‹ Les Heures sérieuses d'une jeune personneChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La volonté.

L'apôtre saint Jean, s'adressant, dans sa première Epître, à ceux qui sont encore dans radolescence, leur disait : Je vous écris que vous avez vaincu le malin. Puis, passant à ceux qui, sortis de l'adolescence, sont devenus jeunes, il leur disait : Je vous écris que vous êtes forts, que le Verbe de Dieu demeure en vous, et que vous avez vaincu le malin. L'Esprit- Saint nous dit dans les Proverbes : Qui trouvera la femme forte ? Son prix est tel.

qu'elle vaut la peine qu'on aille la c/iercher jusqu'aux extrémités de la terre. Elle a mis la main aux fortes entreprises. Le courafje et la pudeur la couvrent comme d'un vêtement; elle sourira à son dernier jour. Elle ouvre sa bouche à la sagesse, et la clémence est sur ses lèvres. La grâce est trompeuse , et vaine est la beauté : et la femme qui craint le Seigneur sera louée. Donnez -lui du fruit de ses mains, et que ses œuvres proclament ses louanges aux portes de la ville. Ainsi , selon la parole de l'apôtre, la force est l'apanage de la jeunesse, et elle se manifeste par les victoires de la volonté sur l'ennemi de notre salut. Ainsi encore, d'après le témoignage de Salomon, la plus belle qualité de la femme, c'est la force; et c'est à la force et au courage qu'elle doit ses vrais succès et sa véritable gloire. Quelle est donc cette qualité si précieuse? Dans quelle faculté de l'âme

réside-t-elle? Quels sont les signes qui l'annoncent et les effets qui la révèlent? Quel est le but où elle tend?

Quelles sont les récompenses qui couronnent ses victoires?

Le siège de la force est dans la volonté. Etre fort, c'est être capable de vouloir avec intensité des choses qui coûtent à la nature, et de les accomplir avec énergie et persévérance. J'ai traité bien des fois ce sujet : mais chaque fois que je l'aborde de nouveau, il me semble n'en avoir rien dit, tant il est inépuisable. Il est devenu d'une telle importance aujourd'hui, qu'on ne saurait jamais y insister trop, et y appeler trop l'attention de ceux qui veulent garder sur celte terre l'intégrité de leur «•.onscience et de leur vie. Hélas! il n'y a, pour ainsi dire, plus de volonté aujourd'hui. Cette noble faculté de l'âme est comme opprimée et vaincue par les

autres facultés qui devaient lui être soumises et se laisser diriger par elle. L'esprit a peut-être acquis plus de vivacité et de pénétration. L'imagination, sollicitée et mise en jeu continuellement par ce mouvement incessant d'images et de sensations que l'agitation de la vie multiplie si rapidement de nos jours, l'imagination est peut-être devenue plus riche et plus variée. Le cœur, ému de bonne heure par les soins et les caresses de la famille, a peut-être plus de confiance et d'abandon. Mais la volonté, qu'est-elle devenue , qu'a-t-elle gagné à ce développement de toutes les puissances de l'àme? Où est sa place parmi elles? Elle qui devait être leur reine, et tenir toujours le sceptre d'une main ferme, elle est devenue, il faut bien le dire, leur servante complaisante, quelquefois même leur esclave avilie.

Il s'est formé contre elle comme une

affreuse conjuration, où tous, amîs et ennemis, semblent s'être donné la main pour l'humilier et la réduire à l'impuissance. Bien souvent, en elTet, nous devons raiïaibliseement de cette faculté si précieuse à la tendresse excessive ou mal dirigée de ceux qui nous ont élevés, et aux habitudes qu'ils nous ont laissé prendre. Qui s'adresse à la volonté d'un enfant? Qui lui apprend à vouloir? je dis, à vouloir d'une volonté réelle et ferme; à vouloir contre les caprices de l'imagination, contre les passions du cœur, contre les soulèvements des sens, contre les séductions du dehors : car c'est en cela que consiste la fonction propre de la volonté. Elle nous sert quand tout le reste nous manque; quand l'imagination épuisée semble s'assoupir dans un sommeil profond; quand le cœur fatigué n'a plus de goût pour le bien; quand l'esprit, obscurci

