‹ Les heures parisiennesChapitre 8 sur 11 · TROIS HE1 RES APRÈS MIDI · texte numérisé non relu

TROIS HE1 RES APRÈS MIDI

manque pas plus souvent, à la façon nonchalante dont il le chasse. Il est entré dans les bureaux du Temps, s'est assis devant le tapis vert sur lequel sont toutes les feuilles de France et de Navarre: vous croyez peut-être qu'il lit? vous ne le connaissez pas, alors. Il ne lit pas ces gazettes giboyeuses où tout autre que lui descendrait une nouvelle en un clin d'œil; il ne les lit pas, il les touche Tune après l'autre, et, quand il les a touchées toutes, il s'en va en disant dédaigneusement : « Mais il n'y a absolument rien dans les journaux ! »

Il n'y a rien, mon cher Pelloquet? Moi je trouve qu'il y a trop...

GbtwAAUr ,

Quatre Heures du soir

Qï ATRE HEURES DV SOIR

On dit bien une heure, deux heures, trois heures de l'après-midi, mais on dit quatre heures du soir : la vesprée est venue!

Si c'est l'hiver, il fait nuit, les ouvriers veillent, les lampes des travailleurs de tous les états s'allument. Si c'est l'été, il fait jour comme à midi, et c'est alors une joie pour les écoliers et pour les employés de sortir de leur école ou de leur bureau, parce qu'il leur semble qu'ils ont une journée entière devant eux, au lieu de quelques heures. Pauvres prisonniers! ou plutôt, heureux prisonnier.-,!

puisqu'ils peuvent sortir chaque jour de leur prison. Lalude et le baron de Trenck auraient bien voulu être écoliers ou bureaucrates : ils n'auraient jamais songé à se fabriquer des échelles de corde avec leurs chemises, pour s'évader...

Emile de Labédollière sort du Siècle, la pipe à la bouche, un paquet de journaux sous le bras, et arrondissant sa fameuse mèche qui dit tant de choses aux gens qui savent deviner. Où va-t-il ainsi, dodelinant de la tète, s'arrètant aux étalages, causant familièrement avec l'homme du peuple du coin? Travailler aux couplets qu'il improvisera ce soir à un souper d'inauguration quelconque? C'est probable; en tout cas, cela ne nous regarde pas. Il a fait son courrier, — son pensum politique de chaque jour : on n'a rien de plus à lui demander.

B. Jouvin sort en chantonnant de l'impri-

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merie Kugelmann. Pour un peu, il battrait des

ailes. Son article est corrigé; son pensum, à lui aussi, est fait — sans solécismes ni barbarismes. Il était en retenue, le voilà libre. Il y a toujours de l'écolier dans l'homme, et le devoir le plus agréable à remplir est toujours un devoir.

Le bibliophile Jacob, sorti de la Bibliothèque de l'Arsenal depuis une heure, bouquine sur les quais, où les elzeviers sont de plus en plus rares pourtant. N'importe! On espère découvrir un de ces merles blancs clans ces petites cages des bouquinistes des quais, — où chantent si piteusement tant de rossignols. Et la preuve, c'est que tous les jours, de quatre à cinq heures, les mêmes bibliophiles — Jacob ou non — interrogent soigneusement les mêmes boîtes, qui répondent si mol à leurs recherches. On ne trouve rien, mais on a fureté, remué de vieux papiers : on est heureux et on en dîne avec plus d'appétit! Le bouquinage est l'absinthe des

savants, une absinthe qui n'abrutit pas comme l'autre.

La galerie d'Orléans commence son brouhaha. C'est là que se retrouvent avant dîner les provinciaux qui ont l'intention de se perdre après dîner. Les étrangers, non plus, ne se donnent pas rendez-vous ailleurs, à cause des Trois Frères provençaux. On vient de Marseille ou de Calcutta, de Shanghaï ou de Carpentras, et Ton a résolu de dîner au Palais- Royal, la tradition l'exige : d'où l'affluence toujours considérable de promeneurs dans cette galerie vitrée qui a pris la suite des affaires des trop fameuses galeries de bois. Tous les accents y sifflent, tous les patois s'y croisent, toutes les langues s'y heurtent, même la langue verte. Une vraie galerie de Babel !

D'autant plus galerie de Babel que l'éditeur de la Société des gens de lettres, E. Dentu, y a sa librairie, — une petite boutique grande comme un mouchoir de poche, à cette heure-

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là assiégée par une foule d'écrivains nés ou à naître, de vieux mandarins lettrés ou déjeunes gens qui se rêvent le bouton de cristal, des célébrités d'hier et des célébrités de demain.

Tous les passés et les futurs s'empressent autour d'un petit homme qu'ils savent omnipotent, quoiqu'il ne soit qu'un simple commis de Dentu ; premier commis, il est vrai, — c'est-à-dire premier ministre avec portefeuille. Il recueille autant de sourires et de poignées de mains que s'il était son propre patron, et il y est si habitué qu'il n'y fait pas même attention. Quand Ponson du Terrail donne un drame au théâtre du Chàtelet, il apporte une loge à Sauvaitre, dont il estime fort le goût et dont il prise fort le jugement. Quand un des édités de Dentu a publié un livre chez un autre libraire, il en vient offrir un exemplaire à Sauvaitre. Quand les frères Davenport ont remporté leur armoire à la salle Herz, Sauvaitre était parmi les spectateurs non pavants : M. Bernard Dcrosne lui avait envoyé un billet.

Heureux homme que ce petit homme! Homme précieux aussi, dont M. Dentu fait le plus grand cas.

Que de gens de lettres des deux sexes il voit chaque jour venir proposer leurs manuscrits, qui sont généralement des chefs-d'œuvre avant l'impression! Que de gens il a vus venir surtout! Il aurait plus tôt fait de compter les sables de la mer et les étoiles du ciel. Dentu édite déjà beaucoup : que serait-ce donc s'il avait édité tout ce qu'on lui a proposé! Son catalogue de nouveautés forme à lui seul un volume — qui n'est lu que par les libraires de la province et de l'étranger.

C'est dans la boutique de Dentu que j'ai eu l'honneur de rencontrer, entre quatre et cinq heures du soir, la plupart de mes illustres confrères des deux sexes, M. Edouard Fournicr et Mme Clémence Badère, M. Cayla et Mme Olympe Audouard, M. Henri Delaage et Mme Raoul de Navery, M. Alfred Michiels et Mme Judith Derosne, M. Charles Sauvestre et

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M""' Louise Colet, etc., etc. N'y ai-jc pas rencontré aussi Charles Joliet?

Du livre au journal il n'y a pas plus loin que du Palais-Royal à la rue du Croissant. C'est l'heure du marché aux journaux. Les voitures du Petit Journal, avec leurs postillons en culotte verte, attendent qu'on les bourre d'exemplaires destinés à la province et à l'étranger. Plus loin, d'autres voitures, plus modestes et à bras, attendent qu'on les emplisse de numéros de la Patrie destinés aux quartiers excentriques de Paris. Puis, grouillants comme un nid de fourmis, les vendeurs des autres petits journaux du soir, — des industriels qui gagnent plus, en quelques heures, que les ouvriers dans leur journée. Tout cela crie, se dispute, se cogne même de temps en temps, en l'honneur de Gutenberg, qui, s'il avait su... C'est un spectacle qui a son prix.

Un autre spectacle, plus agréable, c'est celui de la Descente de la Courtille galante.

Des hauteurs du quartier Bréda — qui est le faubourg de Cologne de Paris, comme le faubourg de Cologne est le quartier Bréda de Bruxelles — jusqu'aux boulevards Montmartre et des Italiens, ce sont des théories de drôlesses indépendantes à n'en plus finir, toutes vêtues de leur toilette de combat, si diaboliquement provocante : bottines à talons, robes à froufrous séditieux, ceintures dorées, basquines plastiques, chevelure opulente emprisonnée dans une résille d'or, toquet à plumes de paon. Elles seraient adorables si elles étaient un peu plus honnêtes! Mais non! leur séduction vient précisément de leur corruption, — je l'ai dit à propos de Paris, je dois le dire surtout à propos des Parisiennes. On ne les remarquerait pas si elles n'avaient pas ces toilettes tapageuses, si elles ne se maquillaient pas, si elles n'avaient pas en marchant ces airs de tête, ces effets de hanches, ce je ne sais quoi enfin qui accroche le regard des passants libertins. On ne les remarquerait

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pas, et elles veulent se Taire remarquer, ces Rosières du Diable en quête d'une couronne — ou d'un louis. Elles se contenteraient volontiers du rôle de violettes, si la modestie rapportait autant que l'insolence ; elles consentiraient de bon cœur à être vertueuses, si le vice n'était pas d'un emploi plus commode et d'une pratique plus facile. Que voulezvous? Les hommes aiment ça; elles servent de ça aux hommes, — qui, pour se venger d'eux-mêmes sur elles, enveloppent leurs louis dans une feuille de mépris, dont elles font du reste moins de cas que d'une feuille de papier à cigarette. Elles pensent comme Mazarin : « Qu'ils méprisent pourvu qu'ils payent! » Et, de fait, nous payons encore plus que nous ne méprisons.

