passées et c'est pour cela que tu me vois fondre en larmes.

Le combat singulier a lieu; Hélène par pudeur, le vieux père par tendresse n'osent en supporter le spec-

* //., III, 173. Nous Tentendons exprimer souvent ce sentiment ; il est donc profond chez elle autant que sincère, et les formes mêmes n*en changent pour ainsi dire pas.

tacle. Dès les premiers engagements, Paris se voyant vaincu et sur le point d'être immolé par son adversaire, s'enfuit du champ de bataille et va se cacher au fond de son palais ; il change de vêtements, se fait parfumer et parer comme s'il allait prendre part à un chœur de danse ou plutôt comme s'il se reposait après y avoir pris part. Puis il envoie une femme du palais dire à Hélène : viens et suis-moi. Paris t'invite à rentrer dans ta maison. Ici se passe une scène qu'il est bien difficile à nous modernes de concevoir, encore moins de supporter, non pas qu'elle soit contraire à la nature humaine, mais précisément parce qu'elle lui est trop conforme, en la représentant dans un de ses plus bas instincts.

L'antiquité même ne l'aurait pas excusée, si l'intervention divine, ici plus efficace que partout, ne diminuait sans la détruire la responsabilité morale des personnages. C'est d'ailleurs un trait du caractère de Paris plutôt que de celui d'Hélène, qui s'y révèle sous son moins noble aspect. Le lâche qui s'est dérobé par la fuite à la mort et à la juste vengeance de l'époux qa'il a outragé, sans se soucier ni de son propre déshonneur ni de la honte qu'il inflige à sa patrie, n'a plus, après avoir sauvé sa vie, que des pensées de volupté. A rappel de son maître, et ce maître est un prince d'Orient, pour qui la femme n'est qu'un instrument docile de ses plaisirs, à cet ordre^ car c'en est un, la dignité de la femme grecque se révolte, et se révolte contre la déesse Aphrodite, dont elle sent ici la main puissante, et qu'elle invite d'un ton railleur et irrité à aller prendre sa place auprès de ce beau jeune homme et à devenir son épouse ou sa servante : « Mais moi! non, je n'irai pas; ce serait ignoble à moi de rentrer dans le lit de ce lâche ». Et cependant elle obéit et arrivée devant lui.

sans daigner le regarder en face : Voilà, dit-elle, comment tu es revenu du combat! Pourquoi n'es-tu pas tombé sous les coups du vaillant héros qui était mon époux. Je ne te conseille pas d'affronter une seconde fois sa juste colère : tu n'échapperas pas au fer de sa lance ». Et lui : < Ne m'accable pas de ton mépris. Les dieux ont été aujourd'hui pour Ménélas , ils me seront un autre jour favorables. Viens I viens! je ne t'ai jamais trouvée si belle, jamais je n'ai éprouvé pour toi de si ardents désirs. Viens et oublions tout dans les ivresses de l'amour », et le sultan l'entraîne triomphant.

Quelle scène étrange et quel réalisme dans la scène ! La bête humaine y triomphe de l'ange.

Quelle idée donne-t elle du caractère d'Hélène ? Qui pourrait soutenir qu'elle ne l'abaisse pas? C'est la fragilité de la femme et de la femme trop belle qui est peinte ici dans une vérité de couleur trop crue, mais qui n'a rien d'exagéré. Le mot héroïne ne signifie pas toujours, nous l'avons vu, la supériorité morale, mais simplement la noblesse de la race ^ et la noblesse des sentiments naturels que la faute ne détruit pas, à condition que ne soit pas détruite la conscience et le repentir de l'avoir commise. Et d'ailleurs la faute n'est-elle pas celle de la situation faite à une captive, plutôt que la faute de la personne même. Maitresse de ses sentiments, et on ne peut nier qu'elle les exprime hautement, Hélène ne l'est pas de sa personne : elle appartient à un maître; elle lui cède avec horreur, mais comment pourrait elle lui résister? dans sa condition sociale et personnelle, elle n'en a même pas la pensée. La situation de la femme dans Tantiquité grec-

* H,, VI, 292. *EX£vrjv... cùicaTipetav.

que et de la femme devenue captive quoique épouse d'un roi d'Orient, la réduit toujours à un rôle inférieur et passif. Elle n'agit pas et ne peut pas agir. Elle n'a pas pour cela une liberté suffisante. Contrairement àtous les vrais caractères, ce n'est pas dans et par l'action que se peut manifester sa nature morale, mais seulement pai* ses sentiments, ses désirs, ses passions, ses regrets qui ne trouvent guère que dans ses paroles une expression, toujours faible en comparaison des actes, et dont l'accent profond, ému, vivant, révèle seul la sincérité et la force. C'est là seulement que nous pourrons ramasser les traits qui complètent le caractère de l'héroïne.

