ONZIÈME HEURE
Le cœur de l’homme ne peut pas plus
vivre sans ami que l'œil ne peut vivre sans lumière. Cependant, quoiqu'un ami soit nécessaire à tous les âges et dans toutes les circonstances de la vie, il ne l’est jamais autant que dans la jeunesse, parce qu’alors le cœur qui n’est pas plein d’une affection noble et sainte s’emplit facilement d’amours sensuels et coupables, et que le vice entre sans obstacle dans une âme inoccupée.
Beaucoup se disent amis, peu le sont en effet. Un jeune homme a toujours un assez grand nombre de camarades, mais il a rarement des amis; et c’est peut-être l’époque de la vie où l’homme en a le moins.
Il en est même beaucoup pour qui un ami serait une gêne, et qui fuient l'amitié comme un frein qui arrêterait leur fougue, et comme un lien qui enchaînerait leurs passions.
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1 y à entre les camarades et les amie cette différence, que les premiers prennent le temps et que les seconds le donnent. On a des camarades pour jouir ou ne rien faire: ona des amis pour être vertueux et agir. (Ceux-là partagent les choses auxquelles on ne tient pas, les plaisirs, le temps et quelquefois l'argent ; nous partageons avec ceux-ci ce que nous avons de plus intime et de plus précieux : nos joies, nos secrets et nos douleurs.
L'amitié concentre la vie, et c’est par là qu’elle lui donne une si grande force.
L’habitude de partager son cœur entre beaucoup de choses ou de personnes, en en distribuant à chacune une petite rartie, est funeste au caractère, et est presque toujours l'indice d’une âme peu profonde et d'une volonté faible. L'homme dissipe sans profit pour lui ni pour les autres ce précieux parfum que Dieu a déposé au fond de son être pour que toute sa vie soit comme embaumée : son cœur est bientôt sec et vide, et il ne lui reste plus que cette
quantité d’amour dont il a besoin pour s’aimer soi-même.
Un desplus grands avantages de l'amitié, ‘est d'apprendre à l’homme à se passer du monde et de ses vains plaisirs, sur lesquels s’abattent comme instinctivement les esprits vides et les âmes indigentes. Qu'irait chercher dans le monde celui qui possède un ami ? Que peut être le plaisir à celui qui a le bonheur ? Le monde est le bien des hommes pauvres du dedans ; mais dès qu’une grande pensée descend sur l’intelligence, ou dès qu’une belle amitié vient se poser sur le cœur, le monde ne parait plus que ce qu’il est réeliement, l'asile de toutes les vanités et le réceptacle de toutes les misères. C’est l’ennui, loisiveté, le vide du cœur et de l'esprit qui poussent dans le monde, et qui rendent ses fêtes si nombreuses. Donnez à la vie une pensée ou une affection sérieuse, et tous ses instants se grouperont aussitôt autour d’elle ; toutes les puissances de l’âme se ramasseront autour de ce centre ; tous les désirs
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et toutes les espérances courront ou plutôt voleront vers ce but. Ce qui fait que la vie d’un jeune homme n’a point cette suite ni cette constance qui en fait la force, c'est qu’elle n’a point de but marqué qui la sollicite et l’attire ; ce qui fait que son cœur se disperse et s’épuise dans cette dispersion, c'est qu’il n’est point contenu dans une affection large et profonde. Il se verse dans ces amours légers ou coupables qui, n'ayant ni largeur ni profondeur, en laissent tous les sentiments déborder ou errer à l'aventure. ŒEnchaïinez-le à une amitié forte et puissante, et il ne se perdra plus dans ce vague qui le fatigue et lépuise.
L'enfant que la femme porte en son sein la préserve des maladies contagieuses qui sévissent autour d'elle. L'âme qui porte en soi une haute pensée ou une sainte affection échappera facilement à la contagion du vice et des mauvais exemples. Il est dangereux à un jeune homme de laisser jeûner son cœur. Dans la faim qui ie dé-
vore, il se jettera sur le premier objet que rencontreront ses yeux ; il s’en remplira, mais il ne s’en nourrira pas. L'amitié est l’antidote ou le préservatif le plus sûr contre toutes les maladies qui attaquent de préférence le cœur des jeunes gens. Celui qui possède un ami, et qui l'aime de toutes les forces de son âme, sera Gifficilement l’esclave de ces coupables amours, qui flétrissent la vie avant même o’elle se soit épanouie tout à fait, et qui donnent au corps et à l'âme une vieillesse prématurée.
L’ami qu'il a choisi sera pour lui un port où il trouvera un abri aux jours de tempête, et où ses désirs mobiles et ses espérances incertaines pourront jeter l’ancre. Appuyé sur son bras, il marchera sans crainte dans la vie, et descendra avec sécurité la pente glissante et rapide de la jeunesse. S'il tombe, un effort de charité de son ami le relèvera, et ses chutes ellesmêmes tourneront au profit de son amitié, parce que, dans le sentiment de sa faiblesse, il se tiendra plus fortement à la