Pendant que ces drôlesses-là descendent des hauteurs du quartier Bréda, d'autres filles d'Eve y remontent : ce sont les danseuses qui reviennent de l'Opéra, où elles ont répété. Car les pieds ont aussi à apprendre des rôles

— souvent très compliqués : taquetés, assemblés, pointes, ballons, grands fouettés, etc. Pendant deux heures, sous prétexte d'allonger leurs muscles, d'assouplir leurs jointures, de donner du jeu à leurs jambes, elles se sont livrées à une gymnastique terrible, diabolique, dont le public ne leur tiendra pas compte ce soir ou demain, — le public n'appréciant, dans les danseuses, que leur maillot et leur jupe indiscrète.

Pauvres danseuses ! Dire qu'il y a des femmes honnêtes qui envient leur sort!...

lmx> . D e iâtre . x ans

Cinq Heures du soir

Les queues se forment à la porte des théâtres populaires, — c'est-à-dire „de la Porte-Saint-Martin, de l'Àmbigu-Comique, de la Gaité, du Chàlelet. Les autres théâtres, qui donnent moins d'actes et qui d'ailleurs sont moins courus — étant plus distingués, — ne sont pas assiégés aussi tôt : leurs contrôleurs et leurs ouvreuses de loges ont presque le temps de diner.

J'ai fait queue, moi aussi, je ne crains pas de l'avouer, — aujourd'hui que je ne vais plus au spectacle.

Et je n'ai pas dîné pour m'acheter des gants!

s'écrie Laferrière dans la comédie de M. Ponsard.

Je ne dinais pas non plus alors, mais c'était pour acheter une contremarque à quelque titi, qui avait déjà avalé cinq ou six actes, un drame et demi, et qui en avait assez. Je mangeais ses restes avec gloutonnerie, — cinq ou six actes, quelquefois sept, — et je ne trouvais pas qu'il y en avait de trop... C'est ainsi que j'ai vu jouer dans la même soirée : Fabio le novice (5 actes), V Abbaye de Castro (7 tableaux) et Périnet Leclerc (12 tableaux). Ah! comme je croyais bien que tout cela était arrivé! Comme « j'y allais bien de ma larme! » Comme je m'attendrissais bien sur les malheurs de la jeune première, et comme je partageais bien l'indignation de mes voisins du paradis au sujet des canailleries du traître de la troupe! Quelles ovations à Mélinguc! Quels poings montrés à Chilly — qui alors ne s'appelait pas M. de Chilly! Ah! j'ai trop pleuré sur les malheurs imaginaires des au-

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très, car aujourd'hui je ne sais plus m'apitoyer sur mes propres infortunes — un peu plus réelles! Je me suis trop intéressé aux cabotins et aux cabotines pour m'intéresser désormais sérieusement à qui que ce soit au monde, — pas même à moi!

De cette époque mémorable je n'ai conservé qu'une indigestion de drames qui dure encore, malgré la médication énergique à laquelle je l'ai soumise et l'hygiène intellectuelle à laquelle je me suis soumis moi-même. Quand on me rencontre au théâtre, c'est qu'on m'y a entraîné — ou qu'une sympathie particulière pour l'auteur m'y a attiré; mais jamais je n'y vais de mon plein gré, ni surtout de gaieté de cœur, comme à une partie de plaisir. Je suis peut-être le seul homme de lettres parisien dont les directeurs et les contrôleurs ne connaissent ni le visage ni le nom.

J'en ai conservé autre chose encore : c'est un souvenir semi-sentimental, semi-grotes-

que — comme beaucoup de souvenirs de jeunesse. J'avais alors dix-sept ans, et, chaque fois que je le pouvais, c'est-à-dire deux fois par semaine, j'accourais au théâtre de la Gaîté, dont la première étoile était mademoiselle... Trois-Étoiles, qui depuis... mais alors elle était svelte, fraîche, appétissante, jeune en un mot, jeune — et ingénue à lui donner le bon Dieu sans confession. Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'en étais amoureux fou, — si bien fou que, pour me guérir de ma folie, un ami de mon père, qui était aussi l'ami du souffleur, obtint un soir de celui-ci, pour moi, une petite place à côté de lui. Pendant que le souffleur soufflait, j'attendais, le cœur battant d'émotion, les yeux démesurément écarqurllés, que mon étoile adorée se levât à l'horizon de la toile de fond, — l'étoile du berger. Elle fit son entrée sur la scène, mon sang ne fit qu'un tour; elle s'approcha du trou du souffleur avec une démarche de déesse — qu'elle était; elle parla, et, tout en parlant,

daigna abaisser ses yeux divins sur mes yeux humides de tendresse, éloquents de passion... « Ah! madame!... » m'écriai-je, éperdu, en tendant mes bras suppliants vers elle. « Qu'est-ce qu'il f...iehe donc là, ce grand serin?... » répondit-elle avec colère à voix basse — trop haute pour moi. Je lui avais coupé sa réplique et fait manquer son effet, ainsi que je l'appris plus tard, *car ce soir-là, vous le pensez-bien, je n'attendis pas mon reste...

J'ai avalé bien des couleuvres dans ma vie et elles ont assez bien passé, mais jamais je n'ai pu diriger ce « serin-là », — non, jamais!

Cet oiseau des Canaries m'amène tout naturellement à parler des étouffeurs de perroquets, — ou, si vous l'aimez mieux, des buveurs d'absinthe. C'est leur heure. Sur toute la ligne des boulevards, à la porte de tous les cafés, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille, on ne voit que gens gravement occupés à préparer ou à boire cette tisane de sulfate de

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cuivre. Voilà une quinzaine d'années que l'Absinthe-Morbus règne à Paris, et, malgré les rapports des médecins de Bicètre et de Gharenton sur le nombre toujours croissant des victimes de cette épidémie, elle continue à régner en souveraine bien-aimée. C'est à peine si le choléra, en rivalité avec elle, lui a fait du tort. Le pli est pris, et d'épidémique, l'Absinthe-Morbus est devenue endémique.

Si elle se contentait d'éreinter l'estomac des étouffeurs de perroquets, je n'en dirais rien, — car, après tout, cela les regarde ; mais elle pousse à l'ivresse de la vanité, qui amène chaque soir des pugilats de paroles entre buveurs, la plupart gens de lettres ou artistes, acteurs ou photographes. Quand on se croit beaucoup, on est peu disposé à croire aux autres, et de la satisfaction qu'on éprouve à faire son propre éloge on passe volontiers au plaisir de faire la critique des autres. Si l'absinthe est amère, la médisance est douce,

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— surtout quand la médisance est de la belle et bonne calomnie.

C'est spécialement au boulevard Montmartre que les égratigneurs de renommées tiennent leurs assises, en buvant et en fumant. Leurs noms? je les citerais volontiers s'ils en valaient la peine. En tout cas, je n'ai pas à ménager leurs personnes : Troyens ou Rutules, je les traiterai sans distinction. Ils sont là une centaine d'impuissants et d'envieux qui s'imaginent qu'avec un ipse dixit tout est dit, et qu'on doit accepter comme arrêts définitifs les jugements téméraires que leur vanité leur fait porter sur eux-mêmes et contre les autres. Ils supposent peut-être naïvement que leurs cigares ressemblent aux trompettes de .Jéricho, et que, lorsqu'ils ont fumé trois fois autour d'une réputation, elle doit tomber d'elle-même. C'est le mot de Danton à propos d'Hébert. Il y a beaucoup de marchands de fourneaux parmi les gens de lettres et les artistes.

Quelquefois même, au pugilat de paroles succède le pugilat véritable, l'argument ad hominem, le syllogisme brutal qu'Aristote n'avait pas prévu et qu'on appelait jadis la loi du tricot : quand on ne peut parvenir à se faire accepter ou comprendre à coups de raisonnement, on assomme son interlocuteur ou son ennemi à coups de bâton : c'est plus éloquent. Cela s'est passé ainsi au boulevard Montmartre — et ailleurs.

Puisque je suis au boulevard, j'y reste encore quelques instants, pendant que sonnent cinq heures.

Léo Lespès sort des bureaux du Petit Journal, tenant un exemplaire fraîchement pondu, qu'il étale et où il paraît lire avec une certaine complaisance l'article de Timothée, — son ennemi intrime, dirait Commerson. Il va s'asseoir sur la terrasse du café des Variétés, au milieu du clan des vaudevillistes

et des dramaturges, et, de là, il regarde passer ses lecteurs.

A deux pas de lui, sur l'asphalte est un kiosque de marchand de journaux, en ce moment encombré d'acheteurs. Aux bourgeois la Patrie, aux gens de lettres Y Époque, aux employés Y Opinion nationale, aux boursiers la Presse, à tout le monde Y Evénement, le Petit Journal et les Nouvelles!

Justement voici Jules Noriac qui sort de son théâtre ; il traverse le boulevard et va en face, au café de Mulhouse, faire sa partie de jacquet avec Bourdin ou avec Dupeuty.