par les préjugés ou l'erreur , craint d'apercevoir la vérité qui le trouble, et fuit la lumière qui le poursuit ; quand une passion violente bouleverse les sens, et forme autour de l'intelligence comme un nuage épais qui l'empêche de discerner les objets. C'est alors que la volonté, façonnée et assouplie par l'exercice, saisissant les rênes d'une main ferme et vigoureuse, arrache l'imagination à sa torpeur en la portant sur des objets capables de l'éveiller, anime le cœur en lui présentant quelque sentiment noble et généreux , et applique l'esprit à la considération des vérités qui peuvent l'éclairer et le fortifier.

On s'abuse étrangement sur la nature et l'essence de la volonté. Bien souvent les parents , aveuglés par de faux préjugés, voient avec plaisir et admirent dans leurs enfants l'entêtement et l'opiniâtreté du caractère ; et portant avec

une sorte d'orgueil leurs regards dans l'avenir, ils se disent : Cet enfant aura de la volonté. Quelle erreur! Malheureux les parents qui la subissent, et bien plus malheureux encore les enfants qui en sont l'objet! La volonté, quand elle est vraiment forte, loin d'être opiniâtre, est, au contraire, souple et maniable. Aucune force humaine ne saurait faire ployer le bras qu'a roidi un accès convulsif. Direz-vous, à cause de cela, que ce bras est plus fort que celui d'un homme sain et vigoureux? La roideur, non -seulement n'est pas une partie intégrante de la force, mais est encore incompatible avec elle. Et ne serait-ce pas une contradiction dans les termes que d'appeler forte une volonté qui ne peut se mouvoir à son gré, et disposer d'elle-même selon que les circonstances l'exigent?

Ce que vous prenez pour la volonté

dans un caractère opiniâtre n'a rien de commun avec cette noble et précieuse faculté de l'âme. Il en est d'elle comme de toutes les autres. Chacune de ces puissances a, pour ainsi dire, deux étages, dont l'un touche immédiatement aux sens et au monde extérieur, et dont l'autre, élevé au-dessus de tout le sensible, reçoit d'en haut la lumière et le mouvement. La volonté, considérée dans sa partie inférieure, n'est rien autre chose que cet appétit ou cet instinct aveugle qui nous est commun avec les animaux, et qui entraîne invinciblement ceux-ci vers les objets qui leur sont conformes, comme il les éloigne irrésistiblement de ceux pour lesquels ils sentent quelque répugnance. Si la volonté proprement dite consistait dans cet aveugle instinct, l'homme serait vaincu en ce genre par l'âne et le mulet, dont les entraînements et les repu-

gnances sont plus impérieux encore que chez les autres animaux. La volonté consiste bien plutôt dans la faculté de s'élever au-dessus de cet appétit brutal, et de vouloir des choses qu'il ne veut pas. Ceux-là ont une volonté forte , qui peuvent , sans trop de peine , lorsque le devoir l'exige et que la voix de la conscience se fait entendre, suivre celte voix avec docilité, malgré les résistances ou les dégoûts de la partie inférieure. Aussi toute l'éducation de ia volonté consiste i l'accoutumer de bonne heure à ne tenir nul compte des goûts ou des répugnances de l'appétit sensible, mais à prendre plus haut sa lumière et sa règle.

C'est une éducation longue et pénible, je le sais, que celle de la volonté. 11 en coûte beaucoup pour apprendre à connaître et à juger les choses; mais il en coûte bien plus encore pour ap-

prendre à vouloir. La culture de l'esprit est la partie la moins importante et la plus facile à l'éducation : le point capital, celui qui demande le plus de temps et d'efforts, c'est la culture delà volonté; et, par un étrange renversement des choses, c'est celle que l'on néglige le plus. On s'imagine qu'il sera toujours temps de travailler à former la volonté , ou , ce qui est plus faux encore, que l'âge, l'expérience et les événements sutfiront à cette œuvre. Et c'est ainsi que l'on voit tous les jours de pauvres âmes s'aventurer dans la vie sans avoir l'instrument qui seul peut nous la rendre profitable, c'est-à-dire sans avoir une volonté forte, capable de réagir contre les maux et les épreuves auxquels nul ne peut échapper sur cette terre. De là viennent ces impuissances qui rendent inutiles les plus précieuses qualités de l'esprit et du cœur, ces las-

situdes et ces défaillances qui font qu'on se laisse tomber les armes des mains dès la première lulte, et qu'on est renversé par le moindre souflle. De là ces inconstances et ces incertitudes qui, au moment de l'épreuve, ôtent au cœur toute son énergie et à l'esprit sa clarté, et exposent l'âme comme un jouet aux assauts du malheur.

