‹ Les heures du soirChapitre 3 sur 5 · L ORAGE · texte numérisé non relu

L ORAGE

Le lendemain, dès que Bernard eut installé son troupeau dans la bruyère, il courut vers la forêt, se glissa à travers les broussailles, et gagna d'un pas rapide la prairie voisine de la hutte du loup-garou. Il se plaça sous le chêne indiqué et imita le cri du hibou.

A cet appel le loup-garou sortit de sa retraite et s'approcha d'un air affable du jeune berger; il le fit asseoir

sous l'arbre. r . vrit le grand livre et se mit, sans autres paroles, *» lui montrer les lettres et à lui dire leurs noms. Après avoir passé trois heures à ce travail, le loup-garou se leva, tira un autre livre de ses vêtements, et le donnant à Bernard, il dit :

— Mon fils, voici un livre plus petit dont je te fais présent : il te servira à répéter mes leçons. Apprendre à lire n'est pas chose facile ; il faut réunir toutes les forces de ton intelligence pour bien retenir ce que je te dis, et quand tu seras seul, t'exercer à reconnaître les lettres sans maître. J'ai assez de confiance en toi pour croire que tu ne montreras ce livre à personne, et que si Ton venait à le découvrir, tu ne parlerais pas du loup-garou.

Bernard porta le livre à ses lèvres, et répondit plein de joie:

— Oh! ne craignez rien, maître; je ferai une bourse en peau de brebis, j'y renfermerai le livre, et je le porterai suspendu par un cordon sur ma poitrine., bien caché sous mes vêtemenîs. De cette façon on ne le découvrira certainement pas. Je ne le prendrai que lorsque je serai loin de tout curieux, et alors je l'étudierai sans relâche.

— A demain donc, mon fils ! dit le loup-garou en s'éloignant.

Bernard quitta la forêt et rejoignit son troupeau. i Rempli d'une joyeuse impatience, il s'étendit sur le sol, ouvrit son livre, et plongé dans un profond oubli de ce qui l'entourait, il se mit à répéter la leçon qu'il venait de recevoir.' Souvent un sourire venait illuminer son visage : c'est qu'il avait reconnu quelque lettre à laquelle il sou

riait comme à une ancienne amie ; parfois la tristesse et le dépit se peignaient sur ses traits, et il se frappait le front de la main : c'est qu'un nom lui échappait, et qu'il interrogeait vainement sa mémoire infidèle.

Ainsi se passa la première journée d'étude, et tous les jours suivants lui ressemblèrent.

Bernard ne pouvait pas toujours quitter son troupeau pour se rendre à la forêt, car souvent il devait le mener paître plus loin. Il n'était pas rare qu'il s'écoulât cinq ou six jours avant que le jeune berger pût revoir le loup-garou; mais alors il étudiait avec d'autant plus de passion dans le petit livre qu'il portait toujours sur son cœur.

Depuis que Bernard avait fait la connaissance du loup-garou, il n'était plus aimé du métayer chez lequel il servait comme berger. Sa négligence en était la cause : au lieu de conduire les brebis aux meilleurs pâturages , il se tenait presque toujours dans le voisinage de la forêt où il n'y avait que peu ou point de nourriture pour son troupeau, et souvent l'œil des passants avait en vain cherché le berger. Bernard était réprimandé presque roas les jours; mais, s'il tenait compte des reproches de son maître, c'était pour les mettre bientôt en oubli et reprendre le même chemin.

Il n'était donc pas étonnant que Bernard fit de rapides progrès et se trouvât en moins d'une année en état de lire tout son livre; il avait même appris par cœur les belles prières qu'il contenait. De temps en temps, le loup-garou lui permettait de lire aussi dans le grand livre : belle récompense et grande joie pour Bernard !

Car ce livre était une traduction de l'Histoire Naturelle de Pline , et renfermait la description des animaux les plus étranges et les plus rares.

Jusque-là, Bernard n'avait fait aucune question au loup-garou, et celui-ci de son côté n'avait jamais exprimé le désir de savoir qui était son élève, dont le nom même lui était encore inconnu. Cette réserve n'empêchait pas pourtant qu'un profond sentiment d'amour et de reconnaissance pour son bienfaiteur n'eût pris racine dans le cœur de Bernard. Souvent déjà il avait versé des larmes en songeant aux souffrances que le loup-garou devait endurer, sans pouvoir chercher consolation ni soulagement. Cette compassion, inspirée par la gratitude, grandit encore quand, après une année environ, il vit le loup-garou s'affaiblir chaque jour davantage et se rapprocher indubitablement de la tombe. Bernard s'aperçut enlin que le loup-garou ne pouvait plus faire qu'avec peine le trajet de sa hutte au lieu de leur rendezvous , que ses yeux avaient perdu leur éclat, et que sa .oix devenait sourde et presque inintelligible.

Un jour que le loup - garou lui expliquait un passage lu grand livre , sa parole s'éteignit au milieu de son disours et se perdit en un soupir douloureux : sa poitrine puisée se refusait à de nouveaux efforts. La sensibilité e Bernard fut plus forte que sa volonté ; il fondit en .rn.es et s'écria d'une voix pleine de sanglots : — 0 maître ! vous êtes malade et vous ne faites rien >ur vous guérir. Vous voulez donc mourir? Pour toute réponse, le loup-garou ramassa le livre se dirigea vers sa hutte en disant d'un ton triste :

— A demain , mon fils !

Bernard le vit s'éloigner d'un pas chancelant, et resta quelque temps à pleurer à la même place; enfin il se leva et regagna la bruyère , le cœur plein de douleur et d'inquiétude. Pendant toute la journée il ne pensa qu'à la maladie de son bienfaiteur, et versa des larmes à plusieurs reprises sur son lamentable sort.

A la fin du jour, il revint à la ferme et compta, en présence du métayer, les brebis de son troupeau, tandis qu'elles rentraient dans l'étable.

Il manquait un bélier et quatre moutons.

A cette vue , la colère longtemps comprimée du fermier fit explosion ; il reprocha à Bernard ce qu'il appelait sa fainéantise et l'accablait d'injures. Puis il lui ordonna de faire son paquet, et le chassa de sa ferme comme un serviteur infidèle.

Lu soir, à l'heure où les ténèbres couvraient la terre , Bernard gisait pleurant sur la bruyère , non loin des broussailles qu'il n'osait franchir. L'infortuné jeune homme, ne sachant où aller, s'était couché, la tète sir son paquet, pour attendre le jour : dès que l'aube pa . raîtrait, il irait raconter son malheur au loup-garou.

Malgré sa profonde tristesse , il finit par s'endormir A peine avait-il goûté deux heures de repos qu'une at . mosphère lourde et chargée de vapeurs s'étendit sur lu comme une chape de plomb ; sa respiration devint dii ficile; il était tout en sueur, et de temps en temps portait, sans le savoir, sa main à sa poitrine pour entr'oi vrir ses vêtements et livrer passage à l'air qui lui mai quau.

Tout, jusqu'à la nature inanimée, semblait dans la terreur et dans l'attente; pas le moindre vent, pas le plus léger souffle n'agitait le feuillage; la bruyère res" semblait à un immense tombeau. Seulement on entendait au loin le coassement presque insaisissable des grenouilles qui , du fond de leurs marais , saluaient de leurs chants l'approche de la pluie.

Bientôt apparut à l'horizon un sombre rideau de nuages qui monta lentement comme un voile de deuil étendu sur la terre parla main de Dieu; on voyait par intervalles scintiller des lueurs sinistres ; l'air devint plus lourd encore et le silence de la nuit plus effrayant,... jusqu'à ce que la tempête envoyât devant elle un messager comme pour dire : Me voici!

C'était un vent léger qui passa dans le feuillage en le caressant et courba doucement la cime des plantes; mais au même instant l'orage éclata : une flèche de feu fendit l'espace, et un formidable coup de tonnerre repentit : la couche de Bernard trembla sous lui. Le jeune . homme s'éveilla en sursaut , tout étourdi encore par le sommeil de plomb duquel il sortait, se leva vivement et regarda le ciel. Vingt éclairs jaillirent en même temps du sein des nuages; et immédiatement après, l'ouragan s'élança dans la bruyère , ployant ou déracinant les arbres sous son vol formidable et emportant en tourbillons, vers le ciel , leurs feuilles arrachées : les cataractes du ciel s'ouvrirent, et la pluie tomba par torrents sur la terre, comme si un nouveau déluge venait châtier l'humanité...

Terrifié , anéanti par l'angoisse , Bernard tomba à

6i ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

genoux et se mit à prier; l'eau ruisselait de son corps et le froid étreignait sa poitrine. Il se leva et courut chercher un abri sous un grand hêtre voisin , — mais avant qu'il l'eût atteint , un serpent de feu sillonna le tronc de l'arbre, le brisa en deux comme un brin de paille et précipita la cime avec un affreux craquement sur le sol ébranlé.

Au milieu de cette effroyable convulsion de la nature, environné de feu, effrayé par les coups de foudre, glacé par les torrents de pluie, le pauvre Bernard devint presque fou; et, soit qu'il regardât leloup-garou comme son unique refuge, soit qu'il obéît à la destinée qui le poussait, il se glissa à travers les broussailles et courut, comme un insensé, vers la hutte du loup-garou. Arrivé sous le chêne, il fit entendre avec désespoir le cri du hibou.

Mais il n'aperçut rien et , quelque vive que fût la lumière répandue par les éclairs sur la prairie, il ne vit pas venir le loup-garou. Alors seulement il se ressouvint que, la nuit, le loup-garou était condamné à errer pour accomplir le jugement de Dieu, et que peut-être il reviendrait sous la forme d'un loup.

Il n'osa s'approcher de la hutte , car il se repentait déjà d'avoir violé sa parole. Se dirigeant à la lueur des éclairs, il regagna l'endroit d'où il était venu et se jeta en pleurant sur le sol , à quelque distance des broussailles.

L'orage s'éloignait vers le nord, et bientôt un morne et effrayant silence s'abattit sur la terre.

fV

EXP I.ICAT10N

Le lendemain, le soleil se leva radieux dans un ciel d'azur et répandit ses doux rayons sur Bernard, dont il eut bientôt séché les vêtements. Le jeune berger prit son paquet, franchit les broussailles, pénétra dans la forêt, alla se placer sous le chêne, et fit entendre le cri iu hibou.

Son appel resta sans réponse comme la nuit précé-

lente; personne ne sortit de la hutte. Bernard répéta

son cri plusieurs fois, mais toujours en vain. Peu à peu

une vive inquiétude s'empara de son âme ; il pensa que

le loup-garou pouvait être mort ! Peut-être aussi n'était-

que malade, et alors qui le soignerait, qui lui porterait

cours ? Ces réflexions décidèrent Bernard à se rendre

ia hutte, et à se sacrifier, s'il le fallait, à sa généreuse

însée.

Il s'approcha donc de la hutte; mais à peine y eut-il té les yeux, qu'un cri de douleur lui échappa et qu'il arrêta tout tremblant.

Au pied de la croix gisait le loup-garou, demi -nu, nmobile comme un cadavre; le sang dégouttait de son os dépouillé, et sa main affaiblie serrait encore conulsivement le fouet avec lequel il s'était frappé si ruellement.

Après avoir pendant un instant contemplé avec stupé-

"action cet affreux spectacle, Bernard s'élança dans la hutte, prit le loup-garou dans ses bras et s'écria en pleurant :

— Maître, maître, éveillez-vous! C'est moi, votre élève ! Oh ! ne mourez pas !

Le loup-garou ouvrit des yeux égarés et considéra, en souriant tristement, le jeune berger, qui s'efforçait de le soulever.

— Mon fils, dit-il, je te pardonne d'avoir manqué à ta parole. Tu as surpris le secret de ma misérable vie. Je ne mourrai pas encore aujourd'hui, hélas! mais j'espère que Dieu me permettra bientôt de reposer dans la tombe.

A ces mots, il se leva avec peine, se revêtit de ses habits de peau et alla s'asseoir sur le bord du lit; une pâleur extrême couvrait ses joues ; ses lèvres étaient bleuâtres et ses yeux éteints.

Bernard ne put supporter davantage le spectacle de cette douleur.

— 0 maître, s'écria-t-il d'une voix déchirante, pourquoi vous torturez-vous ainsi? Dieu ne peut exiger cela ! Si vous avez commis un péché, il ne peut être assez grand pour justifier la punition que vous vous infligez !

Un amer sourire passa sur le visage du loup-garou.

— Pas assez grand! s'écria-t-il. Écoute donc, jeune homme, puisque ma mort est proche et que tu es d'ailleurs incapable de trahir ton bienfaiteur; — écoute, je vais te dire quel est mon péché. Tu as lu dans le livre que je t'ai donné comment Caïn tua son frère Abel et comment Dieu le maudit dans ses descendants ! ^h bien,

mon fils, le loup-garou a aussi tué son frère, et Dieu l'a maudit aussi jusqu'à l'heure de sa mort! Vois-tu cette épée ? Elle a fendu la tête de mon frère ; son sang innocent couvre ce pourpoint : ces taches, c'est le sang de mon frère !

Un long silence suivit ces paroles. Bientôt le loupgarou reporta son regard sur Bernard éperdu et reprit d'une voix entrecoupée :

— Mon fils, je veux te raconter mon crime en peu de mots; ce récit sera peut-être la dernière leçon que je te donnerai. J'avais un frère; nous nous aimions d'un ardent et mutuel amour, ainsi que nos parents nous l'avaient recommandé en mourant. Nous avions aussi une sœur, une sœur dont les traits diffèrent peu des tiens; c'est pour cela que j'ai tant de plaisir à te voir. Nous vécûmes longtemps dans la paix et dans la joie; mais une femme suscita la jalousie entre nous. J'avais pour cette femme une violente passion; mon frère ne l'aimait pas moins ; mais il était plus beau de visage que moi et paraissait payé de retour. Comme un affreux poison, la jalousie tortura mon cœur, mais elle ne put cependant vaincre l'amour fraternel : je dévorai ma douleur et souffris en silence. Un jour que je revenais de chez cette femme avec mon frère et un vieux serviteur, il se mit, par vanité, à me railler au sujet de mon amour malheureux. Le feu que j'avais pu comprimer jusqu'alors éclata tout à coup dans mon âme ; comme il continuait à me provoquer, je m'égarai, je devins aveugle; ma main saisit malgré moi cette épée qui était suspendue à la selle de mon cheval ; je frappai et je fendis la tête de

mon frère; son cadavre tomba sur le sol. Alors je me précipitai, en hurlant de douleur, à bas de mon cheval; je me jetai sur le corps de mon frère et me mis à l'appeler; le sang rougissait mon pourpoint; je m'arrachais les cheveux; le cadavre restait muet!

Le loup-parou reprit un instant haleine. Quant à Bernard, ses yeux étaient fixes et immobiles; il tremblait visiblement, et tout dans son attitude trahissait une singulière impatience d'entendre la fin de cette histoire. Sans aucun doute, il y avait quelque cause secrète à une si violente émotion.

Le loup-garou reprit :

— Je ne pus longtemps pleurer mon crime auprès du corps de mon malheureux frère ; bientôt le vieux serviteur revint avec une valise et l'attacha sur mon cheval. Puis il m'arracha du cadavre, me força avec une irrésistible puissance de monter à cheval, et me fit comprendre que je devais fuir pour épargner à ma famille un éternel opprobre. Éperdu, fou de douleur, j'éperonnai mon cheval et le laissai courir toute la nuit... Pendant deux années j'errai au hasard à travers des pays étrangers ; enfin je me confessai à un prêtre. Celui-ci m'imposa comme expiation de passer le reste de ma vie dans la solitude et la pénitence , et je me retirai dans cette forêt solitaire. Je ne suis point un loup-garou, mon fils; mais, afin de garder mon secret, j'ai accepté ce nom que m'ont donné les paysans. Tu connais maintenant ton bienfaiteur.

11 était facile de voir que Bernard voulait parler, mais gon émotion était si grande qu'aucun son ne pouvait

sortir de sa bouche ; enfin, l'agitation de son cœur se calma , et il s'écria comme un insensé :

— Abulfaragus! Aleidis ! Arnold ! ô maître, vous n'êtes pas un meurtrier, et votre nom est Hugo de Craenhove !

Il serait impossible de rendre l'expression de la physionomie du comte Hugo. Ses yeux brillèrent soudain d'un éclat surhumain , et sa tête se pencha vivement vers Bernard comme pour le supplier d'expliquer ses paroles.

Le jeune homme s'écria de nouveau :

— Non , comte Hugo , vous n'êtes pas un meurtrier, car votre frère est vivant !

Hugo poussa un grand cri et , versant un torrent de larmes , il se laissa tomber du lit sur le sol, rampa jusqu'à Bernard, lui prit les mains et dit en sanglotant :

— Que dis-tu? Je n'ai pas tué mon frère? Je ne suis pas un meurtrier? Il vit? Tu l'as vu vivant depuis cette horrible nuit? O mon Dieu, si je pouvais le croire ! Mais lu te trompes; je l'ai tué ! — ne voilà-t-il pas son sang ! Parle, parle, pour l'amour de Dieu !

— Non, non, maître, s'écria Bernard, je ne me trompe pas. Arnold de Craenhove vit, vous dis-je. Lui-même m'a donné pour sœur la douce Aleidis ! J'ai passé huit années de ma vie au château des Lanternes, et je connais l'accident de cette terrible nuit. Le coup que vous avez porté à votre frère n'a pas causé sa mort. Il n'en a gardé qu'une cicatrice sur le front. Je comprends maintenant pourquoi Abulfaragus me bannissait; c'était pour vous ramener à votre frère Arnold, monseigneur !

Hugo ne doutait plus de la vérité des paroles de Ber-

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nard. Il se jeta à genoux au pied de la croix et adressa à haute voix une prière de remerciement à Dieu. Quand il se releva, un sourire de bonheur illuminait son visage et il répéta avec une joie profonde :

— Je ne suis pas un meurtrier! Non, je ne suis pas un meurtrier !

Épuisé par une si violente secousse, il alla s'asseoir sur le bord du lit; il continuait à sourire au milieu de ses larmes.

Pendant quelque temps, Bernard cacha son front dans sa main comme s'il eût été livré à la plus profonde méditation. Il s'approcha enfin du comte Hugo, et lui dit gravement :

— Maître , le Dieu de miséricorde ne m'a rendu quelque temps malheureux que pour faire de moi l'instrument de ses décrets ; ma tâche est presque accomplie maintenant, selon la prédiction d'Abulfaragus; je dois me hâter de retourner au château des Lanternes pour mettre fin à la douleur de votre frère Arnold et la changer en félicité.

Un sentiment de tristesse assombrit le visage de Hugo.

— Mon frère! dit-il pensif, mon frère! Oserai -je paraître devant lui? Ne m'accablera-t-il pas des imprécations que mérite un meurtrier? Et cependant, ô mon Dieu, il faut que je le voie, que je lui demande pardon, que je sente sur ma joue le baiser fraternel, que je serre dans mes bras ma bien-aimée sœur, Aleidis!... Et puis mourir... mourir à l'ombre des tours du château de mes ancêtres... O bonheur!

— Votre frère, dit Bernard, vous recevra comme un

mge de délivrance chargé de lui apporter à lui-même le pardon du Seigneur. Il a souffert comme vous; lui aussi ast maigre, décharné, courbé sous le poids du remords. Savoir que vous vivez, que ses railleries n'ont pas causé totre mort, oh! cette pensée lui rendra la force du corps et la joie de l'âme; il me bénira comme son libérateur, croyez -le bien, maître!

Ces paroles furent suivies de nouveau d'un court silence; puis le comte Hugo se releva, et, saisissant la main de Bernard, il lui dit d'une voix suppliante :

— Mon bon fils, tu t'étonneras sans doute de la prière que je vais te faire , mais c'est peut-être le dernier service que tu pourras me rendre.

— Tout! tout! s'écria Bernard. Parlez, je n'ai rien fait encore pour le bienfaiteur qui m'a appris à lire.

— Eh bien , mon enfant , je veux aller avec toi au château des Lanternes. Auras -tu le courage et la force de soutenir jusque-là mon corps épuisé?

— Vous êtes bien faible , maître ! dit Bernard en ïoupirant. 11 y a d'ici au château deux grandes heures de marche ! Vos forces ne vous trahiront-elles pas ? Si vous testiez ici, je reviendrais dès ce soir vous prendre avec une voiture.

— Mon impatience est trop grande , répondit Hugo. Et puis ne comprends- tu pas, mon fils, que des serviteurs et des hommes d'armes viendraient avec la voiture. Ce n'est pas ainsi que je veux revenir.

— Disposez de moi , dit Bernard , je suis prêt !

Le comte Hugo pressa avec reconnaissance la main du jeune homme et dit, en indiquant du doigt la hutte :

— Mon fils, cette retraite du loup-garou ne doit pas subsister ; il ne faut pas qu'on trouve cette page de *«*, triste histoire. Prends de la mousse et des feuilles dai if. le lit, arrache les branches du sol et place -les dessus ; jettes-y aussi le pupitre.

Lorsque ces ordres furent exécutés , Hugo prit l<n pourpoint ensanglanté et le mit sur l'amas de branche et de feuilles.

Bernard obéissait sans répondre, bien qu'un gran<* étonnement se peignît sur sa physionomie. Il alla dépo ser la croix à quelque distance et rentra dans la hutte 11 trouva Hugo occupé , au moyen d'une pierre et de 1 lame de Pépée, à faire jaillir des étincelles sur une pe: rgnée d'herbe desséchée. Bernard comprit alors son dessein. Il courut précipitamment au grand livre et ! • mit avec passion sous son bras, comme un ami qu'il voulait sauver de l'incendie. Puis il alla à la vaii dit:

— Maître, cet argent?

— Veux-tu en prendre? dit Hugo; fais-le ! Bernard prit deux des pièces d'or et les serra ave>

son petit livre dans la bourse de cuir qu'il portait sa son cœur, r* en juger par l'expression de sa physiono mie , il n'emportait pas cet argent sans dessein.

Tout à coup l'herbe sèche prit feu et s'enflamma sou le souffle de Hugo. Celui-ci saisit Bernard par la main l'entraîna hors de la hutte, lui fit prendre la croix, c alla avec lui jusqu'au pied du chêne. Lorsqu'ils se re tournèrent , ils virent des nuages de fumée s'élève au - dessus de la hutte; bientôt les flammes percèrent 1

toit en serpentant, et enveloppèrent en un instant Thahjtation du loup-garou.

T — Mon enfant, dit Hugo en soupirant, prions Dieu ici encore une fois !

A ces mots, il s'agenouilla lentement et leva les mains vers le crucifix. Bernard suivit son exemple, et tandis que le feu dévorait la hutte, tous deux, au milieu de cette nature sauvage, adressèrent une fervente prière au ciel et un joyeux adieu au désert où le loup-garou avait versé tant de larmes. Quand la hutte se fut abîmée dans les flammes, ils se relevèrent, placèrent la croix de bois devant le chêne, comme un souvenir de leur infor- ♦nne et de leur délivrance, et suivirent à pas lents le sentier. Bientôt après, ils étaient dans la bruyère.

Le comte Hugo avait trop espéré de ses forces; à peine fut-il hors de la forêt, qu'il sentit ses jambes se roidir et une grande lassitude gagner tous ses membres; alors il s'assit tout haletant et pencha tristement sa tête sur sa poitrine. Cependant Bernard alla briser dans le taillis une branche de chêne pour s'en servir comme

de bâton, et revint auprès de Hugo :

<— Prenez courage, maître, dit-il, je vous soutiendrai, je vous porterai, si je le puis. Nous marcherons lentement. Prenez courage!

Tout en parlant ainsi il aidait le faible Hugo à se /ever, puis il posa sur son épaule le bras du vieillard et força celui-ci à s'y appuyer. Les voyageurs s'acheminèrenl ainsi d'un pas lent et mal assuré dans la bruyère, et interrompirent leur marche par de fréquents repos.

Un pénible silence régna longtemps entre eux; cepen

dant ils se mirent peu à peu à échanger des paroles d< consolation. Sans doute Bernard racontait à Hugo le aventures de sa vie passée, car tandis qu'il parlai, un feu inaccoutumé rayonnait dans ses yeux; le non d'Àleidis sortit de ses lèvres, et peut-être le? plus secret sentiments de son cœur ne craignireiit-ik pas de s'épat cher au sein de cette paisible nature.

Quelque effort que dût faire Hugo pour lutter conti la fatigue, un sourire apparut néanmoins de temps e temps sur ses traits, quand il apprit la noble origin de son jeune compagnon et soupçonna qu'un amoi mutuel attachait Bernard et Aleidis l'un à l'autre. I récit du jeune homme lui donna la conviction qu'A nold déplorait ses railleries d'autrefois et lui conserva son affection, malgré les marques qu'il portait enco; d'une colère coupable. Cette certitude consolante 1 donnait un peu plus de force; il luttait courageuseme: contre la faiblesse de ses membres, et vers deux heur après midi, il atteignait avec Bernard un petit h<; voisin de Wyneghem.

Là ses forces l'abandonnèrent; il s'affaissa aîve' d'un arbre et tomba inerte comme un cadavre; m< on voyait toujours sur son visage la même expressii de bonheur; ses yeux étaient pleins de vie, ses jou caves brillaient d'une coloration inaccoutumée. G'( que Tâme restait en lui plus forte que le corps; il se tait qu'après un moment de repos il pourrait reprend son voyage.

L'anxiété et la sollicitude de Bernard étaier trêmes; il regarda aux alentours s'il ne découvrir

enc

pas quelque objet qui pût servir à soutenir la tête de Hugo, et comme il ne trouvait rien, il s'étendit lui-même par terre et attira doucement la tête du vieillard sur ses genoux, puis il resta dans une complète immobilité. Aucune parole, aucun soupir ne s'éleva sous l'arbre, aucun mouvement ne trahit la vie dans ces deux corps étendus, jusqu'à ce que, après une demi-heure de repos, le comte Hugo dit à Bernard :

— Mon tils, j'ai soif!

Le jeune homme souleva son précieux fardeau, s'en dégagea avec précaution et répondit en se levant :

— Restez là bien tranquille, maître, je vais chercher à boire. Pourrez-vous endurer la soif jusqu'à mon retour?

— Je me reposerai encore jusque-là ! répondit Hugo en soupirant.

Bernard entra dans le bois, mais il ne fut pas plus tôt hors de la vue de Hugo, qu'il se mit à courir de toute sa force vers le village de Wyneghem. Il y échangea une de ses pièces d'or pour une cruche de bière, de la viande salée, du pain et du beurre. Chargé de ces provisions, il revint trouver Hugo. Celui-ci était debout contre l'arbre et paraissait remis de son excessive fatigue. Il mangea et but ce que Bernard lui présenta, et à la grande Joie de son jeune compagnon, il reprit du courage et des forces.

Bientôt Bernard ramassa le livre et le bâton : Hugo s'appuya de nouveau sur son épaule, et ils quittèrent l'arbre hospitalier pour continuer leur voyage.

Deux heures avant le coucher du soleil, ils aper-

curent tout à coup au loin les tours du château des Lanternes. Un même sentiment les émut tous deux; leurs cœurs se mirent à battre plus vite, ils ressentirent un léger frisson, et leurs yeux restèrent fixés sur l'horizon sans qu'une seule parole vînt exprimer leur émotion.

On pourrait croire que leurs pas durent se hâter et qu'une impatience fébrile les poussa à marcher plus rapidement. Ce fut le contraire qui arriva : tous deux, plongés dans une muette extase, tombèrent à genoux et restèrent absorbés pendant quelque temps, les yeux fixés sur les tours du château des Lanternes, tandis que des larmes coulaient sur leurs joues.

Hugo parla le premier en ces termes :

— 0 mon fils, si tu pouvais voir ce qui se passe dans mon cœur ! Si tu savais quelle joie folle me trouble et m'émeut! Les voilà, les tours du château de mon père ! Après treize ans de souffrances, après avoir senti, pendant treize ans, les plus terribles remords déchirer mon sein, je les revois, ces tours bien- aimées, je les revois et je ne suis pas un meurtrier ! Les arbres qui ont abrité les jeux de mon enfance ombrageront encore le vieil Hugo, languissant et brisé ! Je vais retrouver les souvenirs de mes aïeux; je vais serrer d'une bienheureuse étreinte mon frère Arnold, mon Aleidis et mon fidèle Abulfaragus. . . Ah ! que Dieu, dans sa miséricorde, me donne encore quelques jours de vie... et après... après, reconnaissant et heureux...

Un cri de Bernard l'interrompit :

— Voyez, voyez ! s'écriait le jeune homme en éten-

dant le bras dans l'espace comme pour montrer quelque objet lointain; voyez, là-bas sous ces arbres, ce vieillard qui cueille des herbes ! C'est lui; oui, c'est lui !

Avant que Hugo tournât les yeux vers l'endroit qu'il lui indiquait, Bernard s'était relevé vivement et s'était mis à courir aussi vite que possible au-devant du vieillard. Sans pouvoir reconnaître celui-ci à une aussi grande distance, Hugo le vit jeter trois fois les bras autour du cou de Bernard et embrasser le jeune homme avec effusion. Aussitôt après ces embrassements, tous deux se dirigèrent en hâte vers la place où était assis Hugo, et ce ne fut que quand ils approchèrent de lui que le comte reconnut son fidèle Abulfaragus. Il se leva avec un cri de joie et tomba dans les bras du devin. L'émotion empêchait celui-ci de parler, et les sons qui s'échappaient de ses lèvres étaient inintelligibles; troublé, éperdu, il s'affaissa sur le gazon et répandit un torrent de larmes. Hugo s'était assis à côté de lui et avait pris une de ses mains; Bernard se trouvait de l'autre côté dans la même attitude. Après quelques instants, Abulfaragus essuya vivement les pleurs qui mouillaient ses joues, contempla avec une affectueuse surprise les traits de Hugo, et s'écria en levant les yeux au ciel :

— Merci, merci, ô mon Dieu, de ce qu'il m'est donné de le voir avant de mourir !

Et considérant de nouveau le comte , il dit :

— Vous êtes malade et affaibli, messire, mais ne croyez pas que la mort vous vienne prendre; je l'ai vaincue plus d'une fois; d'ailleurs, l'illustre sang de Craenhove coule dans des corps de fer. Courage et es-

poir, comte Hugo, le bonheur et la paix nous attendent tous!

— Il est donc vrai, Abulfaragus? mon frère Arnold ne me hait pas ?

— Vous haïr ! répondit Abulfaragus avec étonnement, vous haïr, comte Hugo ! Votre visage me dit ce que vous avez souffert ; mais il est impossible que votre vie ait été plus amère que celle d'Arnold. Vous avez cru que vous aviez tué votre frère ; Arnold a cru, lui, qu'il était cause , par ses railleuses paroles , non - seulement de votre méfait, mais aussi de votre suicide. Après deux années de voyages, après deux années de recherches qui n'amenèrent pas la moindre preuve de votre existence, il s'est enseveli dans le château des Lanternes comme dans un tombeau , avec la conviction que vous aviez dû vous-même mettre fin à vos jours. Songez combien ce double remords a dû lui torturer le cœur ! Vous êtes amaigri, épuisé : il est plus épuisé et plus amaigri que vous ; vous le reverrez avec joie : lui deviendra peutêtre fou de bonheur en vous apercevant!

— Allons donc à lui! s'écria Hugo en se levant; que je le voie et que j'obtienne son pardon!

— Seigneur comte, dit vivement Abulfaragus, cela n'est pas encore possible. Votre frère pourrait être frappé à mort par votre soudaine apparition. Et puis, vous le savez, nous avons tous passé une grande partie de notre vie dans les larmes et la douleur, pour garder cet horrible secret. Il ne doit pas être découvert encore. Si le comte Hugo de Craenhove franchissait , en plein jour, sous ces misérables habits, la porte du château des Lan-

ternes , les serviteurs et les hommes d'armes chercheraient l'énigme de ce fait étrange, — et qui sait s'ils ne la trouveraient pas ! Demeurez ici jusqu'à la tombée de la nuit; je vais retourner au château et donner l'ordre que pas une âme ne le quitte. En attendant, je vous enverrai Aleidis, et je reviendrai moi-même vous prendre quand il en sera temps. Ayez donc patience jusque-là; ce ne sont que peu d'instants à ajouter à treize longues années; c'est le dernier sacrifice qu'il vous faut faire à l'honneur de votre maison !

A ces mots, il serra la main du comte, et d'un pas rapide prit le chemin du château des Lanternes.

Plein d'espoir et de joie, Hugo ne trouva pas le temps long : Bernard et lui avaient de si doux sujets d'entretien!

Tout à coup, ils aperçurent au loin une noble dame qui s'avançait vers eux. Elle était de haute taille , svelte et vêtue de noir ; un voile transparent couvrait son visage. Bien que Bernard ne reconnût pas cette femme, il n'en obéit pas moins à l'inspiration de son cœur ; il se leva vivement , et courut de toutes ses forces vers la dame en s'écriant d'une voix ravie :

— Ma sœur, ma chère sœur!... Aleidis, Aleidis!...

Et les bras tendus pour l'embrasser, il s'approcha d'elle; mais arrivé à une petite distance, il s'arrêta tout li coup comme frappé de la foudre ; ses bras retombèrent le long de son corps et il se mit à pleurer abondamment, tandis que, confus et embarrassé, il fixait les yeux sur le sol. Pauvre Bernard, il avait cru retrouver sa sœur Aleidis, et il voyait devant lui une jeune fille , à la

démarche imposante et d'une ravissante beauté, dont le regard n'annonçait pas l'amitié franche et sans réserve qu'il attendait: au contraire, dès qu'elle avait aperçu le jeune homme, la rougeur de la honte avait coloré son front d'albâtre. Pour la première fois, Bernard sentit qu'il était couvert de vêtements sales et grossiers , que sa chevelure était en désordre et son visage pâli par la nuit qu'il avait passée en plein air. Le désespoir envahit son âme, et peut-être, en ce moment, un sentiment tout autre que l'amour fraternel allait-il, à son insu, prendre racine en lui...

Il faut que l'amour nous fasse lire jusqu'au plus profond du cœur de la personne aimée, car Aleidis comprit d'un seul coup d'œil ce que ressentait le jeune homme. Elle écarta son voile de son visage, arrêta sur le jeune homme un tranquille et doux regard, et au lieu de lui donner le nom familier de Bernard, elle dit d'une voix mélodieuse :

— Comte de Beedale, la vue de votre sœur vous affiige-t-elle?

Le jeune homme leva la tête et répondit p£x un sourire de reconnaissance à ces paroles consolatrices ; puis, comme plongé dans une croissante extase, il arrêta ses yeux sur la jeune fille; celle-ci reprit d'une voix plus douce encore et presque craintive :

— Bernard, \e n'ai pensé qu'à vous pendant cette triste séparation ; et vous, n'avez-vous pas oublié Aleidis?

Cet aveu arracha à Bernard un cri de bonheur, et ses yeux se remplirent de larmes de joie.

— Oublier, ô mon Dieu ! s'écria-t-il ; vous oublier,

Aleidis? Oh! ne prononcez pas de semblables paroles au moment où le bonheur de revoir ma sœur et mor amie inonde mon cœur !

Il saisit une des mains d' Aleidis dans les siennes et la baigna de larmes d'amour et de reconnaissance.

La main dans la main, et tout tremblants d'émotion, ils se rapprochèrent du comte Hugo. Après une scène touchante d'amitié fraternelle, Aleidis, devenue muette, s'assit à côté de Hugo, le bras noué au cou de son frère et son bel œil bleu fixé sur lui. Quant à Bernard, il n'osait que de temps en temps jeter sur Aleidis un fugitif regard : sa beauté enchanteresse avait saisi trop vivement son âme et allumé dans son cœur un sentiment qui le remplissait à la fois d'étonnement et de confusion. Quel n'était pas son trouble, quand les yeux d'Aleidis rencontraient les siens et lui jetaient un doux regard !

Cependant le disque rougi du soleil disparaissait derrière l'horizon et une demi-obscurité descendait sur la campagne. Alors ils virent dans le lointain Abulfaragus qui s'avançait vers eux.

Dès que Bernard aperçut le vieillard, il courut à sa rencontre et se jeta à son cou avec une joyeuse expansion; après une tendre et longue étreinte, le jeune homme lui dit :

— Oh ! merci, merci, généreux Abulfaragus 1 Vous avez fait pour moi ce qu'un père eût fait pour son fils : vous m'avez conservé une pure et charmante... sœur. Que le ciel prolonge vos jours et vous accorde une douce mort!...