PaulFoucher, trottinant menu, le lorgnon sur l'œil, et venant de la rue du Croissant, traverse aussi le boulevard, mais pour aller chez lui : ses correspondances sont mises à la poste. Paul Foucher, homme sage, ne hante pas les cafés.

Charles Joliet vient du boulevard Saint- Martin, où demeure Achille Faure, à qui il a collé un volume. Vlan ! Il se dirige tout

guilleret vers le boulevard des Italiens, où demeure Julien Lemer, directeur de la Librairie centrale, à qui il espère bien coller aussi un volume. Vlan! Charles Joliet, qui n'est pas moins sage que Paul Foucher (il Test même davantage, car il se fût bien gardé d'écrire V Amiral de V escadre bleue!) ne hante pas plus que lui les estaminets : il aime mieux garder son esprit pour lui et pour ses amis que de le dépenser dans ces parlotes littéraires, où d'ailleurs on ne place pas de manuscrits.

Etienne Garjat fait son entrée au café de Madrid : quarante paires de mains se tendent avec empressement vers lui. C'est la poignée de main du jour et de la nuit, ce Carjat! Où qu'on aille et à quelle heure qu'on y aille, on le rencontre en train de donner ou de recevoir cette marque banale d'amitié. Comment peutil reconnaître ses amis au milieu de tant de camarades? C'est agréable, les camarades ; mais c'est meilleur, les amis, va, mon cher Carjat !

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Puis arrivent successivement les correspondants des journaux étrangers et des journaux des départements: Louis Gottard, Léon Cladel, Ranc, Lafont, Pessard, Spuller, Pelloquet, Jules Richard, Castagnary...

Castagnary est plus que correspondant : depuis le lor novembre il est rédacteur en chef d'un journal qui a eu bien des vicissitudes, du Nain Jaune. Aurélien Scholl Ta fondé

— pour la seconde fois, à moins que Cauchois Lemaire ne compte pas. Après lui est venu le farouche Théophile Silvestre et le terrible Ulysse Pic. Après Silvestre, Aurélien Scholl, déjà nommé. Maintenant c'est Castagnary, un écrivain sérieux et un journaliste fantaisiste,

— garantie de succès. Malheureusement, derrière le Nain Jaune il y a Y Europe, — et le doublé n'a jamais valu l'or pur.

En même temps que les correspondants, arrivent de tous côtés et de tous journaux des citoyens de la république des lettres, petits et grands, amis et ennemis, qui choisissent leur

table pour éviter tout contact antipathique, mais sans pouvoir éviter celui du regard, — car on s'observe beaucoup au café de Madrid! Il y a le clan des auteurs dramatiques et le clan des poètes, le clan des fantaisistes et le clan des purs, le clan des romanciers et le clan des musiciens. A cette table, Charles Bataille et Alphonse Daudet, Alphonse Duchesne et Lafont ; à cette autre , Amédée Rolland et Viellot, Jean Du Boys et J.-J. Debillemont; à cette autre, Belot et Pradines, Hector de Callias et Fernand Desnoyers ; à cette autre, Ponson du Terrail et Léopold Stapleaux, Durandeau et Olivier Métra; à cette autre, Charles Monselet et Hippolyte Babou, Jules Vallès et Albert Wolf; à cette autre, cinq ou six autres gens de lettres, de palais, de musique ou de photographie, — et, circulant au milieu, Clovis, le garçon, qui répond à tout le monde sans se troubler.

Les correspondants des journaux étrangers et des journaux des départements ont envoyé

leurs correspondances : ils peuvent se livrer maintenant au charme de la causerie ou du jacquet. Cependant, comme le café de Madrid est un centre de nouvellistes, les nouvelles y abondent, apportées par celui-ci ou par celuilà; les oreilles les recueillent et bientôt les plumes marchent. Cette correspondance supplémentaire, souvent plus intéressante que la première, doit être rédigée sur le pouce, avec la rapidité de L'éclair, car tout à l'heure il ne serait plus temps, — tout à l'heure, dernière levée dans les grands bureaux de poste, dont les abords sont en ce moment assiégés par la foule des retardataires.

Comme au lieu d'étouffer un perroquet — et d'étrangler la réputation de son prochain, — il est plus doux d'entendre, assis ou debout, la musique militaire du jardin du Palais-Royal, ou du jardin des Tuileries, ou du jardin du Luxembourg! C'est L'absinthe des gens délicats, et c'est une absinthe déli-

cieuse, dont l'ivresse vaut mieux que l'autre. De celle-là, au moins, je n'ai gardé aucune amertume aux lèvres ni aucun dégoût au cœur — malgré les farces qu'elles m'a jouées... Pendant que les musciciens soufflaient dans leurs cuivres, nous faisions le tour du parterre au milieu duquel ils se placent, et nous nous croisions avec des grisettes du quartier, de petites filles rieuses qui semblaient échappées d'un roman de Paul de Kock. Empoigné par la musique, je ne prêtais nulle attention aux discours et gestes de l'ami que j'ava'S à mon bras et qui, lui, ne venait au Luxembourg que pour y cueillir le jour. Règle générale, de deux femmes qui se promènent ensemble, l'une est jolie et l'autre est laide : quand les cuivres et les clarinettes avaient cessé, je me retrouvais toujours dans la grande allée du Luxembourg, en route pour le cabaret de la mère Monper, donnant le bras à une Mimi Pinson grêlée ou hors d'âge, tandis que mon ami marchait triomphalement en avant, orné d'une adorable

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Manon Lescaut rose et fraîche comme un printemps... Cela ne me corrigeait point d'aller chaque soir entendre la musique au Luxembourg; le temps seul m'en a corrigé, — je ne sais pas pourquoi.

Le temps aussi corrigera ces jeunes écervelés que les recors emmènent dans un fiacre vers le milieu de la rue de Clichy, au féroce n° 72. Il est cinq heures, dernier délai accordé par l'hôtel de la Dette à ceux qui veulent devenir ses locataires : hâtez-vous donc, recors, si vous voulez arriver à temps ! O Clichy ! malgré les dessins joyeux de Gavarni, tu es une abominable prison, — non parce qu'abominable, mais parce que prison...

J'allais oublier qu'à cinq heures sortent de la Bibliothèque impériale les employés du Catalogue qui ont mis une rallonge de vingt sous à leur journée de trois francs, et, de la salle d'armes de Jacob, — le professeur du

faubourg Montmartre, élève de Grisier et le meilleur tireur de la France, — une foule de journalistes, l'espoir de l'avenir: A. Lafont et H. Fouquier, Ranc et Clément Duvernois, G. Isambert et Lomon, Joncières et Prével. Castagnary en sort quelquefois aussi, mais rarement, — ses fonctions d'Aurélien Scholl en chef du Nain Jaune l'absorbant tout à fait.

J'aime à voir cette vaillante jeunesse s'habituer au jeu de Fépée: on ne sait pas ce qui peut arriver. D'ailleurs, l'escrime est un exercice fort hygiénique.

Lnp D elâtrë.Paiis ,

Six Heures du soir

Angélus du soir ! — espoir Les biches reviennent du Bois, seules ou en compagnie, ramenantes ou ramenées, pour dîner chez Brébant ou à la Crémerie, à la Maison d'or ou chez la mère Giquet, — selon que leur chasse a été heureuse ou qu'elles rentrent bredouille.

Les pompiers se rendent , par petites escouades, casque en tète, mais sans armes, aux différents théâtres de Paris, toujours menacés d'incendie. En même temps qu'eux, paraissent, se rendant aux mêmes endroits qu'eux, des soldats de la garde municipale à

cheval — sans chevaux : la foule qui s'amuse a besoin d'être surveillée et contenue.

Les rapins des deux sexes sortent du Louvre, d'où l'on a renvoyé le public à quatre heures. C'est une mesure récente, louable, qui a prolongé ainsi la journée de travail des artistes. La vie est courte, et l'art est difficile!

Les ouvriers du bâtiment, — maçons, charpentiers, serruriers, etc., — quittent l'ouvrage ou le chantier, trouvant, eux, que leur journée est trop longue d'une demi-journée au moins. C'est le travail attrayant par excellence, l'art! Mais l'art manuel?...

S'il rapportait assez, encore! Mais non! il faut croire qu'il est insuffisant, puisque chaque soir, vers six heures, les succursales du Montde-Piété sont assiégées, littéralement, par des gens — qui ne sont pas des rentiers. Il faut diner, surtout lorsque l'on n'a pas déjeuné le matin, et que Ton n'a même pas soupe la veille. Il faut dîner et faire dîner la petite famille, — des bouches gloutonnes, des appétits féroces!

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Un homme, cela peut jeûner un jour, deux jours, trois jours; mais des enfants, il faut que cela mange, — ou alors cela meurt. Et, quoi que cela coûte à nourrir, c'est si gai dans une maison, les enfants!

