‹ Les heures parisiennesChapitre 4 sur 11 · DEUX HEURES APRÈS MIDI · texte numérisé non relu

DEUX HEURES APRÈS MIDI

Les compatriotes de Jules Noriac et de Jules Claretie vont dîner, avec encore plus d'empressement qu'ils n'en mettent le matin à aller déjeuner. Manger beaucoup et travailler peu en feignant de travailler comme des nègres, c'est la Loi et les Prophètes des Limousins, — ces millionnaires de l'avenir.

Quelques académiciens se rendent à l'Institut pour assister à la séance hebdomadaire : sans doute ceux qui ont besoin de jeton —

pour jouer au wihsl. Les honneurs rapportent quelquefois de l'argent.

Emile de Girardin fait son entrée à la Liberté, le lorgnon sur l'œil et l'alinéa sur les lèvres. En voilà encore un qui va sauver le monde — et la liberté — en collaboration d'Alfred Darimon.

Le général belge Delamotte — qui est général comme l'avoué de Périgueux est roi d'Araucanie — se promène sur les boulevards, les mains derrière le dos, un foulard de couleur dans les mains, des bagues à tous les doigts. C'est Y Arménien de 1866, — beaucoup plus Arménien, par l'excentricité de son costume, que ce pauvre abbé Kassangian, mort récemment.

Charles Joliet va faire un tour à la Société des gens de lettres, cité Trévise. Ce sont ses bosquets de l'Académie, à lui, et il y va chercher la vérité :

Inter silvas Academi quœrere verum.

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C'esl du pur Horace, ami Jolie! .

Jules Xoriac entre au théâtre des Variétés, — son théâtre. S'il remet la main sur une Belle Hélène, je le vois d'ici richissime, ayant sa voiture et son groom tout comme notre confrère Ponson du Terrail, qui passe en ce moment sur le boulevard. Et je m'en réjouis d'avance, ami Noriac!

Les Rémonencq envahissent l'hôtel Drouot, où ils vont disputer aux amateurs les curiosités à l'enchère. Abominable race que les gens de cette bande noire ! Ils veulent acheter pour rien, afin de revendre très cher, et, quand ils sont là, il n'y a pas moyen de rien avoir de ce que Ton convoite : ils accaparent tout ! Mon grand plaisir, lorsque je m'égare dans ces salles où l'on est si vite asphyxié, est de faire monter ces Rémonencq si âpres au gain en faisant monter les objets sur lesquels ils ont jeté leur grappin. — « Ah ! tu veux ce meuble,

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bourgeois! » se disent-ils en m'en tendant mettre à ehaque instant une enchère nouvelle, — et ils surenchérissent. C'est souvent un vieux bahut en bois neuf qui ne vaut pas quarante francs : j'en donne cent, puis cent cinquante, puis deux cents — et je le leur abandonne à deux cents cinq... Attrapés !

Quelquefois, il est vrai, je le suis moi-même à mon propre piège, mais cela ne me corrrige pas de la démangeaison que j'ai de corriger ces Auvergnats de leurs habitudes cupides. D'ailleurs, le hasard ma assez bien servi : parmi les bibelots poussés par moi qui me sont restés pour compte, se trouvent deux Glodion très rares et un petit meuble Louis XIV comme il n'y en a pas beaucoup dans la circulation. Je ne regrette pas de les avoir payés au-dessus de leur valeur marchande — à cause de leur valeur artistique inestimable. Quand on aime les objels d*arl, il ne faut pas cra'ndre de les payer trop cher: ce n'est jamais assez cher.

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C'est mon sentiment et aussi, j'en suis sûr. celui de ce vaillant esprit et de ce v.ùllanl cœur qu'on appelle \adar, — Nadar, ['infatigable promoteur du plus lourd que l'air, le parrain de Sainte Hélice, L'incorrigible ascensionniste, Nadar enfin, Nadar ! Les amateurs encombrent ses salons et ses ateliers, moins peul-ôtre par goût pour la photographie que par curiosité pour les curiosités qui se trouvent réunies là à profusion : faïences rares. meubles de choix, tableaux de prix, etc. Un musée !

Mieux vaut cent fois aller visiter ce petit musée que d'aller entendre messieurs les députés qui en ce moment envahissent le Palais-Bourbon. Il n'y a pas beaucoup d'orateurs à la Chambre, savez-vous° et il faut que le devoir y appelle pour qu'on y aille.

Ce n'est pas comme autour d'Emile Digard, le chanteur des Halles centrales, où la foule s'amasse tous les jours de deux à BÎX heures.

— une foule sans cesse renouvelée et toujours aussi altérée de musique, à en juger par la façon dont elle ouvre la bouche en même temps que les oreilles. Ce que chante Emile Digard, elle le boit !