Abulfaragus frappa en souriant sur l'épaule de Bernard et répondit d'un ton de joyeuse plaisanterie ;

— Vous voyez, jeune homme, que ce qui fait votre joie aujourd'hui pouvait jadis faire le malheur d'une illustre famille et votre honte en même temps. Ce n'est pas sans raison qu' Abulfaragus vous a persécuté et banni. Maintenant il n'y a plus de danger, mon bienheureux fils; je ne vous ai pas conservé seulement une sœur...

Il approcha ses lèvres de l'oreille de Bernard et ajouta mystérieusement :

— Car le sacristain de Deurne a reçu l'ordre de décorer l'église pour une belle cérémonie nuptiale. Connaissez-vous le fiancé?

A ces mots, il laissa Bernard stupéfait à ses propres pensées et rejoignit Hugo; il lui donna quelques renseignements sur l'état moral de son frère et annonça le départ, dès que les ténèbres lui parurent assez épaisses pour cacher leur arrivée au château,

Pendant ce court voyage, personne ne parla; tous étaient préoccupés de la scène émouvante qui allait se passer. Les jambes affaiblies de Hugo se dérobaient sous lui ; sa respiration devenait plus courte, les battements de son cœur rapides et irréguliers, Il allait paraître en présence du frère qu'il avait failli tuer.

Enfin ils franchirent le pont-levis et pénétrèrent dans l'intérieur du château; ici Hugo n'eut plus la force de se soutenir et réclama un appui. Bernard se plaça à sa droite, Aleidis à sa gauche, et ce fut ainsi que tous gagnèrent à pas lents la porte de la chambre d'Arnold.

A peine celle-ci se fût-elle ouverte que deux cris déchirants se répondirent :

— Arnold! Hugo! pardon! pardon!

Et les deux frères s'élancèrent en pleurant dans les

bras l'un de l'autre. On entendit un long baiser

Quelques paroles inintelligibles retentirent dans la chambre... et puis... et puis les corps des deux frères s'affaissèrent et tombèrent lourdement sur le parquet, comme des statues de plomb.

Gomme ils continuaient à s'étreindre avec force, les spectateurs crurent que l'excès de l'émotion leur avait momentanément ôté le sentiment. Seul, Abulfaragus poussa un cri qui retentit dans tout le château, et il se jeta en gémissant sur les deux corps entrelacés.

Hélas! treize années de douleurs et de souffrances n avaient pu briser la vie des deux frères... un seul instant de joie y avait suffi !... Ils étaient morts et leurs âmes étaient parties ensemble pour se présenter devant le tribune de Dieu.

Si quelqu'un eût pu voir, dix années plus tard, le manoir isolé , il n'eût trouvé aucun cnangement dans son aspect; mais s'il lui eût été permis de se promener le soir, sous l'ombre épaisse des arbres, à l'intérieur du mur d'enceinte, il eût atteint bientôt un petit bosquet d'ormes, et au milieu de ce bosquet il eût aperçu une pierre tumulaire portant cette simple inscription :

ici gisent

Walter de Craenhove,

son épouse Marie,

et leurs deux fils

Hugo et Arnold.

Que Dieu prenne leurs âmes en miséricorde l

Devant cette tombe le spectateur eût vu cinq personnes agenouillées... Un vieillard qui paraissait centenaire et qui, engourdi par l'âge, tremblait comme un roseau; un homme aux cheveux blonds et aux yeux bleus; une belle jeune femme aux blonds cheveux et aux yeux bleus aussi, et deux enfants, un petit garçop et \ jie petite fille , ayant tous deux les cheveux et les yeux de la même couleur que leur père iiemarU et leur mère Aleicîus,

HISTOIRE D'ABULFARAGUS

Par une soirée d'hiver de l'année 1374, les principaux habitants du château des Lanternes se trouvaient réunis dans la grande salle du manoir.

Abulfaragus, plus qu'octogénaire, était assis dans un large fauteuil auprès du feu, et regardait silencieusement danser les flammes; à côté de lui, sur un escabeau, était un petit garçon âgé de cinq ans environ qui dormait, la tête appuyée sur les genoux du vieillard- affaibli par l'âge. Un peu plus loin , auprès d'une lourde table de chêne, se trouvait la belle Aleidis de Craenhove; elle tenait sur ses genoux une petite fille et s'entretenait avec son mari , le comte Bernard de Reedale.

11 devait faire au dehors un temps affreux , car les carreaux des fenêtres oscillaient d'une manière effrayante

dans leur vitrage de plomb , et par moments le vent les secouait si violemment que plus d'une fois Aleidis, inquiète, avait tourné la tête avec un regard plein d'anxiété. Plus terribles encore étaient cependant le rugissement de l'ouragan dans la cheminée , l'agitation des flammes repoussées vers l'intérieur de la salle par l'irrésistible souffle de la tempête, les sifflements perçants du vent qui se brisait sur les toits aigus des tours, et le cri plaintif des girouettes emportées dans tous les sens.

Une pénible rêverie s'était emparée de Bernard et d'Abulfaragus, non pas qu'ils craignissent rien ni eussent lieu de rien craindre, mais ils subissaient l'influence naturelle de l'ouragan. Aleidis, au contraire, était en proie à d'inexprimables angoisses : la voix tonnante de la tempête et les clameurs plaintives du vent ébranlaient ses nerfs plus impressionnables et la faisaient tressaillir sur son siège.

La pâleur de son visage effraya son époux qui chercha longtemps à captiver son attentioa par d'affectueuses paroles; mais ses efforts n'obtinrent aucun succès. Il souffrait visiblement des angoisses d' Aleidis, et la tristesse finit par se peindre aussi sur ses traits.

Soudain un sourire éclaira son visage comme si une heureuse idée eût surgi dans son esprit, et il s'adressa en ces termes à Abulfaragus :

— Abulfaragus, mon vieil ami, est-il raisonnable à l'homme de s'affliger, quand le malheur n'habite pas avec lui?

— Non , messire , répondit le vieillard sans lever les

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 87

yeux ; il n'y a déjà que trop de peines et de souffrances réelles dans la vie humaine. Mais l'homme fait partie de la nature créée, et il n'est pas étonnant que son esprit s'assombrisse, quand la tempête roule des nuages si noirs à travers les airs.

La voix sourde d'Abulfaragus surprit Bernard et chassa de son esprit la pensée qui l'avait fait sourire.

— Cette heure éveille-t-elle en vous des souvenirs affligeants, Abulfaragus? demanda-t-il. Vos paroles sont empreintes de tristesse.

Le vieillard dirigea son regard vers Bernard et dit d'un ton plus mélancolique encore :

— La tempête, messire, a une inconcevable puissance sur l'esprit de l'homme; elle force l'âme à rentrer en elle-même ; elle ranime surtout la mémoire , y déroule les tableaux du passé le plus lointain et nous ramène aux scènes les plus terribles de notre vie. Voilà pourquoi elle assombrit l'âme.

— Il est vrai! s'écria Bernard, moi aussi, depuis une demi-heure, je me suis souvenu des moments les plus affreux de ma vie. Chère Aleidis, qui pourrait vous dire tout ce que j'ai souffert lorsque la destinée me sépara de vous avec une rigueur si cruelle et si soudaine ! Eh bien, l'orage m'a fait encore ressentir cette souffrance tout à l'heure.

Soit que la noble dame voulût récompenser les affectueuses paroles de son époux , soit que la conversation l'eût déjà rendue sourde aux hurlements du vent , elle sourit et pressa la main de Bernard. Celui-ci dit au vieillard :

— Mais vous, Abulfaragus, vous qui semblez en proie à une si profonde douleur, à quoi songez-vous donc V

— Moi? dit le vieillard en soupirant, je songe à mon père, je songe à ma mère et à ma sœur.

— A votre père, à votre mère? s'écrièrent en même temps Bernard et Aleidis avec surprise. Vous nous avez toujours dit que vous ne les aviez pas connus.

— Je croyais inutile de vous attrister par le récit de leurs malheurs , et maintenant même, je vous prie de ne pas me demander ce récit; votre cœur en serait trop douloureusement impressionné.

— Quand il en serait ainsi, répondit Bernard, ce sera pour nous ce soir une émouvante diversion. Nous pleurerons sur le sort de vos parents ; mais les larmes que fait verser la compassion sont douces et soulagent l'âme. N'est-il pas vrai, Aleidis?

— Assurément, Abulfaragus, dit la comtesse; vous avez éveillé ma curiosité, et, quelque terrible que puisse être votre récit , je vous prie de nous le faire. Je désire ardemment savoir quel a été le sort de notre ami et de notre guide.

— Si je vous obéissais, vous frémiriez, Madame, s'écria Abulfaragus d'une voix tremblante ; voulez-vous que je vous dise comment a fini mou père? Il a été dévoré par les loups ! N'est-ce pas affreux?

— G mon Dieu , dit Aleidis , quel terrible secret vous nous avez caché !

— N'est -pas , reprit Abulfaragus, que de pareils souvenirs sont trop cruels pour être communiqués aux

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 8ff

autres? Il vaut mieux qu'ils restent, comme par le passé, ensevelis dans mon cœur.

— Oh non ! dit Aleidis ; racontez - nous votre histoire. Vous nous l'avez promis si souvent déjà ! Nous avons justement une longue soirée pour vous écouter. Gela empêchera l'orage de nous faire peur.

Bernard joignit ses instances à celles de sa femme, et tous deux prièrent si longtemps Abulfaragus qu'il consentit enfin à satisfaire leur désir et leur raconta en ces termes l'histoire de sa vie.

En l'année 4308, habitait à Damas un médecin juif nommé Abel Farach qui avait appris des Arabes des sciences nombreuses et variées, et qui était célèbre dans toute la Syrie par son grand savoir. On venait le trouver d'Alep, de Jérusalem et de Bagdad; les habitants de Scanderoon et de Bassora entreprenaient même de périlleu.; voyages pour le venir consulter. Cet Abel Farach était mon père.

Je me souviens encore que nous habitions une magnifique maison derrière laquelle s'étendait un vaste jardin où je jouais tous les jours avec ma bonne mère Abigaïl et ma jeune sœur Bebecca; nous avions un grand nombre d'esclaves et de serviteurs , et chacun nous respectait, le juif comme le chrétien ou le Sarrasin.

Vers ce temps- là, les gentilshommes chrétiens qu'on nommait chevaliers de Saint, -Jean- de -Jérusalem entreprirent une croisade contre les Sarrasins, et parurent avec une flotte devant l'île de Bhodes , avec le dessein de i enlever aux Mahométans. Les Sarrasins furent saisis

de terreur et craignirent une attaque générale des chrétiens en Syrie et en Palestine. Sans que j'en aie jamais su la causa, le bruit se répandit soudain parmi les Sarrasins que les chrétiens et les juifs étaient en relation secrète avec l'armée européenne , et prêts à leur livrer par trahison les villes de la Syrie. Tous les habitants de Jérusalem qui ne croyaient pas en Mahomet furent mis à mort; à Alep, le sang des chrétiens et des juifs coula plus horriblement encore, et déjà dans les rues de Damas, on s'exhortait mutuellement à suivre l'exemple des autres villes syriennes.

Le soir de ce jour-là, j'étais assis avec ma mère et ma sœur sur le toit en terrasse de notre demeure; j'avais environ dix ans, ma sœur en avait sept; c'est dire que nous ne faisions aucune attention à la silencieuse tristesse de notre mère ; nous n'en pouvions comprendre le motif. Nous respirions les senteurs embaumées que le vent nous apportait du désert, et nous nous montrions l'un à l'autre les plus belles étoiles du ciel, lorsque nous aperçûmes tout à coup au bas de la maison , dans notre jardin , un homme qui tirait mystérieusement après lui un cheval et un dromadaire , en cherchant à cacher ces deux animaux. Puis la porte principale de notre demeure s'ouvrit avec violence et se referma aussitôt. Un crï s'échappa des lèvres de notre mère, et nous remarquâmes seulement alors combien elle tremblait.

Avec une précipitation qui trahissait l'anxiété, elle nous prit par la main , et, sans rien dire, nous conduisit dans la salle inférieure où mon père se trouvait déjà. 11 était pâle et son regard fixe et troublé. Sans laisser

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à ma mère le temps de parler, il ferma soigneusement la porte et dit d'une voix dont l'inquiétude altérait l'accent :

— Abigaïl, si nous restons ici jusqu'au retour du soleil, ses premiers rayons éclaireront nos cadavres. Il nous faut partir en grande hâte : Togrul Almahodi m'a averti que le massacre des chrétiens et des juifs doit commencer demain et que, comme nous sommes les plus riches, nous tomberons les premiers sous le glaive. Ne me demande pas d'autre explication; prends les habits d'une de nos esclaves et revêts -t'en de façon à avoir l'air d'une femme turque ; déguise de même nos enfants ! Je vais chercher de l'or et des perles; un cheval et un dromadaire sont tout prêts dans la cour. Hâte -toi, et ne dis rien aux esclaves; ils nous trahiraient.

Nous partîmes à minuit. Ma mère était sur le dromadaire, on nous avait mis, ma sœur et moi, à ses côtés, chacun dans une espèce de corbeille; mon père, à cheval et bien armé , marchait devant pour nous montrer le chemin. Nos parents durent sans doute éprouver de grandes angoisses , car nous rencontrions à chaque instant des troupes de guerriers sarrasins ; mais nous les évitions par un détour, ou bien mon père savait par ses paroles leur ôterrout soupçon; il leur faisait croire que nous étions des Sarrasins cheminant vers Alep. Au bout de quelques jours, en ne voyageant que la nuit, nous arrivâmes à Scanderoon et de là nous atteignîmes Sinita, non loin de Rhodes. Mon père réussit, à la faveur des ténèbres, à gagner secrètement la flotte chrétienne ; il y offrit ses services et fit preuve d'une telle habileté comme

médecin que les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem acceptèrent avec joie ses conditions. La nuit suivante, une petite galère vint croiser sous la côte ; nous étions depuis une demi-heure dans une barque; nous nous dirigeâmes dans l'obscurité vers la galère et bientôt nous abordâmes sains et saufs le plus grand bâtiment de la flotte où l'on nous assigna une excellente chambre pour demeure.

Le siège de Rhodes dura plus d'une année encore. Tous les jours il y avait des combats sanglants et un grand nombre de chevaliers étaient blessés. Mon père en sauva un si grand nombre d'une mort certaine que les chrétiens le traitèrent avec la plus grande reconnaissance et le regardaient comme leur bienfaiteur. Notre vie était assez supportable, parce que notre galère, qui servait d'hôpital aux malades, ne se trouvait jamais mêlée au combat, et que d'ailleurs nous avions été habitués de bonne heure à la mer et à ses fureurs.

Sur la flotte, devant Rhodes, se trouvait un chevalier brabançon qui , très-avide de science , se lia avec mon père d'une étroite amitié. Leur attachement réciproque devint bientôt si vif qu'ils ne se quittaient pour ainsi dire jamais, et passaient souvent des nuits entières à observer les étoiles et à interroger leur cours. L'affection du chevalier brabançon s'étendit aussi sur nous; il jouait pendant de longues heures sur le pont du vaisseau avec ma sœur Rebecca et moi, et il se faisait enfant avec nous, pour nous rendre agréable notre séjour à bord de la Hotte.

Ma mère nous portait un amour extrême; son cœur

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 93

brûlait aussi d'une vive reconnaissance pour le chevalier chrétien qui se montrait si généreux envers de pauvres juifs fugitifs. Dès l'enfance on nous avait dépeint les chrétiens comme des hommes odieux et cruels; on nous avait redit mille fois comment ils persécutaient les juifs, dont ils étaient les éternels ennemis. La conduite du chevalier brabançon nous inspirait une telle reconnaissance que le soir, lorsque nous étions seuls avec mon père, nous ne parlions que de celui qui s'était fait notre ami et notre protecteur; peu à peu nous commençâmes à admirer la religion des chrétiens ; nous nous disions entre nous quelle bravoure et quelle générosité la foi en Christ inspirait à tous ces chevaliers, et combien était sublime la charité chrétienne puisqu'elle poussait le chevalier brabançon à transformer la vie en un paradis de joie et d'amour pour ceux qui eussent été partout repoussés et abandonnés. Sans doute mon père devait s'entretenir de religion avec son ami chrétien , car il lui arrivait parfois, à son retour auprès de nous, de nous dire, tout pensif, qu'il n'était pas impossible que le Crucifié fût le Messie promis. Bientôt même il s'efforça de nous persuader qu'il ne viendrait pas d'autre Messie que l'Homme -Dieu des chrétiens. Quant à nous, ces efforts étaient superflus; ma mère, ma sœur et moi, nous étions déjà chrétiens au fond du cœur 3 depuis trois mois nous possédions un petit crucifix et nous priions secrètement devant lui, pour que le Dieu crucifié épargnai la vie de son serviteur, le chevalier brabançon.

Un matin que nous déjeunions dans notre chambre, mon père vint se joindre à nous et, sans parler, se

plaça sur un siège. Son visage avait une singulière é expression de bonheur et de joie; ses yeux étaient " rayonnants , sa bouche souriante et toute sa physionomie comme illuminée par une flamme inconnue : il semblait qu'un rayon de soleil , perçant le pont du vaisseau , fût venu se poser sur son front.

Après un instant de silence , il se leva et nous dit d'un ton solennel :

— Abigaïl, toi la fidèle compagne de mon sort, et vous, mes enfants, écoutez attentivement ce que je vais I vous dire; mais quoi que je vous dise, ne croyez pas que je veuille vous obliger à suivre mon exemple. Viens ici, mon fils Joatham, et toi Rebecca, que je vous donne encore un baiser avant la déclaration que je vais faire.

Bien que l'expression de joie qui éclairait les traits de mon père ne pût que nous rassurer, cependant nous nous sentîmes saisis d'une certaine anxiété.

Ce fut presque en tremblant que nous reçûmes l'ar dent baiser paternel, et ma mère avait des larmes dansj les yeux en allant au-devant de Pembrassement de son époux. Nous ne savions pas ce que nous avions à crain dre ou à espérer.

Tout à coup mon père s'écria avec un enthousiasm( extraordinaire :

— 0 mes enfants, il n'y a qu'un Messie , — ce Messi est Jésus, et je suis son serviteur ! Sa voix a parlé à moi cœur, sa grâce m'a rempli de lumière et de joie !

A ces mots il tira de son sein un crucifix d'argent, 1 suspendit à la muraille et dit : — Il est mon Sauveur < mon Dieu !

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 95

Mon père s'attendait sans doute à nous voir gémir et nous lamenter de son changement de foi; c'était cette crainte qui l'avait porté à ne nous annoncer qu'avec précaution cette grande nouvelle. Mais les yeux de ma mère brillèrent soudain du même feu; elle se jeta, comme une chrétienne, à genoux devant le crucifix; ma sœur et moi, nous nous agenouillâmes à côté d'elle. Alors elle leva les mains vers le ciel et s'écria en s'adressant au crucifié :

— Jésus, fils de David, vous êtes celui dont Isaïe a dit : Le Seigneur vous donnera un signe : une vierge deviendra féconde; elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d'Emmanuel. Que votre nom , ô Messie, soit glorifié par tout ce qui a vie! Vous êtes le Fils de Dieu, le Sauveur du monde, le Dieu de mon époux et le mien!

Et nous répondîmes avec joie : — Àmen ! Amen!

Des larmes d'émotion et de joie jaillirent des yeux de mon père; il s'agenouilla derrière nous, nous enferma dans ses bras, et pria à voix basse pendant quelques instants comme s'il suppliait Jésus crucifié d'accepter l'adoration de sa famille. Ensuite il nous fit relever tous et nous embrassa à plusieurs reprises en s'écriant sans cesse : — Oh ! nous serons chrétiens !

Ce jour-là fut le plus beau jour de notre vie; nous ressentions au fond de lame une joie indéfinissable; nous fondions en larmes, mais c'étaient des larmes qui nous donnaient un avant-goût des félicités célestes.

Vers le milieu du jour, le chevalier brabançon vint dans notre chambre et partagea notre joie; il jouissait

même plus que nous de l'heureux événement, parcequ'il regardait notre conversion comme le plus grand bienfait que nous dussions à son amitié.

Tl fallut peu de temps pour nous initier aux mystères de la nouvelle loi ; nos cœurs reçurent la semence de la doctrine du Christ avec tant d'avidité que bientôt nous fûmes en état de recevoir le saint baptême. Le chevalier brabançon fut mon parrain, d'autres seigneurs illustres assistèrent, en la même qualité, mon père, ma mère et ma sœur.

Le jour tixé, un évêque vint avec une nombreuse suite de chevaliers sur notre bâtiment, et nous reçûmes le baptême après de longues solennités.. Tous les seigneurs qui assistèrent à la cérémonie nous félicitèrent, mais le chevalier brabançon se montrait le plus joyeux de tous; il me baisa cent fois en m'appelant son fils Walter. C'était le nom chrétien que l'on m'avait donné ; mon père reçut celui de Joseph , ma mère se nomma Susanne et ma sœur Marie; Abel Farach devint Abulfaragus.

Au moment même où nous arrivaient des félicitations de toutes parts et où les chevaliers fêtaient notre conversion par leurs joyeuses acclamations, nous vîmes tout à coup un grand nombre de galères turques se détacher des côtes de Rhodes, et se diriger sur nous avec d'épouvantables clameurs guerrières.

Le cri : aux armes ! aux armes ! courut soudain sur toute la Hotte chrétienne; chaque chevalier se rendit à sa galère; tout fut préparé pour ce combat et les vaisseaux chrétiens s'avancèrent à la rencontre de l'ennemi.

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 97

Je ne fus pas témoin du combat, car on nous fit rentrer dans l'intérieur du navire, et comme notre galère ne devait pas prendre part à la lutte, nous n'entendîmes même pas le bruit de la bataille.

Au bout d'une heure, on vint nous annoncer que les chrétiens étaient restés vainqueurs et avaient incendié quatre galères turques; les autres s'étaient enfuies et avaient regagné la côte. Nous nous réjouîmes fort de cette bonne nouvelle, et nous rendions grâce au Seigneur par nos prières quand tout à coup un bruit de pas se fît entendre sur le pont de notre navire* Saisis d'un triste pressentiment, nous montâmes l'escalier, et nous vîmes qu'on apportait sur notre galère un chevalier blessé.

Aux larmes abondantes que versait mon père, il nous fut facile de deviner quel était celui qu'on ramenait du combat, inanimé et couvert de sang. Un même cri de douleur nous échappa à tous; ma sœur se jeta en gémissant uans les bras de ma mère. Quant à moi, je me précipitai vers le lugubre convoi, et je tombai à genoux près du visage décoloré du chevalier brabançon; je l'appelai par son nom, je baisai ses lèvres bleuies, et j'arrosai son front pâle de mes larmes. Hélas ! mon parrain, notre généreux bienfaiteur, avait reçu en combattant une blessure mortelle : une flèche lui avait traversé le cou !

Le blessé fut déposé sur le lit de ma mère, puis mon père pria tous les assistants de s'éloigner et de le laisser seul avec le chevalier brabançon. Dès qu'on lui eut obéi, il nous dit :

— Mettons un terme à nos larmes ; ce n'est pas par nos pleurs que nous pouvons le sauver. Femmes, agenouillez-vous et priez. Toi, Walter, va vite chercher de l'eau !

Ma mère et ma sœur se jettèrent à genoux devant le crucifix ; comme si j'eusse eu des ailes, je gravis l'escalier et revins sur-le-champ avec une cruche pleine.

Sans prononcer une parole, mon père se mit à laver la blessure et à examiner si quelque vaisseau important n'avait pas été atteint dans le cou du blessé ; le front de mon père était brûlant, sa main tremblait pendant cette terrible perquisition : tout à coup je le vis s'arracher les cheveux de désespoir et s'affaisser, tout découragé, sur le bord du lit. Cette vue me fit fondre en larmes de nouveau, car je ne pouvais plus douter de la perte de mon bienfaiteur.

Après quelques instants , mon père releva la tête, et commença un nouvel examen. Bientôt sa physionomie s'éclaira d'un rayon d'espérance, et il dit d'une voix plus calme à ma mère et à ma sœur :

— Oh! priez, priez avec ardeur: car avec l'aide de Dieu il se peut qu'il guérisse.

Elles répondirent par un cri de joie et courbèrent plus profondément la tête au pied du crucifix. Pendant toute l'après-dînée j'aidai mon père à préparer des onguents et des potions; nous passâmes la nuit auprès du corps inanimé, épiant, dans une attente pleine" d'anxiété, si quelque mouvement ne viendrait pas trahir un reste de vie.

Le troisième jour fut pour nous un jour de joie et de

HISTOIRE I/ABULFARAGUS. 99

Dnheur; un bruit rauque s'était fait entendre dans la )rge du blessé , et mon père avait dit : il vivra t A dater de ce moment, l'état de notre bienfaiteur s'a- :éliora; le douzième jour, il put déjà fixer les yeux sur dus et nous récompenser de nos soins par ses affecleux regards. Pendant quarante nuits, ma mère et ma eur veillèrent tour à tour à son chevet. Cependant sa essure s'était fermée, et après un mois encore de faiesse, il recouvra enfin la santé. L'affection qu'il nous Drtait ne connaissait plus de bornes; mon père était un ère pour lui , et il ne me nommait jamais autrement îe son fils Walter.

En Tannée 4310, le 16 du mois de mai, les chrétiens emparèrent de l'île de Rhodes et en chassèrent les arcs. Alors un grand nombre de chevaliers regagnèrent ur patrie , et nous résolûmes aussi de quitter la flotte de chercher en Europe une demeure fixe. Notre bieniteur nous offrit de partir avec lui pour le Brabant. dus possédions peu de chose au monde et nous avions îsoin d'un protecteur; et puis il nous eût été pour ainsi re impossible de nous séparer de notre ami. Nous ceptâmes donc sa proposition avec reconnaissance et »us nous mîmes en route sous la conduite de Walter : Craenhove...

— Ciel!,, mon t père! s écria Aifeiois. -Açulfaragus , >urquoi ne me l'avez-vous pas nommé plus tôt?

— Oui„, Madame^ répondit -le" 'ieidard, en souriant à ;mi, c'était voire "père, mon parrain et l'ami de mes irents. Vous ne sauriez croire combien je l'ai aimé, cet )inme, le plus brave des chevaliers chrétiens! Oh! le

sang qui coule dans vos veines est le plus noble sang que le soleil ait jamais échauffé de ses rayons dans les trois parties du monde! et si je ne vous ai pas dit plus tôt soïi nom vénéré, c'était pour ne pas vous attrister pav la description de sa terrible maladie; je ne voulais pas vous faire partager la douleur qui a déchiré notre âme auprès de son lit de mort.

Aleidis garda le silence, et ses yeux pleins d'animation, ses lèvres entr'ouvertes, montraient assez qu'une extrême curiosité faisait battre son cœur. Abulfaragus s'en aperçut et reprit sur-le-champ son récit.

— Nous arrivâmes, après un long voyage, dans la ville de Liège, au bord de la Meuse; là, mon père trouva un si grand nombre de ses anciens coreligionnaires, parlant notre langue, qu'il résolut de s'y fixer et de pratiquer la médecine. L'excellent comte de Craenhove nous força d'accepter une forte somme d'argent, et nous achetâmes une maison dans la rue qu'habitaient les changeurs juifs. Walter de Craenhove, comblé de nos bénédictions , regagna son manoir , le château des Lanternes.

Nous passâmes à Liège quelques années paisibles, pendant lesquelles mon père m'enseigna les sciences arabes, entre autres la médecine et l'astrologie ou l'art de lire dans les astres1. 'Mon "pêré acquît bif'niôt dans le pays de Licgè là Blême renommée quMl -avait eue en Syrie; il guéiicsàÎ!; tcûs les jours gëntflshohimes et prêtres , e:t amassait des' sommes 'considérables pour l'avenir. On l'appelait le riche astrologue Abulfaragus.

Ses succès éveillèrent sans doute l'inimitié et l'envie

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 101

le certains rivaux, car nous apprîmes plus d'une fois qu'on s'efforçait de le faire condamner comme sorcier. Les juifs surtout le calomniaient, parce qu'ils étaient

1 irrités de sa conversion ; mais nous avions des amis puissants, et trop de chevaliers et de prélats malades avaient besoin des soins continuels de mon père, pour que nous ne fussions pas à l'abri de tout mal- Vers ce temps -là, on publia dans tous les royaumes chrétiens des lettres du pape de Rome, pour appeler les chevaliers et les bourgeois à la guerre contre les Turcs; sur toutes les places publiques, sur les marchés et dans les rues, les émissaires du pape prêchaient une croisade générale. Dans leur enthousiasme, ils représentaient d'une voix émue et les yeux pleins de larmes, le sang des chrétiens répandu à flots en Palestine et les Sarrasins profanant chaque jour le tombeau de Jésus par leurs blasphèmes. Ils parlaient souvent des souffrances du Sauveur et racontaient comment il avait été martyrisé et crucifié par la race maudite, — c'est ainsi qu'ils nommaient les juifs. Vous ne serez pas surpris que nos anciens coreligionnaires, irrités par ces prédications, fissent entendre des murmures et des plaintes. Dès lors il s'éleva une inimitié profonde entre le peuple de Liège et les nombreux juifs qui habitaient cette ville; peu à peu cette hostilité devint effrayante. On assurait que les juifs commettaient en secret toutes sortes de crimes, et si l'on parlait d'un meurtre, le peuple l\.«iputait aux circoncis. Quelque injustice qu'il y ait à persécuter l'innocent et le coupable, je dois avouer pourtant que certains juifs, égarés par le fanatisme, ne pouvaient être

absous de ces accusations, et, quant à eux, méritaient pleinement l'animadversion publique.

Les choses en étaient là et l'on prêchait encore la croisade, lorsque parut en Europe une affreuse maladie : Liège ne fut pas la ville où elle fit le moins de victimes. Ce fléau ressemblait à la lèpre de l'Orient ou mal de Lazare, mais il en différait cependant par sa nature et par les souffrances qu'éprouvaient ceux qui en étaient frappés. Quoi qu'il en soit, on désignait ce mal, à Liège, par le nom de lèpre. Celui qui en était atteint ressentait tout à coup de tumultueux battements de cœur, et une sueur glacée lui couvrait tout le corps; ensuite toute sa peau prenait une teinte mate et jaunâtre, qui, deux heures après, se marbrait de grandes taches bleues. Ces taches se changeaient, le lendemain , en énormes pustules qui ne tardaient pas à s'ouvrir et à former autant d'abcès profonds et inguérissables.

La plupart des personnes atteintes de ce terrible mal mouraient en peu de jours; d'autres résistaient plus longtemps et languissaient pendant des mois entiers, à la grande terreur de leurs concitoyens. Ce qu'il y avait de plus affreux dans cette maladie, c'est qu'elle était tellement contagieuse, qu'au dire de beaucoup de gens, la vue seule d'une de ces horribles plaies suffisait pour communiquer le mal au spectateur. Toutefois , ce qui est hors de doute , c'est qu'on ne pouvait serrer la main d'un ami atteint de la lèpre sans recevoir la mort de lui. Si l'on entrait dans sa maison, si l'on touchait des vêtements ou du linge qu'il eût porté, on était couvert, dès le lendemain, de pus-

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 103

tules bleuâtres; l'argent même propageait la maladie. L'effroi qui s'empara de tous les cœurs à la première invasion de ce fléau est impossible à décrire; toutes les portes et les fenêtres étaient closes, et l'on n'apercevait pas une âme dans les rues. Liège eut pendant quelques jours l'aspectd'une ville déserte, abandonnée des hommes et des animaux. Cependant mon père passait toute la journée loin de nous; parfumé d'herbes qu'il connaissait, il allait porter des secours et des consolations chez les juifs et chez les chrétiens, et il réussit à guérir quelques malades, dix peut-être sur mille. Ce qu'il nous racontait chaque fois qu'il rentrait au milieu de la nuit pour se livrer au repos, était épouvantable : — il voyait des enfants pousser leur père malade du haut en bas des escaliers, avec de longues perches, et le jeter dans la rue comme un misérable chien abandonné; il voyait des mères lancer de loin un nœud coulant autour du cou de leurs enfants et les traîner ainsi hors de la maison; les frères, la hache levée, défendaient à leur sœur malade de les approcher ! Oh ! c'est à n'y pas croire, mais tous les liens du sang et de la famille étaient rompus; chacun haïssait son prochain et se méfiait de lui; tous se réfugiaient dans des trous, dans des caves, prêts à tuer quiconque paraissait vouloir approcher, fût-ce leur père, leur époux ou leur fils. Si quelque malheureux, atteint du mal, se montrait dans les rues, soit qu'il cherchât du secours, soit qu'il fût chassé par ceux qui habitaient la même demeure, à peine avait-il fait quelques pas que de quelque fenêtre partait une flèche de fer qui lui perçait le corps.

Après cinq ou six jours de cette affreuse existence, il commença à geler très-fort, et l'hiver s'annonça comme devant être très-rigoureux. Le changement de température amena aussi un changement dans la maladie ; on remarqua que la contagion diminuait, que les lépreux même ne succombaient plus à leur mal, et que le fléau semblait, vouloir arrêter son cours.

Les magistrats et le chapitre épiscopal s'assemblèrent; le travail se ranima çà et là, et, pendant la gelée, la ville reprit une apparence de vie. On publia immédiatement des lois cruelles, mais nécessaires contre la lèpre, et Ton prit de nouvelles mesures pour se défendre de la contagion. Tous ceux qui étaient frappés de la lèpre furent astreints à porter toujours une baguette blanche à la main; quiconque mettait à mort un lépreux n'ayant pas sa baguette, recevait une récompense du mambour ou bourgmestre; il était défendu d'approcher un lépreux à dix pas; on pouvait mettre à mort celui qui enfreignait cette défense. Les gens atteints de la contagion ne pouvaient entrer ni dans les églises ni dans les maisons, et cela sous peine de la vie; celui d'entre eux qui jetait quelque chose dans la rue, linges ou autres objets, ou qui donnait une bouchée de pain à un chien ou à un chat, était mis à mort sur-le-champ. En un mot les infortunés lépreux ne pouvaient se montrer sans que lepée des meurtriers officiels mît une fin sanglante à leur misérable vie.

Comme le plus grand nombre des malades se trouvait parmi les pauvres et les nécessiteux, beaucoup moururent de faim et de froid ; d'autres, poussés par le besoin,

HISTOIRE DABULFARAGUS. ff>5

s'introduisaient la nuit, en brisant les portes, chez les boulangers et les marchands de grains et infectaient ainsi les approvisionnements.

Autant par pitié que dans le but d'empêcher le mal de se propager davantage, l'évêque ordonna d'acheter, en dehors de la ville, un certain nombre de maisons, et de les transformer en lazarets et en hospxes pour les pestiférés. Les bourgeois, heureux de se débarrasser de la terrible présence des lépreux, firent des sacrifices d'argent, et en peu de temps plusieurs maisons, hors de l'enceinte de Liège, furent prêtes à recevoir les malades. On n'avait apporté à ces maisons d'autres changements que d'en murer toutes les fenêtres, d'y adjoindre par derrière un espace carré et découvert, entouré de hautes murailles, de rendre les portes plus solides, de pratiquer dans la façade un grand trou à hauteur d'homme, et de garnir cette ouverture d'une grille de fer.

Tous les lépreux trouvés dans les rues après les ordres de l'évêque, et qui refusaient de suivre sur-le-champ les meurtriers au lazaret, étaient mis à mort. En moins de huit jours les hospices furent encombrés de misérables que la faim avait chassés hors de chez eux. Les lépreux riches trouvaient encore à grand prix des gens qui allaient leur chercher des vivres et les leur jetaient de loin.

Le sort des lépreux enfermés était épouvantable; cela déchirait le cœur. Une fois que la porte du lazaret s'était let'ermée sur eux, elle ne se rouvrait plus que pour receroir de nouveaux habitants. On leur tendait leur nourriture au bout d'une longue perche, à travers le grillage

de fer; on voyait les infortunés, à demi nus et les mains décharnées, se jeter avec une sorte de rage sur les vivres qu'on leur distribuait avec parcimonie , pousser des gémissements affreux, fondre en larmes; encore une fois, c'était à briser le cœur de ceux qui assistaient à ces épouvantables scènes! Ces lazarets étaient d'horribles tombes habitées par des vivants. Qu'ils devaient souffrir, les pauvres condamnés, chaque fois qu'un de leurs compagnons d'infortune rendait l'âme , et qu'ils étaient forcés d'enterrer de leurs propres mains son cadavre ! Ils voyaient ainsi d'avance le sort qui les attendait infailliblement eux-mêmes !

