‹ Les heures parisiennesChapitre 2 sur 11 · LES · texte numérisé non relu

LES

Il y a des villes qui dorment, comme d'honnêtes bourgeoises, pendant tout le temps consacré au sommeil, — c'està-dire pendant la nuit. Elles ne s'en portent peut-être pas mieux, mais assurément elles ne s'en portent pas plus mal, la régularité dans les habitudes étant le commencement, le milieu et la fin de l'Hygiène.

Mais Paris, qui n'est pas une ville comme

une autre, et qui s'en enorgueillit parce qu'il y a de quoi, Paris ne dort jamais — que d'un oeil. Quand la moitié de ses habitants est plongée dans ce qu'il est de tradition d'appeler « les bras de Morphée », l'autre moitié s'agite, en proie à une activité que ne peuvent soupçonner les braves gens enfouis sous de chaudes couvertures, derrière d'épais rideaux, depuis dix heures du soir jusqu'à huit heures du matin. Quoique Paris soit une ville corrompue. — c'est une de ses séductions et la cause première de son universelle réputation. — elle n'en imite pas moins les Vestales antiques, chargées d'entretenir le feu sacré : elle veille sans cesse, afin de ne jamais s'éteindre. Paris dormant serait un Paris mort, et Dieu sait

« Quel bruit ferait le monde

Le jour où Paris se tairait ! »

Paris ne pouvant donc se taire, pour ne pas abdiquer, ne se couche jamais — afin

TROIS HEl RES Dl MATIN :i

d'être plus tôt levé. Les centenaires \ sont rares et les maladies abondantes, j'en conviens; mais il y a longtemps que Simonide nous a appris que mourir jeune était une faveur que les dieux n'accordaient pas à tout le monde, et les Parisiens, très vaniteux, sont fiers d'être ainsi les privilégiés du Ciel. Vivre vite, pour eux, est une façon de vivre beaucoup, et brûler sa chandelle par les deux bouts une méthode comme une autre pour la faire fondre. Il vaut mieux mourir à trente ans à Paris qu'à cent ans au village. Si cette maxime n'est pas consolante, elle a du moins le mérite d'être neuve. Toutes les maximes ne pourraient pas en dire autant.

C'est vers trois heures du matin que la journée commence chez nous, — ou plutôt recommence, puisqu'elle ne finit jamais. — C'est le point de suture de cet anneau forgé en métal de Corinthe.

Vers trois heures, les maraîchers de la

banlieue déchargent sur le carreau des Halles centrales et des alentours leurs voitures de salades, d'artichauts, de légumes verts, de primeurs destinées à satisfaire les fantaisies d'estomac des jolies petites Parisiennes qui viennent précisément de s'endormir avec le nom masculin de leur dernière fantaisie de cœur sur les lèvres.

Une bien belle invention, l'amour! Mais une bien bonne chose, les asperges et les fraises! Entre une botte d'asperges et Chérubin, l'âne de Buridan, célèbre par son irrésolution, n'aurait pas hésité. Les femmes n'hésitent pas non plus : elles choisissent les asperges.

Et les voitures des mareyeurs, en apportentelles aussi de ces poissons de toutes couleurs et de toutes grandeurs, pour lesquels s'assembleront des sénats de gourmets, afin de savoir à quelles sauces ils doivent être mangés ! Congres bons pour le peuple, soles bonnes pour les bourgeois, turbots bons

pour les duchesses, homards bons pour les gens de lettres, crevettes roses bonnes pour les petites dames, harengs bons pour les gueux, — la moitié de l'Océan.

C'est un spectacle à faire rêver même l'homme le plus réfractaire à la rêverie, que celui de ces amoncellements de légumes, de fruits, de poissons, qui, à sept heures, au dernier son de la cloche de l'appariteur, devront avoir disparu, — pour être remplacés demain par d'autres montagnes végétales et ichthyologiques. Et dire que cela n'est rien, mais absolument rien, comparé aux troupeaux de moutons, de bœufs, de veaux, de poulets, d'oies, de canards, chargés de tenir compagnie à ces légumes dans notre ventre! Cela donne une crâne idée de notre appétit, mes frères, — et de votre gourmandise, mes sœurs !

Aussi, quelle antithèse ironique et triviale! Les « malles-postes chères à l'agriculture, mais qui ne prennent pas de voyageurs, »

roulent pesamment, chargées de vaudevilles à la Glairville, et se croisent sur le pavé des rues désertes avec les tapissières des bouchers revenant des abattoirs! Les premières se dirigent à grande vitesse vers Pantin et sur Bondy, dont elles doivent approvisionner les bassins. Les autres se dirigent à toute volée vers les boutiques qu'elles doivent approvisionner de côtelettes et de gigots, de roastbeefs et de beefsteaks. Les viandes débordent, sanglantes, jusque sous les pieds des garçons étaliers, qui en ce moment, leurs manches de chemise retroussées jusqu'au biceps, la pipe à la bouche, le fouet à la main, songent aux petites bonnes de leur connaissance, et font songer à un Ribeira croisé de Paul de Kock. Les conducteurs des voitures atmosphériques, eux, ne font songer qu'à Yespasien et au culte singulier que les Égyptiens rendaient à Tescarbot, si connu des enfants — sous un autre nom.

Antithèse ironique, triviale, oui. mais phi-

losophique, comme la plupart des nombreux spectacles offerts par Paris à la méditation des promeneurs solitaires. Les yeux s'indignent et s'offusquent, mais l'esprit sourit.

N'en est-ce pas une encore, ces chiffonniers, gens de loques et de cordes, crochet en main, carquois d'osier au dos, cherchant et ramassant leur vie clans le fumier des rues, composé de tant d'éléments disparates : vieux papiers et vieux galons, lettres d'amour protestées et lettres de change acquittées, — choses précieuses hier, méprisées aujourd'hui?...

Avant trois heures du matin en été, et avant cinq heures en hiver, ces Diogènes du chiffon n'ont pas le droit de se montrer dans les rues, et encore moins de donner un coup de crochet. Il y a probablement des raisons d'ordre majeures pour qu'il en soit ainsi ; mais cela gêne messieurs de la hotte, qui voudraient être libres de chiffonner toute la

nuit et tout le jour, à leurs heures et non à celles de l'Autorité. Cette tyrannie du règlement, ils avaient espéré un instant s'y soustraire, comme la France à celle du bon roi Louis-Philippe, et je me rappelle encore la députation qu'ils envoyèrent, en mars 1848, à Lamartine, à ce pauvre grand poète dépaysé dans le gouvernement provisoire, pour lui demander la liberté du crochet. Parbleu! oui. Gela ne coûte rien à demander, la liberté, si cela coûte cher à obtenir. Ils s'en vinrent donc une centaine des mieux réussis, tambours en tête et drapeaux déployés. Le tableau était pittoresque, et, en l'absence de Callot, — absent pour cause d'immortalité depuis l'an 1635, — Traviès l'eût certainement fusiné s'il n'eût pas été occupé, en ce moment-là, à faire antichambre au Ministère de l'Intérieur pour essayer d'avoir la direction d'un Musée quelconque, — à laquelle il avait plus de droits qu'un autre. Lamartine parut sur le balcon de l'Hôtel de Ville, et

lui, le chantre cTElvire, il leur dit, à ces portehaillons avinés, à ces guenilleux titubants, haleinant fort et droit comme des gens à qui la gêne est plus inconnue que l'ail, il leur dit : « Mes frères... »

Ses frères, eux! Et que lui sommes-nous donc, nous autres, cœurs épris d'Idéal, âmes altérées d'Infini, amants chevaleresques — et platoniques — de la Muse?... Ah! ces poètes ! ces poètes ! il n'y a qu'eux pour compromettre ainsi la Poésie dans les promiscuités de la Foule !

Un peu après les chiffonniers, vers trois heures et demie du matin, balayeurs et balayeuses apparaissent, armés de leurs longs balais de bouleau, qui leur ont valu le nom de lanciers du préfet, et dont le va-et-vient monotone sur la chaussée a le frou-frou des robes de soie qui s'y traînent insolemment dans la soirée.

Ces femmes de chambre de la grande ville — une drôlesse qui fait beaucoup de bruit et

de poussière, et qui a bon besoin d'être décrottée des pieds à la tête — sont presque tous des Alsaciennes et des Alsaciens attirés sur les bords de la Seine par l'espérance d'y gagner plus d'argent que sur les bords du Rhin. Tous sont jeunes et toutes sont laides, mais cela vous a un courage que ne pouvaient pas avoir les déclassés d'autrefois, celle-ci ancienne prima donna, celui-ci ancien prix de rhétorique, celui-ci ex-millionnaire, celle-là ex-courtisane. Les Alsaciens ne sont pas intéressants, mais ils balayent bien, — à faire croire qu'ils ne sont pas des hommes, mais de simples machines.

Ce n'est pas eux qui se dérangeraient de leur vaillante besogne pour aller user les manches de leurs blouses sur les comptoirs d'étain des liquoristes! Ce n'est pas eux, par exemple, qui attendraient patiemment sur le trottoir de la rue du Faubourg-Montmartre que la Consolation du père Alexandre s'ouvrit! Ils abandonnent cette fatigue aux noc-

tambules altérés pour avoir trop bu ou pour avoir trop noctambule, à ces intrépides batteurs de pavé qui aiment à divaguer d'art et de poésie

« A la pâle lueur qui tombe des étoiles. »

Cela leur est bien égal, Fart et la poésie, à ces enfants de Schelestadt ou de Benfeld : ils n'ont pas d'autre soif que celle du cuivre dont se compose leur salaire quotidien.