Les comiques du Palais-Royal, — Léonce, Kalekaire, Berthelier, — descendent la rue des Martyrs, se rendant à leur théâtre avec la même absence d'empressement que les employés à leur ministère et les enfants à leur école. Ils ont l'air bien tristes, ces bouffons, bien tristes ! Le fait est que cela n'a rien de bien amusant d'amuser tous les soirs la foule...

Thérésa en sait quelque chose, elle pour qui la foule s'empresse en ce moment aux portes de l'Alcazar, afin d'être aux premières places d'où l'on peut le mieux voir et entendre la Patti de la chope. Elle en sait quelque chose, cette idole de la foule, que la foule a faite son esclave depuis bientôt deux ans. Il y a six mois, à l'Alcazar d'été, aux Champs-Elysées,

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elle l'avait brutalement et cruellement sifflée parce qu'elle n'avait pu lui chanter, étant malade, sa chanson de prédilection, Rien iiest sacré pour un sapeur! Malade! Est-ce qu'on a le droit d'être malade quand on appartient au public? Malade! quelle plaisanterie! « Allons, chante, Thérésa! Tu en mourras peutêtre, mais chante! plus haut! plus fort! On ne t'entend pas! Yeux-tu chanter tout de suite, esclave, ou je casse tout!... » Et Thérésa ayant été dans l'impossibilité absolue de chanter, le public, son seigneur et maitre, avait en effet tout cassé, et on ne sait pas où il se serait arrêté si la police n'était intervenue.

Il y a quelque temps, c'a été autre chose — du même genre. Thérésa avait à peine réintégré i'Alcazar d'hiver, rue du Faubourg-Poissonnière, et elle avait repris son répertoire de chansonneltes-Houssot, s'imaginant que ce qui avait ravi son Sultan pendant si longtemps pouvait bien le ravir quelque temps encore : elle allait entamer Rien n'est sa. ..a...

SIX ili:i RES 1)1 sou; l'.T

Cré... pour un sapeur, son triomphé, quand

des cris nombreux, mêlés de sifflets, se firent entendre. « Non! non! plus de Sapeur! La Femme à barbe! nous voulons la Femme à barbe! » Thérésa dut obéir et rengainer sa chansonnette favorite, qui n'est plus celle du public. Pauvre Thérésa! Elle aura un soir ou l'autre le sort de son Sapeur : on lui préférera quelque chanteuse — à barbe...

(maries Jolie! — les poches veuves des manuscrits avec lesquels il les avait mariées le matin — rentre vertueusement chez lui, la tête farcie de projets de romans, de scénarios de comédies, de plans de drames et de sujets d'articles. Pourvu qu'il ne s'avise pas, comme Jules Janin, de refaire le Neveu de Rameau !

M. Polydore-Moïsc-Mardoehée Millaud remonte le faubourg Montmartre avec l'allure d'un homme satisfait de soi. Ce Titus du jour-

nalisme n'a pas perdu sa journée! S'apercevant que le Soleil ne se débitait pas avec la même rapidité que la galette du Gymnase, et qu'il était moins feuilleté qu'elle , il a imaginé de le fusionner avec le Petit Journal. Demain, il imaginera peut-être autre chose de plus ingénieux ; mais comme il a la modestie de Jenny l'ouvrière, et qu'il se contente de peu, il s'en va , se frottant les mains de son excellente idée d'aujourd'hui. II y perd, — qu'importe! pourvu que le public y gagne ! Mais le public y gagne-t-il? Telle est la question.

M. Polydorc-Moïse-Mardochée Millaud remonte donc le faubourg Montmartre, puis la rue Nolre-Dame-de-Loreltc ; il tourne la place Saint-Georges, à gauche, et s'arrête devant une grille dorée sur toutes les coutures : c'est la grille de son hôtel, où tout est doré, comme chez Trimalcion, depuis la cave jusqu'au grenier, depuis la loge du concierge jusqu'aux « lambris » du maître. Quand on a vécu d'or, il est tout naturel qu'on s'entoure d'or, qu'on

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mange dans l'or, qu'on boive dans For, qu'on dorme dans For... Pourquoi M. Millaud ne parle-t-il pas d'or, comme saint Jean Chrisostôme?.. .

Cette grille me rappelle le temps où mon cher Privât — l'honnête bohème calomnié par un tas de grimauds malhonnêtes — manquait quelquefois de la monnaie nécessaire pour constituer une pièce de cinq francs, c'est-àdire un dîner de deux couverts, pour lui et un compagnon de détresse, car les fils de Villon sont ainsi faits, qu'ils mangeraient mal s'ils mangeaient seuls. Lorsque cela lui arrivait,— plus souvent qu'à son tour, — il m'entraînait vers la rue Saint-Georges, s'arrêtait devant Fhôtel de M. Millaud, tirait un canif de sa poche et grattait silencieusement et doucement la fameuse grille. — «Que fais-tu donc là, cher ami?» lui demandais-je, intrigué par cette opération. — J'emprunte cent sous à Millaud! » me répondait-il. Et, me prenant sous le bras, il m'entraînait chez Krauthcime, qui,

ces jours-là, oubliait de lui faire présenter l'addition...

Il est six heures : les cimetières se vident de leurs vivants, qui redescendent vers le centre de la ville en se félicitant, à part ou entre eux, de n'être pas encore enterrés. Gomme s'il y avait vraiment de quoi !

Je connais même, à ce propos, un sybarite — plagiaire involontaire des raffinés de l'antiquité — à qui une tournée quotidienne au Père- Lachaise est nécessaire pour se mettre en appétit.

Moi, je l'avoue, je prends mes apéritifs ailleurs, — par exemple sur mon chemin, quand je remonte vers Montmartre et que je rencontre les demoiselles du corps de ballet qui s'en vont rue Le Peleticr, où l'on joue Giselle ou Y Africaine. Ce sont les rats de tantôt, un peu mieux habillés que tantôt — en prévision des galantes conduites qu'on pourra leur faire à leur sortie de l'Opéra. Il y en a d'appétissants, parmi ces rats!

Jmp , D elâtre .Paris ,

Sept Heures du soir

Les absintheurs des calés du boulevard s'arrachent aux douceurs du papotage et de la médisance et se dirigent vers les endroits de réfection qui leur sont habituels, ici et là, — mais surtout ailleurs. Les gens de lettres dépensent tant d'argent avant leur dîner — presque autant d'argent que de salive — qu'ils sont bien forcés d'aller frapper aux portes banales des bouillons Duval de leur quartier. Ils parlent bien, mais ils mangent mal.

Quelques-uns cependant — correspondants de journaux étrangers ou collaborateurs assi-

dus de journaux parisiens — adoptent, pour un temps plus ou moins long, des établissements culinaires d'un ordre moins infime. Ceux-ci vont à la brasserie des Martyrs, ceuxlà au Rat-Mort, ceux-ci encore au n° 66 de la rue du Faubourg-Montmartre, chez Loussert, ou rue de Bréda, chez Dinochau.

Monselet est de ces derniers. Quand il n'est pas prié à diner par quelque Mécène de la finance ou par quelque fastueux provincial ami des littérateurs, il daigne honorer de sa présence, toujours saluée par des vivats, le cabarets* d'Edouard, dit le Restaurateur des lettres — comme le monarque qui mourut à Rambouillet.

Ah ! ce cabaret ! il a vu passer de ces célébrités — dont on ne parle plus à cette heure ! Il a réuni, et en grand nombre, d'éloquents diseurs de riens, des gens de plume et de brosse, des fils d'Apollon, rarement frères ! Nous y sommes venus tous, petits et grands, classiques et romantiques, amis et ennemis !

Nous sommes tous venus dans cet endroit désormais fameux comme le cabaret de Landel, où

« Chaque soir une table aux suaves apprêts Asseyait près de nous nos belles adorées! »

C'est si gai, même le plus maigre festin, quand il est orné de femmes souriantes et hospitalières aux tendres propos !

Car c'est une justice que je rends volontiers au cabaret de Dinochau : de toutes les buvettes artistiques et littéraires avec lesquelles les hasards de la vie m'ont forcé de faire connaissance, c'est celle où l'on s'est le plus occupé de choses aimables. Quand j'arrivais au milieu de ces dîneurs enluminés de bonne humeur, il me semblait voir les sages de la Grèce assemblés chez Périandre, tyran de Corinthc, pour chanter les louanges de ce qu'il y a de plus beau et de meilleur au monde, — les femmes et les roses, puis les femmes et le vin, puis encore les femmes et l'esprit.

Maintenant que je connais, et même que je tutoie— sans en être ni plus ni moins fier — mes contemporains les plus en vedette sur les affiches de théâtre ou aux vitrines des librairies, et la plupart mes supérieurs par le talent ou par l'habileté, j'ai quelque peine à croire qu'il y a eu un temps où j'aurais donné je ne sais pas pa€ trop quoi — n'ayant absolument rien — pour voir de près M. Élie Berthet ou M. Alphonse Brot, M. Carmouche ou M. Mélesville. Ce temps-là a été pourtant. J'ai tremblé comme à mon premier rendez-vous et plus qu'à ma première affaire le jour où j'ai été introduit auprès de Touchard Lafosse, mort aujourd'hui et oublié depuis longtemps — de tout le monde excepté de moi. J'allais voir, j'allais entendre un homme dont j'avais dévoré les Chroniques de V Œil-de-bœuf clans mon pupitre, derrière une barricade improvisée avec mon Gradus et celui de mon copain de droite ! Qu'eût-ce donc été s'il m'eût invité à déjeuner !