Ici, Abulfaragus s'aperçut que son récit produisait une douloureuse impression sur Aleidis; aussi lui demanda-t-il :

— Madame, ne vaudrait-il pas mieux remettre à demain la suite de mon histoire? Vous pleurez amèrement, et pourtant vous n'avez pas entendu la partie la plus terrible de mon récit. La nuit et l'obscurité rendent les nerfs plus sensibles; à la lumière du soleil on supporte mieux les tristes émotions.

— Je n'ai pas entendu le plus affreux de votre histoire? dit la noble dame d'une voix altérée. Qu'y a-t-il donc de plus horrible que le sort de ces infortunés lépreux?

— Le sort de mon père! s'écria Abulfaragus, tandis qu'un torrent de larmes s'échappait aussi de ses yeux desséchés. Oh! que ne puis-je le taire?

Tous demeurèrent pendant quelque temps muets

niSTOIRE D'ABULFARAGUS. 107

et plongés dans de pénibles réflexions; enfin Bernard reprit la parole.

— Oui, vous nous raconterez demain, quand il fera jour, le reste de votre déchirante histoire, dit-il; vous êtes trop ému, et cet horrible récit que vous annoncez nous ôterait à tous le repos.

Un instant après, ils quittaient la salle et se retiraient dans leurs appartements.

Le lendemain le soleil apparut majestueux et resplendissant dans l'azur du ciel. Bernard et Àleidis se rendirent de bonne heure dans la grande salle, avec l'espoir qu'Abulfaragus leur raconterait la suite de son histoire, mais midi approcha, sans que leur vieil ami descendit. Un domestique parut enfin et leur dit que maître Abulfaragus se sentait très-indisposé et les priait de vouloir bien lui pardonner son absence.

Bernard et sa femme se rendirent tout inquiets à la chambre du vieillard et le trouvèrent au lit. Ils virent ou crurent voir qu'Abulfaragus ne souffrait que d'un malaise passager et s'efforcèrent de lui donner du courage par d'affectueuses paroles.

— Abulfaragus, dit enfin Aleidis, j'ai à me reprocher d'être la cause de votre indisposition. Ma curioské inconsidérée m'a poussée à vous demander un récit qui a réveidé dans votre âme mille pénibles souvenirs et irrité vos nerfs.

— En effet, Madame, répondit Abulfaragus, ce récit

m'a vivement ému, non par ce que je vous ai di parce que j'ai encore à vous dire. En vous proi mon histoire, j'ai trop présumé de mes forces; ja ne pourrai la raconter jusqu'au bout. Oh ! vous 1 vez savoir quelles affreuses catastrophes il me r< à vous apprendre !

— Ainsi, nous ne saurons pas votre histoir curiosité n'est pas satisfaite, Abulfaragus. Le n mon père est mêlé à vos aventures; c'est ce qui je pense, excusable le désir que j'ai de les cou

tout entières. Non que je veuille vous demander ^ -^ prendre sur-le-champ votre récit, mais dites-moi du moins que nous connaîtrons un jour toute votre vie.

— Mes lèvres, Madame, ne vous apprendront jamais la destinée épouvantable de mes parents ; je sens qu'en en parlant je succomberais...

A ces mo'~ :1 enfonça 1» main sous le coussin qui soutenait sa à Aleidis en

— Voici, qu'à la mo:

faiteur. Me;

et par là vous en s&uic piu ;

raconter. Je vous ai dit hier le contenu du premier cnapitre. J'espère qu'un trop vif intérêt ne vous fera pas verser tro^ de larmes , et que vous fermerez le livre ..naque fois que vous vous sentirez le cœur oppressé. En attendant, ne vous inquiétez pas de ma santé ; je ne suis pas malade; je n'ai besoin que d'un peu de repos puur me remettre tout à fait.

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 10»

fWn.ird et Aleidis emportèrent le manuscrit dans la

! i comte de

idie resta à i faire des progrès marques, ci i ou v^ — jl.; îtrer moins

sévère dans l'application des mesures établies ; mais à peine eut-il dégelé pendant une nuit, que le fléau se répandit de nouveau comme une flamme dévorante. En peu de jours on compta plusieurs centaines de nouvelles victimes; on recommença à se fuir les uns les autres, et le nombre des meurtriers à gages fut augmenté; quiconque, au premier signe de ces assassins légaux, ne se rendait pas au lazaret, avait la tête tranchée d'un coup de hache ou la poitrine percée d'une longue lance. Les bourgeois eux-mêmes s'étaient faits exécuteurs; quand ils rencontraient un lépreux, ils croyaient accomplir une œuvre méritoire en le poursuivant et en le mettant à ie u a chien enragé.

Mon père continuait à porter secours aux malades et passait toutes ses journées hors de chez lui pour en guérir un de temps en temps, comme par miracle. Quelque affection qu'il eût pour sa famille, nos larmes étaient impuissantes à l'empêcher de se rendre dans les maisons infectées. Il regardait comme un devoir sacré d'accomplir dans son intégrité la mission de médecin qu'il avait acceptée, et de ne reculer devant aucun danger pour venir en aide à son prochain. Il se croyait certain d'ailleurs que la contagion ne pourrait l'atteindre

tant qu'il aurait soin de se parfumer des mêmes herbes. Soutenu par ces deux motifs, il continuait donc ses visites quotidiennes.

Un soir, l'heure ordinaire de son retour s'écoula sans qu'il parût. Ma mère attendait, le cœur palpitant et frémissant d'angoisse. Cependant, malgré toutes ses terreurs, elle s'abstenait de parler pour ne pas nous communiquer ses inquiétudes.

J'étais occupé avec ma sœur Maria à apprendre à lire dans un livre; ce qui ne nous empêchait pas de remarquer combien était pâle le visage de notre mère et avec quelle attention elle écoutait les moindres bruits de la rue qui pouvaient annoncer l'arrivée de notre père. Cette situation dura si longtemps que Maria finit par fermer le livre , et regardant autour d'elle , dit :

— Mère, où est donc notre père?

Ma mère ne répondit pas, mais un torrent de larmes coula sur ses joues; elle fixa sur ma sœur un triste regard et la pressa dans ses bras en silence. Quant à moi, je pensais que mon père passait peut-être ia nuit auprès du lit de mort d'une personne de condition, et je ne comprenais pas les craintes de ma mère, bien que ses larmes fissent aussi couler les miennes. Tout ce que je pus lui dire fut sans effet sur elle; un secret pressentiment lui faisait soupçonner quelque malheur affreux, et elle continua de pleurer avec ma sœur jusqu'au matin. Mais quel effroi n'éprouvai -je pas moi-même, quand le soleil fut levé et déjà haut dans le ciel, sans que nous eussions revu notre père !

Les gémissements de ma mère et de ma sœur rem-

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 111

plissaient la maison; transportées de douleur, elles s'arrachaient les cheveux et déchiraient leurs vêtements... Et moi, qui voulais être courageux, je ne savais que pleurer avec elles; plongé dans un morne désespoir, pas un mot de consolation ne s'échappait de mes lèvres. Enfin, je sortis de mon égarement et je déclarai à ma mère que je voulais sortir pour aller à la recherche de mon père ou tâcher d'apprendre de ses nouvelles. Elle m'embrassa avec une indicible ardeur comme si elle eût craint que je ne lui revinsse plus, et se jeta avec ma sœur à genoux devant un crucifix. Pour inspirer un peu d'espoir à ma sœur affligée, je mentis à ma conscience et je quittai la chambre, le cœur brisé.

Aucun de nos amis ne put me dire où était mon père; personne ne l'avait vu la veille. J'errai inutilement à travers la ville en cachant mes larmes et la tête penchée; tout resta muet devant mes questions. Dans l'aprèsdinée, j'étais sur un pont; je regardais l'eau couler d'un œil fixe et désespéré, sans savoir à quoi je pensais, tant la douleur m'égarait. De rudes voix d'hommes me réveillèrent de ma triste rêverie; en tournant la tête, je vis un léprgux que les meurtriers poussaient devant eu* avec la pointe de leurs lances. Les plaintes déchirantes de l'infortuné trouvèrent un écho dans mon cœur; mû par un sentiment de pitié, je me mis à le suivre, sans que je susse où j'allais ni même que j'eusse pleine conscience de ce que je faisais. Je sortis ainsi de l'enceinte de la ville et j'arrivai dans la campagne. Je vis la porte au lazaret s'ouvrir; le lépreux fut poussé dans

l'intérieur et la porte se referma au milieu d'un lugubre silence.

Accablé de la plus amère tristesse, j'allai m'asseoir sur l'herbe vis-à-vis de cette vaste tombe, et je me représentai en moi-même le spectacle des lépreux dans le lazaret. Je vis ces cadavres vivants errer en compagnie de la mort, se fuir les uns les autres à l'aspect de leurs horribles plaies, et mourir dans les souillures et la putréfaction, suffoqués par l'infection, consumés par une aversion réciproque! Oh! quelle affreuse torture j'éprouvais en pensant que, derrière ces murs, se trouvaient des hommes qui, la rage peinte sur le visage, contemplaient leurs pieds déjà morts, tandis que le cœur avait encore assez de force pour comprendre toute l'horreur de leur sort ! des hommes qui dormaient à côté du cadavre glacé de leur compagnon d'infortune sans essayer de faire un mouvement pour s'éloigner du contact mortel !

J'étais abîmé dans ces navrantes réflexions, quand soudain mon nom retentit à mes oreilles; je poussai un cri de joie; j'avais entendu la voix de mon père! Je me levai et je regardai autour de moi, mais que vis-je, ô mon Dieu ! Un coup de foudre me frappa; je poussai un éclat de rire terrible et je tombai sur le sol , privé de sentiment

Pourrai-je dire jamais ce que je ressentis en cet instant? Ce que je venais de voir était si affreux que l'expression la plus effrayante d'une douleur sans mesure, le rire des insensés, avait jailli de mon cœur. J'avais vu mon père derrière la grille de fer ! Lui , dont j'avais reçu

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 113

la vie , il était là enseveli , enseveli pour jamais dans le gouffre dévorant de la peste ! 0 mon Dieu , vous étiez avec moi en ce moment; sans cela aurais- je pu survivre à un coup semblable ?

Dès que je fus revenu à moi, je m'élançai, en hurant de douleur, vers la grille fatale; mais cinq ou six meurtriers me défendirent d'en approcher sous menace de mort; je jetai encore une fois des yeux égarés sur la tête vénérée de mon père et je me mis à répandre un torrent de larmes. J'étais à cinq ou six pas de mon malheureux père, et je m'appuyais sur la barrière qu'on avait posée à cette distance. Je ne pouvais avancer davantage; quatre meurtriers, l'arc bandé, étaient prêts à me percer de leurs flèches de fer, si seulement j'étendais la main dans l'espace interdit.

Après que des larmes abondantes eurent un peu soulagé mon cœur, je levai la tête et joignant les mains, je me mis, muet et comme pétrifié, à contempler mon père. Sa voix bien -aimée résonna à mon oreille et je l'entendis me dire avec l'accent d'une céleste résignation :

— Walter, aie du courage . mon fils! Le Seigneur a visité son serviteur; je supporterai le coup avec reconnaissance, quelque rude qu'il puisse être. Ne pleure pas ainsi, Walter; garde l'énergie de ton âme pour consoler ta mère et ta sœur....

— 0 mon malheureux père, m'écriai -je d'une voix altérée, ne puis- je vous sauver? Notre science seraitelle impuissante contre ce mal cruel?

— A quoi son pouvoir servirait-il, mon enfant? répon-

dit-il. Pût-on se guérir cent fois en une heure ici, on serait cent fois atteint de nouveau. Je dois te dire toute la vérité, Walter, afin que tu prépares ta mère et ta sœur au coup douloureux qui va les frapper. Mais sois courageux, mon fils; je t'en conjure par la vive affection que tu me portes, fais comprendre peu à peu et avec précaution à ta mère que j'appartiens à la mort, et que bientôt....

Il me parla longtemps encore sur ce ton qui me brisait le cœur, mais la douleur m'avait rendu sourd et aveugle ; je ne comprenais plus ses paroles , tout tournait devant mes yeux et un sinistre bourdonnement remplissait mes oreilles. De temps en temps pourtant j'entendais encore la voix de mon père qui criait :

— Walter ! Walter ! mon fils !

Je ne sais combien de temps je restai ainsi, la tête appuyée sur la barrière; lorsque je repris connaissance, les meurtriers pointaient toujours leurs flèches sur moi et le visage de mon père continuait à me sourire derrière ïa fatale grille. Alors, avec le calme forcé de l'abattement, je lui dis en soupirant :

— 0 mon père , quel malheur vous a conduit dans \ cette affreuse prison?

J Je compris à son court récit que, la veille au matin, il avait traversé la Meuse en barque pour aller visiter quelques lépreux. Ses herbes, dont il croyait la vertu infaillible, avaient trompé sa confiance; car, dans l'aprèsdînée, son visage s'était subitement couvert de taches bleuâtres. Les meurtriers l'avaient rencontré dans cet état, et sans vouloir rien écouter, ils l'avaient conduit

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 115

de force au lazaret. Et maintenant il était là, attendant que la plus épouvantable mort vînt briser ses liens !

Si je ne rapporte pas de plus longs détails, c'est que je ne saisis guère moi-même dans le récit de mon père que des paroles sans suite. 11 m'importait peu de savoir comment il était arrivé au lazaret; la vue de la grille qui séparait à jamais mon père de sa famille et du monde, suffisait à me mettre la mort dans l'âme !

Déjà le soleil descendait sous l'horizon, déjà mon père m'avait engagé, à plusieurs reprises, à aller consoler ma mère et ma sœur; j'étais toujours là, la tête appuyée sur la barrière, les yeux fixés sur la grille de fer. J'y eusse sans doute passé la nuit, si l'un des meurtriers ne m'eût forcé à quitter la place. Il me poussa dans le chemin qui menait à Liège, et me dit au moment où il me laissait pour retourner au lazaret :

— Jeune homme, voulez-vous que je vous dise ce qu'il faut faire au lieu de pleurer comme une femme sur un irréparable malheur?

Je jetai sur lui un regard plein d'espoir. Il reprit :

— Apportez demain à boire et à manger à votre père, car c'est de la faim et de la soif que les lépreux souffrent le plus au lazaret. Mais n'oubliez pas de vous munir d'une perche qui ait au moins dix pieds de long ; sans cela vous seriez forcé de jeter les vivres de cette distance, ce qui n'est pas facile... Bonsoir!

Ah ! combien ces paroles m'accablèrent ! Je les sentis tomber sur mon cœur comme des charbons ardents. 0 mon Dieu ! être condamné à donner à manger à son

père au bout d'une perche, de peur de l'approcher, estil rien de plus horrible !

Accablé d'une insupportable douleur, je me dirigeai à pas lents vers la ville. Tout à coup une pensée pleine de consolation surgit dans mon esprit : j'avais trouvé un moyen de rejoindre mon père ! Dans mon malheur, je souris avec joie, et je pressai le pas, jusque devant la maison où demeurait un lépreux qui était au nombre de nos amis. Mais au moment où j'allais entrer, je songeai à ma mère et à ma sœur. Je m'arrêtai; je me mis à pleurer, et je m'éloignai précipitamment dans la crainte que la même pensée ne s'emparât de nouveau de moi. J'avais eu un instant l'envie de me rendre auprès du lépreux, de lui demander, comme un bienfait, le droit de le toucher pour gagner son mal, et de me faire ensuite enfermer avec mon père au lazaret par les meurtriers. Heureusement que l'image de ma mère et de ma sœur était venue se placer devant mes yeux, sur le seuil de la maison fatale.

Qu'allais-je dire à ma mère et à ma sœur? Messager de la mort, je venais annoncer sa venue, et il me fallait, comme un assassin, briser le cœur de ces deux femme» chéries. Terrible mission ! L'excès du malheur m'ôta, jusqu'à un certain point, la conscience de la situation; sans cela, je n'eusse peut-être pasosé approcher de notre demeure, mais mes pieds, semblables à des instruments intelligents, me portèrent d'eux-mêmes jusque devant ïa porte. Alors mon esprit s'éclaira d'une soudaine lueur; je ressaisis de nouveau, avec une douloureuse lucidité et jusque dans les moindres détails, toute l'étendue, de

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 117

mon infortune et toute l'horreur de mon rôle. Je tremblais tellement que mes genoux fléchirent sous le poids de mon corps et que je m'affaissai sur le seuil de la maison. Malgré cette profonde émotion, je m'efforçai de rassembler tout mon courage et , suivant la recommandation de mon père, d'apprendre avec précaution à ma mère et à ma sœur l'affreux malheur qui nous frappait.

Cette considération du devoir que j'avais à remplir donna enfin un peu d'énergie à mon âme; j'ouvris la porte, et toujours en proie à un horrible tremblement, je gagnai d'un pas chancelant la chambre commune, où je fus frappé d'une scène qui échappe à toute description. Au fond de l'appartement était assise ma mère, le menton appuyé sur la main; ses yeux étaient rouges et comme injectés de sang; sa bouche, convulsivement crispée, laissait voir ses dents serrées. A côté d'elle, ma sœur se tenait dans la même attitude. Toutes deux me regardaient d'un œil fixe et morne , comme si j'eusse été un étranger pour elles. Quel désespoir inouï avait pu les changer ainsi toutes deux en statues?

Ces yeux rougis par les larmes, ce regard impassible fixé sur moi me firent une telle impression, que je demeurai un instant comme frappé de la même insensibilité. Bientôt cependant je me jetai à genoux devant ma mère, je passai mon bras autour de son cou et je la couvris de baisers passionnés : c'était le seul langage dont je pusse me servir... Je ne reçus pas de réponse; ma mère abandonnait avec indifférence sa tète à mes

étreintes ; ma sœur était tout aussi insensible; je m'écriai enfin d'une voix déchirante :

— Mon cœur se brise ! Ma mère, ma sœur, faites-moi entendre votre voix, car je me sens mourir!

— Oh ! Walter ! dit ma mère d'une voix douce, en soupirant.

— Mon bon frère, murmura ma sœur

Comme si ce signe de vie de leur part m'eût donné quelque force, je sentis se calmer la rage désespérée qui enflammait mon sein , et je me souvins de ma mission :

— Quel nouveau malheur vous a frappées pendant mon absence? demandai-je. Ne soyez donc pas si inquiètes; ne vous laissez pas aller à cette mortelle tristesse. J'ai vu notre père; il nous sera probablement rendu d'ici à peu de temps....

— Tu l'as vu? s'écria ma mère d'un ton égaré.

— Je l'ai vu, je vous l'assure, répondis-je tout tremblant.

— Alors ton ange gardien t'a protégé, Walter, car tu n'es pas frappé de folie !

A ces mots incompréhensibles, ma sœur fondit de nouveau en larmes. Elle dit d'une voix entrecoupée par les sanglots :

— Oh! frère, frère, ne mens pas! Le père est au Lazaret, nous le savons! Le juif Barach l'a vu aussi.

Je me jetai de nouveau à genoux aux pieds de ma mère et je l'étreignis avec ma sœur dans un même en> brassement; nous versâmes des flots de larmes. Pas un soupir, pas un gémissement ne troublaient le lugubre

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. Ittl

silence de la nuit qui nous environnait. Les plaintes, les lamentations peuvent exprimer les douleurs vulgaires; mais notre tristesse réprouvait le langage humain comme trop faible pour rendre une torture si inouïe.

Il serait inutile de décrire l'état dans lequel nous passâmes cette nuit; il ne changea pas et n'eut d'autre diversion que les soins que nous dûmes donner à notre mère évanouie sous le poids de la douleur.

Le soleil levant me trouva occupé à un affreux travail; je préparais l'instrument avec lequel je devais donner à manger à mon père ! C'était une écuelle de fer fixée à l'extrémité d'une longue perche. Dès qu'elle fut achevée je pris un bon morceau de viande rôtie , une bouteille du meilleur vin de Chypre, du pain et du sel, avec quelques morceaux de toile. Chargé de tous ces objets, je songeais à prendre congé de ma mère et de ma sœur, mais quels que fussent mes efforts, mes prières, mes supplications, elles voulurent m'accompagner et venir voir mon infortuné père. Comme cette vue ne pouvait que renouveler toutes leurs souffrances, et même, s'il était possible, les accroître encore, je mis en œuvre pour les retenir tout ce que put me suggérer mon imagination; mais rien n'y fit, elles me suivirent.

Nous traversâmes les rues la tête baissée, dans l'attitude de gens qui accompagnent un mort au lieu du dernier repos; notre tristesse et mon redoutable instrument n'éveillaient l'attention des passants que pour les écarter de nous. Un pareil spectacle n'était pas nouveau et ne produisait d'autre effet sur l'âme de ceux qui en étaient témoins que de les avertir que nous appartenions à une de

ces infortunées familles où le fléau avait fait une victime. Arrive hors de la porte de la ville, je me retournai vers ma mère, et je fus grandement étonné en lisant sur 8a physionomie une expression de tranquillité et presque de joie. Je l'attendis et je lui dis avec une sorte de doux contentement :

— 0 ma mère, je vois que votre cœur est plus calme. Je vous en prie, demeurez dans cette disposition.

Elle nous fit arrêter dans la campagne et elle nous dit d'un ton qui avait quelque chose d'une céleste inspiration :

— Mes enfants, j'ai adressé dans le chemin une fervente prière à Notre Seigneur Jésus -Christ. J'ai senti comme un rayon consolateur qui pénétrait dans mon âme, et j'ai reçu de lui une nouvelle force pour accomplir notre triste devoir. Pourquoi allons -nous voir votre père? Est-ce pour lui déchirer le cœur par le spectacle de notre douleur? Est-ce pour redoubler son chagrin par la vue du nôtre? Non, n'est-ce pas? Les plus malheureux doivent être consolés par ceux qui le sont moins. Eh bien, mes enfants, retenons ces larmes amères qui brûlent nos paupières. Montrons au père, non pas notre tristesse, mais notre amour; et si l'attendrissement ''emporte, si nous pleurons encore, faisons en sorte qu'un doux sourire aille, à travers nos larmes, à l'adresse de notre pauvre bien -aimé.

Ces paroles firent sur nous un effet merveilleux; à mesure qu'elles tombaient des lèvres de notre mère, nous sentions le courage relever notre âme, et nous gagnions des forces pour remplir un devoir qui nous

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apparaissait en ce moment comme une mission sacrée. En nous fortifiant ainsi mutuellement nous approchions du lazaret; nous en étions encore à une certaine distance, que les meurtriers tendaient déjà leurs arcs et que nous entendions leurs voix menaçantes nous crier :

— En dehors de la barrière ! en dehors de la barrière ! sous peine de mort !

Quelque affermis que nous fussions, nous ne pûmes nous empêcher de frémir en approchant de la barrière ; toutefois, nous eûmes le temps de nous remettre, car aucun visage n'apparaissait à la grille de fer. Un des archers vint à nous , demanda qui nous désirions voir, et, sur notre réponse, cria d'une voix forte :

Abulfaragus ! Abulfaragus !

La tête de mon père parut derrière la grille ; — il souriait affectueusement, l'infortuné!

Des larmes silencieuses coulèrent de nos yeux; mais, comme ma mère nous l'avait recommandé , une expression de douceur et de tendresse rayonnait sur notre physionomie, et nous nous aperçûmes que mon père puisait un baume consolateur dans la conviction que nous étions calmes et résignés. Tandis que je me préparais à lui donner au bout de ma perche à boire et à manger, ma mère se mit à le consoler avec des mots que son cœur de femme seul pouvait trouver. Merveilleux effet de l'amour! Nous étions tous horriblement malheureux et pourtant, en ce moment, un sentiment de douce joie put se glisser dans nos âmes ! Nous nous soumettions entièrement à la volonté du Seigneur et au sort qu'il nous avait réservé. Peut-être la corde delà

souffrance était -elle brisée dans nos cœurs. N'avionsnous pas, la nuit précédente, vidé le calice de djuleur jusqu'à la lie ?

Lorsque j'avançai la perche et que je v,s mon père saisir les aliments, je ressentis un frisson glacial; ma mère et ma sœur pâlirent aussi, mais les paroles de notre père nous rendirent bientôt notre calme.

Que dire de plus de cette entrevue? Nous demeurâmes longtemps devant la barrière et nous nous entretînmes avec mon père des moyens qui pourraient être employés pour le guérir. On comprend facilement que cette recherche demeura sans résultat, puisque toute guérison était impossible tant que mon père resterait dans le lazaret. Sur la prière du malade et effrayés par les menaces des archers, nous nous éloignâmes enfin et nous regagnâmes silencieusement notre demeure.

Les trois jours suivants , nous fîmes le même voyage et nous passâmes de longues heures devant la barrière.

Cependant la continuation du dégel favorisait le développement du fléau; pendant les deux derniers jours, il avait repris toute sa fureur et l'on n'entendait parler que de ses nouveaux ravages.

Dans ces fatales circonstances , la populace se mit à répandre le bruit que les lépreux empoisonnaient les fontaines et les sources en y lavant les linges qui couvraient leurs blessures; on ajoutait qu'ils étaient payés par les juifs qui voulaient faire mourir les chrétiens, pour les empêcher d'aller, à l'appel du pape, combattre les mécréants à Jérusalem. Déjà en France des bandes armées de quatre à cinq mille hommes parcouraient le

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pays sous le nom de Pastoureaux , recherchant les juifs et les lépreux, et les mettant à mort sans pitié. Sans doute l'accusation portée contre les juifs de Liège eut sa source dans les événements qui se passaient en Franoe. Que cette accusation fût fondée ou non, c'est ce que je ne puis dire ; mais il est certain que Tanimosité qui régnait entre les juifs et les chrétiens était assez ardente pour pousser des deux parts un peuple ignorant aux plus affreux méfaits.

Vers le soir, une femme du voisinage vint nous dire que des groupes nombreux parcouraient la ville , sans qu'on sût quelles étaient leurs intentions; elle ajouta qu'on avait pillé une dizaine de maisons juives voisines des remparts ; elle nous montra même, par la fenêtre, le reflet de l'incendie qu'on y avait allumé pour les détruire jusqu'aux fondements.

Nous demeurâmes longtemps à songer au sort qui menaçait nos anciens coreligionnaires, et nous étions sur le point d'aller nous livrer au repos , quand tout à coup nous entendîmes frapper mystérieusement à notrs porte. Après un instant de saisissement, j'allai à la croisée qui donnait sur la rue, faire une reconnaissance à travers les vitres. J'aperçus dans l'obscurité un homme qui se serrait contre la porte, comme s'il eût voulu se rendre invisible. J'entamai avec lui le dialogue suivant :

— Que voulez - vous?

— Est-ce ici que demeure le médecin Abulfaragus

— Oui.

— J'ai à vous dire des choses dont dépend celle de sa famille.

— Parlez, mon ami; quelle mauvaise nouvelle avezvous à nous annoncer ?

— Je n'ose vous parler ainsi à haute voix. On pourrait m'entendre.

— Vous savez pourtant que ce n'est pas l'heure d'introduire chez soi un inconnu.

— Je le sais et je comprends votre prudence. N'ouvrez pas, mais venez vous placer derrière la porte : je vous Darlerai par le trou de la serrure.

Je quittai précipitamment la fenêtre pour me conformer à son désir, mais avant de descendre je donnai connaissance à ma mère des paroles de l'inconnu. J'allai ensuite me mettre derrière la porte et je prévins celui qui m'attendait que j'étais prêt à l'entendre. Il s'expliqua en peu de mots et à voix basse :

— Il nous est arrivé de France, dit -il, une bande de Pastoureaux; toute la populace s'est jointe à eux; aujourd'hui déjà ils ont mis au pillage quelques maisons de juifs; demain ils les détruiront toutes et massacreront tous les lépreux qui se trouvent dans la ville. J'arrive de la réunion qu'ils tiennent encore à l'heure qu'il est sur le mont Cornillon. Abulfaragus m'a guéri de la lèpre, c'est un sentiment de reconnaissance qni me pousse à Tenir vous avertir. Écoutez bien ce que je vais vous dire : De méchantes gens ont signalé Abulfaragus comme ud homme chrétien du bout des lèvres et juif au fond du cœur; on l'a dépeint comme un magicien impie qui, par des pratiques infernales, a amassé des trésors immenses. Cette dernière imputation a suffi pour le faire condamner ; demain matin on attaquera sa demeure, et on le mas-

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sacrera avec toute sa famille, s'il ne prend la fuite... Dites -le- lui. Adieu!

-T'entendis l'inconnu s'éloigner. J'étais tellement saisi de la communication qu'il venait de me faire, que je demeurai longtemps dans le corridor, tremblant et sans savoir que résoudre. Peu à peu cependant je me raidis contre le malheur; je compris quelle difficile mission j'avais à remplir, et que ma mère et ma sœur ne pouvaient attendre leur salut que de mon énergie. 11 est vrai que je n'avais pas plus de vingt ans, mais le rude coup que m'avait porté le malheur de mon père avait affermi mon cœur contre les rigueurs du sort; et puis je songeai qu'il ne me restait plus rien à ménager et que je pouvais maintenant tenter de délivrer mon père, sans être retenu par la crainte que son évasion ne fût vengée sur ma mère et ma sœur. Rempli de ces pensées, je montai l'escalier et je racontai hardiment tout ce que m'avait dit l'inconnu.

Ma sœur pleura amèrement; ma mère, au contraire, parut disposée à porter cette nouvelle croix avec résignation. Comme je l'avais prévu, cette sinistre nouvelle ne les frappa ni l'une ni l'autre aussi vivement que l'avait fait la maladie de mon père.

Il fallait fuir ou attendre une mort affreuse. Je fis rassembler avec la plus grande hâte tout ce que je jugeai nécessaire d'emporter dans notre fuite. Ma mère et ma sœur m'obéirent comme des enfants; elles comprenaient sans doute que j'allais être leur guide et leur unique protecteur. Sur ma recommandation, elles mirent trois robes l'une sur l'autre, prirent des vivres, un couteau,

un briquet, une bouteille de vin, un crucifix, beaucoup d'argent et d'autres choses faciles à emporter. Pour moi, je ne m'embarrassai de rien ; je ne pris qu'un couteau de chasse et une petite hache bien aiguisée. Dès que nous fûmes tous prêts à quitter notre demeure, j'écrivis sur un morceau de parchemin les lignes suivantes en caractères arabes :

« Persécutés par les pastoureaux, nous avons pris la a fuite et nous sommes allés nous réfugier dans les ca- « vernes voisines de la ville. Demain, à minuit, je serai « au côté nord du mur, avec une échelle. Venez et sauce vez-vous; — loin de vos compagnons d'infortune, « notre art pourra vous rendre la santé. »

J'attachai un morceau de plomb au billet plié, je mis le tout dans ma poche, et j'annonçai à ma mère et à ma sœur que nous allions partir. Nous nous mîmes en route avec les plus grandes précautions et au milieu d'impénétrables ténèbres, sans qu'une seule parole s'échappât de nos lèvres. A la porte d'Amercœur, nous trouvâmes des gardes qui refusèrent de nous laisser sortir de la ville; je leur dis que nous accomplissions un vœu, et que nous allions faire un pèlerinage à Notre-Dame-du- Mont; ils ne nous crurent que lorsque je leur eus otfert une poignée d'argent. Ils nous permirent alors de quitter la ville, et nous prîmes la route qui conduit en Allemagne. Les montagnes environnantes m'étaient parfaitement connues, parce que, depuis bien des années, j'étais venu, toutes les semaines au moins, y chercher des herbes pour mon père.

Il y avait, à une lieue de la ville, dans un endroit soli-

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ire, une grotte cachée ; l'entrée en était étroite, mais elle s'enfonçait profondément dans l'intérieur de la montagne, et la natuie l'avait tapissée de stalactites de toutes formes. C'est dans cette retraite que je conduisis ma, mère et ma sœur; elles furent forcées, pour y pénétrer, de ramper comme moi sur les mains. Après leur avoir inspiré quelque sécurité, je leur déclarai mon dessein de sauver mon malheureux père, et je leur expliquai que je devais me rendre au lazaret pour lui faire parvenir mon avertissement. Un pareil motif ne pouvait rencontrer d'opposition chez elles ; au contraire, elles me supplièrent à mains jointes de me hâter, afin d'être de retour avant le lever du soleil. Je ne partageais pas la tranquillité que je m'étais efforcé de leur inspirer; cet hiver-là, par suite des longues gelées, de nombreuses troupes de loups avaient quitté les Ardennes et s'étaient répandues dans les environs de Liège ; maint cadavre de lépreux, mort dans la campagne, avait été dévoré par ces animaux.

Pour préserver de leur approche ma mère et ma sœur, je roulai à grand'peine deux grosses pierres devant l'entrée de la grotte, et ce ne fut qu'après avoir terminé cette tâche que je pris ma course vers la ville. Arrivé dans le voisinage du faubourg, je tournai à droite et je poursuivis ma route jusqu'à ce que je jugeasse n'être plus éloigné du Lazaret. Alors je me glissai avec précaution sous les arbres et à travers les buissons pour ne pas être aperçu par les meurtriers. J'atteignis enfin le pied du mur et je jetai le billet par-dessus; j'avais vu le

rajet du parchemin, dont la blancheur tranchait sur

l'obscurité, et j'étais sûr qu'il était tombé à l'intérieur du lazaret. Je ne doutais pas d'ailleurs qu'il ne parvînt aux mains de mon père, puisqu'il était le seul qui sût lire les caractères arabes et qu'évidemment on lui montrerait l'écrit. Satisfait du succès de cette première tentative, je me hâtai de revenir à la grotte, où je trouvai ma mère et ma sœur pleurant dans les ténèbres. Néanmoins la perspective de pouvoir sauver mon père fut pour elles unb grande consolation.

Avant que la soleil se levât, j'allai cueillir quelques bottes de menus branchages et j'en formai sur le sol de la caverne un lit de repos pour ma mère et ma sœur ; elles étendirent par-dessus une partie de leurs vêtements, et sur ma prière, essayèrent de dormir. Je leur dis que je devais quitter la caverne pour aller à la recherche d'une échelle, et que j'attendais pour partir que le sommeil se fût emparé d'elles. Vers neuf heures, les deux femmes tombèrent enfin dans un profond repos. Je pris de l'argent et je m'éloignai, non sans avoir préalablement roulé les pierres devant l'entrée de la caverne.

J'avais déjà passé une partie du jour à rôder, comme un espion, autour des fermes, mais nulle part je ne trouvais ce que je cherchais. J'apercevais bien des échelles, mais toutes étaient solidement attachées aux murs des métairies, au moyen de chaînes ou de serrures. Offrir de l'argent aux fermiers comme prix d'une échelle, je ne le pouvais pas; ils m'auraient supposé de mauvais desseins et chassé comme un voleur. Tandis que, le cœur plein de tristesse, je me trouvais non loin du lazaret et

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songeais à regagner la caverne , j'aperçus au loin uns cheminée qui fumait ; je me glissai à travers les buissons dans cette direction, et je trouvai une maison de paysan isolée et que n'entourait aucune clôture. Comme mon cœur battit de joie à la vue d'une échelle étendue sur le sol derrière la maison, et à la portée de tout le monde !

Je m'éloignai précipitamment jusqu'à une certaine distance, en remarquant bien la situation de la maison et comment il faudrait me diriger pour la retrouver pendant la nuit. Cette reconnaissance faite, je repris le chemin de la caverne, le cœur soulagé et le sourire ae l'espoir sur les lèvres. Je consolai ma mère et ma sœur en leur exposant la bienheureuse perspective de la délivrance de mon père. Le sommeil avait reposé leur corps, et mes paroles firent luire dans leur âme une douce espérance; nous prîmes quelque nourriture et nous attendîmes la nuit avec impatience.

Vers le soir, l'atmosphère se chargea de nuages noirs; une forte pluie commença à tomber, et bientôt la plus profonde obscurité régna dans la campagne. Je tirai un bon augure de ce changement de temps, il me semblait que le ciel favorisait évidemment ma périlleuse entreprise.Enfin l'heure longtemps désirée, minuit, approcha. Depuis longtemps déjà ma mère et ma sœur étaient à genoux devant le petit crucifix ; je leur donnai un baiser, je fermai l'entrée de la caverne, et je partis.

