NOTION GÉNÉRALE DES HERPÈS GÉNITAUX
Si la pathogénie de certaines individualités morbides s'est constituée grâce à une synthèse embrassant dans son vaste concept l'indéfinie variété des solutions de détail, tel n'est point, et tel ne semble pas devoir être de sitôt le sort de l'herpès. Voyez ce qu'il en est, par exemple, de la rage, du choléra, de la tuberculose, de la fièvre typhoïde. Nous avons là des maladies possédant l'unité, c'est-à-dire des maladies dont chaque groupe de cas, si divers qu'il paraisse, se relie aux autres par la communauté de quelques traits essentiels. Qu'on hésite et dispute sur leurs analogies ou dissemblances dans l'ordre histologique, sur leur degré respectif d'intensité, leurs modes de transmission, leur impressionnabilité variable aux influences météorologiques
b DES HERPÈS GÉNITAUX
ou médicamenteuses, rien de mieux : celle saine curiosité est, pour ainsi dire, l'appétit du progrès, comme ces incessants débats en sont le pain quotidien. Mais quant aux points fondamentaux, quant à la nature, à la cause, au cours, ces affections ont leur pathologie ou du moins leur méthode de pathologie faite. Si l'on y touche, si parfois on a l'air de l'ébranler, la solidité n'en est par là que mieux démontrée. Controverses sur ce terrain, comme, en musique, accords dissonants et accords altérés, ne font que préparer l'harmonie finale. — Au pis aller, quelques corrections, quelques révolutions ou bouleversements qu'ait ici tentés l'esprit novateur ou l'esprit critique, la nomenclature demeure toujours intacte. Aussi la discussion, en ces matières, ne s'égare-t-elle jamais au delà de certaines limites; car si l'on n'a pu s'entendre, on sait au moins de quoi l'on a parlé.
En sommes-nous là pour ce qui concerne l'herpès, même seulement pour ce qui concerne l'herpès génital?... Hélas! comme une histoire de France n'a résulté que du dépouillement laborieux, de l'ingénieux collationnement des chartes, chroniques, légendes enfouies dans nos archives départementales, de même un tableau général de l'herpès génital ne pourra se composer qu'avec les esquisses fidèlement mais isolément prises par chacun des cliniciens qui ont eu chance de se renconlrer avec
l'une des faces de cette protéiforme personnalité nosologique.
C'est ainsi, en effet, qu'ont procédé jusqu'ici les monographes de l'herpès des parties génitales, chacun d'eux se plaçant au point de vue exclusif des faits que le hasard de leur situation soit de clientèle, soit de service hospitalier avait mis sous leurs yeux. Encore si, en observant, ils avaient songé à s'enquérir si les faits qu'ils voyaient ne se reproduisaient pâs ailleurs, sous des influences différentes, dans d'autres conditions de forme, d'évolution, de complications, de durée, de conséquences terminales? Mais non : pour cette maladie plus que pour toute autre, ce semble, chaque travailleur a borné son point de vue à un premier coup d'œil, ses efforts à la culture de sa parcelle de terrain, sans s'inquiéter de la récolte du voisin. Et par une pente bien naturelle atout propriétaire, il a élevé au rang de type le genre, l'espèce, la variété qu'il lui avait été donné de découvrir; illusion d'autant plus excusable, d'ailleurs, que conduit à n'envisager qu'une partie du sujet, il avait pu et dû l'examiner de plus près, l'approfondir plus fructueusement.
De cette méprise si familière à l'esprit humain, les exemples abondent; et comme nous y sommes tombés nous-mêmes, comme nous n'avons nulle intention de celer notre péché, peut-être, à la faveur de cet aveu, nous pardonnera-t-on une discrète
incursion clans l'examen de conscience d'autrui.
Un érudit pathologisle d'outre-Rhin (1) voit dans son Dispensaire spécial, la fugitive éruption menstruelle des prostituées; et il conclut : « Voilà l'herpès progénital. »
Un chef de service émérite (2) compte, dans un hôpital de vénériennes, jusqu'à douze cas d'irritation vulvaire simple ahoutissant à la vésiculalion ; et il publie un mémoire intitulé : « De l'herpès de la vulve. »
Sur ce même théâtre, un interne plus que très distingué (3) a l'occasion d'assister à une affluence de cas spécialisés par la gravité des troubles généraux concomitants non moins que par le caractère local de l'éruption; et il donne à sa thèse ce litre compréhensif : « Etude sur les éruptions herpétiques qui se font aux organes génitaux de la femme. »
Et nous-mêmes, les premiers — ne fût-ce que par ordre de date — n'avons-nous pas à nous reprocher d'avoir un peu trop écouté nos entrailles paternelles, d'avoir assigné les droits de fils unique à l'herpès vénérien récidivant, celle d'ailleurs des variétés d'herpès — il faut bien le reconnaître — que les praticiens de notre double spécialité ont le plus d'occasions
(!) M. Unna.
(2) M. Legendre.
(3) M. Bruueau.
non seulement de scruter clans ses antécédents, mais aussi de suivre jusqu'aux extrêmes limites de sa déplorable longévité.
