La série ^éruptions
Ce chapitre nous conduit au cœur du sujet. Si, pour posséder la notion exacte d'une espèce zoologique, il faut connaître sa configuration, sa structure, bien plus encore importe-t-il de voir l'être à l'œuvre, en cours d'évolution complète. A présent que l'anatomie de l'herpès nous est familière, passons donc à
son histoire naturelle.
Mais celte partie essentielle de notre plan ne peut se traiter comme la première, selon un ordre purement chronologique : elle implique une succession de questions à exposer et à discuter l'une apivs l'autre ; questions qui, au premier abord, risquent de paraître sans lien, mais dont les solutions, ultérieurement rapprochées, constitueront non seulement le plus ressemblant portrait de l'affection sujet de notre étude, mais la collection des plus solides matériaux qui puissent servir à fonder son interprétation doctrinale*
À. Lésion causale de l'herpès récidivant.
Ce premier énoncé comporte une division. Car une question que nous jugions résolue par l'affirmative a été posée à nouveau.
Avant de déterminer quelle est des trois lésions vénériennes (chancres, chancrelle, blennorrhagie) celle qui le plus souvent précède le développement de notre herpès, il nous faut donc rechercher en premier lieu si l'herpès est toujours précédé d'une lésion vénérienne.
1° L'herpès est-il toujours précédé d'une lésion vénérienne siégeant aux organes génitaux ?
Ce fait ressortait palpable, évident de notre expérience personnelle. Dans notre première publication, en 1868, on le trouve formulé en ces termes :
« Définition : Après un accident vénérien primitif quelconque siégeant sur les parties génitales, il se produit, » etc. (page 10), puis plus loin :
« Et d'abord l'antécédent obligé de l'herpès récidivant est une lésion vénérienne primitive. Hors ce cas, Jamais l'herpès qae nous étudions ne s'observe. Jamais on ne l'a vu, du moins avec les caractères énumérés ci-clessus, s'établir d'emblée aux parties génitales, etc. (page 11).
Le texte était assez clair, la déclaration assez formelle, ce semble, pour que, placée comme elle
l'est entête du livre, on nous eu laissât le bénéfice entier puisque nous en prenions la responsabilité complète. Il n'en a rien été pourtant. Le docteur Greenough, auteur d'un 1res important article (1) sur l'herpès //rogénital, article qui vise l'espèce morbide même que nous décrivons ici, réduit notre profession de foi ci-dessus, sur la constance de l'accident vénérien initial, à ces termes atténués : « M. Doyon reconnaît la fréquente préexistence de l'une des trois maladies vénériennes. »
Puis partant de là : « Je suis disposé à aller plus loin, dit Greenough. Je n'ai certainement jamais vu un cas où il n'en fût pas ainsi; et quoique je n'en puisse être absolument sûr, j'ai la ferme conviction que tout client qui me consulte pour un cas de régulier récidivant herpès progénital, a eu quelque temps auparavant l'une des maladies mentionnées cidessus (2) » .
Quelle que soit à nos yeux l'importance du litige, nous n'ouvrirons pas à cet égard une polémique personnelle. Nos droits et notre antériorité étant surabondamment rétablis par les citations ci-dessus, il ne faut voir dans la compétition de notre confrère américain qu'une nouvelle preuve de l'intérêt qui, à
(1) Archives ofDermatology, t. VII, pag. 1 et suiv. Herpès progenitalis.
(2) Greenough raconte qu'il vit un gentleman marié, bien connu pour être un bon époux et « respectable member of society » qui venait le consulter pour un herpès progénital. Il s'attendait donc à trouver là un fait exceptionnel; mais eu interrogeant ce client, il apprit qu'il avait eu, clans sa jeunesse, une gonorrhée qui dura un an.
bon droit, s'attache de plus en plus à la question de l'herpès et parlant à celle de son éliologie.
Mais voici maintenant une divergence toute opposée et sur laquelle il nous est absolument impossible de transiger, parce qu'elle porte sur un point fondamental. Unna déclare que l'herpès progénital peut apparaître chez un sujet, sans que ce sujet ait eu antérieurement une maladie vénérienne.