Ce sont peut-être des sages, ces Alsaciens!

Lâtre.Pajria

Quatre Heures du matin

a L'ombre s'évapore, Et déjà l'aurore... »

de ses doigts fuligineux ouvre à deux battants les portes de l'Orient. Celles des maisons parisiennes continuent à être hermétiquement closes — comme des tombeaux. Nous nous plaignons de la brièveté de la vie, et nous en passons la moitié dans notre lit; pour nous habituer à la mort, — dont le sommeil est le frère de lait.

Il serait de mauvais goût, surtout à un homme qui fait son métier d'être — sans qu'on l'en prie — l'historien de Paris, de médire des

levers de soleil auxquels on peut assister quand on ne s'est pas couché; mais, en vérité, ils ne valent pas la peine qu'on se mette en frais de couleur pour eux, qui sont si ternes et si laids, et qui ressemblent si peu aux « divines octaves de l'aube » dans la campagne. L'hiver, peut-être; et encore est-ce plus étrange que beau. Les maisons n'empêchent pas seulement de voir la ville, elles empêchent d'apercevoir le soleil. Les décors d'avant-plan obstruent la toile du fond.

J'avoue cependant avoir éprouvé des tressaillements d'âme particuliers à l'aspect de cette bleuissure fantastique, de minute en minute plus lactée, qui me frappait tout à coup au visage, avec une sensation d'air frais, lorsque je sortais d'un cercle ou d'un restaurant vers quatre heures du matin. Ces mornes clartés, tombant par lambeaux, comme à regret, sur les rues envahies par l'ombre, contrastaient si fort avec les lumières éclatantes dont j'avais les yeux brûlés, que j'en éprou-

QUATRE HEl RES DL MATIN 15

vais toujours une sorte de rassérénement, de bien-être physique et moral, — un double bain. C'était certes un plaisir, mais acheté trop cher. Les voluptés violentes sont des voluptés amères.

C'est à cette heure crépusculaire qui n'est plus la nuit et qui n'est pas encore tout à fait le jour, que les laitières commencent à s'installer à l'angle des portes cochères, devant les boutiques d'épiciers, en attendant les boites à lait que vont déposer pour elles sur le trottoir les voitures de cette Compagnie ou de cette autre, d'Orléans, de Médan, — ou d'ailleurs; car, quoi qu'essayent de s'en faire accroire à ce sujet les Parisiens, le lait ne leur vient pas de Paris, où le terrain coûte trop cher pour qu'on y installe des vacheries. Cà et là, je le sais, dans les faubourgs, une étable ou deux, pas davantage, — heureusement, les vaches de ces étables étant aussi phtisiques que le « jeune malade à pas lents » de Millevoye. C'est la province qui est notre

nourrice, c'est elle qui fournit sans s'épuiser à notre consommation effrénée, et si ce qu'elle nous envoie pur nous arrive altéré, ce n'est pas de sa faute, — ni même de la faute des fraudeurs, qui croient ingénument que baptiser le lait est aussi permis que baptiser le vin. Une légère addition d'eau, la belle affaire ! Et les Parisiens sont des gens bien mal avisés de se plaindre ainsi qu'ils le font tout haut; si haut même que le bruit en arrive aux oreilles du Tribunal de police correctionnelle ! Si on leur faisait avaler du blanc d'Espagne et des cervelles de mouton, passe! Mais un peu d'eau ! Ils devraient remercier, au contraire. Sans doute un peu d'eau fait grand bien — à part ; c'est même une très bonne chose, l'eau, — quand on a soif. Mais le lait, comme le vin, demande à être servi pur; les additions, légères ou non, ne regardent que les consommateurs. Et puis, ces honnêtes fraudeurs ont la main trop lourde en faisant leurs additions. Autrefois, les laitières se conten-

taient de mettre de l'eau dans du lait; maintenant elles mettent du lait dans de l'eau, — et ce n'est pas du tout la même chose.

Mais de quoi vais-je me mêler? La femme de Sganarelle tenait à être battue : les Parisiennes tiennent peut-être à être trompées. Elles tiennent surtout à prendre chaque matin, les yeux à peine ouverts, leur « cher petit café au lait » — qui nous vaut tant de ehlorotiques. Que les Parisiennes s'arrangent comme elles l'entendent! je ne serai pas là pour admirer les belles générations qu'elles auront préparées.

Je ne sais pas ce que gagnent les laitières à ce métier de Locustes; en tout cas ce ne doit pas être « des mille et des cent », si j'en juge par les échantillons que j'ai rencontrés sur mon chemin, dans mes déambulations nocturnes. Mais ce métier, quelque ingrat qu'il soit, a ses compensations : le commérage. La laitière reste à peu près solitaire, sans avoir occasion de se dégourdir la langue,

pendant une heure environ ; des passants, fantaisistes pour la plupart, lui demandent un sou de lait qu'ils boivent à même la mesure ; puis, peu à peu, les pratiques arrivent et font de son petit eoin le quartier général des médisances, et même des calomnies. Tout le voisinage y est passé au fil de la langue par les portières qui viennent y débiner les bonnes et par les bonnes qui viennent y arranger les portières. Quelle gazette scandaleuse elles rédigent là, en plein vent, ces journalistes de la loge et de l'office !

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Depuis une demi-heure on a éteint les lanternes municipales. De blafard qu'il était, le jour est devenu plus franc. Les coqs des faubourgs embouchent leur clairon tapageur — plein de notes fausses — que je n'entends jamais sans songer au reniement de Jésus par saint Pierre. La ville, un instant dépeuplée, retrouve peu à peu son bruit, ses habitants ordinaires.

Les ouvriers vont à l'ouvrage, le pain de la journée sous le bras, avec les outils. L'atelier est loin, le chantier aussi : il faut une heure et quelquefois deux, avant d'y arriver. Le som-

meil a réparé les forces perdues la veille : ils s'en vont allègrement, seuls ou par bandes, sifflant ou riant, mais toujours marchant d'un pas rapide ; et lorsque sur leur passage ils trouvent un mastroquet ouvert, ils entrent y « écraser un grain » ou « y tuer le ver » ou s'y « éclairer le fanal », avec un canon de vin blanc ou un polichinelle d'eau d'af. Leur vieillesse s'en ressentira, s'ils atteignent jamais la vieillesse; en attendant, leur jeunesse en est ragaillardie, et cela leur suffit. Quelquefois, le lundi par exemple, ils s'attardent trop chez le mastroquet, ils y écrasent trop de grains, ils y tuent trop de vers, ils y éclairent trop le fanal, et la journée, ainsi entamée, se continue de même. Trois francs de plus dans la poche du cabaretier, trois francs de moins dans la poche de la ménagère. — « Ne te plains pas, ou je cogne!... »

Le chemin de fer de l'Ouest jette sur le pavé sa fournée de voyageurs venant du Havre, le chemin de fer de l'Est sa fournée de

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voyageurs venant de Strasbourg, le chemin de fer du Nord sa fournée de voyageurs venant de Bruxelles ou de Berlin : les voitures les charrient à l'hôtel, eux et leurs bagages. Ceux qui débarquent à Paris pour la première fois doivent être bien désappointés : où donc est le Panthéon? où le Louvre ? où les Invalides? où l'Alcazar? où le Cirque de l'Impératrice? Il y en a qui s'attendent à trouver tous ces monuments réunis dans la gare comme ils le sont sur la couverture de leur Guide.

En attendant qu'ils voient tout cela en bloc, ces nobles étrangers en surprennent quelques détails à travers les portières de leurs voitures; en attendant qu'ils fassent connaissance avec les pierres, ils font connaissance avec les gens.

Pour eux, cela ne signifie peut-être rien, ces soldats isolés qui se dirigent, le fusil sur l'épaule, vers la place Vendôme? Et, de fait, un soldat qui marche sur le boulevard comme un simple bourgeois, cela n'a rien d'extraor-

dinaire. Cependant, ce soldat, et puis cet autre, se rendent à l'État-Major, où, dans la boite en fer blanc qu'ils balancent au bout de leurs fusils, on va glisser le « mot d'ordre » en remplacement des marrons qui s'y trouvent. Le mot d'ordre! Imaginez de quelle importance cela peut être — un jour de trouble?... Le mot d'ordre! L'homme qui le porte est revêtu d'un pouvoir extraordinaire qui ne lui sert pas plus que sa grande force ne servait à Polyphême, non parce qu'il est aveugle comme ce géant, mais tout simplement parce que sa boite a un cadenas.

En même temps que les soldats se rendent à TÉtat-Major, les facteurs — ces autres uniformes — se rendent à l'Hôtel des Postes, leur État-Major, pour y faire aussi remplir leurs boîtes. Les lettres sont triées, — des montagnes de lettres écrites par Paris à Paris.

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imp . D elâtre. Pans

Six Heures du matin

« Ave, Maria, Car voici l'heure sainte Où la cloche tinte, Ave, Maria! »

C'est I1 Angélus, la voix d'argent du Muezzino catholique conviant les fidèles à la prière, — ce travail de l'âme. Une voix mélancolique et charmante, mais qu'il faut entendre de loin et dans les champs.