Lafuite de Paris etla trahison de Pandaros ont amené la rupture des négociations et les hostilités ont recommencé. Hector voyant fléchir ses troupes rentre, sur les conseils de son frère, Hélénus, un prophète, dans la ville assiégée pour prier sa mère d'aller avec toutes les Troyennes, implorer la pitié d'Athéné, et pour chercher à ramener Paris sur le champ de bataille qu'il a si honteusement abandonné.

Tandis que sa vieille mère, Hécube, obéissant à ses désirs, va choisir, pour l'ofirir à la déesse courroucée, le manteau, le péplos le plus riche et le plus orné de dessins que Paris avait rapporté de Sidon, célèbre par ses manufactures et ses teintureries, le chœur des femmes lui adresse cette prière : Vénérable Athéné, éloigne de nos murs la lance terrible de Diomède I fais qu'il tombe avant de franchir la porte Scée.! Prends pitié de notre ville, de ses femmes, de ses enfants. Le vaillant héros se rend en toute hâte au palais de son frère, dont il ne peut s'empêcher de souhaiter la mort pour mettre fin aux misères de la patrie. Il le irouve dans la riche demeure que les plus habiles

architectes lui avaient construite au haut de la citadelle. Hector tenait encore à la main sa lance longue de onze coudées, dont la pointe étincelante de bronze* était rattachée au bois par un cercle d'or. Il trouve Paris, polissant ses armes, son bouclier, sa cuirasse, et armant son grand arc. Hélène, entourée de ses femmes dont elle surveille et dirige les travaux, était auprès de lui : « Misérable lâche I lui dit-il, c'est pour toi, pour toi seul qu'a lieu cette horrible guerre! et toi seul n'y prendras point part! Viens avec nous sauver, s'il en est temps encore, la ville que l'incendie va peutêtre bientôt dévorer ». Aux reproches indignés de son frère, Paris répond qu'il sait les avoir mérités ; mais déjà sa femme a réveillé son courage ; il a entendu ses nobles paroles et va retourner au combat où il espère la victoire : car le sort des armes est changeant. Pars ! je vais revêtir mon armure ; je te suis et te rejoindrai bientôt.

Hélène prend alors la parole : Mon frère, toi qui pour une femme malheureuse et coupable-, supportes tout l'effort de ces terribles batailles, entre et repose-toi ici un instant! Quant à lui -elle ne daigne pas le nommer par son nom— quant à lui, il ne retrouvera jamais, il n a jamais eu ni force ni courage, mais il ne tardera pas à goûter les fruits de sa lâcheté; Plût aux dieux que je fusse morte le jour où ma mère m'a mise au monde ; mais puisqu'ils ont voulu me laisser vivre, puisqu'ils avaient décidé que ce qui est arrivé arrivât ^ pour-

* Le fer est presque encore inconnu, au moins très rare.

' VI, 344. EUe s'appelle elle-même xuvôç xaxour,"/avoy oxp'josey- «jç, qui fait frissonner d'horreur.

3 ILt VI, 353. icâpo; câôe ëpya yeveaôai. On ne doit pas négliger la réserve discrète et la délicatesse de l'expression : ce qui s'est passé, elle peut bien y faire allusion; mais le dire ouvertement, elle s'y refuse.

quoi ne m'ont-ils pas du moins permis d'être la compagne d'un homme plus brave et plus soucieux de sa réputation et de son honneur.

Tous ces sentiments sont exprimés avec une rare délicatesse et une profonde connaissance de la nature humaine. Hélène rejette sur la fatalité, qui gouverne le monde moral lui-même, une part de la responsabilité de sa faute, qu'elle hésite à exprimer clairement! Et en même temps elle témoigne sa reconnaissance à ce héros, type vivant et le plus noble de la loyauté, du patriotisme, de l'honneur, de toutes les vertus, et il lui semble qu'il fait rayonner autour de lui cette pureté de son âme et qu'il purifiera par sa présence la maison où il entre et vent bien s'arrêter. Non ! Hélène, lui répond-il t ne me retiens pas : je suis touché des témoignages de ta tendre affection; mais d'autres soins, d'autres devoirs m'appellent et ne me permettent pas de céder à ta prière.