\h ! je ris aujourd'hui de mes émotions ridicules d'autrefois; je ris — et j'ai tort. D'abord il serait à souhaiter que tous les débutants rencontrassent sur le seuil de la vie un homme aussi spirituel et aussi bienveillant que rétait Touehard Lafosse ; ensuite ces émotions ridicules ont pour moi un certain charme. Je voudrais encore savoir et pouvoir rougir à l'aspect d'un homme célèbre — peu ou prou. Le vermillon sied bien aux joues imberbes.

Donc, de sept à huit heures du soir, pendant que les bourgeois vont aux spectacle/bu à la promenade, selon le temps qu'il fait, la littérature et l'art jouent de la fourchette. Les boursiers et les élégants en font autant, au cabaret aussi, — car c'est la mode; seulement, au lieu de s'appeler Dinochau, Chassy ou Lousscrt, leur cabaretiers s'appellent Bignon, Brébant, Yerdicr ou Peler' s-Fraissc.

Charles Joliet, lui, contrairement à l'habitude de la plupart de ses confrères, dîne chez lui afin d'être plus lot au travail.

Huit Heures du soir

Pendant que les grisettes — laissons croire qif il y en a encore — s'en vont à la Chartreuse en compagnie cTétudianls, leurs amis de cœur ; pendant que les biches vont à Mabille, pour y rencontrer des cocodès ; pendant que les cuisinières vont chez Dourlans et les domestiques au Préaux-Clercs, les petites ouvrières — fleuristes, brunisseuses, piqueuses de bottines, lingères, couturières — sortent par essaims bourdonnants et rieurs de leurs magasins, comme des abeilles de leurs ruches. Celles qui sont sages ou laides regagnent leurs mansardes soli-

taires. Celles qui, n'étant pas laides, trouvent incommode d'être sages, vont où leur cœur de linotte leur dit d'aller, quitte à s'en mordre les pouces après, — Dieu ayant fait du repentir la vertu des mortelles qui n'en ont pas plus qu'il ne faut.

C'est le spectacle offert par elles chaque soir, vers huit heures, tout le long, le long des trottoirs de la rue Saint-Martin ou de la rue Saint-Denis, de la rue du Temple ou de la rue Rambuteau, aux flâneurs qui guettent une cornette blanche comme les chasseurs une perdrix rouge. C'est si joli, un bonnet de linge campé sur l'oreille, les brides au vent ! Et puis, malgré l'astuce naturelle à la femme, c'est si innocent, ce gibier-là, si innocent ! et, en amour, l'innocence est une si savoureuse épice !

« — .Mademoiselle, pardon... N'ai-je pas eu déjà L'honneur de vous rencontrer quelque part? — C'est impossible, monsieur, je n'y vais jamais... — Ah! vous êtes cruelle! Si

Huit heures du son; i.vj

jolie vous devriez être bonne, pourtant ! — Monsieur, je vous prie de passer votre chemin... Je ne vous connais pas !... — On commence toujours par là avant de se connaître... Voulez-vous accepter mon parapluie?... — Mais, monsieur, il ne pleut pas !... Vous avez ri : vous êtes désarmée... Prenez mon bras... )>

C'est bête, mais cela prend toujours — comme la poudre quand on Tapproche du l'eu.

Évidemment les petites ouvrières en bonnet ne valent pas les duchesses en chapeau, la chemise de coton ne vaut pas la chemise de baptiste ; mais

« Qu'importe, clans l'ombre obscure,

L'habit qu'on revêt le malin.

Et que la robe soit de bure Lorsque la femme est de satin ! »

Lne autre/ variété de suiveurs, ce sont les messieurs à qui l'âge a enlevé les cheveux \s sans leur enlever les passions et qui promènent leur calvitie dans les passages fréquentés par les femmes qui aiment à être

suivies par les gens chauves. Les jeunes gens, c'est un feu de paille ; les gens chauves, une fois allumés, mettent du temps à brûler, — et cela rapporte de la braise aux femmes économes.

J'ai toujours tressailli en voyant, dans un passage, un vieux s'approcher d'une jeune arrêtée — hélas ! à dessein — devant une vitrine de joaillier. Ah! vieillesse! pourquoi ne te résignes-tu donc pas être vieille ? Ah ! jeunesse ! pourquoi oublies-tu que tu es jeune ? concupiscence et \ténalité !

En tout cas, je préfère les suiveurs, — même ceux de la précédente catégorie, — aux gens qui ont les yeux collés chaque soir aux vitres des magasins de la Belle Jardinière, pour voir iaire la caisse de la journée.

C'est donc bien beau, des piles de louis et de pièces de cinq francs? C'est donc une musique bien agréable, celle de ces cascades d'or et d'argent ? Quoi ! à cette heure où la toile de l'Opéra se lève sur les merveilles de

Huit 111:1 res di son; i.,i

Y Africaine, où l'orchestre du Théâtre-Lyrique

entame l'ouverture de la Flûte enchantée du divin Mozart? Sans doute cela coûte gros une stalle, rue Le Peletier ou place du Chàtelet, tandis que dans la Cité cela ne coûte absolument rien, — et c'est un spectacle comme un autre, après tout.

Le fait est qu'on doit en remuer, de cette monnaie, dans une maison qui a demandé dix millions à la Ville comme indemnité de déplacement.

Je viens de parler de théâtres : c'est l'heure où M. et Mme de Pêne descendent de voiture à la porte du Vaudeville ou de la Gaité, de l'Opéra-Comiquc ou du Palais-Royal, là enfin où l'on donne une première représentation ou une reprise importante. Le rideau est levé, la pièce commencée : M. et Mmc de Pènc font leur entrée. Et c'est tous les soirs ainsi !

La nuit est venue, l'ombre est trop épaisse

Iti2 LES HEURES PARISIENNES

sous les marronniers des Tuileries et du Luxembourg pour que la morale ne s'en effarouche pas un peu ; aussi, au Luxembourg et aux Tuileries, on entend des voix sonores de tourlourous répétant sur tous les tons et avec tous les accents : «On va fermer! On farme!... »

Ali ! les belles soirées d'été passées sous les vieux arbres de ces vieux jardins, dans l'ombre et dans le silence, à causer de toutes sortes de choses charmantes avec des amis de choix, ou avec une maîtresse aimée, cœurs battants, mains enlacées, lèvres émues et balbutiantes !

Nous nous grisâmes de lilas; Nous palpitions, joyeux, superbes, Éblouis, innocents, hélas!

Penchés sur tout, nous respirâmes L'arbre, le pré, la fleur. Vénus; Ivres, nous remplissions nos âmes De tous les souffles inconnus.

HUIT HEl RES Dl SOIR 1(3

Nos baisers devenaient étranges.

De sorte que, sous ces berceaux, Après avoir été deux anges.

Nous n'étions plus que deux oiseaux. i>

Où sont-ils maintenant mes compagnons d'espérances du temps jadis, qui devaient marcher avec moi jusqu'au bout? Où sontelles les adorées qui devaient m'aimer jusqu'à la fin — et qui ont eu fini tout de suite? Est-ce de ma faute ou de la leur si je marche aujourd'hui solitaire dans les petits chemins pleins de pierres de la vie? De leur faute, peut-être un peu; de la mienne, sans doute beaucoup. Je n'accuse personne, je regrette seulement parfois de n'être plus le jouvenceau dont l'esprit était ouvert à toutes les folies et le cœur à toutes les crédulités. Parfois il me prend envie de dire à ces jeunes gens qui rougissent d'être jeunes et se font graves avant l'heure :

donnez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien ! »

m LES MEURES PARISIENNES

Mais le plus souvent je souris de toutes ces juvénilités, et je me demande ce que je ferais des vingt ans de ce monsieur qui passe, puisque je n'ai rien su faire des miens. Recommencer la vie? Ma foi non!

Si je fus heureux, je ne sais!

Ma jeunesse s'en est allée Avant que je lui disse assez, Mais je ne l'ai pas rappelée.

Les noix succèdent aux cerneaux Et les pâturages aux grèves :

J'ai tiré ma poudre aux moineaux En jetant ma jeunesse aux rêves.

Je n'ai plus le culte d'hier.

J'ai celui de l'heure présente,

« Je fus » n'a rien dont je sois lier,

« Je suis » me rend l'humeur plaisante.

Aimer, cest souffrir; j'ai pâti.

Le souvenir est une pierre Avec laquelle l'on bâtit Les tombes de son cimetière.

HUIT HEURES DU SOIR lès

Tirons le verrou sur le passé : le livre vaut bien le roman.