« Dieu ! que le son du cor est triste au fond des bois ! »

L'Angélus aussi. A Paris, au milieu du bourdonnement confus et discordant d'un million

et demi d'abeilles — et de frelons, — cette voix grave se profanise et son glas mélodieux s'encanaille. Ceux qui l'entendent ne la comprennent pas et ceux qui la comprendraient sont sourds. On prétend que la religion est une paire de béquilles nécessaires aux gens qui ont les jambes faibles; on ne rencontre que des gens qui marchent dru, à six heures du matin.

Les portes des cimetières s'ouvrent pour recevoir leurs visiteurs et leurs pensionnaires, — les uns à pied, les autres en voiture, — ceux-ci debout, ceux-là couchés. Parmi les visiteurs, quelques parents — et beaucoup de marbriers chargés de prouver leur douleur, et de jardiniers chargés de l'arroser.

Le jardin du Luxembourg s'ouvre aussi, et les soldats de la caserne de Lourcine et des autres quartiers d'infanterie de la rive gauche viennent prendre possession de ia grande

allée de l'Observatoire, où, pendant deux heures, ils se livrent aux douceurs de V Ecole de peloton, — à laquelle je ne suis jamais allé, ne me sentant pas un goût bien prononcé pour le bâton de maréchal de France,

Avec lequel on berne

Le fantassin, qui croit l'avoir dans sa giberne.

Quelques rentiers matineux — de ces gens dont Tunique occupation consiste à regarder travailler les autres — suivent d'un regard souriant ces évolutions qui leur prouvent qu'en France la graine de guerriers est aussitôt levée que semée; il leur plaît en outre de supposer qu'ils assistent à de rudes escarmourches, à de violents engagements à l'arme blanche, dont ils pourront raconter les émotionnantes péripéties à leurs amis et connaissances, le soir, à dîner, entre la poire et le fromage. C'est leur seule façon de raconter leurs campagnes, — à ces vieux invalides civils.

Ils ne sont pas seuls à assister aux répétitions des « jeux sanglants de Mars » : un certain nombre de gamins du voisinage, d'apprentis en route pour l'atelier, s'arrêtent aussi volontiers là. marquant le pas comme les pious et mimant tous leurs excercices. Les gamins aiment les soldats, à cause de l'uniforme et du fusil, — et puis, malgré l'exemple qu'ils ont sous les yeux, parce qu'il leur semble que les soldats ne travaillent pas.

Rentiers et gamins sont heureux, — mais les pierrots de la grande allée de l'Observatoire sont bien malheureux de tout ce cliquetis de ferraille, et il leur tarde bien que le général divisionnaire ait passé son inspection, pour reprendre possession de leurs chers marronniers aux thyrses roses et blancs.

Vers six heures et demie apparaissent les porteurs de journaux, glissant prestement sous les portes des boutiques et des maisons les feuilles, « encore humide des baisers de la

presse », qui vont donner à MM. les concierges la suite du roman en cours de publication, — les Catacombes de Clémence Robert ou les Chevaliers du Lansquenet de Ponson du Terrail, la George Sand et l'Alexandre Dumas des petites bourses intellectuelles. Après une station suffisante dans la loge, le Siècle ou le Pays iront aux étages supérieurs apprendre à M. Prudhomme et à sa nombreuse famille ce qu'ils doivent penser de la conduite de la Prusse et de l'attitude de l'Angleterre, de Tinsubordination de Juarez et de la proclamation de Rhadama II, du temps prédit par Mathieu (de la Nièvre) et de la marche du choléra, de ceci et de cela, et de mille autres choses encore. C'est bien agréable — bien commode surtout — de recevoir ainsi une opinion toute mâchée : la digestion en est plus facile !

Et pendant que messieurs les bourgeois se gobergent dans la lecture du journal de leur choix, les matelassières s'installent en plein

vent, sur la place du Caire, pour al tendre les chalands. Elles en ont pour quatre heures, quelque temps qu'il fasse, à se tenir accroupies plutôt qu'assises sur leur petit tabouret, et à supputer le nombre de pièces de quarante sous qu'il faut pour entrer aux Petits-Ménages, leur paradis... Quelques-unes, plus obstinées, ne se contentent pas de cette attente — souvent inutile : elles reviennent encore stationner sur la place du Caire, de quatre à six heures du soir.

ître Parie.

Sept Heures du matin

Les boutiques ouvrent leurs volets. Le garçon marchand de vins du coin lance un œil marécageux au trottin de la modiste d'en face, — petite fille à tout faire, qui rêve chaque nuit du prince Charmant, et dont, à cause de cela, le cœur n'a plus le moindre volet à enlever. Pauvre fille ! tout le monde se moque d'elle parce qu'elle est mal fagotée, parce qu'elle est timide, parce qu'elle rougit à propos de rien depuis les mains jusqu'aux oreilles... Tout le monde se moque d'elle, — excepté moi, à qui elle rappelle la jeune fille de la légende finlandaise :

« Une fois sa mère lui dit : « Mon enfant, a pourquoi tes mains sont-elles rouges? — « Ma mère, j'ai cueilli des roses, les épines « m'ont piqué les doigts. » Une autre fois, sa mère lui dit : « Mon enfant, pourquoi tes lè- « vres sont-elles rouges? — Ma mère, j'ai « cueilli les fruits de la bruyère et leur suc a « coloré mes lèvres. » Une autre fois, sa mère lui dit : « Mon enfant, pourquoi ton « visage est -il pâle? — O ma mère! fais « creuser une fosse profonde, ensevelis-moi « dans le cercueil, pose une croix sur ma « poitrine, et sur cette croix grave ces mots : « Un jour, elle s'en revint avec les mains rou- « ges, parce que son amant les avait serrées « entre les siennes; un autre jour, elle s'en « revint avec les lèvres rouges, parce que son « amant les avait couvertes de baisers; un soir « enfin, elle s'en revint avec le visage pâle, « parce que son amant l'avait trahie. » Pauvre trottin ! Heureux garçon marchand de vins !

SEPT HEURES Dl MATIN ::!

Pendant que les boutiques s'ouvrent, messieurs les domestiques vont au Bois ou sur les boulevards extérieurs sous le prétexte de promener les chevaux de leurs maîtres, — mais, en réalité, pour se promener eux-mêmes. La veille, Jean, duc de Lévis, a dit à Louis, marquis de la Rochejaquelein (1) : a Demain, à sept heures et demie, nous prendrons le vin blanc au Pavillon d'Armenonville. )> Et Louis, qui ne s'est pas rougi le nez à sucer de la glace le long des gouttières, s'empresse au rendez-vous, afin d'arriver le premier, — au risque de couronner son cheval, le frère de Gladiateur peut-être.

Si je n'étais mon propre maître, je voudrais être mon domestique. L'indépendance me rend fier, mais l'esclavage me ferait plus content. On dit « heureux comme un roi »,

(1) Il faut apprendre cela aux lecteurs qui peuvent l'ignorer : les domestiques, entre eux, ne s'appellent pas de leurs noms, mais du nom de leurs maîtres, — ce qui est souvent compromettant pour ceux-ci.

on devrait dire « heureux comme un domestique ». Les domestiques n'ont à s'occuper de rien et tout leur vient à souhait. Ils sont nourris, habillés, logés, chauffés et éclairés, sans avoir un sou à donner au boucher, au tailleur, au propriétaire, au charbonnier, à l'épicier, — puisque au contraire ils reçoivent des épingles de tous les fournisseurs. Jamais un créancier ne les insultera dans la rue à propos d'une « petite note ». Jamais ils ne connaîtront le souci d'une échéance. Jamais ils n'iront à Clichy. Jamais ils ne monteront leur garde. Exempts de toutes les corvées, exonérés de tous les impôts, affranchis de tous les devoirs, ils descendent gaiement le ruisseau bourbeux de la vie aux bras des chambrières, leurs maîtresses légitimes, — et quelquefois aussi de leurs maîtresses, leurs chambrières morganatiques. Les femmes les plus distinguées ont dans les veines un peu du sang de la Grande Mademoiselle, et les laquais les plus respectueux ont au bout des

SEPT HEl RES Dl MATIN

doigts beaucoup de la brutalité du duc de Lauzun...

Malgré les charmes de la domesticité, je doute cependant que les ouvriers boulangers qui sortent à sept heures du fournil, leur pain de deux livres sous le bras, voulussent troquer leur modeste veste grise contre la livrée bariolée des potentats de l'antichambre. Ce qui va à ceux-ci comme un gant brûlerait les épaules de ceux-là comme la tunique de Nessus. Il faut être né pour être vraiment gentilhomme : vraiment né aussi pour être laquais. Le costume du dehors ne jure pas avec le costume du dedans, — l'âme aussi a sa livrée. Ce qui réjouit les domestiques humilierait les ouvriers boulangers. Allez dormir, honnêtes imbéciles qui, en suant d'ahan, avez cette nuit pétri le pain que vont manger ce matin ces spirituels coquins : votre métier vaut cent fois mieux que le leur, quoiqu'il rapporte dix fois moins.