La valeur de cette dénégation sera discutée plus loin. Si nous l'avons mentionnée a cette place, c'est pour donner dès à présent une frappante preuve de la justesse de notre précédente remarque, c'est-àdire un exemple de l'erreur où l'on tomberait en appliquant la même mesure à des unités dissemblables; en concluant de la modalité, des suites d'un genre d'herpès génital, que la modalité, les suites doivent être identiques dans des cas qui, en réalité, appartiennent à une catégorie toute différente.
2° Les (rois maladies vénériennes qui, ?ious l'avons dit, sont lé point de départ de l'herpès sont le chancre, la chancrelle, la blennorrhagie. Dans quelle proportion chacune fir/ure-l-elle comme antécédent de cette éruption?
C'est à la statistique de répondre à cette question. Nous avons en conséquence fait le dépouillement de tous les faits à notre connaissance, notamment de ceux en assez grand nombre et relatés avec tous les détails nécessaires, que contient la monographie de
M. Doyon, faits d'ailleurs, provenant de sources diverses. Et voici le résultat de noire travail :
Dix-sept fois la chancrelle, unique et dénommée telle. Une fois chancres et chancrelles survenus à bref intervalle.
Trois fois un accident désigné sous le nom de chancre (dénomination sous laquelle autrefois, et aujourd'hui encore nombre de médecins comprennent les deux ulcères primitifs), sans qu'aucune mention soit faite de symptômes dits constitutionnels consécutifs :
Huit fois la blennorrhagie (1).
Quatre fois, un chancre suivi d'accidents dils constitutionnels.
Quinze fois, coexistence ou succession chez le même sujet de ces divers accidents.
Si, après avoir donné la parole aux faits, il nous est permis de la prendre un instant, nous ne ferons probablement que traduire l'impression que le lecteur a reçue en disant :
Telle est dans ce tableau la prédominance numérique de la chancrelle, — de celui des Irois accidents vénériens qui pourtant dans la pratique s'observe si rarement par rapport aux deux autres —
(1) Dans deux cas elle est notée comme s'étant accompagnée de beaucoup d'inflammation; dans trois autres, pendant quinze, ving' mois, deux ans consécutifs, le malade n'avait cesséde prendre et prendre des blennorrhagies.
qu'on se sent porté à la considérer comme l'antécédent non pas principal, mais unique de l'herpès.
En adoptant celle manière de voir, on aurail à en faire la preuve ; el la première à fournir serait d'expliquer dans le sens de cette théorie les quelques faits qui lui paraissent opposés ; de montrer que Là ou des observateurs ont parlé de chancres, de blennorrhagies, c'était en réalité à des chancrelles qu'ils avaient eu affaire.
Une première considération générale viendrait à l'appui de cette version.
Lorsque le médecin rapporte des cas de sa pratique, naturellement il parle de ce qu'il a vu, mais ne peut répondre que de ce qu'il a vu. Dans une relation d'herpès, l'observation oculaire pour le médecin commence à l'herpès ; les antécédents, c'est-àdire X accident primitif de l'herpès, ne lui sont connus
que par le témoignage du malade : les souvenirs seuls de celui-ci garantissent l'exactitude du diagnostic porté sur les accidents vénériens qui ont précédé. Et commelablennorrhagie, maladie longue, douloureuse, y laisse plus de traces qu'un simple ulcère qui guérit en quatre ou cinq semaines, celui -ci est souvent soit méconnu, soit oublié. D'où serait venue, s'il n'en était pas ainsi, l'erreur, passée à l'état de dogme, des vieux médecins qui n'entendant les syphilitiques accuser dans leurs antécédents que des chaudepisses, avaient déclaré la chaudepisse
capable d'engendrer la syphilis? Questionnez des vérolés de qui le mal est ancien; interrogez à Saint- Louis, au lieu d'interroger au Midi (1) et vous verrez si cette classique source de très loyales illusions est aujourd'hui tarie !
Pour ces motifs il se peut donc que l'ulcère coexistant avec une blennorrhagie soit sorti de la mémoire du malade. Mais il se peut aussi qu'il n'y soit pas entré. Si la chancrelle s'était accompagnée de phimosis, si elle avait déterminé cette complication, ce qui arrive si fréquemment, comment le malade en aurait-il connu l'existence; et, l'ignorant, pourquoi répondrait-il affirmativement à qui lui demande s'il a eu un chancre?