Donc, on ferme le Luxembourg, et les promeneurs qui ont de la jeunesse à dépenser envahissent le Beuglant, l'Alcazar de la rue Contrescarpe, où l'on peut entendre, en fumant et en buvant, l'audacieuse mademoiselle Jeanne, que l'affiche appelle la Thérésa du quartier latin. Ne faut-il pas mettre la Gardeuse d'ours, le Sapeur, On y va ! à la portée de tout le monde? On a abruti la rive droite avec ces mirlitonades : au tour de la rive gauche, maintenant î

Charles Joliet a dîné. La vie privée est murée, je n'ai pas le droit... Cependant j'ose affirmer que l'auteur du Médecin des dames, à cette heure de nuit où la digestion devrait régner en souveraine chez lui, est en train de donner audience à la Muse. 77 abat de la copie. Brave Joliet! en voilà un qui

166 LES HEl RES PARISIENNES

ne veut pas que ses contemporains l'oublient !

Les bœufs de Poissy piétinent clans le macadam des boulevards extérieurs, allant à l'abattoir de l'avenue Trudaine ou à l'abattoir Popincourt. Ils viennent par bataillons épais, silencieux, résignés, éreintés par les six ou sept lieues qu'ils ont faites. Nous avons plus de charité pour nos condamnés à mort : nous mettons des charrettes à leur disposition.

Les chiens — fidèles et cruels serviteurs — se multiplient sur les flancs des troupeaux qu'ils guident vers l'échaudoir ; ils aboient, ils mordent, recevant tantôt un coup de bâton de leurs tyrans les bouviers, et tantôt un coup de pied de leurs victimes les bœufs. Les a-t-on dressés à ce métier, ou le font-ils instinctivement et par goût? Je voudrais bien le savoir, parce que j'aime les chiens courageux et douxautant que je hais les chiens servîtes et lâches.

Quelquefois, en passant devant la fontaine

III IT HEURES Dl son; i<;7

delà place Pigalle, les bœufs d'avant-garde s'arrêtent, tournent la tête, et, attirés irrésistiblement par la fraîcheur de l'eau, entrent dans le bassin et s'y vautrent avec volupté comme dans les hautes herbes de la vallée d'Auge. Les rangs sont aussitôt rompus, et c'est à qui, parmi ces nobles bêtes qu'attend le couteau du boucher, trouvera un coin où se rafraîchir et se délasser. Les bouviers jurent, les chiens aboient, coups de crocs et de bâtons pleuvent : c'est un charivari qui serait amusant s'il n'avait pas son côté mélancolique.

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Neuf Heures du soir'

NEUF HEl/RES DU SOIR

Joueurs d'orgue, montreurs de lanterne magique, cigales et bohémiens de Part en plein vent regagnent leurs taudis de la .Montagne-Sainte-Geneviève : passé neuf heures, ils n'ont plus le droit d'écorcher les oreilles des Parisiens; ils abandonnent ce soin aux pianos des petites demoiselles — qui s'en acquittent à merveille.

Paris a d'ailleurs d'autres musiciens chargés de l'abreuver d'harmonie, — ceux des cafés-concerts, où le public se renouvelle à chaque instant, plus souvent que l'air, vicié par la fumée de tabac,

C'est le moment où les boulevards sont encombrés de promeneurs, depuis la Madeleine jusqu à la Bastille, depuis la rue Soufllot jusqu'à la gare de Strasbourg. Les aneiens boulevards extérieurs aussi, car s'ils n'ont pas encore l'éclat de ceux du centre, — il est douteux qu'ils l'aient jamais, — du moins ont-ils maintenant une vie, une animation, qu'ils n'avaient pas avant le 1er janvier 1860; les platanes qu'on y a plantés ne dédaignent pas d'y pousser, quoique ce soit pour procurer de l'ombre à des plébéiens.

Les boulevards proprement dits, les seuls qu'on connût sous Louis-Philippe, ruissellent de lumières, celles des boutiques et celles des cafés, dont les terrasses sont garnies d'oisifs et de travailleuses, — les uns qui tiennent à voir passer les promeneurs, les autres qui tiennent à en être vues. La digestion prédispose à la tendresse ; le vin de Bourgogne met des lunettes roses aux yeux

MEUF HEURES 1)1 SOIR 171

les plus refrognés, et leur fait trouver charmante, à celle heure, ainsi étalées avec leurs jupes bouffantes sur les chaises des terrasses, des drôlesses pour lesquelles ils n'auraient eu que du mépris quelques heures auparavant.

Elles le savent bien, les sirènes! Elles connaissent le cœur masculin sur le bout de leurs doigts, et elles se garderaient bien, — le leur permît-on — d'exercer leur petite industrie avant le coucher du soleil. C'est quand le soleil se couche que leur étoile se lève sur le ciel parisien, — l'étoile du berger, Stella Veneris. Maquillées comme elles le sont, dans le jour elles seraient affreuses comme des momies échappées de leurs sépulcres; mais le soir, avec ces lumières perfides des becs de gaz qui n'éclairent que ce qu'on veut montrer et rien de ce qu'on a intérêt à dissimuler, elles ont des séductions irrésistibles, — surtout pour des gens qui ont bien diné. Ah! combien de provinciaux, qui s'étaient

bien promis de ne pas « se laisser jobarder par ces coquines de Parisiennes », n'ont eu rien de plus pressé, en débarquant sur les boulevards, à neuf heures du soir, que d'oublier leurs promesses! Le boulevard est un maëlslrom de soie et d'or, où viennent se perdre bien des petites naufs qui, sûres de leur mâture et de leurs agrès, riaient du naufrage des autres et ne croyaient pas le leur possible. Que de petits Saints-Jeans Paris a renvoyés à leur province, qui les lui avait envoyés cossus, bourrés d'argent, truffés de billets de banque! Le beurre fond moins vite dans la poêle qu'une vingtaine de mille francs dans la main d'une jolie fille...

Comme tous les papillons de nuit, ces phalènes — pardon ! — vont cogner leur joli petit nez rose à toutes les vitres allumées, petits et grands cafés. On les voit spécialement sur le boulevard des Italiens, leur quartier général, mais on les rencontre aussi à la Brasserie des Martyrs, au Rat-Mort, à la Nouvelle-Athènes,

M'A F HEURES Di son; 17:;

ôl dans d'autres buvettes artistiques ou littéraires du quartier.

Histoire bien connue, cent fois racontée et toujours à raconter — parce que toujours intéressante pour le moraliste. Coralie consent à Gamusot, mais elle se réserve Lucien de Rubempré, cet artiste ou ce vaudevilliste. Ne faut-il pas qu'elle se dédommage un peu avec celui-ci des ennuis qui ne manquent jamais de lui arriver avec celui-là?... In vieux levain de grisette, quoi ! Cela dure tant que cela peut durer, et c'est toujours autant de pris sur l'ennemi — qui est son maître! Cela dure jusqu'au jour où elle comprend que Camusot a raison quand, après une scène où elle Ta menacé de le quitter pour aller vivre avec l'amant de son choix, il se contente de lui dire en souriant, comme M. Coquardeau à la Paméla de Gavarni : « Ne plus m'aimer, Coralie? mais c'est un luxe que vos moyens ne vous permettent pas! »

O le châtiment du vice! il est cruel.

Il n'y a pas que des péripatéticiennes intéressées sur le boulevard, à neuf heures du soir : il y a aussi des péripatéticiens désintéressés, des gens qui aiment cà Couler l'asphalte, à aller et venir de la Chausséc-d'Antin à la rue Laffitte, en causant de toutes sortes de choses vieilles ou nouvelles, et même en ne causant de rien du tout.

M. Mirés est de ceux-là. Chaque soir il se promène sur le boulevard des Italiens^, côté droit, seul ou en compagnie d'un ami, échangeant quelques paroles avec les preneurs de glaces de sa connaissance assis devant Tortoni, l'éternel Tortoni.

M. Mirés est certainement une personne fort honorable et une personnalité fort intéressante; cependant je m'intéresserais davantage à lui, habitué du perron de Tortoni, si, au lieu de s'appeler Mirés, il s'appelait le baron de Saint-Cricq. un des originaux du règne de Louis-Philippe, mort aujourd'hui. Car enfin, ce n'est pas M. Mirés qui entrerait

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demander une lasse de eafé noir, puis une plume, de l'encre, des pains à cacheter, de la poudre à sécher, une feuille de papier blanc, et qui, au lieu d'écrire, jetterait sa poudre, ses pains à cacheter, son encre dans son café, remuerait et avalerait cette invraisemblable mixture, quitte à la rejeter après au nez du garçon ébahi! Ce n'est pas M. Mirés qui, installé devant le perron de Tortoni, demanderait une glace à la vanille et une glace à la framboise, et qui, après les avoir obtenues, ôterait tranquillement ses bottes et verserait dans Tune la glace vanillée et dans l'autre la glace framboisée, en répétant comme une leçon apprise d'avance : « Glace à la vanille, botte droite! Glace à la framboise, botte gauche!... »

O plaisant et original baron de Saint-Cricq! je vous regrette, aujourd'hui qu'il n'y a plus, sur les boulevards et ailleurs, que des types frustes et des physionomies sans physionomie!