Si la volonté est négligée dans l'éducation en général, elle l'est bien plus encore dans celle des femmes. On en est même venu à cet excès d'aveuglement, de croire qu'une volonté forte est une qualité dangereuse dans une femme, parce qu'étant faite pour obéir, elle doit trouver dans une autre volonté la règle de ses actions. Mais quand même la femme serait condamnée à obéir toujours aveuglément, la volonté ne lui serait pas pour cela inutile.

Croit -on qu'il ne soit jamais besoin de

volonté pour obéir? L'obéissance estelle toujours si douce et si facile , qu'il suffise à une feranae de connaître ce qu'on lui demande pour l'accomplir?

C'est précisément, au contraire, parce que la femme doit obéir, qu'elle doit avoir une volonté plus forte et plus cultivée. Si elle n'est pas appliquée de bonne heure à exercer celte faculté de son âme; si elle a pris la funeste habitude d'agir sans but, sans réflexion, par caprice, en suivant par un instinct aveugle l'attrait que les objets présentent à son imagination ou à ses sens; si elle n'a pas appris à se vaincre, à placer le devoir au-dessus du plaisir, et la voix de la conscience au-dessus de celle des passions ou de l'humeur, que fera-t-elle en présence d'un mari capricieux peut-être dans ses désirs et opiniâtre dans ses volontés ? Que ferat-elle devant ses exigences ou ses em-

portements? Comment supportera-t-elle les défauts de ses domestiques et de ceux avec qui elle sera forcée de vivre? Comment saura-t-elle, dans les avertissements et dans les reproches qu'elle leur fera, unir dans une juste proportion la douceur et la force, et obtenir ainsi l'eflet salutaire qu'elle en attend ? Tout n'est pas fleur, bonheur et lumière dans la vie. Il y a bien des jours d'hiver, des jours sombres, froids et nébuleux, des jours de tristesse, de défaillance et d'amertume, où la femme ne trouve d'asile et de secours que dans une volonté ferme et patiente. La patience est de toutes les vertus la plus nécessaire peut-être dans la vie d'une femme, celle dont elle a le plus souvent besoin pour supporter, sans se laisser abattre par elles, les peines d'esprit et les souffrances auxquelles elle est assujettie. Or la patience est un fruit

de la volonté, et celui qui ne sait pas vouloir ne saura jamais souffrir.

Celui qui descend une rivière avec des vents propices peut laisser là les rames, et s'abandonner au cours de Teau et au souffle du vent qui enfle ses voiles; mais celui qui doit remonter un courant rapide et voguer contre le vent, a besoin de rames pour lutter contre cette double force qui s'oppose à sa marche. Dans l'adolescence et la jeunesse, vous descendez gaiement le fleuve de la vie , vous laissant emporter par ses ondes rapides , et présentant la voile au souffle de l'espérance, qui l'agite doucement. Les rives fuient loin de vous, offrant à vos regards charmés le spectacle de leurs nuances variées , et vous embaumant du parfum des fleurs qui émaillent leur verdure. Mais ce temps finira bientôt : la douleur n'attendra pas pour vous visiter que la vieillesse

ait glacé votre sang et refroidi votre imagination. Bientôt, dans quelques années peut-être, elle viendra frapper à la porte de votre âme; et il faudra vous résigner à donner asile à cet hôte incommode, et à l'avoir pour compagnon peut- être de toute votre vie. Parm i les jeunes femmes que vous voyez, n'en connaissez - vous que d'heureuses? Et pouvez-vous, sans une illusion volontaire, vous persuader que la jeunesse est un préservatif contre le malheur?

