DIX-NEUVIÉME HEURE
L'homme est libre parce qu’il a des devoirs ; l'animal ne l'est pas parce qu'il n’a que des instincts. Dieu a créé l’homme libre pour qu’il puisse, en exerçant sa liberté, accomplir les devoirs qui lui sont imposés, et dontle nombre et l'importance augmentent à mesure que sa position devient plus élevée : de sorte que sa liberté s’élargit à mesure que sa condition s'élève, parce que pour chaque nouveau devoir qui surgit il lui faut un nouveau degré de liberté. La liberté n’est pas un but, mais un moyen pour atteindre une fin qu'on se propose. On ne doit donc pas la désirer pour elle-même, mais pour le but où elle conduit: si celui-ci est saint, elle est bonne; elle est mauvaise dès qu’on l'invoque comme moyen de faire le mal.
Elle n'est un droit que pour le bien;
mais pour le mal elle ne peut jamais être qu’une concession ou une tolérance, parce que le mal ne peut avoir le doit de se produire comme le bien. Seulement il arrive quelquefois que dans l'intérêt du bien et du vrai on laisse le mal ou le faux déployer sa puissance, parce que, si on voulait la comprimer ou Ja retenir, elle s'accroîtrait de toute la grandeur des obstacles qu’on lui opposerait, et tournerait ensuite contre le bien la force dont on se serait servi contre elle ; semblable à ces torrents dont les eaux s’enflent contre les digues qu’on leur oppose, et qui font des ravages d'autant plus terribles qu’ils ont été plus longtemps arrêtés dans leur course.
La liberté est la faculté de choisir, et présuppose l'obligation de choisir le bien.
Sans cela elle serait un don funeste qui tournerait à la ruine de ceux à qui il aurait été fait. C'est donc dans la volonté que la liberté habite ; là est son asile et son sanctuaire, et il n’y a d'hommes vraiment libres que ceux que rien n'empêche
être NM au dedans d'eux-mêmes de vouloir le bien irce qu'ils doivent. choisir ; comme aussi les , se vrais esclaves sont ceux dont la volonté, ‘ar- obscurcie par quelque préjugé ou asservie bien par quelque passion, ne peut se tourner dé- qu'avec peine vers le bien que Dieu lui vou- propose. Les vrais obstacles à la liberté elle sont en nous. Nos liens ce sont nos er- 14 des À reurs, et nos vices sont nos chaînes, Ja- di rait mais aucune loi humaïne ne pourra faire ia) 1 se qu'un homme qui est esclave de ses pas- il | ces sions soit vraiment libre. 4 les Ces vérités sont peu comprises aujour- EU des d'hui. Au lieu de cette liberté positive, 4 ont claire, dont le but est certain, dont les ;: | rse. voies sont manifestes, on a imaginé une Fu | et liberté abstraite dans sa notion, obscure +. ien. dans ses principes, vague dans ses formes, ‘ qui indéterminée dans son but, et si générale al 1 au- dans sa dénomination qu’on ne sait à quoi ‘ | pnté L l'appliquer, et que le nom qui l’exprime se 1 ‘ et prête à toutes les significations qu'on veut sr ‘h rai- lui donner. Ce nom ne se trouvait jamais iii À che seul autrefois, mais il était toujours accom- de \
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pagné d’un autre mot qui exprimait à la fois sa nature, sa forme et son but, et qui le tirait du vague pour lui donner un sens positif et déterminé. Aujourd'hui, arraché violemment en quelque sorte des autres mots de la langue, il n'est plus dans son isolement qu’une vaine idole muette, une sorte d’hiéroglyphe que personne ne coniprend et qui ne dit rien, parce quil dit trop, et dont Le sens est si mobile et si léger que personne ne le peut saisir. Trornpés par la signification trop générale de #e mot, plusieurs se sont persuadé que la liberté consiste dans le droit de tout dire et de tout faire. Ils n’ont pas compris qu’une telle liberté rendrait la société impossible, parce que chacun ayant le même droit, il résulterait du choc perpétuel de ces droits différents ou contraires une guerre mécessaire et continuelle,
Ne confondez point la liberté de choisir entre le bien et le mal qui constitue proprement le libre arbitre de l’homme, et celle qui consiste dans l’exemption de cer-
t à ja et qui 11 sens arraautres ns son e, une e CONI- 1il dit t si lé- Trorne de“e > La lidire et qu'une ossible, lroit, il s droits
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tains liens et de certaines entraves extérieures qui empêchent ou retardent nos actions. La première est morale, et ne peut jamais être qu'une simple faculté ; la seconde est politique ou sociale, et constitue un véritable pouvoir et un droit réel d'un individu ou d’une classe vis-à-vis de la société tout entière. La première est inhérente à la nature humaine, égale en tous les hommes ; elle commence avec le développement de la volonté, et ne finit qu’au moment où le temps cesse pour nous.
La seconde est historique : elle s’acquiert par la lutte, se conserve et se développe par l'énergie et la vigilance, et se perd par la négligence, la corruption ou la làcheté.
Elle fait partie de l'histoire d’une nation, de sa vie et de sa gloire ; elle a sa base dans le passé, et s'accroît perpétuellement à mesure que ‘des siècles nouveaux s'ajoutent aux siècles déjà écoulés.