J'en dirai volontiers autant aux petites ouvrières qui se rendent au magasin ou à l'atelier, pendant que les cuisinières se rendent aux marchés des quartiers, dont l'ouverture vient d'être annoncée à son de cloche. Il est doux, assurément, de faire danser en chemin l'anse du panier; assurément il est dur de songer en route aux maigres trente sous que vont rapporter douze heures de travail. Sans doute, il est agréable d'aller et venir d'un étal à l'autre, de tailler une bavette avec cette poissonnière, de se laisser pincer la taille par ce fruitier, de flairer les bouquets aussi longtemps que les maquereaux, pour s'assurer qu'ils sont frais ; il est pénible sans doute de se piquer les doigts en bordant des jupons ou en passementant des bavolets qui seront portés par d'autres, de n'avoir pour distraction, tant que dure la journée, que le grincement des ciseaux ou celui des étoffes; de se dire que le déjeuner pris en passant le matin, à la crémerie, était bien sommaire, et que le

diner qu'on fera chez soi en rentrant ne sera guère plus gras : mais les cuisinières ne sont que des cuisinières, et les ouvrières sont de braves filles qui ont bien mérité de leur patrie — qui est le ciel. Le travail de Marthe est meilleur que l'oisiveté de Marie aux yeux des gendarmes de là-haut — qui ne laissent pas entrer tout le monde. Pergite, Piérides! Courage, Muses de l'atelier, humbles filles des mansardes! Le travail a ses épines, mais le devoir a son parfum. Laissez dire et faire aux autres, aux cuisinières qui font danser l'anse du panier et aux drôlesses qui font danser le panier, celles-ci au marché, celleslà sur les boulevards, — un autre marché! Laissez les poètes paraphraser le crescimt, non laborant classique : les lys du quartier Bréda ont le double tort de ne pas travailler et de croître — sans embellir. D'ailleurs, les lys — femmes ou plantes — n'ont pas longtemps à faire les orgueilleux : hodie floret, cras nihil! D'ailleurs aussi, l'oisiveté la plus

dorée entraine toujours avec soi l'ennui — qui en est le remords inconscient, — et l'ennui et l'oisiveté sont deux vilaines bêtes, comme le disait fort justement à sa fille madame de Sévigné.

Demandez plutôt à ces petites dames qui regagnent en toilette tapageuse, d'un singulier effet sur les trottoirs à sept heures du matin, la remise d'où elles sont sorties vers minuit sur les instances métalliques d'un monsieur quelconque — mais sérieux -*— qui devait être gris, et qui, maintenant qu'il est dégrisé, doit regretter ses instances. Demandez-leur si la vie qu'elles mènent est bien gaie, malgré les folies qui l'agrémentent. Si elles étaient aussi sincères qu'elles sont fatiguées, elles vous répondraient que vous êtes dans le vrai et qu'elles sont dans le faux, que le bonheur n'est pas dans le plaisir, que monseigneur Tout Le Monde est une majesté plus ennuyeuse à amuser que Louis XIV, et que mieux vaudrait pour elles être attelées aux

SEPT HEURES DU MATIN m

petites voitures de la Compagnie Ducoux, qui sortent de leur remise quand elles rentrent dans la leur : Paris est peut-être l'enfer des chevaux, mais il n'est pas le paradis des femmes.

Petites voitures, petites dames, pouah! Je préfère encore un grand carrosse à moi tout seul, et une grande dame — à moi tout seul aussi.

En même temps que ces vendangeuses d'amour, revenant des vignes de Cythère, on rencontre dans les rues, à sept heures du matin, les tombereaux des boueux, qui recueillent les tas d'immondices, les rebuts et les détritus de chaque maison, débris animaux et végétaux, scories naturelles de la grande chaudière parisienne, — sans compter les nouveaux-nés sortis des entrailles de mères sans entrailles. Tout cela forme la gadoue, l'engrais si recherché par les paysans des environs de Paris, qui s'en servent pour

faire pousser nos violettes et nos fraises, — les parfums les plus exquis, les fruits les plus savoureux. Sur un de ces « tas », dans une rue dont j'ai oublié volontairement le nom, devant une maison dont j'ai désappris le numéro, je reconnus, un jour, un bouquet de camélias blancs et de violettes de Parme que je lui avais envoyé la veille et qu'elle m'avait promis de conserver « éternellement », dans un vase d'abord, dans un tiroir ensuite, — et même un peu sur son cœur. Jobard, va!

Les chiffonniers se hâtent d'enrichir à coups de sept leur carquois d'osier de toutes ces dépouilles, de toutes ces épluchures, de tous ces haillons, de tous ces trognons, de tous ces tessons, de tout ce fumier composite — dont ils font leurs choux gras. Ils se hâtent, parce qu'ils ne veulent pas voir leur bien saccagé par les omnibus, qui commencent à rouler, ébranlant les maisons, déchaussant les pavés, se vidant et se remplissant cin-

quante fois en route, comme autant de tonneaux des Danaïdes. Omnibus! Le vilain nom et la vilaine voiture! C'est la promiscuité des genoux, des coudes — et des haleines. Et ils appellent cela le progrès, les Frères Ignorantins de la démocratie!...

Hâtez-vous donc, chiffonniers « ses frères », puisque c'est votre métier de vivre, comme l'escarbot, de toutes les saletés humaines, et remontez triquer vers Batignolles ou vers la Montagne-Sainte-Geneviève, le quartier des alchimistes de votre connaissance, des abstracteurs de quintessence qui transmuent la boue en or!

emer. Editeur.

Inrp . D elâtre.Pans .

Huit Heures du matin

On ouvre les bornes-fontaines, non pour désaltérer les passants, mais pour rafraîchir les pavés, échauffés des baisers du soleil. A Paris on ne boit pas Teau, on la répand, — l'eau, la « meilleure chose », à ce que prétendent Pindare, Christophe le sculpteur, et Nadar. Ce serait, en effet, la meilleure chose — si le vin de Bourgogne n'existait pas. J'excuse Pindare, mais je ne saurais pardonner à Nadar et à Christophe.

Les commis de la Librairie centrale ouvrent la boutique où sont entassés tant de

volumes nés d'hier et destinés — quelquesuns du moins — à mourir demain : volumes roses et bleus, jaunes et verts, signés de noms connus et de noms inconnus, des chefsd'œuvre presque tous, car tout le monde en fait aujourd'hui, — moi excepté.

Pendant que les étudiants piocheurs se dirigent vers l'École de droit, leurs Godes- Rogron sous le bras, les garçons de café — ceux qui ne couchent pas sur le billard — reviennent de chez eux chez leurs patrons respectifs. On les reconnaîtrait entre mille Parisiens, à cause de leur visage rasé comme celui d'un prêtre ou d'un avocat, et aussi à cause de leur costume qui participe du notaire et du domestique : cravate blanche, pantalon noir, escarpins vernis, veste ronde et casquette. Tout en marchant, chacun d'eux fait son rêve comme Perrette — et, comme elle, renverse son pot-au-iait : il se voyait déjà l'époux de la fille du patron et le successeur

de son patron, et il lui faut reprendre le tablier blanc, la livrée de la plus odieuse domesticité, — celle qui consiste à être le domestique de tout le monde.

Ces ambitieux-là ne m'intéressent guère, malgré les amertumes de leur état. Je m'intéresse davantage à celles des tailleurs, que l'on rencontre par les rues à la même heure, empressés, leur toilette sous le bras. Ils ont travaillé toute la nuit, peut-être, pour terminer ce pardessus, ou cette redingote, ou cet habit avec lequel M. Arthur de Beaufumé va se pavaner tantôt sur les boulevards, et M. Arthur de Beaufumé, au lieu d'argent, leur donnera sans doute des promesses et des compliments, — une vilaine monnaie! La scène de Don Juan et de M. Dimanche.

C'est dur, n'est-ce pas, de travailler ainsi pour le roi de Prusse, — surtout lorsqu'on est républicain comme le sont la plupart des tailleurs? C'est dur, et je comprends presque la mauvaise humeur aveugle de ces braves

gens, qui confondent volontiers les débiteurs de bonne foi, empêchés de payer, avec les débiteurs malhonnêtes qui ne veulent jamais payer. Malheur à celui qu'ils rencontrent à Timproviste, au coin d'une rue, après l'avoir guetté si longtemps sans pouvoir le rencontrer! .Malheur! M. Dimanche prend alors sa revanche de Don Juan, — et Don Juan est très humilié. Les passants s'arrêtent, se groupent autour du débiteur harponné par son créancier, et sourient des injures que celui-ci débite à celui-là avec une verve et une abondance rares. Quand on croit qu'il n'y en a plus, il y en a encore. Le débiteur, rouge de confusion, cherche une issue pour échapper au bourreau qui l'exécute ainsi en pleine place publique; il appelle à son secours l'intervention de n'importe qui et de n'importe quoi, un ami ou une révolution, un nuage ou un sergent de ville : personne ne vient ni n'intervient, il boit jusqu'à la boue cette coupe de reproches que son créancier approche à

HUIT HEURES Dl MATIN 45

chaque instant de ses oreilles. O misère! être livré aux fureurs d'un goujat et aux risées des imbéciles parce qu'on n'a pas eu cent francs à heure fixe! Le créancier a des droits, mais il n'a pas celui de vous déshonorer ainsi en public; il l'a si peu que je trouverais très légitimes, de la part du débiteur outragé, des représailles brutales, des injures parlées avec la main sur les joues de son créancier et avec le pied sur — ses autres joues.

Car enfin, la loi offre à ces braves gens d'autres moyens de se venger : les clercs d'huissier qu'on aperçoit, dès huit heures du matin, comme autant d'oiseaux de mauvais augure, arpentant de leurs longues jambes les rues et les boulevards, — les clers d'huissier sont là pour le prouver. Vous ne voulez pas payer? je vais vous faire vendre. Je sais bien que là où il n'y a rien le roi perd ses droits, et que beaucoup de débiteurs ont des meubles aussi insaisissables qu'eux-mêmes...

mais enfin les huissiers ne sont pas faits pour les chiens...