J'avais déjà fait une très-grande partie du chemin et je pressais le pas au milieu des plus épaisses ténèbres, quand j'aperçus tout à coup derrière moi deux yeux qui

brillaient comme des étincelles dans le taillis, et qui étaient opiniâtrement fixés sur moi. Cette app-.rition me donna un frisson terrible; je ne pouvais deviner au premier moment si c'était un homme ou un animal qui me guettait ainsi. Néanmoins je ne m'arrêtai pas et je marchai toujours. De temps en temps je jetais derrière moi un regard inquiet, et chaque fois je rencontrais les deux yeux ardents à la même distance de moi. En longeant un taillis de chênes, j'entendis les feuilles sèches craquer sous les pas d'un animal , et un sourd hurlement me, donna la conviction que j'avais un loup pour compagnon de voyage. Je savais que ces animaux féroces attaquent rarement un homme, à moins que celui-ci ne trébuche ou ne fasse un mouvement brusque. Aussi mis-je toute mon attention à ne point faire de faux pas; je pris mon couteau de chasse d'une main et ma hache de l'autre. Tremblant et plein d'inquiétude, je marchai ainsi durant un quart d'heure, sans que le loup quittât mes traces; déjà il s'était enhardi à me suivre de plus près, et je prévoyais avec angoisse que ma vie allait être en péril.

Tout à coup retentit dans le lointain un hurlement sourd, semblable à l'appel du loup qui, rencontrant un cheval et se sentant trop faible pour l'attaquer, demande du secours. Mon ennemi se retourna et je l'entendis traverser le taillis comme une flèche pour aller rejoindre son compagnon. Alors je m'arrêtai un instant, je joignis les mains, et remerciai Dieu de ma délivrance.

Bientôt je me remis en route avec un nouveau courage. Parvenu à la maison isolée, j'y trouvai avec joie

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 131

l'échelle à la même place. Je déposai par terre une somme d'argent ayant dix fois la valeur de l'instrument dont j'avais besoin, je le mis sur mon épaule et l'emportai comme un voleur.

Vers minuit j'arrivai dans le voisinage du lazaret; je ralentis le pas afin de parvenir avec l'échelle jusqu'au pied du mur sans faire le moindre bruit. Tantôt je ia portais sur mes épaules, tantôt je rampais sur les pieds et les mains en la traînant après moi, jusqu'à ce que je sentisse enfin les pierres de la muraille. Il fallait sans doute que les meurtriers fussent endormis, car quelque près que je m'approchasse, toujours en rampant, de leur corps de garde, je n'entendis rien. Je dressai l'échelle, gravis les échelons, et me plaçai à cheval sur "le mur; je tremblais comme une feuille, j'étais en proie à une émotion si violente que mon cœur ne battait presque plus. Je jetai un regard attentif dans la cour et je crus voir une ombre noire qui se mouvait dans l'obscurité. Je demandai d'une voix étouffée :

— Est-ce vous, mon père?

— C'est moi, Walter, répondit-on à voix basse.

— Attendez, repris-je, je vais passer l'échelle par dessus le mur et descendre pour vous aider.

— Écoute, Walter, dit mon père, si tu descends du mur, si tu ne restes pas toujours à dix pieds de moi, je retourne au milieu de mes compagnons d'infortune, fussé-je déjà à une lieue d'ici. Prends garde à ce que je te dis, si tu tiens à ma délivrance.

Tandis qu'il parlait ainsi , je tirai l'échelle par-dessus le mur et j'en appuyai le pied dans la cour. Mon père

monta, mais quand il fut près d'arriver en haut, il me força de me retirer à une certaine distance. Alors seulement il s'assit sur la crête du mur, replaça lui-môme l'échelle de l'autre côté, descendit et se trouva sur la terre ferme. Je le suivis silencieusement dans le chemin qu'il choisit pour s'éloigner du lazaret. Nous fûmes bientôt loin de ce séjour de désolation, et comme nous n'avions plus rien à craindre des meurtriers, je me tusse volontiers rapproché de mon père; mais quoi que je fisse, il fut inexorable et continua à se tenir à distance de moi.

ïl me serait impossible de décrire combien cet éloignement m'était pénible; je souffrais horriblement et j'étais sur le point de m'approcher et de toucher mon père malgré sa défense. Il s'en aperçut, et me dit d'une voix qui me glaça le sang dans les veines (car je ne reconnaissais plus la voix de mon père dans ces sons rauques et sourds que la maladie et la douleur lui avaient donnés pour langage) :

— Mon bon Walter, je comprends quelle torture ce doit être pour ton cœur de ne Douvoir me serrer dans tes bras !

— Oh! la coupe que je suis condamné à vider est bien umère, répondis-je en pleurant.

— Mais, mon fils, tu ne sais donc pas que le moindre, attouchement te communiquerait mon mal? — tu mourrais, mon pauvre enfant!

— 0 mon père, m'écriai-je, laissez moi vous embrasser, je vous en conjure, au nom de Dieu ! J'en mourrais, dites-vous? Croyez-vous que je ne regarderais pas comme

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une sorte de bonheur de partager vos maux et même votre mort? Et puis, il n'est pas pas certain que je serais frappé du fléau.

Mon père répondit d'une voix douloureuse :

— Mon enfant, si tu pouvais voir mon visage et mon c »rps, tu me fuirais ! Je suis couvert de plaies béantes qui exhalent une vapeur contagieuse. Peut-être, rien qu'en respirant, as-tu déjà introduit dans ton sein l'hor- 'ible fléau. Je t'en supplie à genoux, reste loin de •.noi !

Je vis, avec une émotion profonde, que mon père était vraiment agenouillé dans l'obscurité et, les bras tendus ver moi, implorait mon obéissance. Tandis qus je demeurais tremblant et immobile, la tête perdue, il poursuivit :

— Walter, ne nourris pas une trompeuse espérance. Je suis condamné à mourir, car le mal a déjà atteint mes os. A quoi te servirait de livrer au fléau une victime de plus ~* de laisser ta mère et ta sœur seules au inonde? Ce nV' pas l'attente d'une guérison impossible qui m'a fait qt *ter le lazaret; mon affection pour vous tous et mon désc de vous voir encore une fois de loin sont les seuls motifs qui m'ont décidé. Faudrait-il que je fusse sans cesse torturé par la pensée que j'apporte dans ma fain ille la contagion et la mort, — et cela pour le seul plaisir de jeter encore les yeux sur mes enfants? 0 Walter, je dois souffrir et mourir sans qu'une main amie presse ma main, sans que vos doux embrassements me consolent, sans qu'il vous soit permis de fermer le* yeux de votre père expirant. Tel est l'arrêt que le Sei-

gneur a prononcé sur le sort de son serviteur malheureux.

Tandis que mon père parlait ainsi, un torrent de larmes baignait mes joues. Je ne répondis d'abord que par des gémissements et des sanglots. Tout à coup un trouble inconcevable s'empara de mon âme; je sentis tout mon sang se précipiter vers mon cerveau brû'-ant; en proie à une sorte de rage, je me mordis les pomgs, et une foule de pensées sinistres me traversèrent la tête.

— N'est-ce pas, Walter, dit mon père d'une voix suppliante, n'est-ce pas que tu m'obéiras, et que tu ne me toucheras pas?

La fièvre du désespoir redoubla en moi, et il me sembla qu'une flamme s'allumait dans mon cœur.

— Mon père, m'écriai-je, une vie pareille est un fardeau que je ne puis supporter. Quoi! je vous aurais délivré pour vous voir mourir sans secours : je devrais vous fuir comme on fuit un serpent venimeux ! Je ne vous embrasserais pas, et il me serait irterdit de vous fermer les yeux si le Seigneur vous ra oelait au ciel" Ah ! votre fils ne se courbera pas jusque à sous le poids de la destinée : il embrassera son pèr- et déposera u.„ baiser sur son front, en dépit du fléau. Venez! donnezmoi mie part de votre mal ! Je ne veux pas d'autre vie, pas d'autre mort que la vôtre, ô mon père !

Et j'étais sur son sein et mes lèvres pressaient ses joues.

Il s'efforça pendant un instant de lutter contre moi ; mais comme il s'aperçut bientôt qu'il ne pouvait se dégager de mon invincible étreinte, il pencha sur mon

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 135

épaule sa tête affaissée. Je sentis ses larmes brûlantes couler sur mes mains et j'y mêlai les miennes. Mon père dit d'une voix brisée par l'émotion :

— Mon enfant, qu'as -tu fait? Je ne te reproche pas l'affection sans bornes que tu me portes; c'est un bonheur pour moi dans mon infortune ; mais comprendstu combien mon cœur est brisé par la conviction que maintenant aussi la mort te pénètre et te saisit? Je suis vieux, moi, Walter; je ne perds que peu d'années qui m'eussent été à charge ; toi, tu es jeune encore ; tu perds toute une existence !

J'étais exalté par mon action et je me sentais fort et courageux.

— Je ne gagnerai pas le mal, je ne mourrai pas! m'écriai -je. Savez-vous ce que me dit le vent qui pleure dans les arbres : Honorez votre père et votre mère pour vivre longuement sur la terre!

— Fasse le Tout-Puissant que l'esprit des prophéties t'anime en ce moment, mon fils ! Mais nest-il pas écrit aussi : Vous ne, braverez pas le Seigneur votre Dieu!

— Qu'il dispose de moi selon sa volonté toujours * nie! S'il reste encore du fiel au fond du calice, je suis prêt à le boire ! Mais en ce moment je jouis de ma récompense : votre baiser m'a donné de la force et du courage. Venez, hâtons -nous d'aller trouver ma mère.

A ces mots, je saisis sa main, et nous prîmes le chemin de la caverne.

Après une assez longue marche, mon père me dit avec un profond abattement :

— Walter, je déplore ma délivrance comme le plus

grand de tous nos malheurs. J'admire ton amour et ton courage, bien qu'ils doivent infailliblement te coûter la vie. Mais que vais -je faire auprès de ta mère et de ta sœur? M'aiment -elles moins que toi et ne s immoleront-elles pas aussi à leur affection? Oh! je suis dans une horrible situation ! Que résoudre? Faut -il retourner au lazaret? Je regarderais comme un bonheur de pouvoir le faire, mais me le permettrais- tu?

— Non, je ne le permettrai pas! répondis -je, mais écoutez, mon père, ce que je vais vous dire : j'ai suivi l'inspiration de mon amour pour vous et je me suis peut-être livré moi-même au fléau. Mais je comprends comme vous que, si j'étais maître de ma propre vie, c'est pour moi un devoir sacré d'empêcher ma mère et ma sœur d'imiter mon exemple. Fiez-vous à moi; le malheur m'a donné en peu de jours la maturité d'un homme : ni ma mère ni ma sœur ne vous toucheront, et dussé-je employer la force et me montrer cruel, leur affection cédera devant ma volonté !

— Merci, mon enfant, dit mon père en soupirant. Où me conduis-tu ? et comment feras-tu pour empêcher ta mère de m'approcher?

— J'y songe depuis longtemps et je crois avoir trouvé le bon moyen. A une dizaine de pas de la caverne, il y a une grotte plus petite, ne vous en souvenez-vous pas? C'est là que nous avons trouvé un jour une plante inconnue?

— L'aconit des latins, aux feuilles couleur de sang?

— Précisément. Vous habiterez cette grotte; j'empêcherai ma mère et ma sœur de quitter la caverne. Pen-

fllSTOIRE D'ABULFAIUGUS. 137

dant le jour, je leur permettrai de s'approcher à une petite distance de vous, de façon à ce que vous puissiez vous voir et vous consoler mutuellement sans danger. Et alors nous serons heureux et nous emploierons les ressources de notre art. Ayez donc bon espoir, vous guérirez.

— 0 mon fils , s'écria mon père étonné , ton amou? pour moi t'a donné la sagesse ! Fais comme tu as dit : je m'abandonne à ta prudence.

Tout en parlant ainsi, nous arrivâmes à la grotte où j'avais résolu de cacher mon père. J'y disposai un lit formé de rameaux et de feuilles sèches et j'y fis coucher le malade; puis je gagnai l'entrée de la caverne et je criai à travers les pierres que j'y avais roulées:

— Ma mère, ma sœur, êtes- vous là?

— Ah ! Walter! s'écrièrent ensemble deux voix»

— J'ai réussi dans ma tentative! repris -je. Notre père est délivré; mais il ne peut venir avant qu'il fasse jour. Je retourne auprès de lui. Consolez- vous et demeurez tranquilles, jusqu'à ce que je vous l'amène.

L'accent de leurs voix me fit comprendre combien cette nouvelle les réjouissait; après avoir répété ma recommandation, je rejoignis mon père dans la grotte. Pendant le reste de la nuit je m'entretins avec lui de ce que nous avions à faire pour tenter sa guérison.

D'abord il ne voulait pas s'occuper de ce sujet, tant il avait perdu l'espoir; enfin ne pouvant résister à mes prières, il me dit à ma grande joie :

— Walter, l'arabe qui fut mon maître me fit présent, lorsque je le quittai , d'une petite boîte en argent et il me

dit qu'elle renfermait un onguent qui guérit infailliblement de la peste, et triomphe même d'une mort assurée. Un seul peut s'en servir, car cette boîte ne contient que la quantité nécessaire pour en faire usage une seule fois.

— Où se trouve cette précieuse et bienheureuse boîte? m'écriai-je, frémissant de joie.

— N'as -tu pas remarqué, reprit mon père, que, dans la cave de notre maison, le mur porte plusieurs croix gravées dans la pierre et qu'une de ces croix dépasse les autres en grandeur ?

— Oui, je vous ai demandé souvent ce que cela signifiait, mais vous ne me l'avez jamais dit.

— Eh bien , sous la grande croix, le mur est creux ; quelques coups de marteau suffisent pour détacher les pierres et ouvrir un trou dans lequel se trouve une masse de poix. C'est dans ctUe poix qu'est enfermée la boîte d'argent.

— Je pars î m'écriai- je avec exaltation. Oh ! je reviendrai bientôt avec votre guérison !

J'allais quitter la grotte , mais mon père me retint et me fit comprendre que je devais remettre mon voyage à la nuit suivante , puisqu'une légère lueur se montrait déjà à l'Orient, et qu'il me serait impossible d'être à Liège avant le lever du soleil. Je compris mieux que jamais qu'il ne m'était pas permis de m'exposer à être arrêté ou mis à mort, puisque la vie de mon père dépendait de mon salut et de ma liberté. Je me soumis avec dépit à la nécessité.

Un peu avant le lever du soleil, je conduisis mon

HISTOIRE D'ÀBULFARAGUS. 139

père dans un enfoncement de terrain où la pluie avait formé une flaque d'eau ; je lavai de mes mains tout son corps à l'aide de morceaux de toile, et, malgré la rigueur du froid, cette ablution soulagea merveilleusement ses souffrances.

Comme le soleil approchait de l'horizon, je commençai peu à peu à distinguer le visage de mon père : c'était affreux ! Il était rongé par des plaies dévorantes et marbré d'horribles taches bleuâtres ou cuivrées. Ses yeux étaient enfoncés dans l'orbite, ses joues creuses, sa bouche convulsivement déformée. Cette vue me fit rugir de douleur : mon père me parla longtemps de ma mère 2t de ma sœur avant que je pusse retrouver un peu de 3alme. Chaque fois que mes yeux se portaient sur son visage, je ressentais un frisson glacial.

Dès que le soleil apparut dans le ciel, je conduisis mon père à quelque distance de la caverne, et je le fis asseoir sur le sol; puis j'ôtai les pierres qui obstruaient l'entrée, et je dis aux deux femmes :

— Ma mère, et toi, Maria, ma sœur, faites bien attention à ce que je vais vous dire. Notre père n'est pas loin d'ici, je viens vous prendre pour l'aller voir; mais ne le touchez pas, n'approchez pas de lui à plus de dix pas, sinon il retournera au lazaret, et moi-même je l'y conduirai, sans que vos larmes, fussent -elles de sang, puissent m'en empêcher. 11 vous est défendu, sous la même peine, de me toucher aussi ; je suis atteint de la contagion comme mon père!

Ces paroles cruelles, mais nécessaires, firent trembler les deux femmes de tous leurs membres, et, au lieu de

ressentir la joie à laquelle elles s'attendaient, leurs yeux se remplirent de larmes.

— Ne pas le toucher, ne pas l'embrasser ! s'écria ma sœur avec désespoir.

Je donnai à ma voix toute la douceur possible, et je dis:

— Maria, voyons, veux-tu la mort de ta mère? Tu frémis à cette pensée ! Eh bien ! si tu ne te soumets pas comme une esclave à ma volonté, ta mère suivra ton exemple, sera frappée de la contagion et mourra. Et vous, ma mère, voulez-vous la mort de votre fille ?

— Je te comprends, Walter, dit ma mère en soupirant; n'aie plus de crainte; nous obéirons comme des esclaves à l'inexorable malheur qui nous frappe.

Rassuré sur la sincérité de leur soumission, je permis aux deux femmes de sortir de la caverne et je les conduisis en présence de mon père. Un seul cri s'échappa de leurs lèvres et elles s'affaissèrent sur le sol. J'avais prévu cette crise de faiblesse, mais comment eussé-je pu l'empêcher? Ma mère et ma sœur gisaient devant moi, insensibles, comme mortes, et je ne pouvais ni les toucher, ni leur porter secours. Mon père s'arrachait les cheveux, sans dire une parole; moi j'étais comme un insensé qui se courbe passivement et sans résistance sous les coups du sort.

Ma sœur reprit connaissance la première ; elle souleva la tête de sa mère , lui frictionna les tempes, lui frappa dans les mains, si bien qu'à la fin toutes deux, non sans verser un torrent de larmes, purent s'entretenir avec mon père.

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 141

La prévoyance me revint en même temps; je compris le danger que nous courions si quelqu'un nous découvrait. C'est pourquoi je laissai ma mère et ma sœur s'entre! "trir avec mon père et je gagnai une hauteur afin d'observer les alentours comme une sentinelle.

J'y restai pendant une heure sans rien apercevoir; au bout de ce temps, je vis deux hommes déboucher au sommet d'une colline et prendre le chemin qui devait infailliblement les conduire j»rès de la caverne. Je reconnus que ce n'étaient pas des ennemis, car ils n'avaient pas d'armes et ils me paraissaient très-misérablement vêtus. Néanmoins je descendis précipitamment et je fis rentrer mon père dans sa grotte et les deux femmes dans la caverne. Je roulai les pierres devant l'entrée, et m'éloignant dans une autre direction, j'allai me placer sur le chemin des deux arrivants, en me penchant souvent vers la terre, comme si j'eusse cherché des herbes ou des racines. Je remarquai que les deux hommes marchaient très-vite et retournaient continuellement la tête, comme des gens qui craignent d'être poursuivis. Dès qu'ils m'aperçurent, ils s'arrêtèrent et parurent se concerter sur ce qu'ils devaient faire ; eux aussi avaient peur de moi. Cependant, après un instant d'hésitation, ils vinrent sur moi, et je reconnus alors seulement que c'étaient deux lépreux. Après m'avoir considéré avec quelque défiance, l'un d'eux dit :

— Jeune homme, n'avez-vous pas vu d'hommes d'armes ni de meurtriers dans ces environs?

— Non, répondis-je ; pourquoi viendraient-ils ici?

— Ne venez-vous donc pas de la ville aujourd'hui?

— Non, je demeure dans un village ici près.

— Y a-Ml aussi des lépreux dans votre village?

— Oui, quelques-uns.

— Dans ce cas , hâtez-vous d'aller leur dire qu'ils fuient l'évêché de Liège; car dès aujourd'hui les pastoureaux se répandront dans les campagnes et massacreront tous les lépreux.

— Et s'ils se cachent dans les caves ou dans les grottes ?

— Cela ne leur servirait guère. Ne trouve-t-on pas grottes et caves, et ne sait-on pas qu'elles sont l'asile ordinaire de ceux qui se cachent ? Si vous aviez quelque argent, jeune homme, vous feriez œuvre de miséricorde en le donnant à deux infortunés lépreux.

Je ne savais pas assez quel nouveau danger nous menaçait; aussi répondis-je :

— J'ai deux pièces d'or, et je vous les donnerai si vous m'expliquez mieux ce que les lépreux de notre village ont à craindre, et d'où vient la persécution dont vous. parlez.

Celui qui n'avait encore rien dit me répondit :

— Oh ! ce n'est pas difficile. Cette nuit , les lépreux ont forcé les portes du grand lazaret et se sont . fuis au nombre de cent quatre-vingts. Les pastourei

et les meurtriers les poursuivent dans la camp;, gne et les mettent à mort sans merci partout où ils les trouvent. Voilà ce que vous désiriez savoir, jeune homme.

Je leur donnai les deux pièces d'or; ils entrèrent dans le bois et disparurent à mes yeux.

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 143

Je retournai auprès de mon père et je lui communiquai ce que je venais d'apprendre. Comme nous ne pouvions songer à quitter pendant le jour notre retraite pour entreprendre un long voyage, d'autant plus que nous portions tous sur le visage le cachet impossible à méconnaître de notre origine juive, je dis à ma mère et à ma sœur de se cacher dans la caverne, et je me réfugiai dans la grotte avec mon père. Nous passâmes toute cette journée dans le plus grand silence, nous attendant, à chaque instant, à voir paraître les sanguinaires pastoureaux. Cependant nous ne vîmes ni n'entendîmes personne. Dans l'après-dînée, il commença à neiger; les flocons devinrent plus épais et tombèrent une partie de la nuit; peut-être ce mauvais temps avait- il empêché les pastoureaux de pousser leurs perquisitions jusque dans ce lieu désert et perdu au milieu des montagnes.

Lorsqu'une obscurité complète fut descendue sur la campagne, nous nous glissâmes hors de la grotte, et j'allai chercher ma mère et ma sœur dans la caverne. Pauvres femmes ! elles étaient complètement abattues, épuisées par les larmes, exténuées et comme paralysées dp corps et de l'âme. Ce ne fut qu'avec peine que je arracher quelques mots de leurs lèvres, et leur voix

ait un accent si désespéré et si navrant qu'elle perça mon cœur comme un poignard.

Où allions-nous porter nos pas? Il fallait avant tout nous éloigner de Liège autant que possible. Dans les autres villes de l'évêché, les lois contre les lépreux n'étaient pas aussi sévères, parce que le fléau n'y sévissait

14i OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

pas avec autant de force ; si nous avions pu descendre la Meuse et gagner Maestrieht, nous étions sauvés, car la lèpre.y était pour ainsi dire inconnue, et il ne s'y trouvait pas de pastoureaux. Nous prîmes donc la résolution de nous rendre à Maestrieht, et d'aller, cette nuit-là, aussi loin que nos jambes pourraient nous porter. Ma mère et ma sœur se taisaient et nous suivaient à travers la neige comme des ombres muettes et insensibles. Nous marchions sans relâche et sans rien rencontrer que des loups qui , en nous voyant si nombreux , s'enfuyaient devant nous. Au bout de deux heures, mon père ne répondait presque plus à mes questions; je sentais que la lassitude allait le vaincre, car il commençait à s'appuyer plus lourdement sur mon épaule.

Bien que je fusse convaincu que cette marche forcée enflammait ses blessures et lui causait d'horribles souf frances, je n'osais cependant parler de suspendre notre voyage. Nous étions dans un lieu que nous ne connaissions qu'imparfaitement, et il -aous eût été impossible, au milieu des ténèbres, de trouver un asile. C'est pourquoi je me mis à soutenir mon père avec tant de sollicitude, que je supportais certainement plus de la moitié du poids de son corps, et je cherchais par des paroles d'affection et d'espoir à donner du courage aux deux femmes toujours muettes.

Nous marchâmes encore pendant quelque temps entre de hautes collines, dans une vallée sauvage et déserte, quand tout à coup les membres de mon père, frappés de paralysie, s'affaissèrent et pesèrent sur moi, lourds comme du plomb; je voulus continuer ma route,

HISTOIRE D'ABULFARÀGUS. 115

mais les jambes de mon père traînaient dans la neige. Un evi affreux s'échappa de mes lèvres, et je déposai sur le sol le corps inanimé de celui qui m'avait donné le jour.

Ma mère et ma sœur s'agenouillèrent à la distance prescrite. A peine un soupir étouffé soulevait-il de temps en temps leur poitrine; elles étaient comme anéanties par l'immensité de leur douleur. Mon pèrf n'avait pas tout à fait perdu la parole; car, pendant qu'en pleurant amèrement je frottais son front avec de la neige, il murmura d'une voix éteinte :

— Walter, mon enfant, ma dernière heure est venue. Une plaie a atteint la moelle épinière; la mort est là, près de moi, — je m'en vais à Dieu! Écoute bien : tu iras, dès que tu en trouveras l'occasion, prendre à Liège la boîte en argent qui renferme le précieux onguent. Si le fléau ne te frappe pas, tu conserveras ce remède toutpuissant ; dans le cas contraire, tu lui demanderas ton salut... Tu me fermeras les yeux comme un fils aimant et dévoué, — et quand mon âme aura quitté son affreuse demeure, tu me creuseras une fosse avec ta hache, n'est-ce pas?

Ces sinistres paroles furent assez puissantes pour trouver dans mon cœur des fibres qui n'étaient pas encore brisées. Mon sein se gonfla, et je poussai un long cri qui retentit lugubrement dans la forêt ; comme privé de raison - je traînai mon père sur la neige jusqu'au pied d'une éminence, et m'adressant à lui et aux deux femmes, je m'écriai :

— Non , la mort ne viendra pas nous séparer aujour-

d'hui! Je pars... la boîte d'argent... Liège... patience... je reviens... priez... priez!

A ces mots, je m'élançai avec la rapidité d'une flèche dans la direction de Liège.

11 était un peu plus de minuit ; je courus sans répit ni trêve jusqu'à c.e que je sentisse que mon cœur, agité de violentes palpitations, allait se briser. Je ralentis mon allure, sans cesser de presser le pas. Parvenu à la porte de Liège, je la trouvai ouverte; un grand nombi • d'hommes armés entraient dans la ville ou en sortaient. Je m'aperçus à leur langage que c'étaient des pastoureaux; néanmoins, préoccupé de mon importante mission, je passai hardiment au milieu d'eux, et j'entrai dans la ville. Arrivé devant notre demeure, j'en trouvai ja porte renversée dans la rue, les vitres brisées et le seuil encombré de meubles mis en pièces. L'avis de l'inconnu s'était donc vérifié : le pillage avait eu lieu. Je me rendis à la cavt», et frappant avec une grosse pierre l'endroit où se trouvait la grande croix, je creusai le mur.

Je saisis avec joie la masse de poix dans laquelle était enfermée la boîte, et, me rem un en route, je gagnai la campagne avec mon préci .résor. Je courais si vite que la sueur coulait de mo. cont, et que je sentais mes vêtements se coller sur mon corps; mais la joie qui remplissait mon cœur me donnait force et courage. Oh! je tenais dans mes mains la vie de mon père! Bientôt j'allais atteindre l'endroit où je l'avais laissé; j'allais lui dire : Voici le salut et la santé! Vivez encore longtemp au milieu de nous. Le fléau va disparaître, et vous pour

HISTOIRE D'ABULFARAGUS- t',7

rez serrer encore dans vos bras ma mère et ma sœur !

Tout entier à ces bienheureuses pensées, je portais à mes lèvres la précieuse boite, et je la baisais avec égarement. Je me rapprochai ainsi du lieu où gisait mon père, et lis lui annoncer de loin la bonne nou-

velle...

Tout à coup j'aperçus crevant moi trois loups déchirant une proie sur la neige du cher , in. Je ne pouvais passer outre sans affronter les fér I animaux, car je me trouvais dans un étroit sentier ic nssé entre deux montagnes. Je ne pouvais non p' , retourner sur mes pas et prendre une autre route , sans perdre plus d'une demi-heure. Tandis que je restais immobile pour réfléchir un instant, je voyais de loin les loups arracher des lambeaux de chair et les traîner sur la neige souillée de sang.

Soudain .je me rappelai que les loups craignent le bruit du fer; je tirai ma petite hache de dessous mon pourpoint et je me mis à la frapper à coups redoublés de mon couteau de chasse; les loups épouvantés s'enfuirent dans les taillis. Tout joyeux de ma victoire si prompte, je nie remis en chemin avec l'intention de passer sans m'arrêter devant la proie des loups. Mais le sang qui s'étendait sur la neige comme une tache livide, me força à aller jeter un regard sur la victime. C'était un cadavre liumain... et, malheur effroya^'e ! je reconnus ce cadavre! Poussant un cri terrible, jb tombai sans sentiment et sans vie dans le sang de mon père!

Je ne raconte plus, à partir de cet instant fatal, ce que je vis et ressentis personnellement; ce que je vais écrire m'a été appris par ma sœur plusieurs années après.

Pendant que j'étais sur la route de Liège, ma mère et ma sœur entendirent mon père rendre le dernier soupir; saisies d'une indicible anxiété, elles s'approchèrent de lui; son âme était remontée au ciel. Le cœur brisé, elles se retirèrent à quelque distance , se mirent à prier et finirent par tomber dans un état d'insensibilité qui ressemblait au sommeil. Longtemps après elles entendirent tout à coup, non loin d'elles, le rauque hurlement des bêtes sauvages et virent trois loups qui entraînaient le corps de mon père. A cette vue ma mère expira : ce navrant spectacle avait brisé violemment le fil de sa vie; elle s'affaissa dans la neige et ne se releva plus de cette couche funèbre.

Ma sœur perdit connaissance et resta étendue sur le sol jusqu'à ce que le jour parût et qu'un brillant soleil vînt illuminer de ses rayons la neige éblouissante.

Comme pétrifiée , elle promena autour d'elle un œil égaré; elle souleva la main glacée de notre mère et la laissa retomber avec effroi. Un cri s'échappa de son sein quand elle m'aperçut au pied de la colline, assis sur mes talons; elle accourut et se jeta à mon cou. Je lui rendis son baiser et voulus l'écarter de moi , mais elle m'étreignait avec une force fébrile , comme le naufragé se cramponne à la planche qui peut le sauver. Enfin ses bras se détachèrent de moi et elle me dit :

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 149

— Walter, gagnons un lieu habité , afin que nos parents puissent reposer dans une terre bénite. Viens, j'aperçois un clocher, viens!

Je me mis à rire comme un fou et à courir en rond avec toutes les marques de la joie la plus vive.

— Ah! ah! m'écriai-je, mon père est guéri! Je lui ai apporté la boîte, il s'est enduit d'onguent... Regarde, le voilà... n'est-ce pas qu'il est guéri?... Des loups!... du sang noir!... Comme le soleil est beau!

Et, tout en souriant, je jouais comme un enfant avec la boîte d'argent.

Ma sœur infortunée passa son bras autour de mon cou, me força à m'asseoir, se plaça auprès de moi et dit d'une voix brisée :

— Pauvre Walter, reste tranquille... repose-toi, car ton esprit est troublé. Prie Dieu, si tu le peux... Nous aussi nous mourrons bientôt ici.. Le ciel recevra quatre martyrs dans son sein...

Je murmurai quelques mots incompréhensibles et demeurai assis dans une complète immobilité.

Nous nous trouvions à quelque distance du cadavre de notre père , et sur la colline au pied de laquelle nous étions assis gisait le corps de notre mère. La route d'Aix-la-Chapelle n'était pas loin ; ma sœur y avait même vu passer un cavalier au ga!op.

La série de nos malheurs touchait enfin à son terme : la matinée n'était pas encore écoulée, qu'une dizaine de chevaliers arrêtaient leurs montures devant nous, et nous contemplaient avec une profonde compassion. Sans doute, en passant sur la route, ils nous avaient aperçus

de loin, assis dans la neige, et poussés par la curiosité, ils étaient venus à nous.

— Walier, mon filleul, est-ce bien toi? demanda l'un d'eux en sautant à bas de son cheval.

Sa voix m'impressionna vivement; je courus à lui en lui tendant la boîte, et je m'écriai, en lui souriant :

— Ah! ah! mon père! Voici la boîte d'argent. — Prenez, enduisez vos plaies du précieux onguent... Vite!... avant que les loups ne viennent!

Le comte Walter de Craenhove , car c'était lui , me serra dans ses bras en pleurant. Ma folie et surtout l'indescriptible spectacle qui frappa ses yeux le firent frémir d'horreur et de tristesse.

Privé de raison, je le prenais toujours pour mon père, je continuais à le presser d'accepter la boîte, et il ne put obtenir de moi aucun éclaircissement sur nos malheurs; ma sœur lui en fit l'affreux récit. Tous les chevaliers descendirent de cheval et nous témoignèrent une vive compassion; mais le comte Walter de Craenhove ne leur laissa pas le temps de nous donner des preuves de leur généreux intérêt. Il appela ses serviteurs restés en arrière, nous fit placer chacun sur un cheval qu'un valet conduisit par la bride, et donna l'ordre de gagner le prochain village. Après nous y avoir installés, il y fit également transporter le corps de nos parents, qui furent ensuite déposés en terre sainte avec les cérémonies accoutumées de l'église. Le lendemain, il dit adieu à ses compagnons de voyage et ne se rendit pas à Liège, suivant sa première intention; il demeura avec nous au village, jusqu'à ce qu'une meilleure nourriture et ses

HISTOIRE D'ÀBULFARAGUS. 151

paroles affectueuses eussent rendu à ma sœur un peu de forces. Il acheta alors un char commode et nous emmena dans son manoir, le château des Lanternes, que nous ne quittâmes plus.

Nous y menions une vie paisible et calme. Ma sœur suivait tous mes pas avec une inquiétude pleine d'angoisses; son frère, pauvre insensé, était l'objet de son incessante sollicitude; elle ne vivait plus que pour veiller sur lui , pour le préserver de tout malheur. Quant à moi, ma folie était douce et tranquille : je riais sans cesse; et bien que je ne reconnusse plus ma sœur, je l'aimais comme une personne dont je savais comprendre l'affection. Ma principale occupation était de fabriquer des loups; — tout ce qui me tombait sous la main, pourvu que ce fût une matière malléable comme de l'argile , de la cire ou de la pâte, se transformait sur-le-champ en un animal qui avait avec le loup une grossière ressemblance; quelquefois j'en avais une centaine devant moi et alors je riais avec des transports de joie. Ma sœur s'était efforcée souvent de me faire oublier cette manie, mais dès qu'elle s'aperçut qu'elle ne réussissait qu'à m'attrister, elle prit le parti de me laisser faire ce que je voulais.

Le comte Walter de Craenhove n'était pas moins bon pour moi : il mettait à notre disposition tout ce qui pouvait nous rendre la vie agréable, et quand, dans ma folie, je lui donnais le nom de père, je ne me trompais pas : il était pour nous un père et un bienfaiteur.

Nous habitions depuis sept mois le château des Lanternes, lorsque le comte Craenhove parut un jour dans

la chambre où je me trouvais avec ma soeur; j'étais couronné de fleurs, car c'était alors mon caprice ; devant moi était rangé sur le parquet tout un troupeau de loups en argile. Le comte prit un siège et s'y asseyant non loin de ma sœur, il lui parla en ces termes :

— Marie, votre conduite généreuse et dévouée a éveillé en moi la plus haute admiration ; peut-être même le spectacle de tant de vertus a-t-il fait pénétrer dans mon cœur un autre sentiment plus vif et plus tendre. Quoi qu'il en soit, en présence de votre magnanime dévouement , ce n'est pas au nom d'une passion terrestre que je viens vous parler aujourd'hui. Vous ne pouvez continuer à vivre ainsi, Marie, sans famille, sans parents, dépendante de votre frère Walter! Souvent, quand le sommeil fuit mon chevet, je songe au sort qui vous attendrait, si Dieu, par un de ses impénétrables décrets, me rappelait à lui. Votre père, Marie , m'a sauvé d'une mort certaine; l'amitié qu'il me portait m'était plus chère encore que la vie qu'il m'avait rendue. J'ai compris que Dieu m'a chargé de consoler et de protéger ses enfants, et je désire ardemment que l'âme de votre père se réjouisse dans le ciel en voyant comment je m'acquitte de cette mission sacrée. Cependant, je n'ai point encore fait assez; je sens que je puis mettre à jamais votre malheureux frère à l'abri de nouveaux malheurs. Une inspiration d'en haut et un mystérieu.: sen< timent qui s'est emparé de mon cœur, m'ont dit que je devais m'attacher par les liens du sang à votre destinée à tous deux , et ainsi vous donner à la fois une famille

HISTOIRE D'ÀBULFARÀGUS. 153

et une position assurée. Voulez-vous devenir ma femme, Marie?

Ma sœur avait écouté le comte avec étonnement. Pour toute réponse, elle me montra et dit en soupirant :

— Et qui donc tiendrait compagnie au pauvre insensé?

