IO. LA CHEVAUCHÉE
est chaude et éclatante. Jamais son pinceau ne recourt à des tonalités de convention, évitant ainsi un écueil où plus d’un enlumineur, travaillant de pratique, est venu échouer.
« Il a fallu, dit M. Edgar Baes, des études préparatoires d’après nature ou des dessins très complets pour que l’artiste pût se livrer à la recherche de couleur, de fini, d’exactitude microscopique; et, ajoute cet érudit, Simon Bening, s’il était très paysagiste, manquait de science dans les figures ; il ne fut donc pas seul exécuteur. »
Plus loin, M. Baes enchérit encore sur ce jugement et son argumentation ne tend rien moins qu’à prouver que Simon Bening était dans l’impossibilité de traiter la figure. A son avis, « la miniature de Dixmude, qui date de i53o, a des figures tellement mauvaises qu’il est certain que Bening n’aurait pu composer celles des Heures de Notre-Dame (i). » Ce reproche d’inaptitude nous paraît singulièrement exagéré. Que l’on considère, par exemple, la miniature de Dixmude (pl. LVII) et l’on sera forcé de reconnaître que ce n’est pas là le travail d’un maladroit. Les figures, surtout celle de Marie, sont d’une exécution très fine, très soignée : elles ne constituent pas, cependant, une œuvre originale, ainsi que nous le montrerons plus loin dans la description de la miniature en question.
Nous considérons encore comme contemporaine des Heures de Notre- Dame la grande miniature appartenant à M. Balat, architecte du roi Léopold II, et représentant la Madone assise dans un jardin dont le gazon est émaillé de fleurs. Elle assiste, ainsi que son divin Fils, qu’elle tient sur ses genoux, au concert exécuté par des anges. A cette scène naïve, l’enlumineur a donné un fond charmant : prairies ombragées d’arbres, habitations agrestes, rochers élevés et, à l’arrièreplan, une ville entourée de remparts et dominée par les flèches de ses églises. C’est un ensemble captivant qu’on analyse avec plaisir, toujours sûr d’y rencontrer un détail qui avait échappé à une première inspection.
(1) Bulletin des Commissions royales, 1889, p. 170.
Le manuscrit 24098 de la Bibliothèque du British Muséum, contient plusieurs peintures dignes de figurer à côté de celles qui nous occupent ; elles émanent, à n’en point douter, de l’atelier de Simon Bening. On y retrouve, en effet, avec des variantes accessoires, la Promenade sur les canaux, la Fenaison, le Tournoi, etc. Tout y est peint, comme dans les Heures de Notre-Dame, dans des tons chauds, éclatants ; pour les arbres et les fonds, ils ne le cèdent guère en finesse à ceux qui sont reproduits dans le présent ouvrage. Dans les sujets sacrés, il y a des inégalités manifestes, et il y a même, en certains endroits, des lourdeurs d’exécution qui semblent trahir le concours d’une main moins habile.
Le livre d’Heures, manuscrit n° 8840 de la Bibliothèque royale de Belgique, bien que ne renfermant que de très petites miniatures, de omo3 sur omo3, mérite d’être mentionné pour la finesse du travail et l’éclat du coloris, et peut être mis, sous ce rapport, sur la même ligne que les Heures de Notre-Dame.
Quant au Gebetbuch de l’empereur Charles-Quint, conservé à la Bibliothèque impériale de Vienne, nous inclinons, avec M. Baes, à la considérer aussi comme une œuvre sortie de l’atelier de Simon Bening. Il y a telles pages, par exemple Jésus-Christ trahi par Judas, Jésus-Christ cloué à la croix, où la touche de l’artiste est si manifeste, que l’intervention du maître brugeois ne peut être mise en doute un seul instant.
On est encore en droit, ce nous semble, de reconnaître la main de Simon Bening dans le triptyque de la vie de Jésus-Christ, lequel faisait partie naguère de la collection de M. Charles Stein (1).
C’est surtout dans les scènes de la Passion que l’on remarque les chaudes colorations, et ces chairs ruisselantes de sang qu’il a l’habitude de donner à l’ Homme-Dieu, objet des sévices des Juifs. Ce détail si caractéristique avait frappé l’esprit observateur de M. Alfred Darcel et il convenait avec nous que les scènes de la Passion des
(1) Voir la reproduction dans le Catalogue de la collection Charles Stein. Paris, 1886.