Défalquons encore des cas en petit nombre où la nature syphilitique de l'ulcère primitif a été prouvée par la survcnance consécutive d'accidents secondaires, défalquons ceux où le chancre aurait été doublé d'une chancrelle (chancre mixte).
En somme, la preuve par séries étant aujourd'hui la seule qui fasse loi, elle est, clans la présente question, pour la chancrelle largement faite. Pour la blennorrhagie, pour le chancre, peut-on dire qu'elle soit commencée?... Nous faisons appel à toute l'attention, à toute la sévérité des futurs observateurs,
(1) Greenough confirme la justesse de cette remarque par une donnée statistique précise. « A l'hôpital, dit-il, j'ai compté 8 0/0 de cas d'herpès dans la division des" maladies vénériennes, et 4 0/0 dans la division des maladies de la peau. »
afin que ce point important sous plus d'un rapport puisse être fixé.
B. Première incubation de l'herpès récidivant. Cet énoncé comprend plusieurs questions à examiner.
1° Combien de temps après la cicatrisation de l'ulcère primitif (/) la première poussée d'herpès apparaît-elle?
Assez variable, ce laps de temps est néanmoins compris entre des limites qu'il ne dépasse guère. Le plus souvent il est de six semaines à deux ou trois mois.
En assignant à cette période une durée à peu près régulière, nous parlons d'après ce que nous a appris notre observation. Or notre observation porte sur des gens assez semblables entre eux, sous le rapport des conditions capables d'influencer la durée de l'incubation ; c'est-à-dire des hommes de vingt- deux à trente-deux ans, ayant vécu durant ce temps clans la même résidence, soumis à la même hygiène météorologique, professionnelle, alimentaire... et génitale; car la manière dont un jeune homme règle ou ne règle pas sa vie, sous ce dernier rapport, introduit
(1) La blennorrhagie a une durée trop variable, en même temps que trop longue et sa véritable fin, dans la grande majorité des cas, est trop difficile à rapporter à une date fixe, pour qu'on puisse supputer l'incubation après blennorrhagie avec la même précision qu'aprés chancrelle ou chancre.
dans le problème dont nous cherchons à fixer les I ormes un fadeur prépondérant.
Au moment où nous écrivions ces lignes, nous recevions la visite d'un de nos vieux clients d'il y a quinze ans, herpétique après chancrelle (chez qui, par parenthèse, ses éruptions se produisirent durant trois années de rieintempêrante, et ne cessèrent qu'après et par le mariage). Nous plaisant à l'interroger sur l'objet précis de notre rédaction actuelle ; «je n'eus, nous répondit-il, je n'eus mon premier herpès que quatre mois après la fin de mon chancre. Et encore, ajouta-t-il, ça ne me vint qu'après avoir fait une nouvelle maîtresse ! »
Il est un autre, élémenl de différence que nous ne ferons qu'indiquer pour le moment : c'est la naissance d'une diathèse chez l'individu qui, d'après ses antécédents vénériens, est en passe de devenir herpétique, — a droit, disait Ricord, à un herpès progénital. Si nous disons naissance d'une diathèse, ce n'est que pour faire image; car la seule expression juste du fait que nous voulons désigner est celle-ci : t entrée en action de la diathèse. Ce point va tout à l'heure recevoir le développement qu'il mérite.
En dehors des quelques septénaires que nous venons d'indiquer comme représentant la durée moyenne de cette première incubation, on observe quelques extrêmes. Il y en a de dix jours; et, par contre, nous en citerons un de quatre ans à l'article
diagnostic. Mais, notons-le d'avance, clans ce cas, qualités du produit et conditions génératrices de ce produit, tout, on le verra, était en dehors de la règle commune.
2° Après la question de temps, la question de lieu. Où se fait la première poussée d'herpès ?
Un peu partout, dirons-nous, pour répondre exactement et sincèrement. Mais dans la très grande majorité des cas, c'est-à-dire, lorsque la maladie génératrice de l'herpès a été une chancrelle ou un chancre, c'est aux environs du siège de cette maladie que se manifestera la première éruption vésiculeuse, la poussée herpétique initiale.