— Vous, Marie, dit le comte. La demande que je vous fais n'est pas dictée par Tégoïsme ; c'est votre affection pour votre frère qui a éveillé l'amour dans mon cœur. Plus vous persévérerez dans votre dévouement, plus ma tendresse pour vous deviendra vive. Et puis, ne comprenez-vous pas , Marie , qu'en vous demandant votre main, je me propose d'assurer à votre frère un droit à des soins constants? L'homme qui n'obéit qu'à l'amour parle-t-il le langage que je vous parle? N'est-ce pas une pensée plus noble qui me donne la hardiesse de vous exprimer ce que je désire?

Quelque sages et pures que fussent les intentions du comte Walter, ma sœur ne se montra pas disposée à prendre un autre nom que celui qui l'attachait à moi. Le refus, exprimé en des termes généreux et désintéressés, ne fit qu'accroître l'admiration et l'amour du comte, et comme il avait l'intime conviction de la pureté de ses vues, il insista plus d'une fois encore pour obtenir le consentement de ma sœur. Néanmoins elle demeurait inflexible.

L'hiver suivant, il tomba beaucoup de neige : les loups quittèrent de nouveau les Ardennes et se répandirent dans tout le pays. Un soir, que ma sœur m'avait laissé seul pour m'aller chercher un jouet, je m'échap-

pai du château et m'enfuis dans la campagne. Ce qu'il m'arriva, je l'ignore; peut-être avais -je aperçu un ou plusieurs loups. Toujours est- il que les hommes venus avec des flambeaux à ma recherche , sur l'ordre de ma sœur désespérée, me trouvèrent gisant, inanimé sur la neige.

Je tombai mortellement malade; pendant huit jours je restai étendu sur mon lit, la tête en feu , entre la vie et la mort, sans que le médecin osâl dire ce qu'on pouvait espérer ou craindre. Je devins si maigre que mon corps décharné ressemblait à un squelette. Quand j'eus atteint le dernier degré de l'épuisement, il me revint tout à coup une nouvelle vie ; je repris peu à peu ma santé d'autrefois, et avec elle la mémoire et l'intelligence. Trois mois après j'étais guéri et j'avais recouvré complètement la raison.

Ma sœur devint comtesse de Craenhove ; elle donna à son époux deux fils, Hugo et Arnold, et une charmante fille qui reçut à son baptême le nom d'Aleidis.

Quelques années après, elle mourut comme une sainte, le visage souriant et en remerciant Dieu. L'excellent comte Walter la suivit bientôt dans la tombe. .

Tous deux sont enterrés sous les ormes, à côté de leurs fils Hugo et Arnold.

Quant à moi , Walter Ablufaragus, je devins le guide des enfams de mon bienfaiteur et de ma sœur.

Si Dieu, à qui appartient toute gloire, m'a permis de m'acquitter comme je le devais de cette mission, je

HISTOIRE D'ABULFARAGUS. 155

reposerai ma tête avec joie sur mon lit de mort, et mon âme s'élèvera sans crainte vers le tribunal suprême. . .

Ici finissait le manuscrit.

Nous ajouterons quelques mots pour compléter l'histoire d'Abulfaragus.

Quand le vieillard eut atteint l'âge de cent deux ans, il rendit l'âme dans les bras de Bernard et d'Aleidis. Une fin semblable ne peut s'appeler une mort : il n'éprouva ni souffrance ni affaiblissement d'esprit. Avant de fermer les yeux, il bénit les nombreux enfants de Bernard et d'Aleidis qui entouraient son chevet, en leur disant d'une voix touchante :

— Enfants, honorez votre père et votre mère, afin de vivre longtemps sur cette terre, comme votre ami Abulfaragus.

Puis il ajouta plus bas : Adieu ! adieu ! Après quoi ses yeux se fermèrent lentement. Sa belle âme était montée au ciel !

êi« V ABULFAKAGUS.

RIKKE-TIKKE-TAK

Il n'y a pas longtemps que j'ai visité la ferme où commence l'histoire de Rikke-tikke-tak ; elle existe encore entre Desschel et Milgem, à une douzaine de milles à l'ouest d'Anvers, et est habitée par des laboureurs qui se souviennent à peine du nom de Jean Daelmans.

Quelque pittoresque que soit cette habitation, elle n'offre cependant rien de particulier : la joubarbe et h mousse jettent une teinte verdoyante sur ses toits brunis', ses murs dissimulent leurs crevasses sous le feuillage qui les embrasse ; des porcs s'ébattent sur le fumier au milieu des poules et des pigeons, et plus loin, dans l'étable, on voit trois vaches au poil luisant de propreté mâcher avec délices un trèfle succulent. . .

Mais ce qu'a de plus beau la ferme solitaire, c'est la bruyère immense qui s'étend devant sa façade bien au delà de la portée du regard ; c'est le ruisseau qui passe

derrière son jardin fleuri en courant vers les humides prairies ; c'est la verte bordure d'aunes et de saules qui accompagnent dans sa course l'artère argentée de ! bruyère. Ajoutez-y l'azur sans bornes du ciel, le chaiï mystérieux du grillon et l'amoureux babil des oiseaux qui ont choisi la ferme écartée pour patrie et pour asile.

C'était un matin de l'année 1807; le disque du solei: ne s'était pas encore levé sur la plaine aride, et à peine entendait-on çà et là un oiseau préluder au magnifique hymne matinal de la nature. Dans la principale pièce de la ferme régnait encore aussi le profond silence de la nuit; seulement , un maigre feu brûlait en pétillant dans le large foyer, l'horloge poursuivait son incessant tictac, et, dans un coin à demi perdu dans les 4inèbres, ronflait le monotone murmure d'un rouet.

Devant ce meuble se trouvait une jeune fille d'un extérieur singulier. A en juger par son visage, elle devait avoir seize ans environ ; ses vêtements, loin d'être propres et coquets, étaient plutôt sales et négligés; mais sa chaste physionomie avait dans son expression quelque chose d'étrange et d'élevé qui captivait l'attention et éveillait dans le cœur un sympathique attrait. Ce n'est pas qu'on eût pu la dire belle, car elle était pâle comme du marbre diaphane, et quand ses yeux aussi noirs que îe jais lançaient sous leurs longues paupières un regard ardent comme une étincelle, ces yeux paraissaient durs et presque farouches. Mais il y avait aussi des moment» où, semblable à une insensée, elle promenait lentement

RIKKE-TIKKE-TAK. 159

autour d'elle son œil abattu, et où son visage s'illuminait soudain d'un radieux sourire, comme si une voix joyeuse eût parlé à son cœur : et alors elle était belle, belle comme la fleur languissante qui déploie encore son calice au soleil, bien qu'un ver avide ait déjà rongé sa racine.

Assise depuis une heure devant le rouet , on eût dit qu'elle faisait partie de celui-ci , tant elle donnait peu d'attention au lin qui glissait entre ses doigts ; une profonde rêverie l'avait comme enveloppée d'un essaim de songes ; le monde matériel avait disparu pour elle, et une joie céleste rayonnait sur ses traits.

Quelle réjouissante pensée monte de son cœur à son visage souriant? Elle même n'en sait rien. Voyez, sa jolie bouche s'ouvre, elle chante ! Son chant doit être ravissant s'il traduit son émotion : sa voix, douce et presque insaisissable, semble le timbre lointain d'une coupe d'argent ; sa chansonnette au rhythme sautillant est étrange et charmante; elle chante :

Rikke-tikke-tak Rikke-tikke-tou!

Forgerons ;

En cadence Forgerons, frappons!

Le fer rouge lance L'étincelle , et bout.

Rikke-tikke-tou !

Puis elle retombe dans sa mystérieuse rêverie. Tandis que la jeune fille, la tête penchée, immobile devant son rouet, semble abîmée dans l'oubli d'elle-

même, une vieille femme descend l'escalier et entre dans la salle. A voir le coup d'œil impérieux qu'elle jette sur le feu éteint et sur la jeune fille, on devine que ce ne peut être que la fermière. Son œil s'allume de colère, et, s'approchantde la rêveuse, elle lui applique sur la joue un si rude soufflet que l'enfant en tombe presque de sa chaise.

— Comment? s'écrie la fermière. Fainéante, va! Al« Ions, allume le feu ! Vite, ou j'empoigne un bâton pour t'éveiller, propre à rien que tu es !

La jeune fille se leva, et alla vers l'âtre pour exécuter Tordre si brusquement donné par la fermière; elle devait être habituée depuis longtemps à ce cruel traitement, car son visage de marbre ne trahit ni tristesse ni souffrance; seulement, la tache rouge qui enflammait sa joue attestait assez que le coup qu'elle avait reçu devait l'avoir douloureusement meurtrie.

Dès que la fermière vit le feu flamber sous la marmite aux vaches, elle se posta au pied de l'escalier et cria de toute sa force :

— Debout, debout, paresseux! debout, ou je vais vous faire lever, dormeurs ! Allons, Trine, Barbe, Jean ! Debout ! il est quatre heures !

Peu d'instants après, les personnages appelés descendirent. Quant à ce qui concerne Trine et Barbe, c'étaient les filles de la fermière, et elles pouvaient avoir un peu moins de vingt ans; du reste, comme la plupart des paysannes, elles étaient replètes, fortement bâties, et n'avaient rien qui les distinguât spécialement.

Le jeune homme que sa mère avait nommé Jean n'accusait pas plus de dix-sept ans; les traits de son

RIRKE-TIKKE-TAK 161

visage étaient rudes, mais réguliers et mâles ; ses regards courant d'un objet à l'autre et sa mobile physionomie attestaient que si la nature ne l'avait pas doué d'une haute intelligence, du moins était-il un beau et alerte garçon. Ses yeux bleus et ses longs cheveux blonds donnaient à sa figure un cachet de bonté et de douceur, qualités que son cœur possédait réellement.

Lui seul s'approcha de la jeune servante qui se tenait debout près'du feu, et lui dit à voix basse :

— Bonjour, Lena !

A quoi une voix plus basse encore répondit :

— Bonjour, Jean. Je vous remercie.

Avant que chaque habitant de la ferme allât à son travail , le café fut servi sur la table et la fermière coupa les tartines de chacun. La jeune Lena reçut pour sa part un morceau de pain qui n'eût pas servi à apaiser la faim d'un enfant. Néanmoins elle ne parut pas y faire attention, et ses yeux même ne se plaignirent pas de la cruauté de la fermière. Jean contemplait Lena avec une pitié profonde, et lorsqu'il remarqua que la jeune fille avait mangé la plus grande partie de son pain, il y substitua des morceaux du sien chaque fois qu'il vit sa mère tourner les yeux.

Après le déjeuner, Jean et ses sœurs sortirent de la maison pour reprendre leur labeur de chaque jour. Lena resta à la ferme avec la fermière pour surveiller la baratte tandis que le chien ferait tourner la roue à beurre '.

i. Littéralement moulin à beurre, sorte de roue en tambour dans laijueil» on fait entrer un chien qui la met en mouvement.

Dès que le lait fut versé dans la baratte et que tout fut prêt pour la fabrication du beurre, la fermière sortit pour faire aller le chien dans la roue; mais elle le trouva mort dans sa niche. A cette vue, sa rage ne connut plus de bornes; elle rentra comme une forcenée, frappa la pauvre Lena au visage, la repoussa dans la chambre et s'écria :

— Le chien est mort, vilain torchon ! Tu ne lui as pas donné à manger hier; mais je t'apprendrai... Ici !

Et elle se mit de nouveau à battre impitoyablement la jeune fille silencieuse.

— Te tairas-tu jusqu'à ce que tu crèves, âne entêté ? hurla-t-elle. Ce n'est pas vrai sans doute que tu n'as pas donné à manger au chien hier? Parleras-tu, ou je te casse bras et jambes !

— Fermière, dit Lena avec une sorte d'insensibilité, j'ai donné à manger au chien hier. La gamelle est encore toute pleine devant son trou.

— Quelle gamelle pleine? Menteuse que tu es! Tu y as mis à manger ce matin. Crois-tu que je ne connaisse pas tes tours?... Mais tu t'en repentiras... Tu vas trotter toi-même dans la roue... Allons! vite à la roue!

Ce nouveau mode de mauvais traitement inspira probablement à Lena une grande terreur, car elle se mit à trembler de tous ses membres et se tint au milieu de la chambre la tête courbée et les bras pendants, comme une condamnée qu'on va conduire à Téchafaud. Pourtant elle ne dit pas une parole.

Cette patiente résignation déplut à la fermière. Exaspérée par la colère, elle arracha une branche du fagot

RIKKE-TIKKE-TAK. 163

qui se trouvait auprès de l'âtre, la leva comme si elle voulait en frapper la tête de Lena et répéta son injonction :

— Allons ! vite dans la roue ! Iras-tu, oui ou non ? Lena s'affaissa lentement sur les deux genoux, tendit

des mains suppliantes, fixa son œil noir plein de prière sur sa persécutrice, et dit :

— Oh ! ayez pitié de moi ! J'irai dans la roue ; mais ne me frappez plus, pour l'amour de Dieu!

En cet instant, la porte s'ouvrit avec violence, et Jean s'élança dans la chambre ; il courut à Lena, la releva de terre et dit à sa mère avec une irritation contenue :

— Mère, comment pouvez-vous être ainsi ? C'est toujours la même chose : je ne puis jamais sortir sans que je vous entende crier contre la malheureuse Lena, et sans que vous la maltraitiez comme une bête. Si vous voulez la faire mourir, tuez-la plutôt d'un coup ! Ne voyez-vous pas qu'elle est malade, et qu'elle dépérit?...

A ces derniers mots, des larmes jaillirent des yeux du jeune homme, et il poursuivit d'un ton suppliant :

— Oh! mère, laissez-la tranquille! ou sinon, je vous le dis, je pars avec les premiers soldats qui passeront par ici, et vous ne me verrez plus de votre vie...

— Je dis qu'elle doit aller dans la roue ! Cela lui apprendra à laisser mourir le chien ! cria la fermière.

— Que dites-vous, mère ? s'écria Jean d'une voix où la frayeur se mêlait à l'indignation. Elle? Lena? dans la roue ! Oh! mère, cela va trop loin. Vite, dites-moi que vous renoncez à cette mauvaise pensée, — vite, vite !

— Voyez un peu trembler cet imbécile! dit la mère avec un rire moqueur... Et que ferais-tu?

— Écoutez, mère, répondit Jean avec une gravité qui fit une profonde impression sur la fermière ; si Lena va dans la roue, je quitte cette maison, je pars, quand bien même vous m'attacheriez avec des chaînes. . . Croyezmoi, mère, croyez-moi, ou sinon je le jure par un serment terrible.

La fermière, à son tour, frémit de colère comprimée; elle fut transportée d'une rage insensée en se voyant contrainte de céder devant la menace de son fils. 11 était le seul homme de la ferme et avait déjà assez de force et d'expérience pour remplir, en fait de culture, la place de son père mort. Son départ eût été la ruine de la métairie. Tout en couvant sous des regards flamboyants le visage abattu de la jeune fille, elle s'écria :

— Eh bien ! qu'elle ne reste pas devant mes yeux. Allons, fainéante pièce, va mener paître la vache blanche, — et que je ne te revoie pas avant quatre heures, sans quoi tu auras affaire à moi. — Et toi, Jean, dis à Trine qu'elle vienne faire le beurre.

Lena sortit à pas lents de la chambre pour aller prendre la vache à l'écurie. Arrivée à la porte, elle tourna la tête, et ses yeux noirs et brillants de larmes adressèrent à Jean un long et triste regard qui semblait dire :

— Merci , merci , — vous protégez une morte ! Je prierai pour vous quand je serai là-haut dans le ciel.

atKKE-TIKKE-TAK. |4ft

Lena sVn va avec la vache à la recherche de l'herbe perdue le long du ruisseau. Elle marche lentement en avant dans le sentier et tient l'animal en laisse avec une corde. Parvenue à un endroit où la bruyère touche aux terres basses et marécageuses et est en même temps ombragée par des aunes et des genévriers vacillants, Lena s'éloigne de quelques pas du sentier. Là s'élève un hêtre sans doute semé par un oiseau, car aussi loin que s'étend la vue on n'aperçoit aucun feuillage qui ressemble au sien. Lena s'affaisse sur le sol au pied de l'arbre gigantesque ; elle courbe profondément la tête, son regard immobile se fixe sur la terre, elle lâche la corde et tombe dans sa rêverie habituelle

En plein air, sous l'azur profond du ciel, elle allège son cœur des tristesses dont on l'a abreuvé ; pas une plainte ne sort de sa bouche, pas un soupir de son sein; mais un torrent de perles liquides s'épanche silencieusement sur son tablier. Son affliction est longue, bien longue j cependant ses larmes diminuent peu à peu, elle lève la tête enfin. Elle dirige vers le ciel ses yeux humides et chante comme si elle adressait une prière à Dieu :

Rikke-tikke-tak Rikke-tikke-tonl

Forgerons,

En cadence Forgerons, frappons I

|fi6 ŒUVRES DI?. IIENR! CONSCIENCE.

Le fer rouge lance L'étincelle , et bout !

Rikke-tililre-tûu.

Que signifie donc cette étrange et mystérieuse chanson dans la bouche de Lena ? On lui eût en vain demandé des explications sur ce sujet; car elle-même ignorait d'où venait que sa bouche, sans qu'elle le sût, répétât sans cesse les sautillantes paroles du refrain. Elle ne se souvenait pas non plus qu'on lui eût jamais chanté cette chanson, et croyait même que paroles et air s'étaient éveillés dans son âme sans cause déterminée. Maintenant la chanson faisait partie de son être énigmatique comme une seconde voix, intelligible pour elle seule ; bien que cette voix ne dît rien de distinct à son esprit, elle la chérissait néanmoins comme une abondante source de consolation et d'adoucissement à ses douleurs, et elle avait pris l'habitude, dans tous les instants de tristesse ou de joie, de l'employer comme expression de ses émotions 'er p'us profondes.

La chansonnette avait tant ds puissance sur elle, qu'après l'avoir répétée plusieurs fois et sur un ton de plus en plus joyeux, elle parut oublier tout à fait qu'elle était condamnée à languir et à s'éteindre sous les mauvais traitements. Le magique Rikke-tikke-tak avait illuminé son visage d'un rayon de calme et de paix; elle se leva lentement, conduisit la vache un peu plus loin pour qu'elle trouvât plus d'herbe, et se mit à courir à travers la bruyère vers une colline de sable qui s'élevait à quelque distance au-dessus de l'immense plaine

Au sommet de l'aride coteau était imprimée une forme

RIKKE-TIKKE-TAK. 167

. Lena visitait sans doute souvent cet endroit, tenant encore elle s'assit sur le sable déjà foulé. ;n avant , les bras affaissés sur les genoux, elle œil noir sur un point bleuâtre qui apparaissait es dt l'horizon.

point , qui était assurément une ville lointaine, partir un chemin qui se jouait en courbes capritravers la bruyère et venait se perdre, près de , au milieu des prairies. Le regard immobile de it attaché sur le point de départ de ce chemin : lit l'orpheline du pêcheur qui, du haut des ontemple fixement la calme surface de la mer , la poitrine oppressée, une barque qui ne doit evenir ! Mais il n'en était pas tout à fait de même de Lena : elle aussi attendait quelque chose, mais ne savait vers qui ou vers quoi aspirait son cœur. Elle contemplait toujours le chemin, et peut-être avaitelle un secret espoir que par là lui viendrait un libérateur ; pourtant elle ne connaissait personne au monde ; cent voyageurs pouvaient passer sous ses yeux sans qu'elle y fît attention. Était-elle donc insensée? Ohf pas le moins du monde, — quoique les filles de la fermière la nommassent la folle.

Au milieu de ses continuelles souffrances et sous le poids de la réprobation dont on l'accablait , Lena s'était créé une vie à elle seule. Aussi ses actions incomprises semblaient souvent porter le cachet de la folie ; et cependant , grâce à ses continuelles méditations, son intelligence s'était raffinée et son imagination avait acquis une merveilleuse puissance. Les secrètes émotions qui

gonflaient son sein n'avaient nullement obscurci son jugement : elle pesait et appréciait tout ce qui lui arrivait, mais le résultat de ses réflexions demeurait toujours renfermé en elle. A quoi lui servaient d'ailleurs l'intelligence et la raison? N'était-elle pas condamnée à mou? rir d'une mort lente, mais sûre ?

Déjà le soleil éclairait la pente occidentale du coteau de sable ; l'après-dînée était fort avancée, et Lena, toujours assise, tenait l'œil obstinément fixé sur le point bleuâtre. Elle avait faim, elle le sentait bien... elle souffrait... cependant elle demeurait assise et immobile.

En cet instant, un jeune paysan se glissa avec précaution au milieu des aunes qui bordaient le ruisseau; il tournait par moments la tête vers la ferme, comme s'il eût craint d'être vu; enfin il atteignit le hêtre au pied duquel la jeune fille avait pleuré.

Il se tourna vers la colline de sable, plaça les deux mains en entonnoir devant sa bouche pour donner à sa voix une direction sûre et précise, et cria :

— Lena ! Lena !

La jeune fille se leva, et s'approcha lentement du jeune paysan, qui lui fit signe du doigt de venir s'asseoir à côté de lui. Il tira de dessous son sarreau une tranche de pain noir et un morceau de lard , prit son couteau, coupa le lard en petites bouchées fur le pain, l'offrit à la jeune fille, et dit à voix basse en déposant, une petite cruche de bière contre un genévrier :

— Lena, voici à manger et à boire !

La jeune fille lui adressa un regard plein d'une pro-

R1KKE-TIKKE-TAK. 1G9

fonde reconnaissance et se mit à manger en répondant à voix basse aussi :

— Jean, Dieu vous récompensera de ce que vous protégez ma misérable existence. Merci pour votre douce amitié.

Une poignante douleur serra le cœur du jeune paysan, qui ne dit plus un mot , bien que de temps en temps une larme furtive s'échappât de ses yeux bleus ; ce silence dura jusqu'à ce que Lena, ayant terminé son repas, engageât la conversation en ces termes :

— Jean, mon bon ami, ne vous attristez pas à cause de moi. Vos larmes me font plus de peine que les coups de votre mère.

— Pardonnez-lui, Lena, pardonnez-lui pour l'amour de moi; car si vous veniez à mourir sans prier pour elle, il n'y aurait plus pour elle de paradis... C'est ma mère pourtant, Lena. Pardonnez-lui donc.

— Je n'ai rien à lui pardonner, Jean. Je ne garde ni haine, ni souvenir de mes douleurs. J'ai déjà tout oublié.

— Ne me trompez pas, Lena. Qui peut oublier des mauvais traitements semblables ?

— Je vous l'ai dit plus d'une fois, et vous ne me comprenez pas, parce que je ne comprends pas moi-même comment je vis. Tandis qu'on me bat et qu'on me maltraite, mon corps souffre bien, mais mon âme reste libre et rêve de choses vagues et inconnues qui passent sous mes yeux et me séduisent. Ces visions sont l'aliment de mon âme ; grâce à elles, j'oublie tout; elles me parlent d'une vie meilleure et me font croire que je ne demeu-

rerai pas toujours orpheline. Dieu sera-t-il mon père dans le ciel , ou verrai-je ma mère avant de mourir? Je n'en sais rien.

— Vos parents sont morts, Lena. Ma mère me l'a dit souvent. Mais kq vous chagrinez pas pour cela. Voyez comme mes bras sont déjà ftvts. Encore quelques années, et je serai un homme. Oh! vivez jusque-là, Lena ! Je travaillerai pour vous du matin jusqu'au soir, dussé-je être toujours votre valet.

— Mon valet, vous ? Cela ne sera pas, Jean. Regardez mon visage, et dites-moi ce que vous voyez dans la pâleur de mes joues.

Le jeune paysan porta les deux mains à son front et dit d'une voix étouffée et avec un douloureux soupir :

— La mort ! la mort !

Un long silence régna sous les genévriers balancés par le vent ; Jean saisit enfin la main de Lena et reprit :

— Lena, vous n'avez jamais connu vos parents défunts; depuis l'enfance, vous avez été élevée par ma mère et vous avez enduré plus de maux et plus de chagrins que dix hommes n'en pourraient supporter. Si cela continuait, vous en mourriez, je le reconnais les larmes aux yeux; mais si, dès maintenant, on vous laissait tranquille, si l'on vous traitait bien, ne vivriezvous donc pas?

— Vivre? répéta Lena; qui connaît l'heure de sa mort? Je comprends ce que vous voulez faire. Pourquoi irriter votre mère et attirer sa haine sur vous à cause de moi?

— Pourquoi ! s'écria Jean d'un ton demi fâché. Pour-

RIKKE TIKKE-TAK. I7J

quoi? oh ! je n'en sais rien; mais, croyez-le, si vous avez une idée fixe, un rêve qui vous préoccupe sans cesse, moi aussi j'ai une pensée qui ne me quitte jamais, ni dans les plus rudes travaux, ni dans le plus profond sommeil. Cette pensée, c'est que je dois vous dédommager du mal que ma mère vous a fait. 0 Lena, je ne sais pas parler aussi bien que vous ; mais, pour l'amour de Dieu, ne doutez pas de ce que je vous dis : du jour de votre mort, Jean ne travaillera plus, et il sera bientôt au cimetière, couché sous la terre à côté de vous ! Et si vous me demandiez pourquoi , je ne saurais vous l'expliquer. Sous ma blouse bat un cœur qui sent vivement : vous êtes une pauvre enfant sans famille, cela me suffit. Vivez donc, Lena, jusqu'à ce que je sois plus âgé : mon travail...

Une voix menaçante se fit soudain entendre dans le lointain :

— Ramène la vache, et vite ! criait-on.

Jean se leva, jeta à Lena un regard suppliant, et disparut au milieu des aunes en disant à demi-voix :

— Je viens à l'instant à la maison. Allez; elle ne vous battra pas!

Lena prit en main le licol de la vache, et gagna à pas \ents le sentier qui menait à la ferme.

Dans le village de Westmal1 se trouvait une petite forge dans laquelle quatre hommes, le maître et trois

1. Westmal, village situé à quatre lieues d'Anvers, sur la grand'rcdta qv.i mène à Turnhout, an milieu de la bruyère.

ouvriers, étaient occupés à différents travaux du métier. Autant que le permettait le bruit des limes et des marteaux, on parlait de l'empereur Napoléon et de ses hauts faits. Un des ouvriers, à la main gauche duquel manquaient deux doigts, commençait précisément une intéressante histoire du temps des guerres d'Italie, quand deux hommes à cheval s'arrêtèrent soudain devant la ferme, et l'un d'eux cria :

— Holà, compagnons ! ferrez mon cheval !

Les ouvriers contemplèrent avec curiosité les deux étrangers qui mettaient pied à terre. Il était facile de voir que c'étaient deux militaires, car l'un d'eux avait le visage coupé transversalement par une profonde cicatrice et portait un ruban rouge à sa redingote, et l'autre, bien que vêtu d'un costume bourgeois comme le premier, semblait le subordonné de celui-ci, et prit la bride de son cheval en demandant :

— A quel pied, colonel?

— Au pied gauche de devant , lieutenant !

Tandis que l'un des ouvriers installait le cheval dans le travail, le colonel entra dans la forge, promena autour de lui des regards scrutateurs et prit en main successivement plusieurs outils, comme s'il se fût efforcé de reconnaître quelques-uns d'entre eux. Il eut bientôt trouvé, en effet, ce qu'il cherchait, et tenant d'une main de lourdes tenailles et de l'autre un marteau, il examina ces objets avec un incompréhensible sourire, ce qui étonna tellement les ouvriers qu'ils se mirent à le regarder avec stupéfaction.

Sur ces entrefaites, le fer avait été mis au feu, le souf-

RIKKE-TIKKE-TAK. 173

flet gémissait, et d'ardentes étincelles couronnaient les charbons rougis. Les ouvriers se tenaient prêts, la main sur leurs lourds marteaux ; le maître tira le fer du feu, et le bruit cadencé des marteaux fit retentir la forge.

Cette joyeuse musique parut émouvoir vivement le colonel; il écoutait, le visage radieux, comme si une symphonie enchanteresse eût frappé son oreille. Cependant, au moment où l'on allait enlever le fer de l'enclume pour l'ajuster au pied du cheval , une expression d'orgueilleux dédain courut sur ses traits : il prit des mains du forgeron en chef la pince qui tenait le fer, remit celui-ci au feu et s'écria :

— Ce n'est pas cela 1 Quel fer grossier me faites-vous là? Allons, courage, mes enfants! En avant le soufflet !

Tandis qu'on exécutait respectueusement ses ordres et que chacun le regardait faire avec un étonnement croissant , il ôta son habit et mit à nu ses bras robustes. Lorsque le fer fut chauffé à blanc, il le posa sur l'enclume, saisit le marteau principal , et se mettant en position de diriger l'opération, il dit gaiement aux ouvriers :

— Attention, camarades! Je donne la mesure; nous allons forger un fer tel que les chevaux de l'Empereur n'en ont pas de meilleur. Allons, en avant, et suive* bien la chanson !

Rikke-tikke-tak Rikke-tikke-tou!

Forgerons ,

Eu cadence Forgerons, frappons!

Le fer rouge lance

L'étincelle, et bout!

Rikke-tikke-tou.

Rikke-tikke-tak Rikkc-tikke-tou'

Façonnons

Le 1er roug^.

En bons forgerons, Et qu'aucun ne bouge Avant l'œuvre à bout; Rikke-tikke-tou !

— Eh bien ! voyez ce fer !

Les ouvriers considéraient le fer élégant et léger, la bouche béante et tout interdits. Seul, le maître forgeron semblait penser à autre chose, et secouait de temps en temps la tête de l'air d'un homme qui doute. Il se rapprocha de l'étranger, qui avait déjà remis son habit ; mais quelque attention qu'il mît à le regarder, il ne parut pas le reconnaître.

Le cheval fut bientôt ferré et prêt devant la forge à recevoir son cavalier. Le colonel donna au maître et à chacun des ouvriers une cordiale poignée de main, et déposa deux napoléons sur l'enclume en disant :

— Un pour le maître, — un pour les ouvriers. Buvez tous gaiement à ma santé !

Après quoi il sauta en selle, et, côte à côte avec son compagnon, gagna l'intérieur du village.

Les deux étrangers avaient à peine disparu au coin de la maison la plus proche, que les ouvriers se tournèrent i i même temps vers leur maître et fixèrent sur lai un œil interrogateur ;

RIKKE-TIKKE-TAK. 1*15

— Colonel ! colonel ! murmura l'un d'eux ; je dis, moi, que le gaillard est forgeron ou qu'il l'a été. Je suis sûr que vous le connaissez, maîire !

— C'est-à-dire, répondit le maître, que je n'ai connu en ma vie qu'un seul homme qui fût capable de forger aussi lestement un fer aussi léger et aussi élégant. Et , si je ne me trompe, le colonel n'est autre que Karl van Milgem, qu'on appelait ordinairement Rikketikke-tak.

— Comment ! ce serait le joyeux forgeron de Westmal ! dit l'un des compagnons ; j'ai beaucoup entendu parler de Karl Rikke-tikke-tak, mais c'était un pilier de Cv baret , un ivrogne fieffé qui savait mettre sens dessus dessous tout le village. Le colonel paraît être un homme trop comme il faut. C'est impossible !

Le maître alla s'asseoir sur l'enclume comme un homme qui se dispose à raconter, et dit aux ouvriers :

— Camarades, nous avons gagné dix fois notre journée ; nous ne travaillerons plus avant le dîner. Écoutez ce que je vais vous dire et jugez vous-mêmes. Le colonel est certainement Karl van Milgem. Il y a seize ans environ, demeurait ici, dans cette même forge où nous sommes, un jeune homme qui avait pour femme la plus jolie paysanne de Moll et des environs. Ils s'aimaient tant l'un l'autre que tout le village était émerveillé d'un aussi heureux mariage. Karl van Milgem, car c'était lui , travaillait depuis le matin jusqu'au soir, tellement que la sueur lui coulait du front, et les amis l'appelaient Rikke-tikke-tak parce qu'il chantait toute la journée, en battant l'enclume, cette jolie chanson que le colonel

HG ŒUVRES DE nENRI CONSCIENCE.

sait si bien. Il était toujours de bonne humeur, joyeux à la réplique, et jamais il ne sortait de sa bouche un mot qui ne fît rire de bon cœur. Aussi n'y avait-il à Westmal aucun homme qui fût aussi aimé de tout le monde que Karl, le gai forgeron. Karl était déjà marié depuis quelques années sans avoir eu d'enfants, lorsqu'il s'aperçut soudain qu'il serait bientôt père. Sa joie ne connut plus de bornes ; la chanson de Rikke-tikke-tak ne cessa plus du matin au soir, et les gens commencèrent à craindre que Karl ne perdit la tête, car il ne se possédait plus de bonheur. Le grand jour parut enfin : Karl devint père d'une charmante petite fille 5 mais sa pauvre femme, le malheureux ! ne s'en releva pas. Elle est enterrée au cimetière ; vous savez bien cette pface où il y a une petite croix de fer, c'est là. A partir de ce triste moment, Karl ne fut plus le même homme ; il laissa le marteau à côté de l'enclume, n'alluma pas deux fois par semaine son feu, et se mit à boire comme s'il eût voulu se faire mourir par la boisson. Toutes ses chansons étaient oubliées, et il menait si mauvaise vie qu'il était le scandale du village. Quand il rentrait chez lui , ivre et la tête perdue, il se mettait au travail comme un furieux ; mais la servante chargée de prendre soin de son enfant connaissait un moyen sûr de le calmer. Elle posait sa petite fille sur ses genoux, — et , si ivre que fût Karl , la vue de son enfant l'apaisait sur-le-champ comme par magie. Alors il riait joyeusement comme autrefois, mettait \a petite fille à cheval sur sa jambe, la faisait sauter et chantait chaque fois avec un nouve >u plaisir si. jolie chanson Rikke-tikke-tak. Que Karl soit jamais devenu

RIKKE-TIKKE-TAK. 17

tout à fait mauvais homme, je ne le crois pas; chacun savait assez que la mort prématurée de sa femme tant aimée était la cause de son chagrin et de son ivrognerie; car toutes les fois qu'il lui fallait passer par le cimetière et devant la croix de fer, fùt-il plein de boisson à ne pouvoir se tenir debout , des larmes coulaient de ses yeux en présence de tout le monde. C'est pourquoi on avait grande pitié de lui , et les voisins prenaient soin de son enfant partout, sans qu'il le sût. Cette vie durait depuis environ trois ans, lorsque Karl tomba très-malade et dut garderie lit assez longtemps. Ses amis, aidés par le curé, avaient si bien su le prêcher pendant sa maladie, qu'il parut entièrement guéri de son goût pour la boisson ; mais une autre pensée s'était emparée de lui. Il voulait quitter le village, où la tombe de sa femme frappait trop souvent ses yeux, et sans dire à personne où il se proposait d'aller, il vendit à mon père sa forge telle qu'elle était, emmena un beau matin sa fille, âgée de quatre ans, dans la bruyère, et ne reparut plus, sans que depuis ce temps nous ayons jamais eu des nouvelles de lui ou de son enfant.

— Le colonel est Rikke-tikke-tak, il n'y a pas à en douter, s'écria l'un des ouvriers.

— Certainement , c'est Van Milgem lui-même ! reprit le maître. Il a pris en main beaucoup d'outils; tous ceux que mon père ou moi avons faits ou achetés, il les reposait avec indifférence ; mais ceux qui restent encore de la forge de Rikke-tikke-tak, il les examinai?, avec émotion ; vous l'avez sans doute remarqué \ et puis son parler carnpinois, son adresse à forger, et surtout

118 ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCk.

sa chanson! Oui, oui, c'est un garçon de notre village... Qui dirait cela? un colonel !...

Tandis qu'on continuait à la forge de raisonner sur Karl Rikke-tikke-tak, les deux étrangers étaient allés à l'auberge de la Couronne, avaient mis leurs chevaux à l'écurie, et pris, eux, quelque nourriture ; après quoi le colonel quitta seul l'auberge, prit à pied la grande route et alla frapper à la porte du secrétaire de la commune. Il fut introduit dans une petite chambre à part, et attendit passablement longtemps avant que le secrétaire revînt des champs et ouvrît la porte de la chambre avec une profonde et cérémonieuse révérence et en disant :

— Monsieur le colonel Van Milgem, je suis votre trèshumble serviteur. Pardonnez-moi si...

Le colonel coupa court à ses politesses en lui prenant affectueusement la main :

— Eh bien, mon ami, lui dit-il, qu'avez-vous appris ? Ma fille est-elle découverte ?

