‹ Les Heures de Notre Dame dites de HennessyChapitre 44 sur 45 · XII. — Le Crucifiement attribué a Gérard David · texte numérisé non relu

XII. — Le Crucifiement attribué a Gérard David

ous croyons, en effet, avoir découvert à Berlin, dans le tableau que M. le directeur W. Bode n’a pas hésité à restituer à l’œuvre de Gérard David, une des principales sources où Simon Bening a dû aller puiser. L’auteur de cette peinture remarquable (voir pl. LVIII)a subi l’influence de l’école italienne tout en restant flamand ; mais l’ordonnance de la scène trahit manifestement des préoccupations nouvelles. Le drame de la Passion y revêt un aspect qui s’écarte de la tradition, non seulement dans la répartition des groupes et la manière dont la croix est placée, mais aussi dans l’attitude des personnages et dans le choix des types. Ce n’est plus un drame qui a été surpris sur le fait; les personnages ont posé de manière à reconstituer une scène. Le pathétique y est donc artificiel. Jamais un de nos vieux peintres gothiques n'eût présenté sainte Marie- Madeleine sous les traits de cette jeune femme agenouillée qui se tord élégamment les doigts, tout en dirigeant les regards vers Jésus- Christ. Tel est le maître que Simon Bening a connu et copié à l’occasion.

De nouvelles recherches nous ont confirmé d’ailleurs dans notre manière de voir. Dans l’église Saint-Nicolas, à Reval, ville de la Russie occidentale, on conserve un crucifiement faisant partie d’un retable important qu’avec M. W. Neumann nous restituons à l’auteur du panneau de Berlin. Le Christ se présente sous le même aspect que celui de Dixmude : anatomie, pose de la tête, expression de la phy-

Pl. lviii.

LE CRUCIFIEMENT (musée de Berlin).

sionomie ; en un mot, il y a une concordance parfaite entre les deux figures. Quant à l’attitude de la Mère de Dieu, elle est presque identique à celle de la planche LVII ; les mains enlacées sont un tant soit peu tournées vers la gauche. Aussi, sous le rapport de la composition, la miniature de Dixmude a-t-elle encore de plus grandes analogies avec le tableau de Reval que celui de Berlin. Il est évident que dans la copie l’enlumineur simplifie sa tâche, évite certaines difficultés et s’épargne le souci de résoudre certains problèmes. Sur le tableau de Reval, les doigts de la main du Christ sont contractés, sur la miniature de Dixmude ils se plient uniformément vers la paume de la main. De son côté, l’auteur des tableaux de Berlin et de Reval a emprunté le modèle de son Christ à un maître étranger aux données de l’art flamand (i). Simon Bening a supprimé la figure de sainte Marie-Madeleine; il a croisé les bras de saint Jean au lieu de les ouvrir, et puis, que de détails fins et délicats ne lui échappent-ils pas! Sur un point, toutefois, l’enlumineur revendique toute sa maîtrise : c’est lorsqu’il traite le paysage. Impossible de détailler avec un sentiment plus exact de la réalité un arbre dépouillé de feuilles, ou de charmants lointains (2).

Les rapprochements qui terminent ce travail montrent quelle attitude les enlumineurs semblent avoir prise vis-à-vis des peintres. Dans les Heures de Notre-Dame et dans le Bréviaire Grimani, des œuvres fameuses ont été mises à contribution par les enlumineurs. C’est pour avoir ignoré ou méconnu ce fait que, dans l’étude des manuscrits, certains critiques d’art se sont souvent fourvoyés, voulant à tout prix découvrir des œuvres originales, ici de Roger van der Weyden, là de Hugo van der Goes, plus loin de Memling ou de Gérard David et, enfin, de Gossart. Il n’est pas impossible, à vrai dire, que ces maîtres

(1) Qu’il nous soit permis d’engager le lecteur à comparer les figures du Christ reproduites aux planches LVII et LV1II avec celle du tableau d’Antonello de Messine, conservé au Musée de peinture à Anvers .

(2) M. J. Weale rejette l’attribution de M. W. Bode et ajoute que le tableau appartient à quelque maître inconnu. Voir : Gérard. David, pointer and illuminator. The Portfolio. December 1895, p. 46. Ce n’est pas la place de discuter l’opinion du savant anglais, qu’il nous suffise de faire observer, qu’en tout cas, le tableau appartient à l’école ganto-brugeoise.

aient fait de temps à autre des miniatures, mais il est certain, toutefois, qu’en général les miniatures ont été exécutées par des praticiens employant le procédé de la gouache et vivant de la confection de livres d’Heures, de Missels, etc.

« Les copies et les réminiscences, disions-nous naguère, ne manquent pas dans l’œuvre de nos enlumineurs. Seul un examen attentif, secondé par d’heureuses circonstances, permettra de démêler petit à petit cet écheveau si embrouillé. » Cette conviction est partagée, du reste, par des critiques autorisés. Il y a quelques mois à peine, en effet, dans une réunion des Antiquaires de France, M. Paul Durrieu concluait à la présence de copies dans les livres à miniatures les plus célèbres. Il nous a été donné, comme on a pu le voir au cours de ce travail, de noter plusieurs rapprochements d’un très grand intérêt.

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