Non moins empressés que les tailleurs et les saute- ruisseaux, circulent les facteurs, dont la boîte ressemble trop à celle de Pandore. C'est une averse de mauvaises nouvelles — billets de deuil, lettres de mariages, notes de créanciers — que distribuent ces tuniques vertes à collet rouge. Ce n'est pas moi qui lirai jamais une lettre avant déjeuner, de peur de ne pouvoir manger, ni avant de me coucher, de peur de ne pouvoir dormir! Nonchalance souvent fatale, — témoin Jules César et Archias, tyran de Thèbes, lesquels n'eussent pas été tués s'ils avaient ouvert à temps les lettres qu'on'leur envoyait... Bast! à demain les affaires!

Malgré cela, j'avoue que la rencontre d'un facteur ne m'est jamais indifférente. Cette petite boîte qu'ils portent sur leur ventre, comme saint Denis sa tète, m'intriguent tou-

jours fortement, et, quelquefois même, me cause un peu d'émotion. A ce point que, soit à la campagne, soit à Paris, loin de mon domicile enfin, quand je me croise sur le trottoir ou sur la route avec un piéton, j'ai toujours envie de lui demander sérieusement s'il n'a pas une lettre pour moi.

Les élèves de l'École des Beaux-Arts sont entrés depuis une heure, dessinant ou peignant d'après le modèle vivant monté sur la table; voici les rapins des deux sexes qui entrent au Louvre, où tant de chefs-d'œuvre sollicitent leurs brosses. Celui-ci étudie, celle-là copie ; l'un songe peut-être à la gloire, l'autre songe certainement à sa prochaine commande : pour celui-ci la peinture est un art, pour cellelà c'est un métier. Triste métier, — qui ne rapporte guère que des quolibets!

Pourquoi pas chanteuse des rues? Cela rapporte un peu plus d'argent, et quelquefois cela mène loin — quand on s'appelle Rachel.

Les voilà justement qui s'aventurent dans les rues, les petites cigales, en compagnie des racleurs de violon et des joueurs d'orgue, — Paganinis de l'Auvergne ou de l'Alsace vomis chaque matin sur les pavés de la grande ville par les garnis des environs de la place Maubert, pour le supplice de nos oreilles. Ce sont les rapins de la musique, tous ces pauvres diables des deux sexes qui, de la voix ou d'un instrument quelconque, copient les grands airs de la Juive ou d'il Trovatore, comme les autres rapins du Louvre écorchent, sous prétexte de les interpréter, les grandes harmonies des toiles de maîtres. G est une profanation autorisée par la Préfecture de police. Et encore, on ne dirait rien s'ils se contentaient d'écorcher nos oreilles en écorchant Verdi ou Meyerbeer, Hérold ouRossini; mais les misérables joignent la parole à la musique, — des Fallait pas quy aille, J'ai un pied qui r^mue. Ah! Zut alors, si ta sœur est malade, et autres ordures à la mode dans les salons de la Gour-

HI IT HEl RES Dl MATIN

tille. Ils vous feraient fuir Paris — s'il était possible de fuir Paris — s'il était possible de fuir celte diablesse de ville, qu'on aime précisément à cause de ses « verrues ».

Je ne sais si vous êtes comme moi, mais, quoi qu'ils jouent de folichon, les orgues de Barbarie ou d'Alexandre me causent toujours une impression sinistre : il me semble que la maison devant laquelle ils sont en train de moudre un air est la maison Bancal et qu'on y saigne quelque respectable M. Fualdès...

Il est huit heures, les chefs de clinique se rendent à leurs hôpitaux respectifs, où leur visite est impatiemment désirée — et en même temps appréhendée — de leurs malades, pleins d'espérance et de crainte. On blague la mort quand on est debout; mais on aime la vie quand on est menacé de la perdre, c'est-à-dire couché sur un lit d'hôpital. L'homme alors, vaincu, redevient enfant, avec toutes les puérilités, toutes les

transes ridicules, toutes les pleurnicheries même de l'enfance.

Il est vrai que l'aspect du médecin n'est pas fait pour rassurer les esprits déjà frappés de peur. C'est un personnage grave, impassible, qu'on est disposé à croire cruel à cause même de cette impassibilité, et qui du reste ne voit qu'un cas là où tout autre que lui verrait un homme. Et puis, son tablier blanc, son tablier blanc! Cette blancheur immaculée épouvante 'imagination : on y distingue des taches de sang invisibles, — les éclaboussures d'une amputation qui n'est pas encore faite... Cela impressionne les malades dont le cœur n'est pas solidement accroché, et, pour un peu, ils se diraient guéris afin de sortir au plus vite, d'échapper à cette obsession, qu'augmente encore la présence des carabins, les internes et les externes, en tablier blanc, eux aussi, — graine de boucher!

Au fait, pourquoi les chefs de clinique et leurs aides ne feraient-ils pas dans les salles

une entrée de ballet comme dans M. de Pourceaugnac? Des matassins dansant au son des violons dissiperaient ces terreurs folles qui saisissent toujours les malades vers huit heures du matin, au moment de la visite, et qui ne cessent que deux heures après, lorsque le médecin et ses élèves sont partis. Ce serait salutaire peut-être, — et, en tout cas, nouveau.

Les watchmen vont au rapport de leurs quartiers respectifs : ils se hâtent afin d'être plus vite débarrassés, et tricotent des jambes afin de pouvoir mieux bientôt se croiser les bras. C'est le moment où les contraventions sont le plus rares, — les gamins le savent bien!

Les ânes aussi. Il en est un, surtout, qui a l'air de savoir cela mieux que personne. Attelé à une petite charrette de marchande des quatre saisons, chargée d'approvisionner quelques maisons de mon quartier, il s'arrête de

lui-même et barre la rue sans s'occuper des autres voitures. Sa maîtresse est entrée dans cette boutique de fruitière, et, pendant qu'elle taille une bavette avec sa pratique, maître Aliboron s'approche sournoisement de l'étalage, qu'il écréme en silence, dédaignant les choux pour les bottes de carottes, si appétissantes! Tous les matins, c'est le même manège, à la même heure, devant la même boutique, — et personne encore ne l'a pris en contravention, ni la fruitière, ni les sergents de ville, dont il épie le retour du coin de son œil malin.

; ^re.Pans.

Neuf Heures du matin

Prosecteurs et carabins vont à Clamart — le sinistre Clamart du faubourg Marceau — où les attendent les sujets retenus par eux la veille : « un adulte 30 fr. ; un enfant, 20 fr. » Qui donc a dit que Thomme ne valait plus rien après sa mort?

Le peuple a une horreur instinctive — et déraisonnée — des carabins, et, s il osait, il se signerait volontiers chaque fois qu'il passe devant TÉcole pratique de la rue de TÈcolede-Médecine et devant les salles de dissection de la rue du Fer-à-Moulin. Pour lui, les gens qui entrent là, élèves ou prosecteurs,

sont des profanateurs de chair humaine, qui ne demandent pas même pardon à Dieu de leur profanation , comme André Vésale clans le tableau dTïamman. Il se refuse à vouloir qu'on recherche la vie dans la mort, qu'on étudie la santé sur la maladie, — c'est-à-dire qu'on apprenne à le guérir.

Pourquoi alors ces queues formidables, chaque matin, vers neuf heures, à la porte des principaux hôpitaux? Que vient- il chercher là, sinon des consultations? Et s'il a foi dans les ordonnances des médecins de la Pitié ou de Saint-Louis, où veut-il que ces médecins aient appris, sinon à Clamart , la science devant laquelle il s'incline? Il devrait bien être un peu plus conséquent avec lui-même, lui qui répète sans cesse, précisément, qu'on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs. D'ailleurs, son horreur des carabins n'est pas autre chose que son horreur de l'amphithéâtre, et son horreur de l'amphithéâtre n'est pas

autre chose qu'un attachement vaniteux à sa guenille mortelle. C'est aussi bête que son horreur de la fosse commune, où d'illustres hommes — Lamennais et Proudhon entre autres — ont demandé à être enterrés.

Pendant que les étudiants en médecine attaquent leurs sujets à Clamart ou à l'Ecole pratique, les élèves de M. Mocker, qui viennent d'entrer au Conservatoire, attaquent leurs gammes et leurs vocalises. Une occupation bien différente, comme vous le voyez ! Et si ces aimables petites demoiselles, qui étudient l'art d'élever les notes et de s'en faire cinquante mille francs d'appointements, savaient qu'à l'autre extrémité de Paris, au fond du faubourg Marceau, d'aimables jeunes gens sont en train de dépecer des quartiers humains, cela figerait peut-être le son dans leur gorge. M/iis elles ne le savent pas, et leurs fioritures vont leur train!

Ils ne le savent pas non plus — et d'ailleurs ils s'en moqueraient — les gamins qui emboîtent le pas aux détachements de tourlourous qui vont relever les postes. Il faut le répéter toutes les fois qu'on en trouve l'occasion : — le gamin de Paris aime les soldats, bien qu'il tire dessus dans les émeutes. Il aime les soldats parce qu'il se sent né soldat luimême, parce qu'il aime le bruit du tambour et l'odeur de la poudre, parce qu'il est le fils des vieux truffards de la République et de l'Empire, — parce qu'enfin il est Français! Ah î comme il est bien fait pour porter le joug, ce peuple qui se plaît à aller imposer le sien aux autres nations, sous prétexte de civilisation! Et comme il avait raison cet ancien qui disait : « On aura toujours plus facilement raison de la belliqueuse Sparte que de la savante Athènes... ! »

Tout en suivant la garde montante ou la garde descendante, les gamins tirent la langue

M:i F HEI RES DU MATIN M

ei font le pied -de -nez aux bourgeois qui les regardent passer, môles aux pantalons rouges. Et, à ce propos, avez -vous remarqué la persistance de cette race à se reproduire sans la moindre altération de type, — comme le pierrot, ce voyou à plumes? Le gamin que je rencontre aujourd'hui est le même que celui que j'ai vu il y a vingt ans; il a le même costume, le même visage, le même argot, les mêmes gestes. Moquerie à part, que signifie exactement ce pied-de-nez qui se transmet si pur de génération en génération, comme jun tic héréditaire? Ce n'est pas le gamin de |Paris qui Fa inventé, puisqu'on le retrouve sur les murs de Pompéi. Qui, alors?