Pour chaque liberté 1l y a une époque qu'elle ne peut ni dépasser ni prévenir sans danger pour une nation; car pour
qu'elle soit utile il faut qu’elle ait ses racines dans la constitution morale du peuple qu’elle doit rendre heureux, et qu’elle soit en harmonie avec ses mœurs et ses habitudes. Elle doit être à la fois effet et cause, en réagissant sur son principe, et en se laissant modifier elle-même par ses résultats. Si elle vient avant le temps, elle est un obstacle et une entrave pour un peuple : on ne la comprend pas, on ne l’apprécie pas à sa juste valeur, on ne s’en met nullement en peine, et elle cède au moindre effort qu’on fait pour la détruire.
Si elle vient trop tard, elle ne trouve plus que des cœurs fatigués par une trop longue attente et découragés par une résistance trop opiniâtre, et bien souvent elle ne produit aucun des résultats dont elle devait être la cause. Ceux-là sont également coupables qui veulent donner à un peuple plus de liberté qu'il n’en peut supporter, ou qui lui refusent celle pour laquelle il est mûr. Les uns et les autres provoquent également par des moyens opposés ces ré-
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volutions qui bouleversent le monde et retardent l’œuvre de la Providence.
La liberté n’est point un but désirable pour lui-même, mais elle est un moyen dont la bonté ou la perfection consiste dans la valeur du but auquel il doit conduire. Ceux-là seulement ont le droit de la désirer et de la demander qui veulent s’en servir pour faire le bien. Ceux, au contraire, qui veulent en faire n moyen d'avancement pour eux et d’oppression pour les autres n'ont point le droit de Îa demander, ni celui de se plaindre quand on la leur refuse ; etses plus grands ennemis sont toujours ceux qui exagèrent sa puissance et ses avantages, et qui la présentent comme le but de tous les efforts d’une nation, et comme le terme de tous les événements qui composent son histoire, au lieu de la proposer aux peuples comme un moyen de devenir bons et glorieux.
Entre les mains d’un peuple ignorant ou corrompu la liberté peut devenir aussi funeste que le serait une arme confiée aux
mains d’un homicide ou d’un fou. Elle est, en effet, une arme avec laquelle les peuples doivent détruire les obstacles qui empêchent chez eux l’accomplissement du bien, etse frayer une route vers le but que Dieu tient élevé devant eux; et pour qu’elle leur soit utile il faut qu’ils aient appris à s’en servir, afin qu'ils ne soient pas exposés à la tourner contre eux-mêmes, et à se détruire de leurs propres mains. Or la foi seule et la charité peuvent apprendre cette science si difficile. Quand les peuples incrédules et vicieux veulent être libres, ils deviennent violents, sauvages et barbares, et l’on peut suivre leurs pas aux traces de sang qu'ils laissent derrière eux et à la terreur qu'ils répandent autour d’eux.
Voici les signes auxquels vous pourrez reconnaître les hommes qui aiment vraiment la liberté et qui en sont dignes. Ils la désirent comme un moyen d'être vertueux et de résister aux efforts du mal et de lerreur; ïls la demandent plutôt comme un devoir que comme un droit,
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mains pour eux que pour les autres et pour le bien de la société ; ils la recherchent moins comme pouvoir que comme sacrifice, moins comme une chose qui flatte leur orgueil que comme un encouragement au bien et une provocation à la vertu. Tandis que les autres demandent la liberté de s'élever, eux demandent l4 liberté de descendre. Les premiers veulent monter et se faire grands pour dominer les autres, eux: veulent s’abaisser etse faire petits pour servir leurs frères. Vous avez sous les yeux ves deux sortes d'hommes, et vous n’avez qu'à ouvrir les yeux pour les distinguer.
Vous verrez des hommes qui demandent la liberté pour eux comme un privilége ou comme le droit d’opprimer les autres à leur gré. Les avantagés qu'ils réclament pour eux-mêmes, ils ne permettent pas qu’on les accorde aux autres. Ils veulent qu’on
leur laisse la liberté de s'associer comme :
ils l'entendent pour conspirer ou pour détruire; mais ils veulent en même temps qu'on empêche par tous les moyens les
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disciples du Christ de s'associer pour pratiquer en commun ses conseils. Ils veulent qu'on leur donne la liberté d’enseigner leurs opinions ou leurs erreurs à l’enfance ou à la jeunesse; mais ils seraient au désespoir qu’on étendit cette liberté aux mipistres de la religion dont ils redoutent le zèle et la piété. Ils demandent la liberté du commerce, parce qu'ils veulent être libres de s'enrichir et de donner carrière à leur orgueil ou à leur ambition; mais si quelques chrétiens demandent qu’on les laisse libres de devenir pauvres, petits, humbles et obéissants, ils ne mettent plus de bornes à leur fureur, montrant bien par là que la liberté n’est pour eux qu’un prétexte qu’ils mettent en avant et un voile sous lequel ils cachent leur malice et leur orgueil. Il n’y a de vraie liberté que par le Christ et par sa rédemption. Toute liberté qui vient de l’orgueil ou des passions de l’homme est fausse et mensongère; et loin de délivrer, elle opprime au contraire ct rend plus humiliant et plus lourd le joug qu'elle feint de vouloir ôter.
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