ED. LYON-CLAESEN, ÉDITEUR, BRUXELLES
Un côté du talent de Simon Bening reste cependant à éclairer : c’est l’œuvre du peintre. L’historien Denis Harduyn, né à Gand, en i53o, dit que ce Brugeois était un excellent peintre en miniature, opérant à l’aquarelle et à l’huile. Sanderus, qui avait mis à contribution le travail d’Harduyn, accepte cette assertion en la corroborant. Simon Bening, écrit-il, était miniaturiste et peintre renommé, et il avait une fille, Liévine, très habile dans ces deux spécialités de l’art (1).
Le témoignage de Sanderus, qui était âgé de i5 à 16 ans à la mort de l’artiste brugeois, ne paraît pas avoir, nous en convenons, autant de poids que celui de Harduyn. On nous objectera qu’un maître ne pouvait pratiquer qu’un seul métier et que, dès lors, le témoignage d’Harduyn n’a pas de valeur. Il existait, il est vrai, diverses prohibitions édictées par le magistrat en faveur de la gilde des peintres. Aucun maître ne pouvait cultiver les deux branches, la peinture sur panneau et l’enluminure, sans s’être, au préalable, affilié à la gilde des enlumineurs et à celle des peintres. Nonobstant cette interdiction, certains artistes, à Bruges, ont produit indifféremment des peintures et des enluminures. A Gand, il n’existait pas de gilde propre aux miniaturistes et Gérard Horebout, sans s’attirer d’ennui, décorait soit des panneaux, soit des livres d’Heures.
Par son éducation, Alexandre Bening se rattachait à l’ancienne école du temps des ducs de Bourgogne où florissaient les Roger van der Weyden, les Thierry Bouts, les Hugo van der Goes; mais dans sa maturité, il a subi l’ascendant de Memling.
Maître Simon, qui n’a pas oublié les traditions de l’ancienne école, s’éloigne beaucoup de la manière paternelle. Cette divergence s’explique surtout par les événements qui se sont produits pendant la plus grande partie de sa carrière.
L’art subit au début du xvie siècle une transformation qui se fait sans bruit et sans arrêt. Gérard David, Mabuse et van Orley entrevoient un autre idéal : ils mêlent à leurs conceptions un élément
(1) Elenchus sive catalogus illustrium scriptorum Flandriae. Dionisius Harduinus Flandria illustrata rerum brugensium, lib. II, voir Biographie nationale, art, Bening.
plus savant, plus recherché qui leur vient du contact avec l’art italien. Le contre-coup de ce mouvement se fait sentir chez les enlumineurs qui, dès la seconde moitié du xve siècle, semblent souvent demander le mot d’ordre aux peintres. Simon Bening ne songe plus à reproduire le paysage aux perspectives calmes et sereines que l’on admire dans le Boèce de la Bibliothèque Nationale de Paris. Il s’attache, plus que son père, à l’étude de la nature sans reproduire cependant tel ou tel site déterminé. Nous le voyons recueillir mille éléments divers avec un soin extrême, pour les coordonner avec un tact souvent inconnu à ses émules. Aucun artiste, avant lui, ne paraît s’être appliqué à rendre avec plus de soin la structure d’un arbre, à en peindre avec plus de vérité la luxuriante couronne, ou bien à présenter dans leur cadre pittoresque des fermes ou d’humbles habitations de campagnards. Il nous initie avec un charme tout particulier à tous les travaux des champs et à la culture de la vigne, jadis si florissante dans nos contrées.
Fait curieux, quoique habitant un pays de plaines, Simon semble affectionner cependant les sites montueux et les rochers escarpés qu’il avait sans doute eu l’occasion de voir au cours de ses voyages. Bien qu’il ait connu les payages de Memling et surtout de Gérard David, il n’en conserve pas moins sa personnalité. Il a même, comme on peut le constater aux planches L et LVI, traité le paysage sans y mêler la représentation de la figure humaine. A cet égard, pourrait-on citer, parmi les œuvres du xvie siècle, des exemples plus caractéristiques? Quelle page plus intéressante que cette fontaine où vient se désaltérer un héron, et cette solitude charmante où l’on ne voit qu’un lièvre? Blés et Patinier n’oublient jamais d’animer leurs paysages par la présence de l’homme. Aussi, sous ce rapport, Simon de Bruges a bien quelque droit à être considéré comme un innovateur.
Bening a réussi à nous montrer la nature sous ses divers aspects : à la chaude lumière du jour, au coucher du soleil et dans la demi-obscurité d’une nuit envahissante. Avec quel art il traite le lointain, sans crainte d’y mettre des détails! Il a rendu, avec un rare bonheur, ces infiniment petits qui ne s’aperçoivent guère qu’à la loupe. Sa couleur
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