De même aussi, pourquoi les maçons sontils tous depuis si longtemps des Limousins, et pourquoi ont-ils l'habitude d'aller déjeuner à neuf heures du matin plutôt qu'à une autre heure? Dites-le-moi, si vous le savez, car je l'ignore.

Ils étaient occupés à crépir une façade, à fignoler une plinthe, à ourder une cloison, à ravaler un pan de mur : l'heure de la réfection a sonné le premier coup des neuf, et ils ont rejeté au loin avec empressement, comme s'ils avaient eu un charbon ardent dans les mains, la poignée de plâtre qui tremblait sur leur truelle, l'auge dans laquelle ils étaient en train de gâcher serré, le moellon qu'ils allaient placer d'aplomb sur d'autres moellons. « Ohé! la coterie! à la soupe! » Les voilà qui courent, comme des pompiers au feu, vers la gargote la plus voisine, où, moyennant cinq sous, ils vont éteindre leur appétit avec un ordinaire plantureux. Heureux les maçons, — car ils connaissent leur bonheur!

Ils connaissent leur bonheur, mais ils ignorent le nom de l'homme — Monselet dirait de l'ange — à qui ils le doivent, et je serais bien embarrassé de le leur dire. Je sais, par mon voisin qui a beaucoup voyagé, ou par ma

NEUF HEl RES 1)1 MATIN

voisine qui a beaucoup lu, que les Chinois mangent des nids d'hirondelles, les Turcs du pilau, les Indiens Macoushie du pacou, les Mongols du scharabonda, les Arabes du couscoussou, les Taïtiens du mahie, les habitants de Singapour du dugong, les habitants de Mascate du hulwah, les Russes du caviar, les Lapons du renne, les Caraïbes de l'homme, les Irlandais de la terre, les Italiens du macaroni, les Allemands de la choucroute, les Cosaques de la chandelle, — mais je ne sais pas quel peuple a mangé le premier pot-aufeu, mais je ne connais pas plus que vous le nom du Petit Manteau Bleu qui a imaginé, pour la première fois, de tremper la soupe à l'Humanité.

La chose en vaut pourtant la peine, car cet ordinaire du maçon — ce plat hybride composé d'un morceau de bœuf et d'un bol de bouillon gras, du prix de cinq sous seulement — est l'alimentation la plus saine, la plus restaurante, la plus économique qui soit au

monde. On n'a pas trouvé cela tout de suite : qui Ta trouvé? comment l'a-t-on trouvé?

Voilà ce qu'il importe de savoir et ce que les savants ne savent pas. On fonde tous les jours des prix à propos de choses moins curieuses et moins utiles que celle-là. Où serait le mal, je vous prie, si l'Académie mettait au concours prochainement un Mémoire sur les origines du pot-au-feu? Les concurrents manqueraient peut-être de documents précis, mais il leur resterait l'honneur d'avoir essayé d'élucider une question fort obscure, d'avoir tenté d'enlever les toiles d'araignée que le temps et l'injustice des hommes ont accumulées dessus. Il n'y en aurait que dix, que six, que quatre, que trois, ce serait toujours cela, et même s'il n'y en avait qu'un, eh bien! je serais celui-là!

Les employés mettent moins d'empressement à se rendre à leur Ministère, — une galère où ils rament à coups de plume sur

un océan de papier. Ah! les pauvres forçats volontaires! comme ils font peine à voir, avec leurs vêlements soigneusement brossés, dans les poches desquels il n'y a qu'un petit pain d'un sou, qu'ils grignotent en chemin, — une manière comme une autre de « déjeuner en ville »... Savez-vous qu'ils ne gagnent pas plus que les maçons, ces dandies bureaucrates qui n'ont pas voulu être ouvriers et qui sont plus misérables que les ouvriers ? Douze cents francs par an, cela ne fait pas plus de trois francs par jour, il me semble? Oui, mais ce sont des messieurs, et ils savent que les mères qui ont des filles à marier les préféreront toujours aux ouvriers qui gagnent soixante ou quatre-vingts francs par semaine! Les mères sont imprudentes et leurs filles malheureuses, oui, mais elles ont, l'une pour gendre, l'autre pour mari, un employé! Et l'on prétend que le siècle marche?... Je demande à voir ses bottes.

A la même heure que les employés, les enfants se rendent à l'école, — cet autre bagne dont le maître est le garde-chiourme redouté. Livres de ci, panier de là, ils flânent le long des boutiques, écrémant en chemin, à grands coups de langue sournois, leurs tartines de beurre ou de confitures qu'ils remplaceront avec avantage à l'heure du déjeuner et du goûter, — s'ils sont adroits à la pigoche, aux loques ou au potet. Ah ! l'heureux temps, mon cher André, que celui où nous a calions l'école »! T'en souviens-tu? Moi, je m'en souviens toujours.

Ce que je me rappelle, ce sont les deux réponses d'enfant que j'ai lues, l'une dans Diderot, l'autre je ne sais où, et qui sont si bien toutes deux l'expression des sentiments de l'enfance écolière.

« Un jour, un enfant, assis au pied du comptoir d'une lingère, criait de toute sa force. La marchande, importunée de ses cris, lui dit : — a Mon ami, pourquoi criez-vous?

« — C'est qu'ils veulent me faire dire A. — u Et pourquoi ne voulez-vous pas dire A? — « C'est que je n'aurai pas sitôt dit A, qu'ils « voudront me faire dire B... » Voilà la première, et voici la seconde, plus courte, mais plus expressive encore :

« Un enfant se tenait rêveur devant la porte de la classe. — « Mon petit ami, lui demandece t-on, qu'attendez-vous donc là? — J'attends « qu'on sorte... »

Il faut croire que la science est une pilule bien amère, puisque l'Humanité regimbe si forl à l'avaler.

Lnrp

Delâtre.Paris.

Dix Heures du matin

Les portes de la Bibliothèque impériale roulent pesamment sur leurs gonds, comme si cela les ennuyait de donner accès à la petite foule qui les assiège depuis quelques instants, — ce que M. Prudhomme appellerait les ouvriers de la pensée, et ce que j'appelle tout simplement les rats de bibliothèque, les rongeurs intellectuels qui se nourrissent des livres des autres, qui font des bouquins neufs avec les vieux bouquins.

Ils sont là par douzaines, penchés sur un amas de volumes et de toutes les tailles, la plume en arrêt comme une ligne au-dessus

d'un étang, à vous donner envie de leur crier : a Eh bien! messieurs, cela mord-il? » Les véritables hommes de lettres y sont clair-semés, j'entends les hommes de lettres connus. Cependant, quelques-uns arrivent, les familiers du bureau, Charles Blanc, d'Héricault, Gustave Desnoireterres, Champfleury, et, après cela, seul, majestueux, faisant des effets de front, le célèbre M. Edouard Fournier, qui fait presque aussi bien les vers que le célèbre M. Gagne. Deux crânes poètes, tout de même!

Charles Joliet — un autre poète, qui fait aussi de la prose, et que je préfère aux deux précédents — sort de chez lui, les poches farcies de manuscrits de toute nature, les uns bons pour le Figaro, les autres bons pour la Vie parisienne, quelques-uns destinés à la Galette rose, d'autres réservés au Journal littéraire de Millaud. Un bon auteur, Joliet, je le dis sans ironie, en confrère qui se plait à lire ses confrères, — un très bon auteur! Seule-

ment... il croit avoir découvert Diderot et s'imagine que Thackeray a inventé le snobisme : deux illusions que je suis désolé de lui enlever d'un seul trait de plume.

Un autre bon auteur, — et le plus bienveillant que je connaisse, — Albéric Second, fait son apparition dans les bureaux du Grand- Journal. Tout à l'heure, mis en appétit par cette bouffée d'encre d'imprimerie, il ira déjeuner au café Riche, — son Peter's Tavern.

Au moment où il sort tranquillement des bureaux du Grand-Journal — qui sont aussi ceux du Figaro — H. de Villemessant y entre comme une bombe. Vite, vite, des oreilles, des oreilles! il a quelque chose à dire ou à conter, — quelque plan de journal ou quelque plaisanterie de haute graisse. Duchesne écoute, Magnard écoute, Glaretie écoute, — et l'Evénement est fondé. Diable d'homme! tout lui réussit de ce qui craquerait dans la main d'un autre! Il doit avoir par moments,

quand il va à Étretat, l'envie de jeter sa bague à la mer, comme Polycrate...

Des coucous réformés, c'est-à-dire déformés, et fermés du haut en bas, roulent le long des quais qui avoisinent la Préfecture de police, traînés péniblement par de pauvres vieux chevaux apocalyptiques auprès desquels la Rossinante de Don Quichotte eût paru un Gladiateur. Sur le siège, un cocher approprié au cheval et à la voiture fume sa pipe, sans plus de souci des voyageurs qu'il conduit que s'ils n'existaient pas.