S'il vous attaque, comment lutterezvous contre lui, sans armes ni défense? S'il vous blesse, comment supporterezvous ses coups? Il est bien imprudent d'attendre, pour s'instruire dans une science, que la pratique en soit devenue nécessaire. C'est surtout dans la prospérité qu'on peut apprendre avec fruit à supporter l'adversité, de même que c'est dans la santé et dans la fleur

de la vie qu'on doit apprendre l'art si précieux de bien mourir.

Apprenez donc maintenant, pendant que vous êtes jeune, à supporter toutes les vicissitudes de la vie. Prémunissezvous de bonne heure, non -seulement contre l'adversité, mais encore contre la prospérité, qui n'est guère plus facile à porter que la première ; non-seulement contre ceux qui mettront votre patience à l'épreuve par leurs procédés injustes ou fâcheux, mais encore contre ceux dont l'affection, les empressements et les flatteries prépareront peut-être à votre vertu des assauts plus redoutables encore. Prémunissez-vous non-seulement contre les autres , mais encore , mais surtout contre vous-même. Apprenez à vous supporter, à souffrir avec courage l'inconstance de votre humeur, les saillies de votre imagination, les fougues de votre caractère, les mouve-

ments violents et déréglés de votre cœur. Accoutumez votre volonté à porter d'une main ferme le sceptre, et à gouverner avec force ces passions qui s'agitent au fond de toute âme humaine, et qui sont de si puissants auxiliaires pour le bien, quand on les a soumises de bonne heure à l'empire de la volonté; mais qui troublent la vie tout entière, et la remplissent d'amertume, dès qu'elles s'affranchissent de ce joug salutaire. N'oubliez pas qu'on a plus besoin encore ae volonté pour obéir que pour commander, et que votre condition, loin de vous rendre la volonté moins nécessaire, vous la rend, au contraire, plus indispensable encore; à moins que, souscrivant au jugement injuste et outrageant à la fois dont le monde cherche à flétrir la dignité de la femme, vous ne vous persuadiez aussi, vous, que celle-ci ne doit compter pour

rien dans la famille ni dans la société, et qu'elle est destinée à suivre aveuglément tous les caprices des autres; à moins que vous ne confondiez l'obéissance avec la servitude, et que vous n'autorisiez les préjugés de ceux qui prétendent que la femme ne doit avoir ni pensée ni volonté qui. lui soit propre, et que sa vie, dégagée de toute responsabilité, repose uniquement sur la vie d'un autre être chargé de penser et de vouloir à sa place.

Si c'était là votre opinion, je vous dirais : Pourquoi lisez -vous ce livre?

Fermez-le, il n'est pas fait pour vous; car, du commencement à la fin, il ne fait que vous rappeler tous les titres de votre gloire et la randeur de votre dignité. Mettez un bandeau sur vos yeux, de peur qu'ils ne voient la lumière et ne vous découvrent votre honte. Enchaînez votre volonté, dans la crainte

qu'elle ne vous échappe, et qu'elle ne sente Thumiliation du joug que vous lui imposez; et, vous considérant comme une chose inerte, attendez en silence qu'un acheteur vienne vous marchander et calculer ce que vous lui rapporterez de fortune et de bien-être. Car voilà où conduisent les théories païennes du monde sur la condition de la femme ; voilà à quel degré d'abjection les femmes elles-mêmes descendent quand, perdant de vue la lumière de la foi, qui donne aux choses leur vrai jour, elles se laissent séduire par les vains systèmes d'un monde sur qui pèsent les analhèmes de Dieu , et que possède l'esprit de mensonge.

Non, la femme n'a point été créée pour la servitude. Dieu n'a point réservé à un sort aussi humiliant toute cette moitié de l'humanité dans laquelle il a choisi sa mère, et en qui brille un

saint reflet de la gloire de Marie. Il a fallu qu'une femme coopérât, par un acte positif de sa volonté, à l'œuvre de la rédemption, et, pour obtenir ce consentement nécessaire, Dieu n'a pas dédaigné d'envoyer à Marie un ange comme ambassadeur. Jugez de ce point de vue combien la volonté est , dans la femme, une chose importante, et n'oubliez pas que, tous les jours encore, le salut d'une famille, d'un père, d'un frère, d'un fils, d'un époux, dépend en grande partie des soins, des prières, de la conduite ferme, sage, douce et prudente à la fois d'une femme chrétienne pénétrée d'un sentiment profond de sa dignité et de ses devoirs, et animée de l'esprit de Dieu.