Neuf heures est aussi l'heure où la boutique de la Mère Moreaux et celle de sa concurrente la Mère Duriot s'emplissent de nouveau de consommateurs.

Dans la journée, il vient peu de monde dans ces boutiques étincelantes de glaces, de dorures et de jolies filles; si peu de monde, même, que Ton remplace les jolies filles par un ou deux garçons en tablier bleu, et que, si on l'osait, on remplacerait les glaces par des carreaux de verre à bouillons. De loin en loin un passant, un flâneur, un curieux, un provincial qui a entendu parler des « charmes » de la Mère Moreaux et qui veut la contempler en croquant un chinois ou une prune à l'eau-de-vie. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il y a longtemps que la « Mère Moreaux » n'est plus de ce monde et que, depuis longtemps aussi, celle qui lui a succédé, Mm0 Lesueur, est retirée du commerce. Quant à la <( Mère Duriot », je manque de renseignements précis.

NEUF HEURES DU SOIIî 177

Ce n'est que dans l'après-midi, vers quatre ou cinq heures, que l'animation se fait autour de ces comptoirs d'argent ou d'étain, garnis alors seulement de leurs Ilébés fascinatrices.

Les absintheurs arrivent, fidèles à leur habitude de chaque jour. Ne croyez pas que ce sont des habitants du quartier du Pont-Neuf, ces buveurs d'absinthe : ils viennent au contraire des quatre coins de Paris. Celui-ci est employé au chemin de fer d'Orléans; celui-là est expéditionnaire au ministère des finances; cet autre est étudiant en droit; cet autre, étudiant en médecine; cet autre, aspirant journaliste; cet autre, je ne sais plus quoi; et tous demeurent je ne sais où, — mais, en tout cas, loin de la place de l'École. Ils consomment, debout, le poison vert qu'on leur débite, moyennant quinze centimes, aussi bon qu'ailleurs moyennant cinquante centimes. Quand ils ont bu, ils reboivent, et puisent une double ivresse au fond de leurs verres et des regards des filles blondes ou brunes qui leur

distribuent leurs sourires avec une désolante impartialité. Quelques-uns sortent de là ivresmorts d'amour et vont se coucher — sans souper.

Car voilà l'effet ordinaire de ce prétendu apéritif : il ferme les voies qu'il est chargé d'ouvrir; plus on en boit, moins on a faim. Ah! souvenirs du temps jadis, vous me revenez en ce moment âpres et douloureux!

Je me rappelle les folles heures dépensées ainsi, autour de ces comptoirs, à laper goulûment le double poison servi par d'aimables indifférentes, — absinthe et sourires mêlés! Pauvre petite Christiane! Orgueilleuse Cora- Ue! Blonde Marie! Sauvage Rosette! Brune Lucy! Un bataillon de sirènes habillées de soie et de dentelles comme des princesses des contes de fées, et, comme elles, vomissant, en parlant, des perles les unes, des crapauds les autres, — des crapauds plus encore que des perles. De toutes, une seule a surnage dans ma mémoire encombrée de débris

NEl F HEURES Di son; 170

de choses et de noms, la petite Ghristiane. Pauvre chère enfant! la moins bégueule et la plus honnête de toutes. Je la revois encore avec ses yeux bleus de pervenche, avec ses joues pâles tachetées par moment d'un vermillon de mauvais augure, avec ses chères petites mains rouges et crevassées qu'elle était honteuse de nous montrer et que j'aurais cependant dévotement baisées — de préférence aux mains blanches de ses compagnes : mains d'honnête fille, que j'avais un soir senties tressaillir furtivement dans les miennes, et que la mort a croisées à jamais sur sa chaste poitrine! Chère petite morte, celui qui vit te salue !

Donc, vers cinq heures, et surtout vers neuf heures du soir, la foule béotienne s'enfourne dans les débits de prunes de la Mère Moreaux et de la Mère Duriot. Ce qui s'y consomme dans une soirée est incalculable, et je comprends que, malgré le luxe de ces étà-

blisscments, leurs propriétaires y fassent vite fortune : ce ne sont pas les noyaux qui manquent...

Pendant que les temples païens sont assiégés de fidèles, buveurs ou danseurs, les temples chrétiens se dégarnissent des leurs. Dieu cesse d'être adoré quand les dieux commencent à l'être. Le bedeau fait sa tournée sous les voûtes mystérieuses où retentit le bruit cadencé de son pas solitaire et de sa longue canne à pomme d'argent. L'orgue est muet, la chaire est déserte, le confessionnal est vide. La dernière dévote vient de terminer sa dernière oraison; elle s'en va à pas lents, rêvant aux choses qu'elle a demandées à Dieu de lui envoyer, la jeunesse et la grâce peutêtre, — ce que demandent en général à Dieu les femmes qui sont vieilles et qui ont toujours été laides. Quelles singulières prières doivent monter là-haut chaque jour!

NEUF HEURES DU SOIR tsl

Paris s'amuse. Jamais il n'a été aussi éveillé. C'est le moment du couvre-feu pour les casernes. La retraite a été battue tout à l'heure : il faut souffler la chandelle et dormir. Guerriers, rêvez lauriers!

Le pain de demain va se cuire pour les rentiers et les fainéants, pendant ce temps-là. Entendez-vous ce hahannement sinistre qui sort comme une plainte de tous ces soupiraux de caves? C'est le cri des geindres qui pétrissent la pâte dans la met. Ne vous penchez pas curieusement pour les regarder travailler, — à moins que vous ne teniez à vous assurer par vos yeux que c'est bien en effet de la sueur des ouvriers que nous nous nourrissons, vous et moi, qui pourtant sommes de braves gens...

Lemer, Editeur.

Imp . D elàtre. Pans .

Dix Heures du soir

DIX HEURES Dl SOIR

essieurs du rayon — ce que sous la Restauration on appelait des calicots — quittent avec empressement le magasin, que ferment les garçons de peine. Ils ont encore deux petites heures à dépenser : les dépenseront-ils en bloc ou en monnaie? achèteront-ils une contremarque aux Variétés, ou iront-ils au divan Lepclletier assister à quelque partie de billard engagée entre deux « fameux », Mangin et Biïrger, par exemple? Les bals sont loin, les voitures coûtent cher. Au Casino peut-être? Oui. Rien ne ressemble plus à un gandin qu'un calicot.

rien plus à un calicot qu'un gandin : les cocottes s'y tromperont, — à moins qu'elles n'exigent des effets de porte -monnaie dès l'ouverture môme des négociations.

En même temps que les commis s'échappent de leurs magasins, les bonnes d'enfant s'échappent de chez leurs bourgeoises, en se demandant, elles aussi, comment employer ces courts instants de liberté. Elles sont jeunes, il y en a de jolies, — et d'ailleurs, le soir on n'y regarde pas de si près. Le bal les tente, et, malgré l'éloignement, elles y courent : elles auront encore le temps de danser un ou deux quadrilles, et celles qui savent valser auront des chances pour être enlevées par leurs valseurs. Madame dira ce qu'elle voudra, baste!... Quant à Monsieur... celui-là sera trop heureux qu'elle revienne à n'importe quelle heure, dans n'importe quel état, — pourvu qu'elle revienne. La bonne n'est qu'une bonne pour Madame, qui la traite du

haut en bas; c'est une femme pour Monsieur, qui la traite d'une façon différente.

Précisément, voici les bourgeois qui reviennent de leurs cafés respectifs, où ils ont fait leur partie de bésigue ou de dominos, — les seuls jeux qu'ils se permettent, parce qu'ils n'exigent ni frais d'imagination ni d'autres frais. Heureux celui qui a amené le cinq cents, ou qui a pu fermer avec le double blanc! Il se frotte gaillardement les mains, avec plus de joie que Napoléon le soir de la bataille d'Austerlitz, et gaillardement regagne le domicile conjugal, sans se rappeler le proverbe malhonnête qu'il applique volontiers à ses adversaires quand il perd. Mais pourquoi se le rappellerait-il? Il répond de la vertu de sa femme — qui, en ce moment, la tète sur l'oreiller, la bouche doucement entr'ouverte, murmure un petit nom masculin dont les syllabes réunies auraient quelque peine à composer le petit nom de son mari.

Le Marais entier se couche comme un seul

homme : s'il n'y avait pas autant de bruit dans les quartiers adjacents, on pourrait l'entendre ronfler.

Les attachés d'ambassade, les journalistes privilégiés, les familiers de la maison encombrent les coulisses de l'Opéra, déjà fort encombrées par tout un peuple de figurants et de machinistes. Ce n'est pas pour entendre la musique posthume de Meyerbeer qu'ils sont là; ce n'est pas non plus pourvoir manœuvrer de plus près le fameux vaisseau de Vasco de Gama. L'Africaine est un opéra remarquable, sans aucun doute; Xaudin s'acquitte bien de son rôle ingrat de Vasco, Faure de celui de Nélusko, Mmc Marie Sasse de celui de Selika et Mlle Battu de celui d'Inès : mais il y a quelque chose de plus intéressant encore, ce sont les rats du corps de ballet, les petites demoiselles court-vètues, frétillantes, agaçantes, chargées de ponctuer de jetés-battus le libretto de M. Scribe.