Ainsi dans l'ordre de faits le plus fréquents, c'est bien une chancrelle du reflet balano-préputial (siège le plus ordinaire de la chancrelle) qui estle point de départ des jetées herpétiques ultérieures.
Eh bien ! c'est dans un cercle de deux centimètres environ de rayon autour de la cicatrice de l'ulcère primitif pris pour centre, que l'on verra apparaître d'abord l'herpès.
Il n'en est pas tout à fait de même des autres parties de l'appareil génital. Lorsque, par exemple, la chancrelle occupait le fourreau — car il existe, quoiqu'on ait dit, des chancrelles du fourreau — la première invasion d'herpès a parfois lieu sur quelque point de la surface balano-préputiale. Cette régionlà, couverte, chaude, baignée de sécrétions fermen-
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tcsciblcs, sujette par ses fonctions à des frottements répétés, à des gerçures incessamment provoquées, paraît attirer à elle, en quelque sorte, la fluxion herpétique : nous parlons bien entendu, des sujets qui portent le gland recouvert. Il faut aussi tenir compte de l'abondance en ce lieu des terminaisons de filets nerveux doués d'une sensibilité particulière; de cette sensibilité qui, dans une affection toute voisine, dans le zona, suffit pour faire que là où ces organes nerveux émergent, là soit le siège des groupes de vésico-bulles. — Remarquons enfin, à ce propos, d'une manière générale, qu'une chancrelle de la muqueuse est plus souvent qu'une chancrelle située sur la peau, le point de départ de la complication d'herpès.
3° Quels symptômes généraux observe-t-on durant cette période d'incubation?
Aucuns. Ceci doit être bien entendu ; et entendu une fois pour toutes, c'est-à-dire pour les poussées ultérieures comme pour la première. Ce mal s'établit à froid. À part le prurit local, dénotant un travail tout local et destiné à rester tout local, l'organisme demeure en quelque sorte étranger à ce qui se passe là. Ni le plus léger mouvement fébrile, ni le moindre phénomène d'embarras gastrique (1), ni ultérieurement aucune de ces douleurs consécutives persis-
(1) Ce sont les termes mêmes dans lesquels Greenough formule son opinion, sons ce rapport, absolument conforme à la nôtre.
Imites, de nature et d'origine évidemment nerveuses, telles qu'on les observe dans le zona. C'est, là un des traits qui distinguent le mieux notre herpès de l'herpès fébrile aigu, de l'herpès labialis entre autres, que Duhring, White, Hebra et Guérhard ont voulu lui assimiler.
Tout d'ailleurs ne sépare-t-il pas ces deux affections, semblables seulement par la forme anatomique, par l'aspect de leur manifestation extérieure? L'herpès labialis est souvent critique d'une maladie constitutionnelle. Non seulement pour qu'il apparaisse, mais qu'il reparaisse — notons ce point — il faut qu'une cause existante locale ou générale ait agi. — Dans notre herpès rien de pareil. C'est au milieu de la santé la plus irréprochable, c'est en s'observant sous tous les rapports (ainsi que le font souvent jusqu'au plus puéril scrupule nos hypocondriaques) ; en se tenant parfaitement propre; souvent c'est en ayant depuis longtemps entièrement renoncé au coït qu'un homme voit — et toujours avec un élonnement nouveau, — s'échelonner d'abord, puispendant des années revenir en s'échelonnant à dates presque fixes et qu'il peut parfois prévoir, l'insignifiant bobo qui le tourmente. Il nous importait d'autant plus d'établir dès à présent ces caractères que d'autres auteurs, placés dans un milieu tout différent, ont observé et ont décrit, sous le nom d'herpès certains états qui n'ont avec celui-ci que des analogies. Nous
aurons plus lard à insister sur les différences en môme temps que sur les ressemblances. Mais ayant été les premiers à décrire le type, nous avons cru devoir dès à présent spécifier ce qu'il est et ce qu'il n'est pas ; afin qu'on ne le confonde point nettement avec ses similaires.