Ne décourageons point cette tendance; de tout temps, elle fut le précurseur et l'élément du progrès. C'est par conséquent un progrès que nous croyons accomplir en substituant, dans notre ancien titre, un pluriel au singulier; en décrivant les herpès génitaux et non plus l'herpès génital. Ce progrès, d'ailleurs, si nous n'en prenionsl'initiative, on saurait bien nous le faire subir. A qui persuaderait- on de faire un pas en arrière? de traiter, aujourd'hui, de la gravelle, de la cystite, de la dyspepsie, de l'ictère, aulieu des gravelles, des cystites, des dyspepsies, des ictères? A ce prix seulement, grâce à cette segmentation rationnelle, on apprendra à découvrir sous chacune des étiquettes d'herpès, les réalités pathologiques que les unes abritent, que les autres dissimulent. Sans doute il y a ici à poser une limite. Dans le domaine médical comme pour le sol d'un héritage, il faut distinguer entre le parcellcment obligatoire que commandent des droits justifiés et l'arbitraire émiettement à outrance, si contraire aux intérêts du rendement agricole. Mais, on ne saurait trop le dire, au besoin l'imposer aux récalcitrants : toute théorie faite pour durer comme tout code pratique fait pour servir, vit de distinctions.
Conséquents à ces principes, après avoir examiné
où en élait la science à l'époque où de toutes parts une nouvelle et sérieuse impulsion fut donnée à l'étude des affections herpétiques ou herpétoïdes génitales, nous tracerons d'abord entre toutes celles que nous avons à décrire une profonde séparation.
Dans une première classe, comprenant cinq sousordres, nous étudierons :
1° Les éruptions pemphigineuses eipemphigoïdes; affections qui, étiologiquement, n'appartiennent point à la classe des herpès, mais dont l'analyse histologique, minutieusement approfondie^ denos jours, peut donner la clef des réactions générales qui accompagnent quelques-unes de nos variétés d'herpès.
2° h' herpès irritatif (Legendre, Labouré) première et très simple forme de l'herpès féminin; degré conduisant naturellement à la description.
3° De V herpès diphtéroïde (Bruneau) objet d'une étude de haut intérêt à laquelle, quoique l'on doive penser de la justesse absolue de ses conclusions doctrinales, on ne peut refuser une mention en rapport avec son importance clinique.
4° V herpès névralgique des organes génitaux (Mauriac), très attachante variété dont l'histoire magistralement burinée par Mauriac appelle d'abord la reproduction la plus étendue, puis l'analyse critique la plus attentive et la plus rigoureuse.
5° Enfin X herpès féminin vulgaire proprement dit
(Unna, Horand), éruption morphologiquement semblable à l'herpès progénilal, mais qui s'en différencie par les circonstances essentielles de sa genèse.
Notre seconde classe sera tout entière consacrée à la description de l'herpès progénital récidivant.
Et si l'on réfléchit à la caractéristique complexe, jusqu'ici demeurée inexplicable (antécédents, marche, suites) qui marque cette espèce morbide d'un cachet spécial, on comprendra que nous lui ayons donné un rang à part; mais on comprendra aussi que nous lui ayons donné le dernier rang.
D'une part, en effet, sa spécialité nosographique ne ressortira que mieux en émergeant du groupe des faux herpès — si cette appellation nous est permise — lesquels, depuis la simple hypérémie jusqu'au processus exclusivement nerveux, ne présentent chacun que l'un des traits constituant la physionomie, la modalité de l'herpès progénital;
Et d'autre part, on reconnaîtra, dans l'étude complète dont préalablement ils auront été l'objet, que malgré leur nombre si considérable et leur symptomatologie si variée, aucun de ces herpès n'offre quoi que ce soit qui rappelle les caractères essentiels du type progénital quant à sa triple origine (graine, terrain, culture), quant à sa contagiosité sui generis, quant à sa singulière pérennité se signalant par des récidives périodiques.
Aussi ne s'étonnera-t-on point de l'étendue considérable occupée dans ce livre par l'herpès progénital récidivant. Il la mérite :
Parce qu'il a été, le premier de tous (1868), l'objet d'une monographie ex professo ;
Parce qu'il n'est pas, comme d'autres herpès, un simple épiphénomène, une curiosité ou rarelé pathologique, mais bien une véritable maladie ; maladie d'ailleurs assez répandue — la quatrième, par ordre de fréquence, des accidents vénériens primitifs — avec laquelle le médecin a désormais à compter, puisqu'il a journellement à s'en expliquer avec ses clients, et sur leurs plus pressants intérêts; parce que, enfin, comme le chêne de la fable — oseronsnous dire, — s'il a les pieds dans le terre ù terre de la pratique, il touche par la tête aux plus hauts sommetscle la physiologie pathologique telle qu'elle est de nos jours comprise, enseignée, élevée; que, en un mot, s'il éclaire à chaque pas l'art, il peut aussi se flatter, on le verra, de rendre aujourd'hui h la science une bonne part des rayons qu'elle lui prêta.
On devine quelle place vont tenir dans notre traité ces discussions préliminaires, indispensables pour attribuer légitimement à chaque variété d'herpès le rang qui lui appartient; mais on doit pressentir aussi que ce ne sera point là une place inutilement occupée. Préparés par l'analyse critique des faits
qui leur servent de base, le diagnostic, le pronostic, Yétiologie, la théorie de formation, le traitement, doivent trouver dans la division adoptée un précieux élément de certitude et de clarté, les données cliniques sur lesquelles nous les aurons fondés en étant à la fois la source et le contrôle.