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De même pour le théâtre de la Porte-Saint- Martin, où la mise en scène esl plus riche qu'à TOpéra, où le personnel féminin est plus considérable et plus varié qu'à TOpéra, et où, par conséquent, attachés d'ambassade et journalistes viennent comme à l'Opéra. \j.ne Lr(rakie chante dans la Biche au Bois : ce n'est pas pour Mmc Ugalde qu'ils sont venus, l'ayant entendue déjà dans Galatée et dans les Noces de Figaro. Laurent a beau être drôle dans son rôle de Fanfreluche, Schey amusant dans son rôle de Pélican, Lebel fantastique dans son rôle de Drelindindin : ils n'ont d'yeux et d'oreilles que pour le plumage et le ramage des jolis petits oiseaux de coulisses que le public vient d'applaudir dans le ballet des légumes et qu'il applaudira tout à l'heure dans le ballet des poissons. C'est si agréable pour une vanité masculine de pouvoir parler de près, entre deux décors, à deux pas du pompier de service, à de jolies filles à qui la foule ne parlera jamais que de loin! Et

puis, cela sonne si bien : être l'amant d'une danseuse ou d'une choriste!

Remarquez qu'il y en a de laides, et même quelques-unes de mûres, parmi ces demoiselles de chœur ou de ballet, figurantes ou premiers sujets. Si elles étaient vêtues comme la première honnête femme venue, au lieu d'être en ondines ou en filles de l'air, et si elles marchaient sur le trottoir d'une rue au lieu de trottiner sur les planches d'un théâtre, beaucoup d'entre elles ne seraient même pas regardées par les passants les moins difficiles. Mais là, derrière ces portants, dans ce costume primitif qui les déshabille si adroitement et qui est si irritant pour l'imagination, avec ces artifices de maillot et de tournure, avec l'émerillonnement provocant que donne au visage des actrices la lumière de la rampe, elles sont toutes séduisantes, irrésistibles, — comme les petites dames de cœur des boulevards. Dans la rue, on ne songerait pas à leur offrir quoi que ce soit de peu de valeur — de

peur qu'elles ne l'acceptassent; sur la scène, on tremble qu'elles ne refusent les rivières — ou les ruisseaux — qu'on met à leurs pieds. Affaire d'optique!

Je gage qu'un peintre — Gérôme ou Yoillemot — qui aurait besoin d'un modèle pour une Phryné devant l'aréopage ou une Campaspe dans l'atelier d'Apelle, le trouverait plus certainement parmi les chiffonnières, filles ou maîtresses de chiffonniers qui, malgré le règlement, jouent du crochet çà et là, dans les tas d'ordures des rues désertes...

'.Leffler

Imp.Delâtre.Pans.

Onze Heures du soir

Bals et cafés-concerts tirent à leur fin. Le chef d'orchestre a donné le signal du dernier galop et de la dernière chansonnette. Le tricorne de la morale est là, sur le seuil, l'œil fixé sur la pendule, disposé aux cinq minutes de grâce, — pas davantage.

Beaucoup sont venus, à Mabille ou au Casino, qui s'en retournent sans avoir fait leurs frais. Chez Dourlans ou chez Constant, à la barrière de l'Etoile ou à la barrière Montparnasse, on est moins exposé au chou-blanc, parce qu'on est moins difficile. — « Tu mo

vas, je te vas : allons!... » Et ils vont, bras dessus bras dessous, le long des boulevards extérieurs, s'arrêtant pour échanger quelques acomptes, pour se voler quelques baisers en avancement d'hoirie : ils ont pourtant hâte d'arriver chez eux, ces amoureux de ce soir qui ne se connaîtront peut-être pas demain !

Tandis qu'à Mabille ou au Casino-Cadet, c'est une autre affaire — où le cœur n'entre pour rien. On a attendu le Monsieur bien — le Messie de toutes ces juives, — et le Monsieur bien s'est fait attendre. On a dédaigné, en vue de ce phénix, tous les merles qui ont sifflé leur air connu, sans la musique qui doit toujours lui servir d'accompagnement, — et les merles, effarouchés par tant de sagesse calculée, se sont envolés sans donner l'adresse de leur branche, — où, en désespoir de cause, on se serait peut-être résignée à aller percher avec eux.

« L'antique passion s'apaise, Nous sommes un autre âge d'or, Aimer, c'est vieux. Rosine pèse Rarlholo., puis compte Lindor.

Le cœur ne fait plus de bêtises.

Avoir des chèques est plus doux ,

Que d'aller sous les frais cytises Verdir dans l'herbe ses genoux.

Le cœur est le compteur suprême.

La femme enfin a deviné L'effrayant pouvoir de Barème Ayant le torse de Phryné.

Pour soulager un peu les riches De leur argent, pesant amas, Il sied que Paris ait les biches Et Londres les Anonvmas... »

Il reste une ressource à ces « marchandes de jeunesse » à qui personne n'a osé acheter dans la soirée, au Casino, parce qu'on supposait leur marchandise trop chère : c'est d'aller faire espalier à la porte des cafés des boulevards, où sont déjà installées depuis une heure d'autres joHes détaillantes. Les

soupeurs ont besoin de soupeuses : on a des chances pour être cueillie — et croquée.

D'autres marchandes de jeunesse — mais celles-là ne profitent pas de leur vente, qui retourne à une marchande en gros — commencent à rentrer dans les allées obscures d'où elles ont l'habitude de sortir aussitôt le jour tombé. Leurs bottines doivent être fatiguées d'avoir battu le pavé durant toute la soirée, bien fatiguées! Pauvres filles, qui ont préféré le vice à la vertu sous prétexte que l'un était plus doux que l'autre! Plus doux, ce métier qui les expose pendant cinq ou six heures à recevoir le vent et la pluie, les outrages et les brutalités, sans avoir le droit de protester par un seul geste, de se plaindre par un seul cri! Plus doux, ce métier de galérienne où il n'y a que la honte à boire! Ah! le vice aussi a son travail — qui est un châtiment. Mieux vaut cent fois rester honnête : c'est plus agréable — et cela rapporte davantage.

Allons, forçâtes de l'amour banal, il faut rentrer dans le bagne auquel vous vous êtes de gaieté de cœur condamnées : les gardeschiourme de la morale et de la préfecture sont là, prêts à vous emballer pour Saint-La^ à la moindre infraction aux règlements!

Charles Joliet écrit des ex-dono sur la garde de quelques exemplaires de son volume, en méditant longuement sur chacun d'eux. C'est chose plus importante qu'on ne croit, une dédicace! Tout le monde met : « A Monsieur ***, hommage de V auteur, — respectueux ou non. Hommage! Pouah! que c'est mesquin! A mon cher confrère A. D. Libre échange. C'est mieux! c'est fin! C'est elliptique! Ou bien : A mon savant ami C. L. Une goutte d'eau à la mer. C'est modeste et cela flatte! Ou bien encore : A mon cher camarade H. V. Dis de mon livre le bien que je pense des tiens. Adorable! Joliet, tu n'es pas un homme de lettres ordinaire : tous mes compliments!

« Les malles-postes chères à l'agriculture » l'ont leur apparition dans les rues, et commencent à étaler leurs serpents monstrueux sur les trottoirs, contrairement aux prescriptions de l'Administration, qui n'a entendu les tolérer qu'à partir de minuit.

Je préfère les serpents de Laocoon, — terribles, mais propres.

Minuit

eure lugubre au village, où Ton croit que les fantômes apparaissent, vêtus de longs suaires blancs, et secouant une ferraille mélodramatique destinée à épouvanter les gens qui ne dorment pas.

Heure délicieuse à Paris, pendant l'été, où les noctambules commencent seulement à respirer et à vivre.

Je ne sais pas encore — je le saurai un jour ou l'autre — ce qu'est Londres la nuit; mais je sais que Paris est charmant, et n'eussé-jte que cette raison de l'aimer, je l'aimerais.

Les théâtres se \ ident de leurs spectateurs diversement impressionnés par ce qu'ils ont vu et entendu. La foule qui s'échappe de la Comédie-Française est partagée sur les mérites du Supplice d'une femme, dont l'auteur est le célèbre M . Les billets de faveur trouvent que M. de Girardin est un bien grand publiciste, et les billets payants regrettent d'avoir payé. La foule qui sort du Théâtre- Lyrique ne regrette pas que Mozart ait fait la musique de la Flûte enchantée, elle regrette seulement que les paroles de ce merveilleux opéra ne soient pas plus merveilleuses. La foule que rend la Gaité est encore sous l'impression désagréable que lui a causé le dénoûment du Bas-de-Cnir de M. Montépin, — un Bas-de-Cuir en filoselle, où Cooper serait bien empêché de retrouver Nathaniel Bumppo. La foule qui vient de voir, à la Porte-Saint-Martin, la 365e représentation de la Biche au Bois des frères Cogniard, trouve que les féeries se suivent et se ressemblent trop. La foule

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