Le ton affectueux d'Hector, le plus pur héros de 17liade^ parlant à sa belle-sœur, comme l'accent paternel de Priam parlant à sa belle-fille, montrent déjà que la situation d'Hélène, pour nos habitudes si délicate et difficile, ne porte pas atteinte, chez les personnages les plus autorisés à être sévères, au respect et à l'estime des siens. Hélène est de la part des membres de la famille royale toujours honorée, et dans toutes les circonstances domestiques et politiques qui le permettent, elle prend sa place et son rang, que personne ne lui conteste. Nous allons en avoir la preuve.

Les événements se sont précipités ; les destinées s'accomplissent. Hector a succombé sous les coups d'Achille. Priam a pu, nous verrons dans quelle tragique entrevue, obtenir de l'impitoyable vainqueur, le corps mutilé de son héroïque enfant; il l'a ramené dans la

6i LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D^HÔMÈRE

ville sur son char, et Ton va célébrer ses funérailles.

Arrivé dans la maison mortuaire, il est déposé sur le lit funèbre, et les chanteurs entonnent les lamentations solennelles, les thrènes lugubres auxquels répondent les cris déchirants des chœurs de femmes ^

Andromaque d'abord, épouse du héros, Hécube sa mère, viennent verser sur ses restes inanimés leurs larmes avec leurs prières. Leur place et leur rôle sont nécessaires ici : mais ce n'est pas un faible témoignage de la sympathie affectueuse et respectueuse qu'Hélène avait su inspirer que de la voir à côté d'elles, à côté de ces deux femmes qui pouvaient si justement la rendre responsable de la mort, l'une de son époux, l'autre de son fils, prendre part officiellement et publiquement aux honneurs rendus à sa mémoire. Hector, dit-elle, toi que de tous les frères de celui qui m'a amenée ici,— que ne suis-je morte avant d'y venir,— toi que j'ai ie plus aimé, adieu I Voici vingt ans ^ que je suis entrée ici, et que j'ai abandonné mon pays, et pendant ces longues années, jamais je n'ai entendu de ta bouche une parole amère, un mot de reproche, un cri de colère. Tu m'as protégée au contraire contre les ressentiments de mes beaux-frères, de mes belles-sœurs, de ma bellemère elle-même. Avec le roi, qui était pour moi, comme

» II, XXIV, 720. Tov jièv eitcita

xpvjToî; èv Xe^sEffori Oéo'av, icapà ô'elaav àotdou;, Opi^vcov è^xp^ou;, at'zz (Tcovoeo'aav ol^'iSyiv ol |ièv àp 'èôpi^veov, Èwi os ffxsvd^^ovTo yuvatxe;. s Vingt ans ! Hélène a donc au moins 35 ans , et ni Tàge ni le malheur n'ont touché sa beauté. Mais outre que la réalité nous offrirait des exemples pareils de femmes gardant jusque dans la maturité avancée le charme d'une inaltérable beauté, il faut se rappeler que nous avons affaire ici à un personnage poétique, et que dans le monde de la fiction et de la poésie, l'arithmétique inexorable de la vie n'a point sa place : les héros y possèdent, quand le caractère le veut, une éternelle jeunesse. Pénélope jouit du môme privilège, comme nous le verrons.

toi, bon comme un père, quand tous se détournaient de moi avec horreur, tu as été seul à me témoigner affection et sympathie et à m'accueillir avec bonté. Laissemoi donc, le cœur brisé, t'offrir l'expression sincère de ma profonde douleur et verser toutes mes larmes sur toi comme sur moi-môme, qui désormais n'aurai plus ici un seul cœur sympathique ou ami^

Cette sympathie, ce respect qui l'entourent, il ne faut pas les attribuer exclusivement à l'admiration presque religieuse qu'inspire à tous sa beauté divine : elle a des qualités morales qui les expliquent et les justifient. Nous allons le voir en abordant la seconde parti e du caractère d'Hélène, qui ne s'est offerte jusqu'ici à nous que dans une ville ennemie, comme une sorte de sultane favorite, respectée sans doute, mais néanmoins captive et dont les actes ne peuvent répondre à ses vrais et sincères sentiments.

Troie a été prise ; les vainqueurs ont cherché à regagner leur patrie; l'armée et la flotte se disloquent, et tous n'arrivent pas sans épreuves au but désiré *. Parmi

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