— Non, monsieur le colonel, pas encore! répondit tristement le secrétaire.

— Malheur ! s'écria l'officier en se frappant le front avec découragement, faudrait-il donc renoncer à tout espoir ?

— Monsieur le colonel , reprit le secrétaire, veuillez écouter mes explications, et vous verrez que, loin de devoir perdre tout espoir, nous sommes vraisemblablement près de découvrir la vérité. Lors de votre dernière visite, vous m'avez laissé assez ^'argent pour ne rien épargner en recherches, et croyez que je n'ai rien négligé pour me rendre digne de votre bienveillance et

RIKKE-TIKKK-TAK. f79

mer ner ies nulle francs que vous m'avez promis. Voici ce que j'ai appris. Lorsque Karl van Milgem (ici le secrétaire s'inclina profondément devant le colonel) s'éloigna de Westmal avec son enfant âgé de quatre ans, te dit à personne où il avait l'intention d'aller; peut- 44rs i'ignorait-il lui-même. J'ai appris ensuite par vous, et mes recherches ont confirmé vos renseignements, quà Weelde, au-dessus de Turnhout, il confia son enfant à un vieux maître d'école, un certain Pierre Driessens qui vivait avec sa femme, en dehors du village, dans l'isolement et à l'écart. Karl van Milgem avait donné au père nourricier de son enfant une petite cassette en fer où était renfermé le prix de la vente de sa forge, cassette que les deux vieilles gens étaient autorisés à ouvrir en cas de besoin, afin que ni l'enfant, ni euxmêmes ne vinssent à manquer de rien. Karl van Milgem gagna ensuite la Hollande, où, selon l'opinion générale, il a dû prendre du service sous les ordres du général % français Pichegru. Toujours est-il que depuis ce temps il ne s'est plus informé de son enfant : c'est ce que m'ont dit les gens de Weelde qui ont connu Pierre Driessens. — Les gens ne savent ce qu'ils disent s mon ami , dit le colonel en l'interrompant ; j'ai écrit deux fois d'Egypte pour m'enquérir de ma fille. Mes lettres demeurèrent sans réponse, et quand, après la mort de Kléber, je revins en France et qu'il me fut enfin permis de venir voir mon enfant; quand, le cœur palpitant, je franchis la bruyère et atteignis le lieu où j'avais laissé ma tille, je ne trouvai qu'un monceau de cendres. Vous dire ce nue je ressentis à cette terrible vue, est impos-

180 ŒUVRES DE HEÏTftr CONSCIENCE.

sible : vous aussi avez des enfants... Heureusement,, j'appris de la bouche de quelques paysans que Pierre Driessens avait échappé à l'incendie avec la petite Monique et était parti pour aller en quête d'aumônes.

— C'est vrai , monsieur le colonel ; la femme de Pierre Driessens fut brûlée ; lui seul , avec la petite Monique sur le dos et une cassette de fer sous le bras, sortit sain et sauf des flammes. Il obtint ensuite une belle lettre pour aller mendier r, et se mit en route avec son enfant adoptif pour chercher secours dans les villages. Je tiens de bonne source qu'on l'a vu avec la petite Monique mendiant à Ravels, à Merxplas, à Beerse, à Arendonck, à Réthy ; mais, à partir de ce dernier village, il était seul : on l'a vu, sans la petite Monique, à Meerhout, Olmen, Balen et Moll, où il tomba malade et mourut. Depuis avant-hier seulement, je connais le lieu et le jour de son décès ; le secrétaire de la commune de Moll m'a envoyé l'acte qui le constate, et il ajoute qu'on n'a rien trouvé dans les effets de Driessens qui ouisse mettre sur la voie de l'enfant qu'il sait que je cherche sans relâche. Il ne parle pas non plus de la cassette de fer. Croyez-vous, monsieur le colonel, que Pierre Driessens fût capable de faire du mal à votre enfant ou de l'abandonner sur la bruyère ou dans les bois?

— Oh! jamais! répondit le colonel; il avait été mon maître d'école et est toujours demeuré mon meil-

1. Pièce ùélivrée par des personnes recommJidables aux malheureux ruines par nn incendie ou d'une indigence notoire, pour leur servir de recommandation et d'attestation aupiès de ceux dont ils vont solliciter la charité.

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leur ami. Lorsque je vins h lui avec mon enfant et lu exprimai l'intention de me rendre en Hollande pour servir sous Pichegru, comme vous l'avez rappelé, lui-même nie supplia de laisser chez lui ma petite Monique, autant pour la distraction de ses vieux jours que pour le bienêtre de l'enfant, que sans cela j'eusse dû confier à des mains étrangères. Je suis sûr, secrétaire, qu'au pis aller il aura laissé Monique à de braves gens à qui il aura remis sans doute la cassette.

— C'est aussi ma conviction, monsieur le colonel; et comme mes renseignements me font penser que Monique doit se trouver entre Réthy et Meerhout, j'étais décidé à aller à Moll demain, et à parcourir tous les villages et toutes les fermes des environs.

— Eh bien, faites cela, mon ami, vos peines ne resteront pas sans récompense. J'ai encore quelques jours à ma disposition, et je veux essayer si je ne puis vous aider dans vos recherches. Ce soir nous couchons à Lichtaert, et demain, vers midi, nous serons aussi chez le secrétaire de Moll pour nous y concerter avec vous sur ce qu'il y a à faire. N'épargnez pas l'argent , mon ».mi, prenez une bonne voiture, et ne vous fatiguez pas inutilement pour moi. A demain donc, et que Dieu nous donne le bonheur de réussir !

En disant ces mots le colonel se leva, serra la main du secrétaire, et regagna l'auberge de la Couronne. Une heure après, deux cavaliers prenaient au galop min de Lichtaert.

Le lendemain, de bonne heure, le colonel et son compagnon suivaient le sentier capricieux qui mène, à travers la bruyère, de Lichtaert à Moll.

Le soleil brillait de tout son éclat dans le ciel bleu, et faisait monter de la plaine sablonneuse des vapeurs ondoyantes qui la faisaient ressembler à un ardent océan de flammes blanchâtres et sans couleur. Le parfum particulier à la bruyère et l'odeur des feux de sarts l embaumaient l'atmosphère; les grillons chantaient leur monotone chanson, et mille autres petits animaux fourmillaient dans la bruyère fleurie. Tout cela agit sur le colonel avec une irrésistible puissance : c'est au milieu de cet air tant aimé qu'il avait passé ses plus belles années; tout, autour de lui, tout, jusqu'au brin d'herbe maigre et chétif , réveillait au fond de sa mémoire d'émouvants souvenirs : aussi chevauchait-il , la tête penchée, devant son compagnon, et laissait-il flotter la bride de son cheval en gardant le plus profond silence.

Pendant plus d'une heure le jeune lieutenant respecta ce silence de son supérieur, mais il finit cependant par rapprocher son cheval du sien, et dit d'une voix consolatrice :

1. Les saris sont des gazons de courte bruyère qu'on détache du sol avec la Lèche et qui sont réunis en morceaux sur toute l'étendue des plaines campinoises. Ces satts sont brûlés comme de la tourbe, et répandent dans l'air une odeur particulière qui, lorsque le temps estfavorable, annonce à une distance étonnante le pays de la bruycie.Quicor \ a habité la Campine pendant quelque temps, s'en éloignât-il ensuite pendant vingt ans et plss, n'oublie jamais cette odeur des taru.

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— Colonel, chassez donc votre tristesse. Je conçois très-bien le désir que vous éprouvez de retrouver votre enfant; mpis un homme comme vous, qui cent fois a vu en face l'ennemi et la mort sans trembler, doit-il se laisser abattre par une douleur vulgaire ?

— Une douleur vulgaire, répondit le colonel; en effet, Adolphe, c'est une douleur vulgaire ; mais elle n'en est pas moins profonde pour cela. Comprenez bien ceci, mon ami : dans ma vie entière je n'ai jamais aimé qu'une seule femme; bien qu'elle ne fût qu'une paysanne, son souvenir me poursuit partout, môme jusque sur le champ de bataille. Elle est morte, la pauvre Barbe! mais elle m'a laissé un enfant, gage de notre amour, qu'elle m'a donné au prix de sa vie. Et craindre que cette chère fille, unique fruit de notre union, soit réduite à mendier pour vivre, à souffrir la faim et l'injure, tandis que j'ai les moyens de la rendre heureuse à jamais ! Savoir que du haut du ciel Barbe me demande peut-être compte de son enfant!...

— Colonel, colonel, dit le lieutenant, vous poétisez trop votre douleur : ce n'est pas le moyen de la diminuer. Considérez donc les choses avec sang-froid. A coup sûr un soldat a toujours assez de puissance sur son âme pour se consoler d'un malheur, fût-il plus grand encore que le vôtre.

— Croyez-vous donc , Adolphe, répliqua le colonel, que l'on cuirasse de fer son cœur aussi facilement que sa poitrine? Vous vous trompez... Je sais que vous vous imaginez être insensible, et vous en semblez même tout fier... cependant vous êtes le jouet d'une illusion. 11 y a

six ans, n'est-ce pas, que vous avez quitté votre village? Eh bien, parlez franchement : si vos yeux découvraient out à coup là-bas, à l'horizon , la chaumière qu'habite i'otre vieille mère, pleureriez-vous ou non ?

Le jeune lieutenant garda quelques instants le silence, et répondit en baissant les yeux comme s'il eût été honteux de son aveu :

— 0 colonel, je tomberais à genoux et je pleurerais!

— Ah ! vous devez alors comprendre facilement aussi que je m'abandonne tout entier à l'espoir de retrouver ma fille, et que je fondrais en larmes si Dieu m'accordait ce bonheur. Sachez-le, Adolphe, je n'ai plus ni mère, ni père, ni frère... pas un parent même! Un seul être au monde se rattache à moi par les liens du sang et par le souvenir : cet être, c'est l'enfant de la pauvre Barbe. En mourant, elle le déposa dans mes bras, et me dit à l'heure de l'agonie : Oh, je t'en supplie, mon ami, aimela toujours !

La voix du u .onel était si étouffée en prononçant ces mots, que le lieutenant, par respect pour son émotion , demeura en arrière et se tint silencieusement à quelque distance de lui. Peu de temps après, le colonel ralentit lui-même le pas de son cheval , et attendit son compagnon. Puis, étendant la main en avant, il dit, profondément ému :

— Adolphe , si vous posiez la main sur mon cœur, vous sentiriez avec quelle for^e le sang se précipite dans mes vaines. Ne vous étonnez pas, mon cher ami, de ce que mes ye;vx se remplissent de larmes. Voyez-

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vous là-bas, au-dessus des genévriers, ce hêtre gigantesque qui élève au bord du ruisseau sa cime majestueuse ? Cet arbre a entendu ma première parole d'amour... Sous son ombre, une tremblante jeune fille reçut mon timide aveu. Tout me connaît ici : l'herbe, la bruyère, le ruisseau, les arbres, tout me salue dans un langage émouvant. Allons, mettons pied à terre : je veux voir si l'écorce du hêtre a gardé la marque qu'y a gravée notre amour !...

Ils menèrent, pendant quelque temps, leurs chevaux par la bride, jusqu'à ce que, ne pouvant avancer plus loin avec leurs montures, ils les attachèrent à deux arbres, et sautèrent au delà du ruisseau. Arrivé devant le hêtre, le colonel joignit les mains, courba la tête, et contempla fixement le signe gravé qui rayonnait à ses yeux comme un salut de Barbe.

Soudain, comme si une mystérieuse secousse l'eût frappé, il tressaillit et prêta l'oreille à un bruit lointain. Le lieutenant, effrayé du brusque mouvement du colonel, mit involontairement la main au côté habitué à porter l'épée ; mais un signe impératif lui ordonna le plus profond silence.

Au delà des aunes qui s'étendaient au bord du ruisseau retentissaient des sons doux et argentins, et bien, tôt l'on entendit distinctement une voix, qu'on eût dit une voix d'enfant, chanter :

Rikke-titke-tak

Rikke-tikke-toul

Forgerons,

En cadence Forgerons, frappons!

Le fer rouge lance L'étincelle et bout, Rikke tikke-tou!

Le colonel demeura toujours immobile, bien que la voix lointaine se tût. Il attendait vraisemblablement un second couplet. N'entendant rien, il chanta lui-même avec une douceur singulière :

Rikke-tikke-tak Rikke-tikke-tou!

Façonnons

Le fer rouge En bons forgerons, Et qu'aucun ne bouge Avant l'œuvre à bout, Rikke-tikke-tou !

Rien ne répondit à sa voix : la haie d'aunes demeura muette. Il courut au lieutenant, l'entraîna par la main, et lui dit d'une voix altérée :

— Venez, venez, mon ami ! je suis tout tremblant, je ressens une mortelle émotion. C'est Barbe que vous venez d'entendre, c'est sa voix, c'est sa chanson!... Que me réservez-vous, ô mon Dieu?

Tout à coup le colonel arrêta son compagnon, et, sans parler, lui montra une jeune tille assise sur l'herbe, au pied d'un massif de genévriers. Elle semblait ignorer qu'on l'épiât, car ses grands yeux regardaient fixement dans la direction du hêtre, et ' fc doigts de sa main droite étaient posés devant sa bouche entr'ouverte ,

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comme si elle eût voulu écarter d'elle tous les bruits de la lande pour n'en percevoir qu'un seul.

Le colonel fit un mouvement pour se rapprocher d'eile, et seulement alors elle s'aperçut avec effroi que des personnes inconnues la considéraient attentivement. Cependant sa crainte disparut à l'instant, et un indéfinissable sourire brilla dans son regard à l'adresse des deux étrangers.

Le colonel, vaincu par l'impatience, courut à la jeune fille, s'agenouilla auprès d'elle, prit une de ses mains, et lui demanda d'une voix tremblante :

— Mon enfant, quel est votre nom ?

— Lena, répondit-elle.

Un cri douloureux s'échappa du sein du malheureux officier ; il s'écria avec désespoir :

— Lena? Oh ciel, ce n'est pas elle !

Des larmes jaillirent de ses yeux, et il cacha son visage dans ses mains. Le jeune lieutenant voulut le relever, mais le colonel le repoussa doucement ; il lui fit signe qu'il voulait qu'on le laissât s'abandonner librement à sa douleur.

Lena considéra alternativement les deux inconnus d'un air interrogateur; entendant et voyant alors celui qui s'était agenouillé pleurer amèrement, elle prit ellemême la main du colonel, et dit d'une voix pleine d'une douce commisération :

— Qu'est-ce qui cause votre chagrin , monsieur ? La chanson de Rikke-tikke-tak vous fait-elle de la peine 1 Je ne la chanterai plus.

Le colonel , saisi par le son de sa voix , essuya viveu ;

ment ses larmes, et se rapprochant davantage encore de la jeune fille, lui demanda d'une voix rapide et pleine d'anxiété :

— Dites-moi, ma fille, qui vous a appris cette chanson?

— Je ne sais pas, répondit-elle avec douceur ; je la sais depuis bien longtemps, mais je ne saurais dire depuis quand.

— Ne vous souvenez-vous pas, mon enfant, que lorsque vous étiez toute jeune , vous entendiez toujours comme un bruit de marteaux frappant tour à tour sm l'enclume?

Lena ne répondit rien à cette question, mais ses yeux s'ouvrirent tout grands, et elle porta la main à son front comme si elle eût voulu en dégager un souvenir.

— Écoutez, dit le colonel plus rapidement encore, écoutez si vous n'avez pas souvent entendu ceci?

Et frappant du manche de sa cravache la paume de sa main, il imita le trépignement des marteaux sur l'enclume, et chanta :

Rikke-tikke-tak Rikke-tikke-tou!

Façonnons

Le fer rouge. En bons forgerons, Et que nul ne bouge Avant l'œuvre à bout Rikke-tiki.e-tou !

La jeune fille se mit à trembler d' \tous ses membres fusqu'à la fin du couplet, et s'écria alors avec un transport de joie :

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— Oui, oui, Rikke-tikke-tak !

Et elle frappa des mains aussi sur le rhythme de la rhanson.

— Ne vous souvenez-vous pas, ma fille, qu'un hommf vous faisait danser surson genou sur l'air de Rikke-tikke*

ak?

Lena posa un doigt sur sa bouche et ferma les yeux. Après un instant de silence , elle répondit à mi-voix , comme si elle doutait :

— Cet homme... cet homme... c'était mon père !

A ce mot un frisson subit parcourut tout le corps du colonel; il ouvrait déjà les bras pour embrasser Lena, mais il se contint encore et demanda :

— 0 mon enfant, votre nom est-il bien Lena? Réfléchissez un peu Ne savez-vous pas le nom que

l'homme vous donnait quand vous alliez à cheval sur son genou?

Lena fixa les yeux sur le sol, et songea un instant; puis elle dit d'une voix hésitante :

— Il disait : chère... chère... chère Monique !

— Ma fille ! ma fille ! s'écria le colonel d'une voix si éclatante qu'on eût pu l'entendre au loin : et il enferma Monique dans ses bras.

La jeune fille leva lentement vers lui ses yeux noirs, lui sourit doucement, et succombant à l'émotion, s'afîaissa bientôt sur le sein palpitant de son père.

Une heure après, le colonel, donnant le bras à sa fille, s'éloignait du massif d'aunes et prenait le chemin de Moll ; le lieutenant montait l'un des chevaux et condui-

sait l'autre par la bride. Le pâle visage de Monique était coloré d'une légère rougeur semblable à celle qui teint les pétales de certaines roses blanches; ses yeux ne pouva.ant se détourner de son père, et elle lui souriait avec bonheur; lui, de son côté, caressait la tête et les épaules de la jeune fille, et souvent l'arrêtait pour poser un baiser sur son front.

lis marchèrent ainsi à travers la bruyère, faisant de fréquentes haltes jusqu'au moment où ils aperçurent à leur droite la ferme solitaire, et ne purent faire un pas de plus sans s'éloigner de celle-ci.

L'intention formelle du colonel était de ne pas mettre le pied dans cette maison où sa fille infortunée avait subi un si long martyre ; il voulait surtout s'épargner la vue de la méchante femme qui avait changé le nom de l'enfant qu'on lui avait confiée, pou? s'approprier la cassette de fer et la somme qu'elle renfermait. Aussi tirat-il avec une sorte d'impatience la main de Monique, et s'efforça-t-il, par de douces paroles et de tendres caresses, de captiver son attention et de la détourner de la ferme. Assurément Monique lui avait tout raconté et lui avait parlé avec un amour ingénu du jeune paysan qui l'avait si fidèlement et si généreusement protégée ei aimée. Le colonel présumait bien qu'elle ne se séparerait pas sans chagrin de celui qui avait été pour elle un frère tt un consolateur dans ses amères souffrances; mais qnelque fervente que fut la reconnaissance avec laquelle Monique avait parlé de Jean , son père n'en ressentait pas moins une profonde répulsion p^ ar ie fils d'une femme aussi cruelle que la fermière, et il eût volontiers

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brisé pour jamais toute relation avec la méchante famille.

Malgré la sollicitude inquiète de son père, Monique s'arracha soudain de ses bras, tourna les yeux vers la ferme et s'arrêta immobile.

Le colonel respecta quelque temps sa profonde émotion, mais bientôt il vit des larmes abondantes s'échapper de ses yeux, et lui dit :

— Chère Monique, se peut-il que tu t'affliges de quitter un lieu où l'on t'a fait tant de mal ?

— N'en mourra-t-il pas? demanda-t-elle d'une voix étouffée.

— Ne songe pas à cela, mon enfant. Ton éloignement l'attristera peut-être d'abord, mais il se consolera bientôt et t'oubliera.

Un feu étrange brilla dans le regard de la jeune fille.

— M'oublier? s'écria-t-elle; lui, oublier sa sœur! Oh si je pouvais le revoir une fois encore! — Tenez, tenez... le voilà ! Jean ! Jean !

Et, rapide comme une flèche, elle courut à travers la bruyère vers le jeune paysan qu'elle avait vu au loin passer au milieu des aunes. Elle s'élança vers lui les bras ouverts, et dit :

— Jean, je pars... je m'en vais loin, loin d'ici...

Le jeune homme la contemplait avec étonnement et semblait ne pas la comprendre. Elle, pourtant, montra du doigt la bruyère, et reprit :

— Voyez , mon père vient là-bas. C'était la voix qui parlait toujours en moi.

— Ce riche monsieur votre père? murmura Jean avec une émotion croissante.

— Oui , et je ne m'appelle plus Lena; mon nom est bien plus beau : Monique!

Le jeune paysan, qui sentit alors seulement toutf retendue de son malheur, se prit à trembler comme up roseau, et, muet, promena des yeux égarés du colone à la jeune fille. Bientôt il saisit convulsivement d'une main le tronc d'un aune et y appuya la tête et les épaules en pleurant à chaudes larmes.

Monique comprit la douleur qui devait briser son cœur; elle jeta les bras au cou de Jean, détacha avec une douce violence sa tête du tronc de l'arbre, et posa, pour la première fois de sa vie, un ardent baiser sur ie front du jeune homme.

— Jean, Jean! s'écria-t-el!e, ne sois pas triste, je reviendrai, bien sûr! Va, je souffre assez aussi de devoir te quitter !

Ces témoignages d'amour parurent donner plus de force au jeune homme; avec une tristesse plus calme il contempla la jeune fille en pleurs, qui avait toujours le bras passé autour de son cou... Mais l'arrivée du colonel interrompit soudain l'effusion de leurs sentiments réciproques. Le père ne vit dans cette scène rien autre chose qu'un épanchement d'amitié entre deux enfants. Il s'approcha du jeune paysan, lui prit la main et dit :

— Jean Daelmans, je vous remercie de la bonne amitié que vous portez à ma fille. Si vous avez jamais besoin d'un protecteur vous en trouverez toujours un en moi. Nous partons pour Moll, et de là pour la France. Ne vous affligez pas , mon garçon , du bonheur de Monique : ce ne serait pas bien de votre part. Venez tout

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à l'heure à Moll, à Y Aigle ; vous pourrez encore y passer quelques heures avec Monique. Je veux en attendant vous donner une légère récompense...

En disant ces mots il mit dans la main du jeune paysan quelques napoléons. Au lieu de paraître reconnaissant, Jean jeta un regard de colère au colonel, et sembla comprendre à peine ce qui se passait.

— Et maintenant partons , Monique , dit le colonel à sa fille; il faut nous hâter. Modère ta douleur: àMoll vous vous retrouverez encore ensemble assez longtemps.

Monique, les yeux brillants de larmes, saisit la main de son ami, et dit en s'éloignant à pas lents :

— A bientôt donc, Jean , à bientôt !

Le jeune paysan baissâtes yeux et demeura un instant immobile. Lorsqu'il releva la tête, le colonel et Monique étaient hors de sa vue. Alors seulement il sentit dans sa main quelque chose de lourd; il considéra les pièces d'or avec un méprisant sourire, et les jeta loin de lui dans la bruyère.

Il se laissa tomber au pied de l'arbre, et cacha son visage dans ses deux mains.

Quelques jours plus tard, une belle chaise de poste quittait le village de Moll. Trois personnes s'y trouvaient, un militaire aux traits graves et imposants , une char mante jeune fille et un jeune officier.

Dans une heure le soleil inondera la bruyère de ses rayons, déjà l'horizon s'illumine et les ténèbres se r&-

plient vers l'occident; mille bruits indéfinissables annoncent le réveil de la nature.

Dans la chambre de la ferme isolée l'horloge poursuit son incessant tictac; rien n'y trouble encore le norne silence de la nuit ; le foyer est glacé.

Dans un coin , à demi perdu dans les ténèbres , se trouve un rouet dont la quenouille est encore chargée de lin finement sérancé , dont le fil est intact comme si la fileuse venait de le quitter.

A deux ou trois pas du rouet une forme humaine se dessine dans l'ombre : c'est un jeune homme assis, qui contemple l'instrument avec une étrange expression. Les bras croisés sur la poitrine et la tête courbée, il porte alternativement son regard absorbé du rouet à la chaise voisine. Son visage porte les signes d'une profonde tristesse : un feu sombre rayonne dans ses yeux, comme si le désespoir habitait son cœur : et pourtant un sourire fugitif apparaît par moments sur ses lèvres. Qui l'eût vu ainsi eût pensé qu'une fileuse invisible était assise au rouet, et que le jeune homme avait avec elle, dans fc» langage des yeux, un émouvant entretien. Des sons si doux que le silence nocturne n'en est pas troublé, îottent dans la chambre. Le jeune homme pose le ïoigl sur ses lèvres et semble écouter, bien que ce soit lui* même qui chante, sans en avoir conscience :

Rikke-tikke-tak Rikke-tikke-tou !

Forgerons,

Ea cadence Forgerons, frappons f

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Le fer rouge lance L'étincelle et bout, Rikke-titke-tou!

Il se lève, prend en main une houlette, et sort à pas -jents de sa chambre. Le voilà qui marche, rêveur, au. milieu des aunes ; il s'arrête, cueille une fleur, la regarde en souriant, l'effeuille et laisse distraitement les pétales tomber sur le sol. 11 atteint le bord du chemin , contemple les légers monticules de sable qui s'élèvent au-dessus de la bruyère ; ses yeux se remplissent de larmes : il s'assied et pleure amèrement.

Il se relève encore, va plus loin jusqu'à un hêtre gigantesque dans le voisinage duquel quelques genévriers au sombre feuillage élèvent leur cime vacillante. Là, il demeure un instant, oublieux de lui-même, et il écoute comme si une voix mystérieuse, venant de l'arbre, lui parlait ; un doux chant monte de son cœur à ses lèvres. Sous l'ombre des genévriers murmure la chanson:

Rikke-tikke-tak

Rikke-tikke-tou!

Forgerons ,

En cadence Forgerons, frapp nsf Le fer rouge lance L'étincelle et bout, Rikke-tikke-tou !

Ce rêve aussi s'achève. Le jeune homme, tout songeur, quitte le hêtre et s'avance dans la bruyère. Il gravit un coteau sablonneux; parvenu au sommet, il enfonce devant lui sa houlette dans le sable, en pose

l'extrémité sur son épaule, y appuie son bras droit, et reposant sur ce soutien, demeure immobile comme une statue. Son œil est dirigé vers un point bleuâtre qui apparaît au dernier plan du lointain horizon , et d'où part un chemin tortueux qui sillonne la bruyère de ses courbes capricieuses et vient se perdre à peu de distance du coteau.

Que peut attendre là le mélancolique adolescent? Quespère-t-il que lui amènera le sentier de la bruyère ? Vers qui le vent porte-t-il les soupirs pénibles et étouffés qui s'échappent de son sein ?

Ecoutez ! lui-même le dit ; car ses soupirs se transforment en un mot, en un nom prononcé avec amour, avec douleur :

— Lena !... Monique !...

Derrière lui une jeune paysanne gravit la colline; arrivée près du jeune homme, elle lui dit d'un ton aigre :

— Jean, il faut venir à la maison !

Il tressaille, se retourne, et jette un regard de reproche sur celle qui vient troubler sa rêverie. Toutefois, sa physionomie devient soudain calme et indifférente ; il descend le coteau, et répond :

— Je viens, sœur !

Tandis qu'il la suit la tête penchée, la jeune fui* reprend :

— C'est une belle vie que tu mènes avec tous tes caprices ! Tu penses sans doute que le pain se gagne en rêvant ? Depuis trois mois te voilà fou comme cette fainéante Lena, qui est partie avec son père, à ce qu'on dit! Tu peux te vanter d'avoir bien appris d'elle ses

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sottises ! Tu es là-haut à bayer aux corneilles du matir jusqu'au soir et par tous les temps... A ta place je serais honteux ! Tu laisses notre mère malade se démener dans son lit et tu vas ton train ! Si cela continue, la ferme sera bientôt à rien, nous sur la paille, et toi à Gheel. '

Jean ne répondit rien à ces reproches et parut même ne pas les entendre. Il laissa poursuivre sa sœur sans s'émouvoir le moins du monde de ses paroles, et la suivit ainsi, avec une apparente indifférence, jusqu'à la ferme.

Une après-dînée, Jean se retrouvait, rêveur, devant le hêtre et regardait fixement des marques gravées depuis peu dans l'écorce lisse de l'arbre. Le pauvre jeune homme avait l'air maladif et languissant ; un ton mat et livide avait remplacé sur son visage le teint vermeil de la jeunesse ; ses yeux avaient le morne éclat du regard de l'insensé, et sa tête s'inclinait avec abattement sur l'épaule gauche.

Après être resté plus d'une demi-heure sans bouger, il entendit derrière la bordure d'aunes les feuilles sèchei craquer sous un pas d'homme ; en se retournant il vit le vieux curé de Desschel qui s'approchait de lui. Il fît un visible effort pour donner à ses traits leur expression habituelle et insouciante ; il salua le prêtre en essayant de sourire ; mais, hélas ! ce sourire n'annonçait que la souffrance et de navrentes douleurs.

i. Village de la Lampiue où l'on envoie eu traitement la plupart des foa* du pays.

JÇVS ŒUVRES DE 1IENRI CONSCIENCE.

Le curé lui fit signe de s'asseoir sur l'herbe, lui prit la main, et le regardant avec une expression de pitié profonde, il dit d'un ton grave :

— Jean, Jean, est-ce ainsi que vous tenez votre promesse solennelle ? Encore, toujours sous le hêtre ? Voulez-vous donc que votre mère accomplisse sa menace rrt fasse abattre l'arbre pour vous guérir?

A ces mots, le jeune homme tressaillit convulsivement, et fixant sur le prêtre un regard étincelant, il s'écria :

— Gomment? abattre l'arbre... abattre le hêtre? Oh! non, non, mon père, je tuerais les ouvriers !

Cette sortie surprit le bon curé, qui souvent s'était efforcé, par de sages conseils, de faire oublier à Jean l'objet de sa tristesse, et qui pensait être déjà arrivé bien loin. Il répondit sans colère et d'une voix toute paternelle :

— Jean, mon fils, c'est un péché que parler ainsi. Votre mère a dit cela à la volée , et vous le savez bien , toutes ses paroles ne sont pas évangile. Mais que vous, qui avez du cœur et de l'esprit, vous vous laissiez emporter, à propos de choses aussi frivoles, par un rêve insensé, jusqu'à des menaces de mort, je ne le comprends pas, et cela me fait grande peine. Ai-je mérité que vous me répondiez ainsi ?

— Pardonnez -moi, mon père, dit le jeune homme dont les yeux annonçaient un sincère repentir. Je sais que vous ne souhaitez que ce qui me serait bon et profitable ; mais il y a dans mon cœur quelque chose d'incompréhensible et qui est plus puissant que votre parole et que ma volonté.

RIKKE-TIKKE-TAK. 199

— Jean, il est écrit : C-iui qui cherche le danger y périra, et il en est ainsi de vous , mon ami. Si vous ne vous complaisiez pas dans des rêveries qui paralysent votre corps par le défaut de mouvement; si vous travailliez aux champs , comme c'est votre devoir, vous oublieriez bientôt la cause de vos chagrins ; la santé et le courage vous reviendraient, et vous seriez en état de travailler pour votre mère malade. Mais non, vous passez toutes vos journées sous cet arbre ou sur le coteau, et vous êtes non-seulement un grand pécheur en ne remplissant pas comme il faut vos devoirs envers Dieu et envers votre mère , mais encore vous êtes un insensé , un fou, qui se nourrit de l'espoir d'unie chose impossible, cl qui donne sa vie pour une vaine chimère.

— 0 mon père, après son départ, longtemps encoie j'ai été actif et laborieux, — je ne venais ici alors qu'avant et après les heures de travail. J'espérais aussi que je pourrais l'oublier. Hélas ! son image me suivait partout. A la charrue, elle murmurait mon nom à mon oreille; à la grange, les fléaux chantaient son cher Rikke-tikketak; dans le chant des oiseaux j'entendais sa voix; tous les bruits, toutes les voix de la nature criaient : Monique ! Monique ! A quoi donc me servait le travail ? Savais-je ce que je faisais? Oh ! non, mon père, cela ne me servait de rien. Le sommeil même était pour moi une vie plus complète que celle du jour : j'y trouvais des consolations, je la voyais je m'entretenais avec elle ; mais de repos, je n'en goûtais jamais. Maintenant, je ne puis plus travailler quand même je le voudrais : je suis faible et malade,,

20t, ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

Le curé hocha la tête et garda quelque temps le silence, après quoi il prit de nouveau la main du jeune homme et l'interrogea en ces termes :

— Allons, Jean, il faut me dire si vous voulez, oui ou non, demeurer dans l'état où vous êtes. Il est certain, et vous le savez, que Monique ne reviendra jamais ici , — et revînt-elle, ce serait pire encore : elle est une richf. demoiselle, et vous êtes un fils de paysan. Votre maladie est donc une véritable folie.

— Ah ! pourrais-je jamais l'oublier, mon père?

— Le désirez-vous sincèrement?

— Je le désire du fond du cœur, mon père : car depuis longtemps mes rêves ne sont que fiel et amertume. Le désespoir remplit mon âme.

— Eh bien, montrez que vous avez vraiment dit courage et que vous voulez guérir. Satisfaites au vœu de votre mère ; suivez mon conseil : allez à Malines !

— J'en mourrais, mon père.

— Pourquoi ?

— Ah ! pourquoi ? Mon père, il y a 'quelques mois, je suis allé à Bruxelles, et j'ai dû y passer huit jours. Quelles souffrances inouïes j'y ai endurées !

— Je ne vous comprends pas.

— Je vais vous le dire. Quand il me fut permis c\c •evenir, je marchai nuit et jour, sans repos. Quand, pour la première fois, le vent m'apporta l'odeur des feux de sarts, je fus si ému que je me mis à pleurer comme un enfant ; plus loin, au milieu de la première sapinière, je me jetai à genoux par terre et remerciai Dieu à haute voix de ce que je pouvais revoir mes sapins bien-aimés.

RIKKK-TIKKE-TAK. 101

J'ai mangé de la première bruyère que j'ai vue; j'ai pressé sur mon cœur la plante chérie, — et en arrivant ici, je n'allai pas directement à la maison ; je vins d'abord embrasser le hêtre mon ami, et c'est les larmes aux yeux que je parlai aux genévriers comme si c'étaient des gens.... Et vous me proposez de passer six ans loin de ma bruyère ! Impossible !

— Mon fils , je sais pourquoi plus qu'un autre, vous aimez la bruyère; mais c'est justement cette cause qu'il nous faut détruire. Mieux qu'un travail corporel, l'étude chassera de votre esprit l'image qui vous poursuit, et la conviction que vous êtes destiné à vous consacrer tout entier au service de Dieu parviendra à triompher de vos rêveries mondaines, n'en doutez pas.

Le prêtre donna à sa voix un ton solennel et à demi fâché qui fit une profonde impression sur le jeune homme, et reprit :

— Je dois faire parler d'autres motifs encore pour vous ramener à de meilleures pensées. Jean, vous vous tuez vous-même, car vous épuisez votre vie en vous abandonnant à une tristesse continuelle. Croyez-vous que Dieu vous pardonne votre coupable folie si vous y persévérez jusqu'à la mort ? Dans votre fatal égarement, vous ne songe? qu'à une seule chose. — S'éveille-t-il jamais dans votre esprit une pensée qui monte vers le ciel? Sont-ce de véritables prières celles que vos lèvres profèrent, tandis que vos pensées insultent à Dieu, et que vous adorez une créature dans le temple même du Seigneur? Et songez-y bien, la tombe s'ouvre devant vous ; vous livrez votre âme au démon, et le feu éternel

sera la punition de votre oubli insensé des choses du ciel !

Les paroles du prêtre, prononcées avec une sombre conviction, avaient vivement ému le jeune homme. Il sentait bien que le curé lui avait dit de terribles vérités, et il tremblait encore après la menaçante prédiction. Il resta quelque temps muet, les yeux baissés, et, relevant enfin la tête comme quelqu'un qui a pris une pénible résolution, il dit :

— Eh bien, mon père, soit ! j'irai à Malines.

— Demain ? demanda le curé avec joie.

— Demain déjà? répliqua le jeune homme, demain quitter ma bruyère? et peut-être pour toujours !

— Jean, ne dites donc pas des choses si peu sensées ! répondit le prêtre. Chaque année vous viendrez visiter votre mère plus d'une fois, et, pendant les vacances, vous reverrez à loisir votre bruyère. Et puis, quand vous serez prêtre, vous pourrez être placé dans un village de la Campine , et là vous passerez une vie calme et paisible sous le ciel de la bruyère.... Demain, n'est-ce pas?