Elles existent si peu, en effet, les voyageuses de ces mystérieux et fantastiques coucous! Ce sont les Manon Lescaut de la banlieue qu'un règlement qu'elles n'osent enfreindre appelle chaque semaine dans ces parages. Elles y viennent en voiture; mais les Manon Lescaut de l'intérieur de Paris s'y rendent à pied, et c'est même un spectacle curieux pour les moralistes que celui que pré-

sentent, depuis dix heures du matin, les abords de la rue du Harlay. J'ai constaté plus d'une fois que ces malheureuses diablesses, que Ton accuse de ne plus savoir rougir, rougissent cependant encore — quand elles franchissent la petite porte basse par laquelle elles ne ressortent pas toujours... « Allons! bon! voilà Mélie à la campagne! » s'écrie Y amant, après avoir suffisamment attendu chez le marchand de vins du coin.

D'où venait Mélie avant d'en être venue là? Sans doute du quartier latin, qui est, pour les filles, l'antichambre du Prostibulum, comme il est, pour les garçons, l'antichambre de la gloire : les filles deviennent filles, et les garçons avocats ou médecins. Pendant qu'elles entrent rue du Harlay, ils sortent de l'École de Droit. Ceux qui ont passé leur thèse et ont acquis ainsi le droit de porter la toge se dirigent à cette heure vers le Palais de Justice, leur serviette sous le bras, — une serviette

bourrée de papier blanc... Gela fait bien, un gros portefeuille! Cela fait croire aux plaideurs de la salle des Pas-Perdus que vous êtes surchargé d'affaires, et ils se hâtent de vous confier leurs procès, comme la poule se hâte de pondre quand elle voit le nichet de plâtre.

Il y en a de jolies, parmi les Manon de la rue du Harlay; mais elles ne valent pas, comme élégance, les actrices qui se rendent aux répétitions. Le bulletin qn'elles ont reçu ce matin marque dix heures pour le quart, et il faut être là, sous peine d'amende. Elles sont sorties du théâtre à minuit, elles ont soupe à une heure, peut-être ne se sont-elles couchées qu'à deux heures : combien de temps ont-elles dormi? L'espace d'un rêve! Et l'on dit que les artistes dramatiques sont des paresseux !

J'ai un ami, enthousiaste de théâtre — et de jolis yeux, — qui tous les jours monte la

garde dans le passage des Panoramas, galerie des Variétés, pour voir entrer par la petite porte, dite entrée des artistes, mademoiselle Vernet ou mademoiselle Silly, mademoiselle Moyse ou mademoiselle Bilhaut. Je souris chaque fois que je le rencontre là, — ne me rappelant pas que j'en faisais davantage pour me rapprocher de mademoiselle Clarisse Trois Étoiles, alors svelte comme un I, aujourd'hui ronde comme un O...

Messieurs les Limousins — bien plus rois de l'époque que les juifs — viennent reprendre leurs truelles, leursauges, leurs fils-àplomb, traînant la jambe comme si quelque boulet de 48 y était attaché. Ils auraient si volontiers dormi une heure ou deux !

Ah! ces Limousins, ces Limousins! comme je les maudirais s'ils n'étaient pas les compatriotes de Jules Noriac!...

Imp.Delâ-

Onze Heures du matin

Léo Lespès entre — sous le nom de Timothée Trimm — à l'imprimerie du Petit Journal, rue Montmartre, Quel article va-t-il commettre pour étonner la population? Il a le front chargé de pensées et de soucis. Jules Richard l'a attaqué hier dans Y Époque, Victor Koning l'éreinte ce matin dans le Nain jaune ; d'autres folliculaires du petit et du grand format le gratteront encore demain où cela ne le démange pas — afin d'y faire venir des ampoules. Pauvre Timothée ! il paye cher la gloire d'être lu chaque soir par 220,000 électeurs!

Il la paye cher, mais il l'a : cela suffit, le reste est vain ! Moquez-vous de vos moqueurs , radieux soleil du Petit Journalisme, et, comme celui de Lefranc de Pompignan, versez, pour toute vengeance :

Versez des torrents de lumière Sur vos obscurs blasphémateurs!

Nefftzer, le rédacteur du Temps, descend de la rue des Martyrs, ruminant le premier-Paris qu'il va jeter en guise de chat entre les jambes du gouvernement — qui a les jambes blindées et cuirassées comme un Monitor universel. Le sautillant Beckmann le précède d'un quart d'heure.

H. de Villemessant entre dans le passage Mirés — devenu le passage des Princes après le 'Waterloo de ce financier. Il s'en va déjeuner chez ce faux Américain qui met sur sa devanture Peter s Tavern , quoiqu'il s'appelle Fraisse de son vrai nom et qu'il soit originaire de Cette comme le vin de Madère. Bien-

Lot, à la table de cet heureux entrepreneur de journaux, vont se grouper quelques journalistes et quelques boursiers : Naquet et Pauchet, Dollingen et Bourdin, Jules Prével et V. Koning, Adrien Marx et Rasetti. C'est là qu'il va recevoir les impressions de chacun à propos du dernier numéro du Figaro, ou du Grand- Journal , ou de l'Evénement. Gare aux articles de Machin ou aux nouvelles à la main de Chose!

Messieurs les officiers vont déjeuner aussi, dans les tables d'hôte qui avoisinent leurs casernes respectives ou dans les environs de TEcole militaire — où les maman Vanquer abondent, par exemple le long de l'avenue de Lamothe- Piquet. Les officiers de la garde, eux, vont à leur mess.

Une messe à laquelle ils ne vont pas, mais à laquelle ils iraient bien vite s'ils savaient ce qu'on y voit, c'est celle de l'Église russe de la rue de la Croix-du-Roule, où se rendent cha-

que matin, à onze heures précises, une foule de jolies personnes appartenant à l'aristocratie russe et finlandaise. Sans compter les femmes de chambre et les bonnes d'enfants de ces blanches ladies, vêtues de ce bizarre costume byzantin qu'on trouve dans tous les tableaux de l'École italienne jusqu'à Cimabuë : jupon bleu cerclé d'or, gorgerette en mousseline blanche cerclée d'or, bonnet bleu cerclé d'or ! Elles me font toujours rêver du paradis de Mahomet, ces saintes profanes qui suivent leurs maîtresses — dont quelques-unes seraient à peine dignes d'être leurs suivantes.

C'est un effet du même genre qu'elles produisent sur les peintres en bâtiment qui les rencontrent en allant déjeuner. Ce sont de si grands rêveurs, les peintres en décors, — ces loustics du bâtiment!

Onze heures du matin : les abords des mairies sont encombrées de voitures doublées de blanc, d'où descendent, émues et rougis-

ONZE HEl RES DL MATIN 77

santés, des jeunes filles qui vontdevenir jeunes femmes, des vierges du haut ou du petit commerce, heureuses enfin d'être débarrassées du joug paternel. Le mariage est une émancipation!

Je comprends pourquoi, de tous les jours de la semaine, les gens qui « vont serrer le nœud » choisissent plus particulièrement le samedi — qui est la veille du dimanche, jour du repos; mais je m'explique moins pourquoi l'on exclut le vendredi, qui devrait être au contraire le jour préféré, puisque c'est le Veneris dies... O préjugé!

Onze heures : Messieurs les comédiens très ordinaires de l'Empereur vont à la répétition. Les acteurs du Gymnase aussi.

C'est le moment où les nouvellistes commencent à envahir les cafés du boulevard. Charles Joliet n'en envahit que l'asphalte.

Iœp.Delàèré'Paris.

.Lemer.Kditeur

idi, le « nombril » du jour, — comme disent en leur pittoresque langage messieurs les grinches, qui, sans s'en douter, parlent exactement comme les \ latins : ad umbilicum jam dies est, écrivait Plaute il y a plus de deux mille ans. Il est annoncé par le canon du Palais-Royal, — une horloge dont le Soleil est le Bréguet, et sur laquelle les bons bourgeois de Paris viennent religieusement chaque matin régler leur montre. C'est même là un spectacle curieux, que la Galette d'Henri de Pêne a tort de ne pas indiquer aux étrangers, que celui

offert par cette foule d'honnêtes badauds attendant, muets et recueillis, l'œil et l'oreille grands ouverts, ce coup de canon de Lilliput qui leur dit si clairement : « Il est midi. »

C'est l'heure du déjeuner des vaudevillistes au café des Variétés et du déjeuner des gens de lettres au café de Madrid.

Le café de Madrid, qu'on appelle aussi le café Bouvet — du nom de son propriétaire — est le Divan Le Pelletier de 1866. Celui qu'a chanté Théodore de Banville n'existe plus depuis quelques années, et la plupart de ses illustrations ont elles-mêmes disparu. D'autres excentriques de la plume et du crayon, plus jeunes, leur ont succédé, et je dois avouer que ces nouveaux venus font autant de bruit que leurs anciens dans le petit Landerneau compris entre la Madeleine et la Porte Saint-Martin. C'est le sort de toutes les réputations de café, de ne pas survivre au café qui les a vues naître.