G[IAPITRE X

L'imagination.

L'imagination est la faculté de l'âme qui recueille et apporte à celle-ci les images que fournissent aux sens les objets extérieurs qui nous environnent.

C'est l'abeille qui va, dans ses excursions continuelles, oueillir sur chaque fleur la poussière odorante qu'elle recèle au fond de son calice, et qui la rapporte à la ruche pour la façonner et en tirer la cire qui nous éclaire et le miel qui nous nourrit. Votre âme est

comme une ruche toute pleine de mouvement , de bruit et de vie. Le monde extérieur est comme un jardin parsemé de fleurs, dont chacune a sa couleur, son parfum et son éclat particulier.

Votre imagination est l'abeille ouvrière de la ruche, dont les sens sont comme les bourdons. Mais au-dessus de l'imagination et des sens plane la volonté, qui, semblable à une reine, peut seule les gouverner et enti'etenir dans la ruche la paix et l'harmonie. Aussi, dès que la volonté fait défaut, l'imagination et les sens, semblables à des abeilles privées de leur reine, ne font plus qu'errer au hasard, sans direction et sans but, et la ruche est bientôt vide et déserte.

Il vous importe de bien connaître la nature, le but et les fonctions de chaque faculté de votre âme, afin de les retenir toutes dans la sphère que Dieu

leur a tracée , et qu'aucune ne porte le désordre, en voulant empiéter sur les autres. Ce point est plus important encore dès qu'il s'agit de l'imagination, parce que, de toutes les puissances de l'âme, c'est la plus téméraire et la plus ambitieuse, la plus violente et la plus séduisante à la fois. Placée sur les confins de l'âme et des sens , elle est plus accessible aux charmes du monde extérieur, et participe du mouvement inconstant et tumultueux de la partie sensible de notre être. Retenue dans ses limites naturelles, elle est une faculté précieuse , qui nous rend quelquefois plus faciles la perception du vrai et Taccomplissement du bien, en le présentant à l'esprit et au cœur sous des couleurs qui nous le rendent aimable et attrayant. Et, sous ce rapport, elle est un don inestimable de la bonté divine, qui a voulu par elle aider l'infirmité de

notre nature, en lui rendant moins pénibles les efforts que nous sommes si souvent obligés de faire pour triompher de nos mauvais penchants. Mais si .

bien dirigée, elle nous aide dans l'accomplissement du devoir, elle devient trop souvent, par notre négligence, une source de dangers et de luttes opiniâtres. Placée entre la volonté et les sens, elle ne doit ni se laisser dominer par ceuxci, ni s'affranchir de l'empire de cellelà. C'est la première condition pour que nous tirions d'elle tout le profit que nous en pouvons attendre. Et si elle est trop souvent pour nous une cause d'égarement et d'erreur, c'est qu'au lieu d'écouter docilement les commandements de la volonté, elle veut agir d'elle-même, sans direction supérieure; et dans ce cas elle tombe aussitôt, par un juste châtiment de Dieu, sous le joug des sens, dont elle devient l'esclave.

L'imagination, séparée de l'intelligence dont elle reçoit la lumière, et de la volonté qui lui donne sa règle, l'imagination est aveugle dans ses instincts , précipitée dans ses mouvements, impétueuse et inconstante dans son vol , violente et 'apricieuse dans ses désirs. Elle s'agite et se tourmente incessamment, passant d'un objet à un autre, sautant d'un bond d'une extrémité à une extrémité opposée, de la tristesse à la joie, de l'amour à la haine, de la crainte à l'espérance. Elle grossit démesurément les objets, ou les rapetisse à l'excès, selon le caprice du moment, et présente comme souverainement importantes des choses qui ne sont au fond que des bagatelles. Une parole, un regard, un signe, la préoccupe et l'alarme. Elle se nourrit de soupçons et d'inquiétudes, ou d'espérances factices et de oies trompeuses

Elle se jette avec avidité sur les objets qui lui plaisent, et s'en dégoûte bientôt par un retour soudain et inévitable.