— Eh bien, demain ! C'est dit ! s'écria le jeune homme d'une voix si déchirante qu'elle retentit au delà des aunes. Demain ! demain !

Et il porta les deux mains à ses yeux, d'où s'échappa un torrent de larmes.

Une demi-heure après, la main dans la main du curé, ii s'en allait vers la ferme.

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T.A ÏA

RIKKE-TIKKE-TAK. 203

lorsque Monique quitta la bruyère pour la France,, une joie profonde remplissait son cœur; son rêve était réalisé : elle avait trouvé celui dont, pendant tant d'années, son regard avait épié la venue du haut de la colline sablonneuse ! Tout entière à l'amour de son père, choyée sans cesse par ses tendres caresses, elle oublia peu à peu que quelqu'un dans la ferme solitaire devait se désoler de son départ , et bientôt le souvenir de sa vie passée et de celui qui, dans son malheur, avait été pour elle un protecteur et un ami, ce souvenir, disonsnous, parut s'être entièrement effacé de son âme.

Arrivée à Paris avec son père , on lui donna les meilleurs maîtres, et comme elle avait une belle intelligence et se voyait encouragée par les éloges continuels du colonel enchanté, elle sut, en quatre années, tout ce qu'a besoin de savoir une demoiselle bien élevée pour briller dans le monde, si la nature l'a douée de beauté.

Dès l'abord, un doux coloris se montra sur les joues, de Monique, et elle se fortifia physiquement. Une félicité que rien ne venait altérer lui avait rendu la santé; on eût dit que la maladie de langueur qui la minait avait tout à fait abandonné sa victime. L'homme s'accoutume à tout, et peut-être plus tôt au bonheur qu'à tout le reste. Il en fut ainsi pour Monique ; pendant une année entière elle trouva plaisir à tout; elle fréquenta les soirées et les bals, elle aima le monde et désira ses applaudissements...

Cependant cette jouissance insoucieuse et libre de tout mélange ne fut pas de longue durée : parfois de fugitives réminiscences passaient sous les yeux de Monique, et, dans le cours de la seconde année, de taciturnes rêveries parurent de nouveau s'emparer d'elle. Sollicitée par les accents entraînants de la musique, sous l'éclat des lustres, au milieu du bruit des fêtes, elle restait toujours distraite comme si un mystérieux souvenir l'eût poursuivie. C'était en effet un souvenir du passé, et un souvenir tout enfantin, qui faisait battre son cœur ; ellemême avoua à son père que par moments elle revoyait devant elle la bruyère, le grand hêtre et les genévriers vacillants. Elle fit cet aveu en riant et plaisanta sur son mal rêveur, comme elle l'appelait.

Voyait-elle aussi dans cette vaporeuse apparition de la bruyère une forme humaine, un jeune homme qui pleurait son absence? Qui le sait? Au moins ne l'avaitelle jamais avoué ni à elle-même, ni aux autres.

Peu à peu, Monique prit en aversion le monde et les plaisirs ; elle n'alla plus en soirée ou dans d'autres réunions que sur les pressantes instances de son père, et commença à rechercher l'isolement. De temps en temps, ses lèvres se remuaient machinalement , et la chanson oubliée de Rikke-tikke-tak flottait vaguement sur sa bouche. Ses joues redevinrent pâles; elle s'amaigrit et languit tellement que son père, après avoir tenté tous les moyens possibles pour conjurer ce dépérissement physique et moral , craignit de survivre à son enfant. Un savant médecin qu'il consulta lui indiqua comme le meilleur remède le mariage, et assura que Monique se

RIKKE-TIKKE-TAK. 205

rétablirait infailliblement si on pouvait la décider à faire choix d'un époux. En cette occurrence, le colonel Van Milgem ne pouvait songer à personne autre qu'à ce jeune officier Adolphe, son fidèle compagnon, qui avait assisté à la reconnaissance de son enfant.

Le colonel mit tout en œuvre pour attirer sur Adolphe l'attention de sa fille ; il la trouva sensible aux marques d'affection et aux belles qualités de son protégé, mais sans amour pour lui; son cœur restait froid comme glace vis-à-vis du jeune officier. Cela affligea vivement le père, qui se voyait privé du seul moyen par lequel il eût espéré sauver son enfant. Presque chaque jour, le colonel faisait auprès de sa fille des tentatives pour apprendre d'elle ce que désirait son cœur et quelle était la source de son mal. Mais elle assurait n'être pas malade, et savait chaque fois détourner ses questions en l'accablant des marques de la plus tendre affection. Tout ce que put entendre et comprendre le colonel , c'est qu'elle désirait retourner en Brabant et dans la bruyère; en un mot , qu'elle avait la nostalgie ou le mal du pays.

Plus d'une fois, il avait promis à sa fille de faire avec îlle le voyage de la Campine et d'y prolonger autant que possible son séjour pour qu'elle pût se ranimer en respirant l'air de la bruyère; mais toujours ses projets avaient été mis à néant par les événements militaires qui survenaient peu après.

A la fin de l'année 1812, grâce à de pressantes et continuelles instances, il avait obtenu du ministre de la guerre la promesse qu'un congé de trois mois lui serait

accordé au printemps suivant. Monique, toute joyeuse

de la certitude du retour dans sa chère patrie, parut se rétablir de sa maladie. Mais de terribles nouvelles arrivèrent du Nord : l'armée française avait été presque anéantie par les Russes et par un hiver terrible ; personne ne pouvait prévoir les nouveaux événements qui allaient surgir de la défaite de Napoléon. Une émotion générale s'était emparée aussi de tous les militaires restés en France. Le colonel ne put cacher à Monique des nouvelles répandues partout , ni lui épargner le chagrin que lui causa la conviction que rien au monde n'était moins assuré que son voyage dans la Campine.

Soudain l'Empereur revint de Russie sans son armée et fit rendre par le sénat un décret qui appelait sous les armes trois cent cinquante mille jeunes gens. Le colonel reçut aussi l'ordre de rejoindre l'armée en Allemagne. à la tête de son régiment. Il mit sa fille dans une maison d'éducation à Paris, mêla ses larmes avec les siennes et s'arracha des bras de son enfant malade pour suivre l'Empereur au delà du Rhin.

Six mois plus tard , à la bataille de Dresde, une balle l'atteignit au genou. Après la guérison de sa blessure, sa jambe demeura courbée : il boitait pour le reste de sa vie et ne pouvait marcher sans l'appui d'une canne. Cette infirmité fut cause qu'on lui permit, sur sa demande, de revenir à Paris. Il trouva sa chère Monique plus amaigrie qu'à son départ, blême, les yeux brillants, ne parlant qu'avec distraction et comme en rêve.

Deux- cordes seulement étaient encore sensibles dans son cœur, deux passions toujours ardentes : son amour

KIKKE-TIKKE-TA.K. 207

pour lui et son aspiration vers la Campine tant regrettée.

11 fit immédiatement et avec la plus grande diligence tous les préparatifs nécessaires pour retourner avec Monique en Brabant. Une personne fut envoyée d'avance à Anvers pour louer et disposer une maison convenable, jusqu'à ce que la situation se fût dessinée et éclaircie, et que le colonel pût acheter ou louer, dans les environs de Moll, une petite campagne.

Quelques jours après, le père et la fille partaient en chaise de poste. Aucun incident particulier ne signala l'heureux voyage qui les ramenait dans la patrie ; seulement, à Anvers même, et au moment où la voiture approchait de la nouvelle demeure du colonel , Monique jeta par hasard un coup d'œil dans la rue et poussa un cri de surprise si perçant que le colonel en tressaillit d'effroi.

Quand il lui demanda la cause de cette soudaine émotion, elle répondit :

— Oh! ce n'est rien, mon père... et puis je m'émeus si facilement. J'ai vu la, dans la rue, un jeune homme vêtu de mauvais habits qui , au passage, m'a regardée si fixement qu'on eût dit qu'il voulait percer mon cœur de son regard. Et voyez-vous, mon père, il ressembla if tellement à Jean Daelmans que je n'ai pu m'empêcher de jeter un cri. Mais ce n'était pas lui. — C'est déjà tini; je suis remise.

308 ŒUVRES DE HENïn CONSCIENCE.

Six semaines s'étaient écoulées depuis l'arrivée du colonel à Anvers.

Dans le grenier d'une pauvre maisonnette située at Mont-d'Or, une femme très-âgée était assise devant un carreau à dentelles. C'était au commencement de la soirée. Le logement de la vieille femme avait une misérable apparence, car elle demeurait sous les tuiles nues et avait pour tout mobilier une petite table, deux chaises et un lit dont la couverture était un assemblage de lambeaux de toute sorte cousus ensemble. Cette femme paraissait entremêler ses fuseaux avec indifférence ; pourtant elle tendait l'oreille de temps en temps vers l'alcôve où se trouvait le lit, et écoutait attentivement un bruit presque imperceptible.

Elle venait de poser ses deux mains immobiles sur le carreau, lorsque la porte de la mansarde s'ouvrit et livra passage à une autre femme. La vieille posa l'index sur la bouche et par un léger pst ! invita la nouvelle venue au silence. Elle se leva, alla à elle, l'amena par la main jusqu'à la table, et, lui montrant la seconde chaise, dit à voix basse :

— Ne faites pas de bruit, Trine; il dort si tranquillement !

Trine tira de sa poche un tricot , et dit à voix basst aussi :

— Ah ! c'est l'homme que vous avez pris chez vous !

RIKKE-TIKKE-TAK. 209

Croiriez-vous, mère Teerlinck, que c'est une bonne œuvre que vous avez faite là, si les choses sont comme on dit?

— Oui, Trine, soyez-en sûre : sans moi, le pauvre garçon était mort et enterré !

Après avoir un instant exploré du regard tous les coinv de la mansarde, Trine reprit :

— Mais, si je ne me trompe, mère, vous avez cet homme dans votre chambre depuis cinq ou six semaines. Où vous couchez-vous donc ?

— Où je me couche, dites-vous, Trine ? Dans ce coin-là, sur une chaise, et la tête sur la table. Au reste, cela m'importe peu; j'ai eu mon temps, ma chère !

— C'est bon à dire ; mais comment pouvez-vous le supporter ? Six semaines sans se coucher sous une couverture ! Il y a de quoi en mourir !

— Trine, chacun donne à son prochain ce qu'il a : les riches donnent leur argent, et moi... moi je donne aussi ce que j'ai : mon lit et mon repos.

— Eh bien, j'avoue que je ne pourrais en faire autant; mais ce n'en est pas moins beau, mère, et Dieu vous revaudra cela... Mais je ne connais pas encore le fin mot de l'histoire; l'un dit ceci, l'autre cela, et, au bout du compte, on ne sait rien. Comment donc l'affair* est-elle arrivée ?

— Je vais vous dire cela; mais approchez-vous un peu, car il pourrait s'éveiller. C'était il y a cinq ou six semaines, un samedi; il était bien onze heures du soir. J'avais cuit un peu de rate pour mon chat , et comme il n'avait pas été à la maison de toute l'après-dînée, je pris»

ma petite lampe et allai contre le mur, au milieu des charrettes et des voitures, à la recherche de ma sorcière de bête. Comme je traînais par là en appelant Mouny ! Mouny ! j'entends tout d'un coup comme un gémissement d'homme; je fus si saisie que j'en sautai en l'air j je regarde par terre. Je ne saurais dire ma frayeur : il y avait là un homme couché sur le dos et le visage tout en sang !

— Mon Dieu, tout en sang ?

— Oui , Trine, tout en sang. Pensez un peu quelle aventure! Je courus bien vite chez les voisins; ils accoururent avec de la lumière, et nous vîmes alors que c'était un jeune homme qui était probablement allé se coucher sur une voiture à charbon et qui en était tombe . Il devait être là depuis longtemps, car le sang qui dégouttait de sa tête était presque entièrement figé.

— Était-il mort, mère?

— Oh! mort! Sotte que vous êtes, — il dort là dans ce lit!

— Que voulez-vous y faire, mère, la mémoire s'en v; Eh bien, qu'a-t-on fait alors?

— Qu'a-t-on fait? Comme toujours! Beaucoup c conseils et peu d'effet; et pendant ce temps-là, le pauvr j garçon était étendu dans son sang, sur les pierre froides, que mon cœur se brisait de le voir. Je me sui dit en moi-même : allons, allons, tous les hommes sor frères ; et je n'ai pas attendu que le docteur vienne pou faire porter le malheureux à l'hôpital... Je l'ai fait vêle ver et mettre dans mon lit...

— Mais, mère, où avez-vous pris de quoi le soigner et

RIKKE-TIKKE-TAK. 211

l'entretenir? à moins que vous n'ayez un bas. caché quelque part sous les tuiles ! '

— Oh ! non, Trine, j'ai beaucoup travaillé et aussi fui* quelques dettes; mais ce n'est rien; ce qui est donné de bon cœur, Dieu le rend.

— C'est égal, c'est bien beau! Connaissez-vous ses parents et savez-vous d'où il est ?

— Non, je ne le lui ai pas encore demandé... Mais, quand il avait la fièvre, il rêvait toujours beaucoup, et j'ai entendu que son père et sa mère sont morts.

— Et n'avez-vous pu comprendre autre chose dans ce qu'il disait?

— Non, je ne sais ce qu'il racontait d'un hêtre, de la bruyère et des sapinières... Il parlait latin aussi, et quelquefois il s'écriait : Monique ! Monique ! C'est probablement le nom de sa mère ou de sa sœur. Il sait une chanson, Trine, que Je voudrais pour un florin que vous puissiez entendre ! C'est toujours R;kke-tikke-tak, qu'il y a de quoi se mettre à danser. Et, ce qui était le plus beau, c'est qu'il parlait toujours comme si on voulait le faire curé malgré lui; — j'ai regardé à sa tête s'il n'y avait pas de tonsure, mais il n'y a pas eu un coup de ciseau dans ses cheveux blonds...

— Mon Dieu, c'est peut-être un pauvre garçon qui était ivre ou qui avait perdu la tête.

— Perdu la tête, Trine ? p^vdu la tête ? Si vous l'entendiez parler, vous tomberiez à genoux... Tout ce qu'il dit est comme si c'était écrit, et le plus beau sermon de

1. Beaucoup de vieilles gens de la classe populaire mettent leurs épargne» dans un bas caché sous les tuiles du toit

notre vicaire n'est rien auprès. Voilà ses habits pendus au mur : voyez, ils sont de drap fin, Trine. Chaque fois qu il ouvre la bouche pour me remercier, les larmes me viennent aux yeux : c'est comme un ange qui parle J Croyez-moi, je l'aime beaucoup plus que s'il était moi. propre fils, et s'il voulait rester avec moi , je travaillerai» pour lui jusqu'à mon lit de mort. Il m'appelle maman, Trine; il faudrait que vous entendissiez ce mot dans sa bouche !

— Mais comment va-t-il maintenant? Se guérit-il?

— Oui, il a eu pendant tout un mois l'esprit perdu et une fièvre de cheval; mais depuis huit jours cela va mieux. Il revient ainsi tout doucement, et retrouve la mémoire. D'ailleurs, il a tous ses sens. S'il parlait un peu plus j'en saurais aussi davantage ; mais il n'ouvre jamais la bouche que pour me remercier, et moi je ne lui demande rien. Il s'appelle Jean, il me l'a dit hier; le reste viendra bien, Trine, quand il sera un peu mieux portant. A cette heure il est encore maigre comme une arête et aussi blanc que votre bonnet; la première fois qu'il s'est levé il était si faible qu'il serait tombé si je ne l'eusse soutenu dans mes bras.

— Le pauvre garçon I

— Cela va beaucoup mieux maintenant : il marche très-bien, et même il disait hier qu'il sortirait ce soir pou^ prendre un peu l'air.

A peine la mère Teerlinck avait-elle prononcé ces derniers mots qu'une voix douce et tendre se fit entendre derrière les rideaux ; elle disait :

— Maman ! bonne maman 1

RIKKE-TIKKE-TAK. 213

Ce nom et le ton qui lui était donné devaient avoir un pouvoir extraordinaire, une vertu magique sur la vieille femme, car ses yeux brillèrent d'émotion ; elle prit précipitamment la lampe et un verre de lait coupé d'eau, et courut au lit.

Le malade la regarda dans les yeux avec tant d'amour et de reconnaissance, que la vieille détourna la tête pouî essuyer une larme. Le jeune homme saisit une de ses mains, y appuya ses lèvres dans un long baiser.

— Bonne maman ! répéta-t-il encore.

Trine désirait vivement voir le visage du malade, et son cœur battait bien fort ; elle frissonna de peur lorsque les yeux caves de Jean vinrent à se fixer sur elle, et recula sa chaise comme pour fuir une funèbre apparition.

Le malade passa le bras au cou de sa bienfaitrice , l'attira tout près de lui, et lui dit probablement quelque chose à l'oreille , car la vieille alla aussitôt prendre ses habits, les déposa sur le lit et ferma les rideaux. Elle revint à la table, et dit tout bas avec joie à Trine encore toute tremblante :

— Il va se lever !

Cette confidence ne parut nullement tranquilliser la voisine, car elle pâlit et jeta vers la porte un regard plein d'anxiété. Sans nul doute l'effroi la poussait à quitter la chambre avant l'apparition de ce jeune homme, tout semblable à un fantôme ; la curiosité féminine la retint cependant clouée sur sa chaise.

Quelques instants après les rideaux du ht s'ouvrirent. La mère Teerlinck s'élança vers le malade , l'aida à des-

cendre de sa couche, et soutint ses pas jusqu'à la table.

Ce squelette vivant serait-il le jeune paysan que nous connaissons ? Oui, c'est lui, l'infortuné ! Les os percent à travers sa peau sans couleur; ses yeux sont proiOndément enfoncés dans l'orbite ; son dos est voûté ; sa tête inerte penche de côté. Ces vêtements , ou plutôt ces haillons sales et grossiers, ne peuvent couvrir qu'un mendiant. Qu'est-il donc arrivé à Jean ?

Il s'arrête devant la compatissante vieille et presse une de ses mains dans les siennes; il contemple sa bienfaitrice avec cette expression de tendresse qui n'appartient qu'aux enfants caressants, et dit :

— Bonne maman, je désire sortir. Cela ne vous ferat-il pas de peine?

— Jean, mon garçon, répond la vieille femme, vous êtes encore si faible ! Vous courez risque de tomber... et pensez combien je serai inquiète.

La sollicitude de la vieille était si profondément empreinte sur son visage ridé, que Jean fut ému jusqu'au fond du cœur en rencontrant son regard doux et affectueux :

— Maman , maman , dit-il , pourquoi m'aimez-vous tant? Oui, soyez mon ange gardien ! Ce que personne n'a pu faire, l'amour désintéressé d'une pauvre femme le fera peut-être ! Cœur excellent ! au bord de la tombe, il vous reste encore assez de tendresse pour rendre la vie douce à un malheureux tel que moi et pour le retirer du gouffre du plus profond désespoir... Oh ! j'ai prié Dieu de vous bénir! et jugez de ma reconnaissance pour vous, bonne maman : c'est la première fois que, depuis

RIKKE-TIKKE-TÂK. 215

sept ans, j'ai pu adresser une prière au ciel sans distraction.

La parole du jeune homme avait une animation étrange, et ce ton enthousiaste fit une profonde impression sur Trine; ses inquiétudes étaient complètement dissipées, et, la bouche béante et les yeux largement ouverts, elle écoutait la voix du jeune homme, voix qui l'émouvait comme une ravissante harmonie. La mère Teerlinck la regarda d'un air interrogateur; elle semblait dire : Eh bien, que dites-vous de mon fils? Est-il fou? — Mais Trine continuait d'écouter religieusement, même après que Jean avait fini de parler.

— Pauvre garçon, dit la vieille, prenez courage ! Je suis pauvre et âgée, c'est vrai ; mais si vous voulez rester près de moi, je vous aimerai toujours bien, — et je travaillerai pour vous de tous mes doigts.

Le jeune homme porta à ses lèvres la main de la vieille femme, mais ne répondit pas.

— Jean , dit la mère Teerlinck avec douceur, si vous tenez à sortir, il ne faut pas y renoncer pour moi; je vous accompagnerai.

— Bonne maman, répondit Jean d'une voix pleine de prière, je désire sortir; mais je dois sortir seul. Ma tête brûle; je trouverai du soulagement dans la solitude. Demain, bonne maman, je vous dirai qui je suis et quelle douleur inouïe a empoisonné ma vie, Laissez-moi partir et restez ici bien tranquille ; dans une heure je serai de retour.

La mère Teerlinck mit en main à Jean ses propres béquilles, le conduisit jusqu'au bas de l'escalier, bu

adressa encore quelques douces paroles, et ferma la porte derrière lui.

Le jeune malade s'en va d'un pas chancelant, longeant les maisons dans l'obscurité; il s'appuie sur les béquilles que lui a données la vieille, et la fatigue le fait bientôt haleter péniblement. Assurément, il va vers un Vit précis, car il n'hésite pas dans le choix des rues. De emps en temps il s'arrête et se repose, puis il se remet en route, et continue ainsi jusqu'à la place de Meir. Là encore il se serre contre les maisons et se glisse lentement dans les ténèbres comme un voleur ou un espion. Bientôt il s'arrête sous les fenêtres closes d'une magnifique habitation; il pose son coude sur le rebord de pierre de taille et cherche à voir au travers des persiennes. L'intérieur est éclairé; car un rayon de lumière frappe le visage du jeune homme, qui, après être longtemps resté en observation, succombe tout à fait à la fatigue, et, comme inanimé, laisse tomber sa tête sur l'appui de la fenêtre.

Dans le riche salon sur la fenêtre duquel le jeune homme épuisé reposait sa tête se trouvaient deux personnes. Le colonel Van iMilgem était assis dans un fauteuil de velours, près de la cheminée de marbre ; il semblait en proie à une profonde préoccupation, car son regard pensif était opiniâtrement fixé sur le tapis de pied. Auprès d'une table sur laquelle se trouvait un nécessaire en argent, une jeune fille était occupée à en-

RIRKE-TIKKE-TAK.

filer des perles. Son visage, extrêmement pâle, portait tous les signes d'une longue maladie de langueur, et la mate blancheur de ses joues était d'autant plus frappante qu'au moindre mouvement les longues boucles de sa chevelure d'un noir de jais venait les caresser. Après un long silence, elle chanta à voix basse le refrain de la chanson de Rikke-tikke-tak. Cela déplut apparemment au colonel, car il secoua la tête d'un air chagrin, et dit à la jeune fille :

— Monique, ne chante donc pas toujours cette chanson ; cela entretient ta tristesse, — et tu sais que cela me fait peine.

— Mon Dieu, l'ai— je encore chantée? s'écria Monique avec surprise. Je ne le savais pas, mon père; pardonnezmoi ma distraction.

— Eh bien, demanda le colonel, la bourse est-elle bientôt achevée? Pauvre Adolphe, quellejoie ton cadeau va lui faire ! Il t'aime tant !

— Où peut-il être maintenant ?

— Oh ! ce serait difficile à savoir. Qui pourrait dire qu'il ne gît pas dans quelque hôpital ou qu'une balle ennemie ne l'a pas frappé sur le champ d'honneur?

— Ciel ! vous me faites frémir, mon père \

— Comment, je te fais frémir? Portes-tu donc quelque intérêt à son sort, Monique ?

— Je l'aime, assurément, comme un frère.

— Tu devrais l'aimer autrement, Monique. Il le mérite de tout point : c'est un beau garçon, doué de tout ce qui peut relever un homme aux yeux d'une femme. Et puis il fut le sauveur de ton père à la sanglante ba-

taille de Dresde. Si l'amour ne trouve pas le chemin de ton cœur, la reconnaissance devrait te' décider à suivre mes conseils, à céder à mes prières, et à lui accorder la récompense de sa générosité et de son amour.

— 0 mon père, regardez-moi! Que pourrais-je donner à Adolphe ? Il n'y a pas de place dans mon cœur à côté de mon amour pour vous. Une épouse insensible ! Faut-il que je fasse son malheur par mon indifférence ? Un époux demande plus pour son bonheur qu'une froide amitié... Et puis j'éprouve une invincible répulsion pour des liens qui me priveraient de ma liberté.

— Quelle liberté, Monique ? La liberté de rêver et de songer ? Plût à Dieu qu'elle te fût ôtée cette liberté qui te consume et te rend malade. Vois un peu, mon enfant, quand nous habiterons notre campagne près de Moll, combien ne serais-tu pas heureuse d'avoir un ami qui parcourût avec toi ta chère bruyère, qui visitât avec nous le hêtre et le petit ruisseau, qui fût le compagnon de notre solitude ! Car tout cela, mon enfant, est froid et mort quand aucun sentiment d'affection ne vient l'animer ; le cœur se dessèche quand il ne peut s'épancher dans un autre cœur.

— Mon père, cela peut être vrai; mais Adolphe n'est pas un enfant de la bruyère. Comprendrait-il ce que dit le cri mélancolique du grillon ? Les noirs sapins ont-ils abrité sous leur ombre les jeux de son enfance? La bruyère, vaste comme une mer, et le ciel qui la couvre de son immense coupole d'azur, ne lui sembleraient-ils pas monotones, à lui fils d'un pays de montagnes ! Oh ! oui, avouez-le, mon père; entre moi et ma bruyère il

RIKKE-TIKKE-TAK. 219

Serait un étranger qui ne pourrait comprendre notre langage.

Les paroles de Monique déplurent à son père ; son visage prit une expression de tristesse, et, se tournant tout à fait vers sa fille, il dit d'une voix émue :

-*»£ Monique, mon enfant, les prières de ton père n'ont donc pas le moindre pouvoir sur ton âme? Pendant des années je t'ai suppliée en faveur d'Adolphe : j'ai fait valoir sa beauté, son courage, sa glorieuse conduite, pour éveiller dans ton cœur un sentiment de tendresse; j'ai dit qu'il avait sauvé ton père à Dresde au prix de son sang, — et je demandais, comme récompense pour lui et pour moi, que tu consentisses à l'attacher à notre famille par des liens solennels. Tu as refusé et tu refuses encore. Pourquoi? Pour demeurer tout entière en proie à ces rêveries qui te font mourir ! Parce que tu ne l'aimes pas ? Mais il ne te demande pas d'amour.

Monique regarda son père avec surprise, et répéta :

— Il ne me demande pas d'amour ? Que veut-il donc de moi?

Le colonel reprit avec une énergie croissante :

— Tu me forces enfin, Monique, à te dire une chose qui ne devait jamais s'échapper de ma bouche. Écoute donc, et admire l'homme que tu dédaignes. Monique, depuis plusieurs années tu marches à grands pas vers le tombeau; jamais mes yeux ne s'arrêtent sur toi, ma chère et unique enfant, sans voir la mort à ton côté. Oh ! la certitude que je dois te perdre déchire mon cœur depuis bien longtemps ; cette épée suspendue sur ma tête abrège aussi ma vie, et je souffre d'inexprimables dou-

leurs. J'ai laissé lire Adolphe dans mon âme inquiète; je lui ai dit qu'il ne restait qu'un seul moyen de te délivrer de tes mystérieuses et fatales rêveries, et de t'arracher à une moi t infaillible. Moi-même, moi ton père, je l'ai supplie de te témoigner de l'amour et de demander ta main ; lui qui avait sauvé le père voulut aussi sauver l'enfant. Il avait d'autres engagements : fortune, honneurs, beauté, sa fiancée possédait tout; et cependant, cédant à ses instincts généreux, se sacrifiant lui-même, il brisa ces liens pour nous rendre à toi et à moi un inestimable bienfait. Lui, le beau jeune homme, à qui tout souriait en ce monde , il résolut d'associer sa vie à celle d'une jeune fille malade et insensible envers lui ; il renonça à l'espoir d'habiter un jour avec sa vieille mère les montagnes qui l'ont vu naître, pour nous suivre dans les solitudes de la bruyère. Et tout cela pour te conserver la vie, à toi qui le dédaignes ; pour chasser, comme un ange protecteur, la mort loin de toi ! 0 Monique, un semblable dévouement n'éveillera-t-il en toi rien de plus qu'un sentiment de reconnaissance ? Toutes les fibres de ton cœur sont-elles brisées que tu n'aies rien à me répondre qu'un non désolant ?

Monique était vivement émue ; sa physionomie l'attestait assez. Elle répondit :

— Mon père, j'ai été ingrate envers Adolphe et envers vous, je l'avoue, et mon âme en ressent une profonde douleur; mais aussi, que ne demandez- vous pas de moi ! Comprenez donc, mon excellent père, que c'est exiger renoncement à tous mes souvenirs; car si je consentais à devenir la femme d'Adolphe , je devrais lui

RIKKE-TIKKE-TAK. ti\

donner une large place dans mon cœur. Je ne me montrerais pas ingrate, et je récompenserais la noblesse de son dévouement par une tendre sympathie sinon par un ardent amour. Dès lors il me faudrait renoncer à tout ce que m'a laissé ma vie passée.

Une expression de joie se peignit sur le visage du colonel; il prit la main de sa fille, et dit :

— Chère Monique, le sacrifice de tes rêveries est nécessaire si tu veux vivre. Je t'en prie, aie du courage; dis-moi que tu acceptes Adolphe pour époux ; rends-moi heureux, mon enfant chérie ; vois, je t'en prie les mains jointes, dis-moi que tu consens, dis oui !

Un tremblement visible avait saisi la jeune tille, qui pencha la tête sans répondre.

— Mon enfant ! mon enfant ! reprit le colonel, ne laisse pas échapper cette bonne inspiration. Dis oui, oh! dis oui!

Monique releva lentement la tête, et répondit d'une voix résolue :

— Eh bien, mon père, si cela peut vous rendre heureux...

Tout à coup une émotion inattendue s'empara d'elle ; elle leva le doigt, et, tremblante, prêta l'oreille à un doux murmure.

— Qu'entends-tu ? s'écria le colonel stupéfait.

— Écoutez ! écoutez ! répondit Monique avec un angélique sourire.

Des accents, venant de l'extérieur dans la direction de la fenêtre, pénétraient dans le salon, et le colonel entendit distinctement :

Rikke-tikke-tak Rikke-tikke-tou!

Forgerons,

En cadence Forgerons, frappons !

Le fer rouge lance L'étincelle et bou , Rikke-tikke tou !

Le colonel connaissait la puissance inouïe de cette chanson sur l'âme de sa fille; déplus, il la considéra cette fois comme une injure à lui adressée à propos de son humble extraction ; transporté de colère , il tira le cordon de sonnette, et frappant violemment du pied sur le tapis :

— Je veux savoir, s'écria-t-il, qui a ici l'audace de se railler de moi !

Un domestique vint prendre les ordres du maître, qui .lui dit d'une voix courroucée :

— Il y a là dehors un insolent qui chante sous la fenêtre. Allez avec vos camarades; empoignez-le; je veux le voir. S'il résiste, employez la force.

— 0 mon père ! s'écria Monique en se levant tout effrayée ; que dites-vous ? La force ! savez-vous contre qui?

— Nous le verrons ! répondit le colonel irrité.

La jeune fille retourna près de la table et se rassit toute frémissante d'anxiété.

On entendit la porte extérieure s'ouvrir et se refermer. Peu d'instants après le domestique rentra dans le salon, et dit à s^n maître :

— Colonel, c'est un pauvre mendiant, si faible et si

RIKKE-TIKKE-TAK.

maladif qu'il ne peut presque pas marcher. Le malheureux ne pouvait guère nous résister. Il est là dans l'allée. Faut-il le relâcher?

— Non, non, s'écria le colonel ; je veux avoir le mot de cette énigme... Monique, qu'as-tu à trembler ainsi? Connaîtrais-tu ce mendiant? Allons, qu'on l'amène ici !

A peine le pauvre homme, la tête penchée et les yeux baissés, parut-il à la porte de la salle, que Monique poussa un cri déchirant, courut à lui, s'empara de sa main, et s'écria :

— Jean, Jean, est-ce vous ?

— C'est moi, mademoiselle, répondit le jeune homme sans lever les yeux.

Le colonel demeura quelque temps interdit, et passa la main sur son front comme si une pensée soudaine avait surgi dans son esprit. Toutefois, il chassa bien vite ce soupçon, et, prenant le jeune homme par le bras, il l'attira doucement jusqu'à un fauteuil de velours où il le força de s'asseoir. Monique n'avait pas quitté la main de Jean ; elle aussi baissait les yeux et restait muette.

Le colonel se rassit, et dit au jeune homme :

— Jean Daelmaws, pourquoi ne vous êtes-vous pas souvenu de moi dans le malheur? Ne vous avais-je pas dit, près de la ferme, que je serais votre protecteur si vous en aviez jamais besoin d'un? Je vois jusqu'à quel point vous êtes tombé dans la misère ; mais, à dater d'aujourd'hiu, vous n'aurez plus à souffrir aucune privation, mon ami. Prenez courage ; je ne suis pas ingrat, et je veux commencer sur-le-champ à régler mon compte envers vous.

Le colonel ouvrit le tiroir d'une commode, y prit une poignée de napoléons, et les déposant sur une table à jeu voisine du jeune homme, il dit :

— Tenez, mon ami, ce n'est pas une aumône que je vous fais, c'est une minime récompense de ce que vous avez fait autrefois pour ma fille. Je vous en prie, acceptez cela de moi, qui veux être votre ami et votre protecteur.

Jean promena ses yeux de la table à jeu au colonel, poussa un profond soupir, et s'écria en souriant dédaigneusement :

— De l'or ! toujours de l'or !

Et considérant ses habits en lambeaux, il ajouta :

— Oui, de l'or me serait utile; je pourrais acheter d'autres vêtements, et récompenser celle qui a pris soin de moi. Mais, monsieur, épargnez-moi, je vous en prie, cette humiliation ; ce n'est pas de votre main que je puis recevoir de l'argent, cet argent dût-il servir à me racheter de la mort !

En disant ces mots, Jean avait fait un mouvement de la main et dégagé celle-ci de la main de Monique. La jeune fille, très-émue et toute tremblante, avait regagné son siège, et, muette et immobile, regardait fixement le jeune homme.

— Jean, mon ami, reprit le colonel, vous êtes injuste envers moi et envers vous. Si vous ne voulez pas d'argent, dites-moi ce que je puis faire pour vous; ce sera un bonheur pour moi de pouvoir vous rendre un service quel qu'il soit. Si vous me mettez à même de vous obliger, je vous en serai reconnaissant.

R1KKE-TIKKE-TA.K. 225

— Vous voulez me rendre un service? répondit le jeune homme, eh bien, je vous demande une grâce. Me l'accorderez-vous ?

— Parlez, Jean, je satisferai à votre désir. Que souhaitez-vous ?

Le jeune homme redressa dans le fauteuil son torse fatigué, et parut se préparer à une révélation solennelle.

— Colonel Van Milgem, dit-il, demain commence pour moi une vie nouvelle; je vais élever entre mon passé et mon avenir un mur infranchissable. On ne s'arrache pas facilement aux souvenirs qui ont grandi avec notre intelligence et notre cœur et qui font partie de notre vie. Et peut-être, dans cette lutte, aurais-je pu trébucher sur le bord d'une tombe ; le hasard m'a servi : je me trouve en présence de celle qui, seule au monde, peut me comprendre ! Que je puisse parler, parler longtemps sans être troublé dans mon récit ; qu'elle apprenne quel a été mon sort sur la terre, — et alors, alors, dis-je, je dirai adieu au rêve qui me tue, sinon avec joie, du moins avec résignation. — Colonel Van Milgem , voilà la grâce que j'implore de vous. Consentez à ce que je parle, — ne vous fâchez pas de ce que je dirai : en faisant cela, vous me donnerez plus que la vie !

La voix de Jean était si douce et si résignée, que le colonel se sentit profondément ému. Il était en outre extrêmement curieux d'entendre une explication dans laquelle il espérait trouver la confirmation de certains soupçons. Il répondit donc avec bonté :

— Parlez, mon ami, et ne craignez rien : je vous écouterai religieusement.