C'est donc un personnage, ce personnage? Sans doute. Yriarte Ta oublié dans ses Célébrités de la rue, mais le peuple des halles ne l'oublie pas. lui. Chaque jour, vers deux heures de L'après-midi, dans une encoignure du pavillon de pierre, à deux pas de la station des omnibus, un homme arrive suivi d'une femme; il porte un orgue, elle ne porte rien; il est jeune, elle est vieille; il aune casquette, elle a un bonnet : ce sont les deux artistes aimés du public qui n'est pas difficile, Emile Digard et sa mère — à moins que ça ne soit sa femme, pourtant ! Emile Digard est affligé d'un léger strabisme, qu'il rend plus sensible en levant fréquemment les yeux vers le ciel ; mais ses admirateurs ne s'en aperçoivent môme pas !

Que chante-t-il donc, cet Orphée, pour ap-

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privoiser ainsi les ours? Tout simplement les Refrains de la lice, — des chefs-d'œuvre, comme on peut en juger par ce couplet, une simple perle :

« Pauvre enfant du peuple, au bruit de la guerre Ton cœur s'est ému : n'es-tu pas Français? Plein d'un noble espoir, cours à la frontière, Tu peux sans orgueil rêver des succès.

Il n'est plus de rang devant le génie. Et quatre-vingt-neuf a tout aplani; Tu pourras grandir : va, sers ta patrie ! Petit à petit l'oiseau fait son nid. >

Il parait que le public des Halles centrales affectionne cette littérature-là et qu'il la comprend, — ce qui est plus fort.

Hélas!

Mais où vont ces commissionnaires qui marchent d'une allure si légère, malgré leurs gros souliers d'Auvergnats? Ils se dirigent vers les hauteurs cythéréennes du quartier Bréda, et s'arrêtent ici el là. où ils déposent discrète-

ment de petits poulets roses ou verts qui contiennent presque tous des tendresses de ce genre, à l'adresse de Mlle Peau-de-Satin, danseuse de Mabille, ou de Mlle Gastorine, rentière pour rire :

Cher ange,

Je serai ce soir à six heures à la Porte Jaune

avec mon ami Jules. Amène ton amie Julia.

Mille baisers.

Ton Arthur.

Ils iront aussi quelque jour à la Porte Jaune, en compagnie de quelques petites clames, ces jeunes gens qui, pour le moment, leurs livres de classe sous le bras, s'en vont aux répétitions du collège voisin, à Louis-le-Grand, à Saint-Louis, à Henri IV, à Gharlemagne, a Sainte-Barbe, ou au lycée Bonaparte, enfin dans l'un des cinq ou six restaurants intellectuels où Ton sert les meilleurs plats de l'Antiquité à la jeunesse française qui ne s'en trouve

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pas plus grasse pour cela. Si on la laissait choisir elle préférerait la carte de Brébant au menu classique qu'on lui impose depuis si longtemps. C'est très bon, assurément. Salluste et Tacite, Horace et Virgile, Homère et Sénèque, Pline et Gicéron; mais les perdreaux truffés, mais les suprêmes de volaille, mais les turbots sauce aux câpres, mais les soles normandes, c'est meilleur — en cabinet particulier surtout! La jeunesse aurait raison de préférer cette nourriture échauffante mais agréable à l'alimentation saine mais fade à laquelle son cerveau est condamné. Un homme qui a soupe vaut dix savants î

Allez, pour la seconde fois de la journée, jeunes gens, vous nourrir de la moelle de F Antiquité. Gela vous ennuie peut-être, mais il vous reste cette consolation de penser que cela en a ennuyé bien d'autres avant vous et que cela en ennuiera bien d'autres après vous. Toutes les fois que je vous rencontre ainsi, entrant résignés dans quelque lycée, je songe

au temps où j'étais écolier comme vous et où j'avais tant de peine à retenir ce qu'on essayait d'inculquer à mon esprit, — car, je vous en fais confidence, j'étais alors un fier cancre! Pourquoi rougirais-je de l'avouer! J'ai pour excuse d'illustres exemples, — entre autres celui de Henri Heine disant : « Pour le latin, vous ne pouvez vous faire une idée, madame, de la complication de cette chose ! Si les Romains avaient été obligés d'apprendre d'abord le latin, ils n'auraient pas eu de temps de reste pour conquérir le monde. Ce peuple heureux savait déjà au berceau quels substantifs prennent im à l'accusatif; moi, au contraire, il me fallait l'apprendre à la sueur de mon front... »

Imp , D e^tre ,Paris ,

Trois Heures du soir

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