Aussi ne doit -on jamais compter sur les impressions ou les sentiments dont elle est la source ; car ils s'effacent aussi promptement qu'ils s'emparent de l'âme, sans qu'on puisse apercevoir la raison de leur naissance ou de leur disparition.

La vie d'une femme qui a laissé imprudemment son imagination se développer outre mesure , est une vie toute factice et extérieure, une vie de mouvement, d'agitation, de bruit, une vie de contraste et d'opposition. Et cet état est d'autant plus dangereux, qu'il se présente souvent sous les formes les plus agréables , et qu'il flatte l'esprit et les sens par le spectacle animé de ses changements rapides et continus.

Aussi les femmes douées de ce funeste

présent ont le triste privilège d'attirer tous les esprits médiocres ou superficiels , tous les cœurs légers et sans consistance; et presque toujours elles finissent par être la dupe de leurs propres impressions, et par se prendre aux tilets où leur Vanité voulait enlacer les autres.

Que ne m'est-il donné de vous révéler une de ces âmes oîi l'imagination règne en souveraine, et de vous montrer le vide immense qu'elle y fait! Que ne puis-je dérouler à vos yeux la vie légère, inconstante, tourmentée, ennuyée et fatiguée de ces femmes qui sont devenues le jouet de leur imagination ! Dans ces journées allongées par l'ennui, pas un instant donné sincèrement et complètement à Dieu, pas une pensée vraiment élevée , pas une affection profonde, pas un désir sérieux, pas une occupation qui s'élève au-dessus

de la bagatelle. Dans cette multitude de personnes qu'elle voit et connaît, pas une seule qu'elle aime sincèrement et dont elle ait su se faire aimer. Dans ces liaisons multipliées qui amusent sa vie sans la remplir, pas une seule affection profonde sur laquelle elle puisse compter dans ses jours de défaillance et de détresse. Des paroles que les lèvres prononcent et que le cœur ignore, des visites commandées par les convenances ou inspirées par la frivolité, des conversations où l'on cherche mutuellement à se faire illusion et à se tromper : telles sont les occupations , telles sont les joies de celte femme.

Avec de telles dispositions, il ne peut être question de piété sincère ni d'esprit chrétien. La piété réside dans la volonté, et suppose l'amour du devoir:

l'imagination abhorre le devoir et ne cherche que le plaisir. La grâce de Dieu

Heures sérieuses. Il

est toute-puissante , je le sais ; elle n'est point liée au développement de nos qualités naturelles, et Dieu sait bien, quand il le veut, suppléer à l'imperfection des facultés de notre âme, et déposer les germes d'une vertu solide dans un cœur léger et mal disposé.

Mais il n'en est pas moins vrai que parmi les âmes il en est qui sont mieux préparées pour recevoir celte divine semence , et que celle-ci croît plus rapidement dans une terre forte et profonde que dans un sol sec et léger. Or, de toutes les dispositions qui peuvent contrarier en nous l'opération divine, il n'en est pas de plus malheureuse que celle que produit à la longue le dérèglement de l'imagination ; et le danger de eet état est d'autant plus grand, qu'il est la source, surtout chez les femmes, des plus funestes illusions.

Une femme en cet état passe sa vie

à se tromper elle-même, et à tromper les autres , non par réflexion et de propos délibéré, mais par une illusion fatale et involontaire. Il n'est presque rien qu'elle voie sous son véritable jour :

tous les objets lui apparaissent sous des couleurs étrangères. Ne jugeant de la valeur des choses que par l'impression qu'elles produisent sur les sens , ou par le bruit qu'elles font dans l'imagination, elle est déjà, par cette seule disposition , prévenue contre toutes les vérités de l'ordre surnaturel, qui s'insinuent doucement dans l'esprit, sans agiter l'imagination ; et elle reste insensible aux suaves impressions de la grâce, qui touche le cœur d'une façon si douce et si légère, que les sens n'en reçoivent ordinairement aucune secousse. Pour cette femme, la piété est tout extérieure, et se compose uniquement de pratiques, de formalités, de

cérémonies et de spectacles qui, loin de remédier au mal dont elle soulTre, l'alimentent, au contraire, en exaltant l'imagination, et en le palliant, pour ainsi dire, sous le voile de la religion. Et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que cet état va toujours en empirant, et que les illusions dont il est la source ne peuvent pas même être dissipées par cette lumière suprême qui éclaire l'ùme au moment de la mort, et qui bien souvent semble comme un reflet de celle du ciel.