Le jeune homme commença ainsi d'une voix lente et pénible :

— J'étais jeune, content de mon sort, amoureux de la vie. Écoutant la sensibilité de mon cœur, je fis une sœur de notre jeune servante ; mon affection pour elle grandit avec ses souffrances et son malheur. Innocent et pur sentiment qui s'enracinait alors dans mon âme, et qui, plus tard, feu dévorant, devait me consumer. Colonel, je sens encore dans ma main la place brûlante où, dans la bruyère, vous avez posé les napoléons de l'humiliation. Quoi ! vous pensiez par une vile rémunération me consoler de l'enlèvement de ma sœur? Et vous me portiez un coup de poignard ! Alors, oh ! alors seulement, je compris l'immensité de mon malheur : le désespoir brisa ce cœur dans lequel votre départ laissait tous les tourments de l'amour sans espoir. J'oubliai tout au monde pour nourrir un seul, un navrant souvenir; j'ai longtemps pleuré au pied du hêtre. Moi aussi j'ai attendu et espéré au haut du coteau de sable; moi aussi je suis devenu maigre et languissant. Rien ne pouvait me consoler ni me toucher : impuissant au travail, indifférent à tout, je vivais dans le monde fatal des rêves, et j'ai vu ma mère étendue sur son lit de souffrances sans trouver place dans mon cœur pour une nouvelle tristesse. Tous ceux qui me connaissaient avaient pitié de moi, pauvre insensé que j'étais. Je me complaisais dans ma douleur, car mes larmes coulaient pour celle dont je déplorais la perte. Pleurer était ma vie, soupirer mon langage. Mon robuste corps s'épuisait consumé par le feu qui brûlait mon sein, et, ombre vivante, j'errais, comme un spectre, sous le

RIKKE-TIKKE-TAK. 227

feuillage qui, jadis, avait aussi entendu ses plaintes.

Un vieil ami de mon père voulut m'arracher par force au lieu où j'étais né; il espérait me gué^i". Je résistai aux prières de tous ceux qui m'aimaient. Pourquoi? Parce que le ciel de la bruyère est plus bleu? parce que l'air est rempli de senteurs balsamiques ? parce que la plaine immense séduit le cœur et élève l'âme ? Oh ! non , non. C'est là qu'elle avait vécu, là qu'était le sentier que ses pas avaient foulé. Je savais quels brins d'herbe s'étaient courbés sous elle ; je savais retrouver sur l'écorce des arbres l'endroit où sa main s'était posée une seule fois et la fleur qu'elle avait un jour arrosée de ses larmes. Les arbres, la bruyère, le ruisseau, là tout avait une voix qui me parlait d'elle. Là, je n'étais jamais seul, elle était toujours auprès de moi, perdue avec moi dans l'oubli du monde entier. Le vent m'apportait sa voix à travers le feuillage des aunes; le cri des grillons me redisait son charmant refrain de Rikke-tikke-tak. Et pourtant, je souffrais d'inexprimables douleurs, je comprenais, cruelle vérité, qu'elle ne reviendrait jamais. J'avais perdu ma sœur pour toujours, et je trouvais ma joie dans l'espoir d'une mort prochaine.

Les exhortations du vieux curé de Desschel et les larmes de ma mère malade me rappelèrent enfin à de meilleurs sentiments, et me donnèrent, pour un instant, assez de force pour lutter contre son souvenir. Je voulus chasser l'image dont l'incessante apparition me torturait, m'arracher à la tyrannie qu'elle exerçait sur mon âme, échapper à l'abîme de douleur dans lequel je m'enfonçais, remplir de nouveau mes devoirs longtemps oubliés

envers Dieu et envers ma mère. Je partis pour Malines, pour y chercher, après de longues années d'études, dans l'état ecclésiastique une arme contre le souvenir qui me poursuivait. Hélas! qui pourrait exprimer ce que j'ai souffert dans la solitude du séminaire ? Qui dira quelles blessures ont reçues mon cœur déchiré et mon âme ulcérée dans cette lutte désespérée contre elle ? Quoi que je fisse, quelque résolution que je prisse, où que j'allasse, elle était toujours là, toujours présente, chassant tyranniquement de mon âme toutes les autres pensées... Elle ! toujours elle!...

La science développa encore la puissance de mon imagination, qui s'empara alors, pour les grandir, des moindres défaillances de mon âme. Toujours taciturne, je m'éloignais de mes condisciples; je me cachais dans les coins écartés, afin de pouvoir murmurer la chanson de Rikke-tikke-tak sans m'exposer aux railleries; j'étais l'objet d'une réprobation générale ; rien ne pouvait me guérir, ni la sévérité de mes maîtres, ni leurs affectueuses remontrances. Enfin approcha le temps où je devais décider si j'embrasserais l'état ecclésiastique. Mais à quoi pouvait me servir de délibérer? J'étais indigne d'approcher de r autel, j'étais incapable même de prier; jamais je n'é'^.vais ma voix ou ma pensée vers le ciel sans que son image vînt se placer entre Dieu et moi. Je renonçai au sacerdoce aussi bien par la conviction où j'étais de mon indignité que par les conseils de mes professeurs qui me prenaient en pitié, et je quittai le séminaire. Ma mère était morte; il me restait encore une faible partie de mon héritage. Je menai une vie insou-

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cieuse et errante, et ne m'inqniétant pas d'un avenir qui m'était indiffèrent, j'eus bientôt dissipé le peu que je possédais. La misère aussi me trouva insensible; je dormais sous le ciel bleu, à l'abri d'un chariot ou sur les remparts; je laissais la faim déchirer mes entrailles, et, le sourire de l'ironie sur les lèvres, je recevais le pain de l'aumône. Mais qu'était-ce que la vie du corps, qu'étaient-ce que les douleurs physiques auprès des souffrances qui déchiraient mon cœur ? Rien au monde ne pouvait me toucher, rien ne pouvait m'éveiller de mon insensibilité. Voir sans cesse son image sous mes yeux, lui parler en moi-même, répéter à voix basse sa chanson, c'était là ma vie : tout le reste était mort en moi.

Ici le jeune homme se tut un instant, épuisé de fatigue, et respira péniblement.

Monique, la tête appuyée sur la table, devait pleurer amèrement, car pendant cette pause on entendait les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée. Le front penché et regardant fixement le parquet, le colonel demeurait immobile sur son siège.

Le jeune homme poursuivit :

— J'essayai encore, sur un conseil d'ami , un violent moyen de guérison. Je bus à longs traits de l'eau-de-vie, et tombai ivre-mort sur le sol... Rien, rien n'y faisait : son image était toujours devant mes yeux égarés ! Un jour, je ne l'oublierai jamais, un jour, je traversais à pas lents la place de Meir, lorsque je la vis passer rapidement dans une voiture. Son regard , en passant , me frappa comme une flèche ; mon cœur se brisa dans ma poitrine, je tombai de mon haut sur le pavé. Cepen-

dant je pus me relever bientôt et aller cacher mon émotion dans la solitude. Le soir, j'allai me coucher sur une voiture. Mon front était brûlant de fièvre ; dans mon égarement, je me jetai à bas de la voiture, mon crâne

alla frapper la pierre, un torrent de sang s'échappa de la blessure...

Une pauvre femme m'a recueilli dans sa mansarde ; elle m'a soigné comme une mère; ma vie lui est consacrée désormais. Son affection sans bornes a trouvé le chemin de mon cœur, et elle a pris place à côté de l'image qui m'obsédait. Il m'est possible maintenant de reconquérir ma liberté ; je dois vivre pour aimer ma nouvelle mère et la récompenser de ce qu'elle a fait pour moi. Fasse Dieu que cette dernière espérance ne soit pas vaine aussi, — sinon la tombe qui s'ouvre béante devant moi fera justice de mon indigne faiblesse ! Demain, je ne vous connaîtrai plus, mademoiselle, ni vous, colonel Van Milgem! Oubliez aussi celui qui a souffert d'inexprimables douleurs en mémoire de votre fiiie; je vous tiens quitte, moi, de ce que vous me devez. Pardonnez-moi , pauvre insensé que je suis, les paroles téméraires que j'ai osé prononcer; si vous avez jamais porté quelque intérêt au jeune paysan d'autrefois, épargnez le squelette décharné qui est devant vous. Et vous, mademoiselle, oh! je vous en supplie, souvenez-vous de moi dans vos prières, et demandez au ciel qu'il me donne la force de soutenir une dernière lutte contre vous... Laissez-moi partir maintenant, jamais vous ne m'entendrez ni ne me verrez plus... Que Dieu vous donne à tous deux le bonheur 1

RIKKE-TIKKE-TAK. 231

En prononçant ces derniers mots, Jean s'était levé et allait se diriger vers la porte ; mais soudain Monique se leva brusquement, rejeta en arrière ses longues boucles, essuya les larmes qui remplissaient ses yeux, et, faisant de la main un signe impératif, elle s'écria :

— Reste ! reste !

Et se jetant à genoux devant son père, elle tendit vers lui des mains suppliantes :

— 0 mon père , dit-elle, pardonnez-moi , pardonnezmoi ! Retenez-le, ou je meurs. Son image à lui flottait aussi dans mes rêves ; il est mon frère, mon protecteur, mon bien-aimé ! 0 mon Dieu, il s'en va ! Lui seul peut me sauver. Donnez-le-moi ! donnez-le-moi ! Vous pleurez aussi , vous avez senti tout ce que j'ai souffert, n'est-ce pas? Oh! je ne serai qu'à lui, à lui seul, ou à la tombe! Mon père, mon bon père, ne me livrez pas à la mort ! Je vivrai, je guérirai , je vous bénirai ! Au nom de ma mère, donnez-le-moi !

Le colonel fit un mouvement soudain, releva sa fille, et, d'une voix brisée par l'émotion, il murmura :

— C'était donc là l'énigme! Quoi cœur! Hé bien, Monique, sois sauvée, mon enfant ! Qu'il soit ton époux !

Un cri perçant s'échappa du sein de Jean ; il chercha à s'appuyer sur le fauteuil , mais s'affaissa lourdement sur le tapis, tandis que Monique courait à lui les bras ouverts.

En i83i, peu de temps après la révolution, un soldat, le fusil sur l'épaule et le sac sur le dos, cheminait dans

la bruyère entre Moll et Desschel. Il atteignit bientôt une grande ferme qui avait tout l'aspect d'une maison de campagne, et exhiba son billet de logement à l'homme qui se trouvait sur le seuil. Celui-ci appela une servante, et tous deux, faisant au soldat l'accueil le plus sympathique, se mirent à le débarrasser de son sac et de ses autres objets d'équipement. Le jeune militaire s'étonna de la cordialité de la réception, et, frappant sur l'épaule du paysan, il lui dit d'un ton dégagé :

— Vous avez servi , fermier ?

— Non, répondit le paysan, mais vous trouverez ici à qui parler guerre et batailles. Entrez, mon ami, le jambon et la bière sont déjà sur la table.

Tout en entrant, le soldat vit au coin du foyer un homme dont la vénérable physionomie et les cheveux blancs lui inspirèrent au premier coup d'œil un sentiment de respect. La longue cicatrice qui sanglait son visage et le ruban de la Légion d'Honneur attaché à son habit lui indiquèrent que c'était en faisant allusion à lui que le paysan avait dit : a Ici on sait parier guerre et batailles. »

Le vieux guerrier salua le soldat d'un bienveillant sourire et lui montra la table comme s'il eût voulu dire : Mangez et buvez d'abord ; nous causerons après.

Tandis que le soldat suivait ce bon conseil et mettait à profit le repas qui lui était offert , il promena curieusement son regard sur les personnes qui se trouvaient autour de lui. Au fond de la chambre, une femme était assise devant un rouet ; à côté d'elle se tenait debout l'homme qu'il avait rencontré sur le seuil. Leurs traits à

RIKKE-TIKKE-TÀK. 233

tous deux annonçaient la santé du corps et les paisibles joies de l'âme, et on eût dît qu'un rayon d'amour brillait dans leurs yeux à chaque fois qu'ils s'entre-regardaient. De l'autre côté de la femme était assise une vieille toute décrépite, dont les doigts engourdis mêlaient encore les fuseaux sur un carreau à dentelles.

Les yeux du soldat étaient fixés depuis quelque temps de ce côté de la chambre, quand il entendit derrière lui une jolie chanson dont le rhythme bizarre lui fit tourner la tête vers la cheminée. Sur chacun des genoux du vieillard à la cicatrice, il vit chevaucher un enfant au teint vermeil , un petit garçon et une petite fille, et c'était sur l'air de la chanson que le grand-père faisait marcher la cavalcade.

Le jeune soldat eut bientôt fait connaissance avec tous les habitants de la ferme. Il trouva de si douces jouissances au milieu de ces bonnes gens qui semblaient tous unis les uns aux autres par un même lien d'amour et de reconnaissance, qu'après deux mois de séjour il ne put s'empêcher de pleurer quand il se vit obligé de prendre congé de la paisible et heureuse famille qui l'avait reçu et aimé comme un fils.

Au moment où, le sac sur le dos, il allait partir, toutes les gens de la maison vinrent sur la porte et lui tendirent encore une main amicale ; lui , les yeux humides, prit le chemin de la bruyère, et , se retournant à quelque distance, il cria d'une voix émue :

— Adieu, colonel Van Milgem ! adieu, Jean Daelmans! adieu, fermière! adieu, mère Teerlinck! adieu!

Arrivé dans la bruyère, le soldat se dit à lui-même :

— Si j'étais romancier ou poète, je ferais un livre de cette charmante histoire... Qui sait? peut-être le serai-je un jour... Ta, ta, ta, folie!

Il accéléra le pas et poursuivit sa route sur le rhythme d'une chanson qu'il avait sans doute apprise à la ferme. Il chantait :

Rikke-tikke-tak Rikke-tikke-tou!

Forgerons,

En cadence Forgerons , frappons !

Le fer rouge lance L'étincelle et bout, Rikke-tikke-tou !

Rikke-tikke-tak Rikke-tikke-tou!

Façonnons

Le fer rouge En bons forgerons, Et que nul ne bouge Avant l'œuvre à bout Rikke-tikke-tou !

Tous voyez assurément, cher lecteur, que ie ieune soidat a te: m sa promesse.

FIN DE RIKKE-TIKKE-TAK.

(esquisse de moeurs.)

(Une chambre assez vaste, dans laquelle sont symétriquement rangés de grandes tables à écrire et de longs pupitres. A la muraille , un tableau noir et une carte de géographie. Aux tables sont assis de nombreux écoliers, la plupait âgés de huit à douze ans. Le maître d'école se promène de long en large, avec une mine sévère et presque fâchée : il tient un canif à la main et est en train de tailler une plume. Il est évident que le plur grand nombre des écoliers pense plus à s'amuser qu'à écoutes les paroles du maître. Les uns dorment , d'autres attrapent des mouches, quelques-uns ont l'air d'écrire, mais en realité font des bonshommes.)

Le Maître, tout haut et d'une voix lente. — Faites attention à donner à vos A une panse bien pleine, et à faire bien droite la tête de vos B.

Cris de tous côtés. — M'sieu le Maître, taillez- moi ma plume!... — M'sieu ie Maîtve, ma plume est trop molle!... — La mienne est trop dure !... — La mienne est trop fine!... — La mienne est trop grosse!...

Victor a Charles qui est assis à côté de lui. — J'ai fini, moi.

Chaules , tout bas, — Tu vas avoir sur lés doigts. Tu as encore fait des griffonnages comme hier.

Victor, élevant la voix sans s'en apercevoir, — Il n'a qu'à me tailler ma plume. Charles, veux-tu faire pennekepik ' ?

Le Maître. — Silence, là-bas! Qu'est-ce que ce tapage? Victor, faites attention; si votre page n'est pas bien , vous me le paierez.

Edouard, voisin de Victor. — Voulez-vous faire pennekepik avec moi ? Je donnerai une plume neuve.

Victor , avec aigreur, — Non , je ne veux pas , chicaneur !

Edouard, criant. — Alors, je vais le dire, là ! M'sieu, M'sieu, Victor et Charles font toujours pennekepik!

Le Maître , avec colère. — Ah , encore ! Je m'en apercevais bien! Attendez, paresseux, je vais venir vous apprendre à faire pennekepik! (Il tire l'oreille à Victor.) Je t'apprendrai, paresseux garnement... Cela joue toute la journée, au lieu d'étudier. N'êtes -vous pas honteux de gaspiller ainsi l'argent de vos parents, polisson? Faut-il qu'ils me paient tous les mois pour que vous veniez ici faire pennekepik?

Victor, criant tellement fort que le maître se bouche les oreilles. — Aïe, aïe!... hi, hi! ... oh. mon oreille!... Je le dirai à maman, et j'irai à une autre école, là!

Le Maître, d'un ton caressant. — Allons, soyez sage, Victor! soyez sage, mon garçon. Vous ne le ferez plus,

1. Pennekepik (de pen, pi urne, et pikken, piquer). Chacun met en jeu une on plusieurs plumes, et on lance tour à tour un canif sur ces plumej . si la laine s'enfonce dans l'une d'elles, la plume est gagnée.

n'est-ce pas? Voyons votre écriture? C'est mieux qu'hier, cela mérite un bien. (Il écrit un : bien! sur le papier de Victor et s'éloigne.)

Victor , grommelant. — Toujours avec ses bien l Qu'est-ce que je peux en faire? Me voilà gras avec soï bien! Aïe, mon oreille!

Edouard, au maître. — M'sieu le maître, c'est son écriture d'hier. Il a fait tout à l'heure un grand Iiubens dans son cahier.

Le Maître, à Edouard. — Taisez -vous! vous savez que je ne souffre pas les rapporteurs. ( Après une pause, et s 'adressant à tous les écoliers.) Faites attention à la dictée; prenez vos cahiers. Y êtes -vous tous?

Tous les écoliers criant ensemble. — Oui, oui, M'sieu le maître! — Moi, pas! — Moi, j'y suis! — Je ne puis trouver mon cahier ! — Ma plume n'écrit pas ! — Je n'ai pas de papier!...

Le Maître, dictant d'une voix traînante. — « Le rebelle Absalon le re-bel-le Ab-sa-lon »

Victor, tirant Edouard par les cheveux. — Tiens! va dire encore que je fais pennekepik , rapporteur. Crie maintenant que je te tire par les cheveux, braillard !

Le Maître. — « Le rebelle Absalon... » Finirez-vous, tapageurs?

Fdouard, pleurant. — Aïe, aïe! M'sieu le maître, Victor me tire toujours les cheveux.

Le Maître, avec impatience et frappant du pied. — Ils ne me laisseront pas continuer; enseignez donc quelque chose h ces barbares!... (Diet<mt.) « Le rebelle Absalon... » Silence! « Absalon marcha...»

Edouard, criant. — M'sieu le maître, il me pince la joue !

Le Maître, dictant. — « Absalon marcha contre » Victor, je vais vous mettre à la porte, méchant

garnement que vous êtes!... « marcha contre l'armée de son père... David... » Pourquoi me regardez -vous comme cela, Pierre? Écrivez donc!

Pierre. — François m'a pris ma plume, M'sieu le maître.

François. — Ce n'est pas vrai , M'sieu le maître, il l'a perdue en faisant pennekepik.

Le Maître, en colère. — Ici, à genoux! Donnez-moi deux ardoises... Faites encore pennekepik, maintenant, tourment de vos parents! (Le maître place Pierre à genoux au milieu de l'école, et lui fait tenir en l'air, dans chaque main, une ardoise à écrire. Pierre pleure et sanglote , mais cela ne l'empêche pas de tirer la langue et défaire toutes sortes de grimaces. Le Maître dictant. ) « Contre l'armée de son père ;... mais le Dieu tout-puissant,... le Dieu tout-puissant... punit la méchanceté... la méchanceté de... » Victor, que faites-vous là? je ne vous vois pas écrire.

Victor. — Vous dictez trop vite, M'sieu le maître. Je ne peux pas vous suivre.

Le Maître, avec désespoir. — Vraiment, c'est épouvantable! Je dicte trois mots en une demi-heure... et il ose dire qu'il ne peut pas me suivre ! Je crois véritablement qu'ils ont fait un complot pour me faire sauver de l'école, mais cela ne sera pas, révolutionnaires! vous ne me chasserez pas d'ici...

Edouard, criant. — Ce n'est pas vrai, M'sieu le maître. Victor a encore fait des 0* pendant que vous dictiez.

Le Maître , avec impatience. — Ah ! vous faites encore des 0 ! et je crie à m'époumonner pour des fainéants, pour des ânes comme cela !... Il y a de quoi en perdre la tête! (Il se tourne de l'autre côté de la salle.)

Victor, donnant à Edouard un soufflet retentissant. — Tiens! va le dire encore ! Attends que l'école soit finie; je te flanquerai clans l'égout , et tu n'auras qu'à appeler ton père et ta mère à ton aide , bavard ! (Ils se prennent aux cheveux et luttent bruyamment. Le maître court à eux , les saisit par le collet et les sépare. )

Le Maître, dans une grande colère. — Polissons! vauriens! Ils sont pires que les enfants de la ruelle du Sureau et de l'allée du Cygne 2. Vous me ferez encore cracher le sang, serpents que vous êles! Mais je vous le dis, soyez sûrs que le premier qui ose encore bouger, je léchasse de la classe... Attention! (Grand silence dans l'école. Victor fourre sa main sous la table et pince la jambe d'Edouard ; mais celui-ci n'ose plus remuer; la souffrance se peint sur son visage en grimaces comiques. — Le maître, calmé.) Où en étionsnous ? Ah! ( dictant) « la méchanceté du fils dénaturé... Absalon ayant perdu... la bataille... la bataille... prit la fuite... » François,. vous ne faites pas attention. Vous

1. Faire des 0. On trace des 0 disposés comme un jeu de qnilles; le joueur, sur l'indication de son camarade, doit relier tous les 0 les uns aui autres par ^es lignes saus toucher une ligne déjà tracée.

ï. Rue du quartier du bas peuple à Anvers.

voilà encore à mâcher du papier! Répétez ce que je viens de dire.

François. — A...

Le Maître, irrité. — Comment A, âne! J'ai dit: «prit la fuite. » (Dictant. ) « Et vint à passer sous un grand arbre;... mais sa longue chevelure... chevelure... s'embarrassa... dans les branches... branches... » François, ôtez ce bonhomme et écrivez : « dans les branches de l'arbre... arbre... et Absalon y resta suspendu... »

(Pendant la dictée, François a mâché entre ses dents une boulette de papier et y a attaché un bonhomme découpé. Il lance le tout contre là poutre du plafond : la boulette y reste attachée. )

Victor, avec joie. — Ah! ahl voilà Absalon qui est pendu par ses longs cheveux!

Le Maître, fâché. — François, vous resterez en retenue. Je vous apprendrai à mâcher du papier. Vous n'aurez rien à manger à midi, (A tous les écoliers.) La dictée est finie. Victor, épelez le dernier mot.

Victor, à Edouard. — Quel est le dernier mot?... Veux -tu le dire, ou je te pince!

Edouard. — Non, je ne le dirai pas, là.

Victor, le pinçant dans le dos. — Veux- tu le dire tout de suite!

Edouard, criant douloureusement. — Pendu! Pendu!

Le Maître, à Edouard. — Ce n'est pas à vous qu'on le demande, braillard! Voyons, Victor, épelez le dernier mot.

Victor, d'une voix inintelligible et très-inie. — P h g f m,, pen... cnud, du... pendu.

Le Maître, hochant la tête. — Assez, assez. Nous épellerons après midi. Voyons le Petit Catéchisme , la première leçon... (Grand bruit; les écoliers mettent leurs cahiers dans les tiroirs des pupitres : la plupart ouvrent leur catéchisme sur leurs genoux, pour être mieux à même de répondre. On ne voit ni Victor ni Charles : ils sont sous la table. ) Attention à la première leçon! Edouard, combien y a-t-il de dieux?

Edouard, très-vite. — Trois;... non, deux;... c'està-dire... non, un seul.

Le Maître. — Comment, trois, imbécile! Et vous, Victor, combien y a-t-il de dieux !

Victor , passant la tête de dessous la table. — Sept : l'orgueil, l'avarice, la paresse, l'envie...

Le Maître. — Silence, hérétique! Çà ne sait pas encore combien il y a de dieux. Allez -vous sortir de dessous la table! Que faites -vous encore là?

Edouard. — Ils jouent aux billes, M'sieu.

François. — Non, M'sieu, ils jouent aux no>/aux '.

Le Maître, saisit une règle et frappe au hasard sous la table. — Sortez, vauriens! vite... ou je vous casse bras et jambes !...

Victor et Charles , se blottissant çà et là sous la table. — Aïe,... c'est dans mon œil! Aïe,... matêtei Mon" Dieu,... mon nez!

(Ils sortent en hurlant de dessous la table. Un des

I. Autre jeu d'écolier». On fend en deux un noyau de cerise, puis l'on jette à terre les deai morceaux comme des dés : s'ils retombent sur la partie convexe on pi end ua certain nombre de noyaux de cerises de l'enjen. Si an con> traire ils tombent à plat, on est obligé d'ajouter i l'enjeu un pareil noiibre de noyaux.

yeux de Victor est rouge et semble avoir reçu un coup violent. )

Le Maître, allant à Victor et le caressant. — Victor, Victor! vous voyez ce qu'on y gagne ! (// le prend doucement par la main.) Venez ici, mon garçon. Asseyezvous à la grande table. Vous pouvez être dans la première classe; je vous donnerai un livre neuf.

Victor , entre ses dents. — Voleur ! voleur, va 1

(On sonne à la porte; le maître ouvre.)

Madame Van Laer, mère de Victor. — Bonjour, maître Verdouck. Je viens m'informer de mon fils. J'ai été au marché acheter un peu de céleri et d'oignons dont on a toujours besoin dans un ménage, et je me suis dit a moi-même : Tiens! si j'allais voir ce que fait mon Victor. En êtes -vous content?

Le Maître, d'une voix pateline. — Extrêmement content, madame Van Laer. Victor est sage;... n'est-ce pas, Victor? C'est un de mes meilleurs élèves; il n'y a qu'un instant, il vient de monter d'une classe, et demain il prendra Le Trésor des Enfants.

Madame Van Laer. — Mais, qu'a-t-il donc à l'œil, le pauvre enfant? Il est tout rouge.

Le Maître. — J'ai là un mauvais garnement qui fait toujours du mal à Victor, sans doute par jalousie de ce qu'il apprend si bien. (A Édow-rd.) Edouard, avisezvous encore de battre Victor, d je vous mets à la porte de l'école, vous pouvez y compter 1

Edouard, murmurant. — C'est vous qui l'avez battu! Vous avez frappé Victor à l'œil avec votre règle.

Le Maître, lançant un regard furieux à Edouard.

LE MAITRE D'ÉCOLE. çj;;;

— Taisez -vous, insolent! Il n'y a rien de bon a faire de vous. Imitez Victor, et vos parents seront contents comme les siens.

Edouard, à mi-voix. — C'est parce que sa mère est ici , hein ? C'est égal , tout à l'heure il retrouvera son compte.

M ad a mb Van Laer. — Mais , maître Verdouck , vous savez bien le fils de madame Laurier, qui va à l'école chez monsieur Huysmans? Eh bien, il parle toujours de l'Amérique et des pays étrangers, tout comme un philosophe. Victor ne pourrait-il pas apprendre cela aussi?

Le Maître. — La géographie, voulez- vous dire, Madame ? Eh ! tenez , la voici qui pend là. ( 77 montre la carte. ) Votre Victor est déjà très -avancé ; c'est même un de mes meilleurs.

Madame Van Laer. — Je voudrais bien voir cela.

Le Maître, à Victor. — Venez à la carte, Victor, et montre* à votre mère ce que vous savez en géographie. ( Victor va se placer devant la carte avec le maître et sa mère.) Combien y a-t-il de vents, Victor?

Victor. — Quatre.

Le Maître. — Vous voyez, Madame; il sait cela aussi bien que s'il avait passé toute sa vie en mer. Montrez maintenant la position des quatre vents.

Madame Van Laer, ravie. — Mon Dieu, est-ce possible? Un enfant si jeune! Vraiment, c'est comme un capitaine de vaisseau. Comment peut-il retenir cela?

Le Maître, montrant avec une baguette le haut de la carte. — Victor, où est le Nord ?

Victor, résolument. — En haut.

Le Maître , plaçant la baguette au-dessous de ta carte. — Où est le Sud?

Victor. — En bas.

Le Maître, portant la baguette à droite. — Et l'Orient?

Victor, avec une gravité comique. — Là, du côté où ¥ôus montrez avec votre baguette.

Madame Van Laer, stupéfaite comme si elle voyait s'accomplir un miracle. — Comment cela se peut-il? Viens ici, Victor, que je t'embrasse... Tu deviendras ministre un jour !

Le Maître, à Victor. — Où habitons-nous? Dans quel pays se trouve cette école?

Victor, très-gravement. — Sur le marché aux chevaux.

Le Maître, 5e mordant les lèvres et à demi confus. — Oui, oui, sur le marché aux chevaux, c'est juste. Mais dans quel pays sommes-nous? Sommes-nous en Espagne, en Turquie, en Laponie ou en Belgique.

Victor. — En Belgique.

Le Maître, satisfait. — Je savais bien que vous ne l'aviez pas oublié. Maintenant montrez la Belgique sur la carte, Victor. ( Victor après avoir longtemps cherché, indique le pays des Hottentots, au Cap de Bonne- Espérance.) Vous vous trompez, Victor. Allons, mon garçon , vous avez montré la Belgique plus de vingt- ! cinq fois. (A madame Van Laer.) Madame, il est hon- i teux en votre présence. Autrement il sait montrer tous \ les pays et toutes les villes. Oh ! c'est un enfant qui promet beaucoup.

Charles, bas à Edouard. — Quel frotteur démanches ça fait, hein?

Edouard. — Quel grand chapeaii a la mère de Victor!

As-tu une boulette de papier? je vais la viser.

François. — J'en ai une : attention , ça va !

Le Maître, criant. — Silence là-bas, dans le coin!

Madame Van Laer, au maître. — J'ai toujours dit que notre Victor est un garçon intelligent. Pourtant son père prétend, dans son entêtement, que Victor est un âne et qu'il vaudrait mieux lui faire apprendre un métier; mais je ferai bien en sorte qu'il devienne

au moins Curé ou avocat Car l'enfant est sûrement

né pour cela.

Le Maître, s' inclinant. — Vous avez parfaitement raison. Vous pouvez sans aucun doute en faire un curé, un avocat , ou un maître d'école. ( Une boulette de papier lancée d'un des coins de la salle vient frapper violemment le chapeau de madame Van Laer.)

Madame Van Laer , fâcuée. — Quelle horreur! Oser jeter du papier mâché aux gens en présence du maître. Comme il y a des enfants mal élevés !

Le Maître, en fureur. — Qui a fait cela? Qui ose lancer du papier mâché à la respectable madame Van Laer?

Edouard , criant. — C'est François qui l'a fait, m'sieu le maître ! Il a dit : tiens , voilà une cocarde pour son chapeau !

Le Maître , empoignant François par le collet et le traînant vers la porte. — Ici, scélérat! A la porte, vaurien. ! ( // le jette à la porte. )

François, criant du dehors à s'égosiller. — Vous croyez que je reviendrai encore, hein? mais vous vous

2i6 ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

trompez joliment, ours, vilain ours! (Grand silence.)

Madame Van Laer. — Je suis contente de mon jeune homme, et je retourne bien vite à la maison, car il faut que je surveille ma cuisine; mais je voudrais bien que mon fils apprît à tailler les plumes; car, à la maison, il ne veut jamais écrire, parée que ses plumes sont toujours trop grosses ou trop fines, à ce qu'il dit.

Le Maître. — N'est-ce que cela, madame Van Laer? Eh bien , je vais le lui apprendre à l'instant même, pour que vous en soyez témoin; je crois même qu'il le sait déjà.

Edouard, à Charles. — Il sait mieux pennekepik, hein?

Charles, criant. — M'sieu le maître, Edouard se ' moque !

Edouard. — Non, m'sieu le maître, c'est lui! Il dit que Victor sait mieux faire pennekepik que tailler une plume.

Le Maître, menaçant. — Silence, insupportables gamins! ou je vous mets à la porte... (Silence.) Allons, Victor faites bien attention à ce que je vais faire. ( // taille lentement une plume en disant:) Vous prenez une plume de la main droite et la faites passer dans la main gauche , puis vous la posez sur le dos et vous en ouvrez le bec par une grande entaille. Vous la retournez ensuite et vous faites une seconde entaille....

Pierre, criant. — M'sieu le maître, m'sieu le maître, voilà un hanneton qui vole! Pst! pst!

Tous les Écolieus. — Hourra ! hourra! — Attrapez-le! — Oh! encore un peu, je l'avais! — Le voici! — Le voilà! — Pst! pst! (Ils lancent casquettes et cahiers

après le hanneton. Tout est sens dessus dessous dans l'école. Madame Van Laer, gui a peur des hannetons, ne sait où se cacher. Pour comble de malheur, le han~ neton se jette dans ses cheveux. )

Madame Tan Laer, d'une voix effrayée. — Oh! oh', monsieur le maître , débarrassez-moi de cette vermine ou j'en fais une maladie. Fi, fi, c'est du poison! (Le maître prend le hanneton sur sa tête) Ah! quelle frayeur cela m'a faite. Ça me tombe dans les jambes. Combien je vous plains, monsieur le maître... Que ne devez-vous pas endurer de ces polissons. Si c'étaient les miens , je les ferais danser autrement !

Le Maître, promenant autour de lui un œil courroucé. — Je vais vous parler tout à l'heure! Allons, Victor, taillez une plume maintenant. D'abord la mettre sur le dos... puis la retourner... comme je vous ai dit. (// donne à Victor une plume et un canif. )

Victor, avec impatience. — Est-ce que je sais où est le dos? Où est-il!

Le Maître. — Coupez hardiment, Victor... Faites une bonne entaille! (Victor coupe vivement, mais au lieu de décapiter le bec de la plume , il se fait une prof onde entaille au doigt , et tombe à la renverse en hurlant. Il saigne abondamment. )

Madame Van Laer, pâle de terreur et d'angoisse. Elle prend Victor dans ses bras. — Ah ! Seigneur mon Dieu ! mon pauvre enfant est mort. Voyez donc quelle coupure î (Elle regarde d'un œil furieux le maître consterné.) Maître Verdouck, vous n'avez, donc pas honte de mettre un canif dans les mains de cet enfant.

Il faut que vous ayez perdu la tête ! C'est votre faute

Le Maître, avec dépit. — Il ne pouvait cependant pas tailler de plumes sans canif, Madame.

Madame Van Laer. — Sans canif! sans canif! Vous êtes plus bête que ce tas de chenapans que voilà... avec

votre dos et Mais je mettrai ordre à ce que mon

enfant ne se corrompe pas dans un pareil repaire. Il ira à une autre école. ( Tout en parlant elle a mis un morceau de toile autour du doigt de son fils. ) Viens , Victor. Retournons à la maison, mon enfant.

Le Maître. — Mais, Madame, permettez [Madame

Van Laer s'éloigne. Victor, arrivé près de la porte, se retourne et tire la langue au maître. )

Le Maître, avec une profonde tristesse aux écoliers. — Eh bien , serpents que vous êtes! Scorpions! Assommez-moi donc ! — Allons , ne m'épargnez pas! Trois

crachements de sang et une maladie du poumon ce

n'est pas encore assez, n'est-ce pas? Ne me laissez pas

de répit cassez-moi tout de suite bras et jambes!

Vous serez contents alors, hein, méchants que vous êtes? Vous rirez alors, hein, monstres? (Il se calme un peu et dit avec abattement :) Comment pouvez-vous faire tant de chagrin à celui qui passe sa vie, comme un esclave, à vous instruire, pour faire de vous un jour de dignes et utiles membres de la société? N'avez -vous donc pas pitié de votre pauvre maître qui se rend malade pour vous !

Edouard, criant. — M'sieu le maître, m'sieu le maître, Pierre a mis une paille à une mouche!...

Le Maître, frappant du pied avec désespoir. — Oui,

oui, je le sais bien, vous riez de mon chagrin: vous êtes

aussi insensibles que les pavés de la rue Ingrats,

vauriens, paresseux, un tas d'ânes, aussi stupides que des poissons. Clous de mon cercueil!... (Il tousse péniblement deux ou trois fois.) Oui, clous de mon cercueil, car je sens que vous me mettrez en terre, assassins! {Il tire sa montre de sa poche; il est dix heures et demie, mais pour satisfaire sa conscience il met l'aiguille sur onze heures.) Il est onze heures! la classe est finie. (Les écoliers sautent par -dessus bancs et tables avec un vacarme effroyable)

Les Écoliers, criant de tous côtés. — Hourra! hourra! — La classe est finie! Qui joue au cheval fondu? qui joue aux barres? qui joue à la balle? qui a des billes?

Le Maître, fermant sa porte et hochant la tête — Aures habent et non audiunt! Encore deux écoliers de moins 1 Prêchez donc pour de pareils vauriens 1

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