Quelques-uns cependant ont échappé au

MIDI ft

naufrage de l'oubli: non parce qu'on a trouvé qu'ils méritaient d'être sauvés, mais parce qu'ils se sont sauvés eux-mêmes et qu'ils sont revenus crier : « Je ne suis pas noyé! me voilà! » Alexandre Weill est de ceux-là. Ce ferme pilier du Divan d'autrefois vient de temps en temps essayer de s'implanter dans le Divan d'aujourd'hui, en semant çà et là, sur les tables des déjeuners, des paradoxes fulminants — qui empruntent surtout de leur fulminate à l'accent alsacien dont ils sont dits. On l'écoute, parce que les gens d'esprit sont toujours écoutés, mais il n'est plus à sa place, la galerie a changé : il paradoxe un peu dans le vide. 11 a beau couper la queue à son chien, — et il la coupe si souvent qu'on ne comprend pas qu'elle ait le temps de repousser, — on ne se retourne plus. Pauvre Syllabus! Il avait du bon cependant!...

D'après ce que je viens de vous dire, vous pensez bien qu'Alexandre Weill ne forme pas à lui tout seul l'illustration du café Bouvet. Il

88 LES HEl RES PARISIENNES

y a d'autres Alcibiades, de petits et de gros, de noirs et de roux, d'aimables et de grincheux, — un quarteron au moins. L'élément politique y prime peut-être l'élément littéraire, les avocats y sont peut-être plus nombreux que les gens de lettres, mais, à cela près, c'est une agréable pétaudière où chacun est trop occupé et préoccupé des effets de son éloquence pour attacher beaucoup d'attention, et partant beaucoup d'admiration, aux cascades oratoires de son voisin. Quelle belle collection de dadas politiques, philosophiques, littéraires, hennissent piaffent, caracolent etruadent dans ce café, à cette rangée de tables invariablement occupées tous les matins, de midi à une heure, par le même personnel journalistique et fantaisiste ! Gastagnary, Spuller, Alphonse Duchesne, A. Ranc, Gambetta, Henri Fouquier, Pessard, Fonvielle, l'éditeur Lacroix, le photographe Garjat, le nouvelliste Gottard, et d'autres encore, Ils parlent Ions à la fois et de tout à

l.i fois avec une liberté, une confusion, un csprii qu'on retrouverait difficilement ailleurs.

et, avec cela, intarissables, ces aimables Pic de la Mirandole ! Lorsque leur moulin n'a plus de farine à moudre, il fait encore entendre son cliquet assourdissant, en agitant toujours ses grands bras. C'est à leur dire, comme Horace à ses compagnons de table :

Lenite clamorem, sociales, Et cubito remanete presso!

J'en dirais volontiers autant — mais sans les traiter de compagnons — aux boursiers qui, au coup de cloche de midi et demi, emplissent l'intérieur de la Bourse de clameurs extravagantes. Commentées gens-là s'y prennent-ils pour conserver intactes leur voix et leurs oreilles? Il me semble qu'à l'issue de chaque séance ils doivent être sourds et enroués pour jusqu'à la fin de leurs jours. Un sauvage, amené subitement là, en pleine corbeille, en sérail ahuri, ei il s'enfuirait devanl ce chant

de guerre pacifique des Peaux-Blanches, cent fois plus terrible que le chant de guerre des Peaux-Rouges.

Ce Huron serait un peu moins ahuri, mais il le serait encore, par les bruits de toutes sortes dont la cour du Conservatoire résonne à cette heure de la journée. Les élèves sont dans leur coup de feu. Les roulades des voix se mêlent aux éclats stridents des instruments ; les violons grincent, les pianos pleurent : c'est un brouhaha à ne pas s'y reconnaître. Quatre-vingt-dix professeurs, songez donc à ce que cela fait d'élèves !

Puisque je suis en train de parler de cela, pourquoi ne parlerais-je pas aussi des jeunes élèves que l'on voit entrer vers midi au numéro 16 de la rue des Martyrs, où se trouve le théâtre de M. Marte, — un théâtre de poche, dont les coulisses minuscules servent de chambre à coucher au directeur-professeur gradué de l'Université, lauréat du Conservatoire, ex-premier

rôledel'Odéon, et je ne sais plus quoi encore? ("est très amusant, une représentation tragique sur les planches de cette « bonbonnière », — beaucoup plus amusant qu*un vaudeville. J'y ai vu jouer une fois Andromaque — sans Andromaque! Personne ne s'aperçut de l'absence de la femme d'Hector.

A midi, les petites dames daignent se lever, et elles congédient leurs maîtresses de piano.

C'est à dessein que j'ai souligné ce dernier mot. La maîtresse de piano de la lorette n'est pas, en effet, ce qu'un vain peuple pense, — une artiste qui donne des leçons de musique à des filles de portière qui voudraient passer pour des filles de duc et pair : c'est une vieille dame, ou une dame jeune mais laide, ayant quelque orthographe et quelque habileté, qui vient chaque matin chez les petites dames, jolies mais ignorantes, pour leur faire les cors, ou les cartes, — ou leur correspondance.

C'est l'affaire grave de la matinée, parce que

d'elle dépend la journée. La lorette a connu beaucoup de monde, pendant plus ou moins de temps, — pendanl un mois, une semaine, un jour, une heure, moins d'une heure quelquefois, mais jamais plus d'un mois ; elle a connu beaucoup de monde, et du meilleur — c'est-à-dire du plus riche, celui où Ton ne regrette pas l'argent jeté par les fenêtres et dans les tiroirs des femmes aimables ; ces oiseaux de passage se sont envolés, mais il est impossible qu'ils n'aient pas conservé un souvenir agréable de la cage parfumée où ils ont chanté leurs ariettes amoureuses et aux barreaux de laquelles ils ont laissé quelques plumes de leurs ailes brillantes. Ils ont chanté : pourquoi ne les ferait-on pas chanter de nouveau ?

C'est ici que commence le rôle sérieux de la maîtresse de piano.

Faire les cors, cela soulage ; faire les cartes, cela amuse : mais faire la correspondance, cela rapporte — mieux que Tom, le griffon

noir (jiie j'ai donné à Gustave Mathieu. La maîtresse de piano donc, le pupitre d1 Vrlhurine sur les genoux, près du lit où fume nonchalamment Arthurine,et sous les inspirations directes d" Arthurine, confectionne rapidement et correctement cinq ou six épistoles de différents genres, — même du genre ennuyeux, le meilleur souvent. Arthurine connaît sur le bout de son doigt les goûts, les sentiments, les faibles, de ses éphémères amants : celui-ci ne se laisse prendre qu'aux grandes phrases sonores

— et creuses ; celui-là aime les phrases courtes — et bonnes ; cet autre veut qu'on flatte sa vanité nobiliaire et que, tout en lui passant la main dans les cheveux, on l'entretienne des Croisés ses ancêtres ; cet autre veut qu'on lui vante son cœur, qu'on lui en parle toujours

— comme d'un absent; chacun enfin a sa toquade, qu'il faut caresser habilement afin d'en tirer quelque chose. Os lettres — ces traites — rédigées, signées, cachetées, on les envoie à domicile, el on attend les réponses

en supputant leur produit probable, le tant pour cent qu'elles pourront rapporter : on a demandé cinq louis au baron de Z ", il enverra peut-être cinquante francs; on a demandé \ ingt francs au vicomte de C**, il enverra peut-être cinq louis, — et ainsi des autres. Il y a même des jours ou Ton tape un ami de cent sous pour payer les courses vaincs du commissionnaire. Ces jours-là, la maîtresse de piano et son élève vont déjeuner à la crémerie, chez la mère Giquet du coin, lorsque Crédit n'est pas mort ; si ces mauvaises payeuses Font tué, elles se contententent de quelques ronds de saucisson de Lyon, en se demandant avec quoi et avec qui elles souperont.

Messieurs les avocats, eux, n'ont pas de ces vulgaires soucis. Ils quittent la salle des Pas-Perdus ou sortent de la 6e chambre, descendent gravement les escaliers, traversent en robe la rue de la Sainte-Chapelle et entrent

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au restaurant Louis, — un ancien cabarel à cochers devenu, du jour au lendemain, un café d'Aguesseau inférieur à l'ancien.

Un endroit curieux, ce restaurant Louis ! Pas ou peu de profanes : rien que des avocats ou des avoués en robe, en barrette, ou en rabat. Les garçons ont l'air rébarbatif des huissiers audienciers, et Ton s'étonne que les tables ne soient pas revêtues de serge verte au lieu de toile blanche. Môme en mangeant, toutes ces robes noires ont encore l'air de plaider. Cet avocat prend son fricandeau pour sa partie adverse et il l'injurie du regard et de la fourchette. Cet avoué signifie au garçon la séparation des biens-comestibles entre son voisin de table et lui. Tous, quand ils demandent un plat, se croient tenus à des effets de manche...

Pendant que les avocats plaidoient a coups de fourchette, les peinlres en bâtiment retournent à l'ouvrage, sans plus de hâte qu'ils

«h» LES HEURES PARISIENNES

n'en ont mis à le quitter, et d'autres peintres, les élèves des Beaux-Arts, sortent de l'École où ils viennent d'académiser.

Timothée Trimm sort de l'imprimerie du Petit Journal et prend une voiture pour se rendre chez Fraisse-Peter's. Quelquefois il s'en va modestement à pied, comme un simple mortel, escorté soit de Cochinat, soit d'Hippolyte Philibert, soit de tout autre de ses collaborateurs.

Aurélien Scholl entre chez Bignon.

Michel Masson entre au numéro 14 de la cité Trévise.

Charles Joliet sort des bureaux de la Vie Parisienne — avec un manuscrit de moins.

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Une Heure du soir

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