Que de femmes, après s'être ainsi trompées pendant toute leur vie , se trompent encore au moment de leur mort, et portent leurs illusions jusqu'au tribunal du souverain Juge ! Et c'est alors seulement qu'elles aperçoivent pour la première fois, mais trop tard , la vérité qu'elles ont tenue éloignée de leur esprit, et que, jetant un

regard de désespoir sur leur vie infructueuse et inutile, elles poussent ce cri lamentable qui retentit si tristement dans les sombres demeures de l'éternité : Nous nous sommes donc trompées et égarées loin du sentier de la vérité! Ne vous exposez pas à un tel malheur; et , pour cela , surveillez de bonne heure votre imagination , et apprenez à bien régler cette activité qui la dévore , et dont vous pouvez tirer de précieux avantages.

Le premier moyen pour y parvenir, c'est de fortifier votre volonté, et de lui donner cette autorité et cette consistance dont elle a besoin pour gouverner l'imagination. Sans une volonté forte, qui ne s'étonne ni du tumulte des sens, ni du bruit de l'imagination , vous ne réussirez jamais à régler celle-ci et à la retenir dans ses limites naturelles.

Vous devez encore vous accoutumer à

ne jamais prendre aucune détermination, et à ne jamais agir sous l'empire d'une impression qui ôte à l'esprit le calme dont il a besoin pour bien juger, et qui altère la paix du cœur. N'oubliez pas que, dans ces moments d'exaltation et de préoccupation, vous ne pouvez ni voir convenablement les cboses, ni les exécuter comme il faut. Quand un projet s'ofTre à vous, et qu'avant que vous l'ayez examiné mûrement il a déjà gagné votre esprit et préoccupé votre volonté, soit en vous inspirant des espérances prématurées ou des craintes irréfléchies, soit en diminuant la liberté de votre esprit et en vous attirant à lui par un instinct aveugle et violent, défiez-vous de ce projet : donnez-vous bien de garde de l'examiner pendant que vous êtes en cet état; mais attendez pour le faire que votre esprit ait retrouvé sa sérénité, votre cœur sa

paix, et votre volonté toute la plénitude de sa liberté.

N'agissez pas tandis que tout ce bruit se fait en vous; et, malgré toutes les sollicitations et tous les empressements de votre imagination, attendez plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois s'il le faut ; car vous ne pouvez , sans vous exposer à des regrets amers, former un dessein stable au milieu de ces agitations. La prière elle-même ne vous donnerait point en ces circonstances la lumière dont vous avez besoin. Priez pour que Dieu apaise cet orage et rende le calme à votre âme : mais ce n'est point le moment de le prier qu'il vous inspire ce que vous devez faire; car, préoccupée comme vous l'êtes, vous prendriez peut-être pour la voix de Dieu et de votre conscience les cris de votre imagination exaltée. Quand vous avez une fois bien examiné un projet et pris

sérieusement une détermination, c'est alors le temps d'app?ler l'imagination au secours de votre volonté , et de cherclier à l'intéresser dans l'œuvre que vous avez à faire, alin de profiter de l'énergie qu'elle donne à l'âme et des lumières qu'elle fournit à l'intelligence, lorsqu'elle est à sa place et qu'elle suit docilement la volonté sa souveraine.

N'oubliez jamais que la liberté de l'esprit et du cœur est une condition indispensable pour juger sainement, pour aimer avec sécurité et pour agir avec prudence, et que tout ce qui diminue cette liberté doit vous être suspect, quelque avantageux qu'il vous paraisse; car aucun avantage ne saurait compenser ceux que donnent un cœur libre et un esprit sans préoccupation.

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