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CHAPITRE XI

De la piété.

Ce n'est pas sans raison que la sagesse de nos pères a donné le nom de piété au sentiment qui nous élève vers Dieu et nous unit à lui. Et ce nom semble lui convenir encore davantage quand on le considère dans la femme.

La piété, en effet, est une affection qui se compose des sentiments les plus familiers au cœur de la femme ; elle est un mélange de respect, de dévouement et de tendresse, relevés encore par une certaine nuance de crainte, mais d'une

crainte douce et filiale qui ne gêne en rien l'expansion de la confiance ni l'ouverture du cœur. L'homme est pieux envers Dieu et envers ses parents ; la femme dont la nature n'a encore été altérée par rien de factice est pieuse envers tous ceux qu'elle aime, car dans chacune de ses affections vous trouvez combinées à des degrés divers toutes les nuances de sentiments que nous venons d'énumérer. Mais c'est dans cette piété envers Dieu qu'ils se produisent et s'unissent de la manière la plus intime et la plus frappante.

Le cœur de la femme est affamé de Dieu; car il a faim du bien et du beau : et, quoi qu'il fasse, il ne saurait jamais se rassasier jusqu'à ce qu'il se soit jeté et comme perdu dans le sein de Dieu, où est la source de tout bien et de toute beauté. C'est donc presque toujours , chez la femme, le cœur qui dans la

piété reçoit les premières atteintes de la grâce, fait les premiers pas dans la vertu, et remplit le principal rôle dans l'accomplissement du devoir. Cette disposition de sa nature, si elle ofiTre de précieux avantages , est sujette aussi à quelques inconvénients. Le cœur est voisin de l'imagination, et se laisse facilement charmer par elle. Souvent aussi son activité se développe et s'exerce aux dépens de la volonté, dont il diminue la puissance et affaiblit l'empire. Bien souvent aussi le cœur est la source d'illusions dangereuses :

il entretient et favorise cette sorte de piété tendre et sensible qui se nourrit de sentiments vifs et de belles images, et qui se met peu en peine de vouloir et d'agir. On prie avec ferveur; on s'attendrit en méditant les mystères de la passion du Sauveur ou en lisant un livre plein d'onction. On se cherche, et

on ne se trouve, hélas I que trop dans ces jouissances, où la nature a bien plus de part que la grâce, et dont l'imagination fait quelquefois tous les frais. On se complaît en soi-même, on s'exalte par un amour- propre qui sait si bien se voiler sous l'apparence de l'humilité, qu'il faudrait un rare discernement pour en apercevoir les plis secrets et profonds. On cherche moins à plaire à Dieu et aux autres qu'à se plaire à soi-même, et pour plusieurs femmes ce genre de piété n'est qu'une forme particulière de la coquetterie et de la vanité qui leur est naturelle.

Avec ces beaux sentiments, en elTet, et ces vifs élans du cœur, elles restent immortifiées, sensibles à la flatterie et aux reproches, vaines et curieuses; elles gardent, en un mot, tous les défauts de leur caractère, et la piété ne leur sert en quelque sorte qu'à dissi-

muler ces défauts à leurs propres yeux, et à leur donner une certaine apparence qui les leur rend aimables. Ne demandez point à ces femmes qu'elles brisent leur volonté, répriment les saillies de leur humeur, et combattent énergiquement la vivacité de leur caractère. Ne leur parlez ni de mortification, ni d'abnégation , ni de croix : ce sont là des mots dont elles ne comprennent point le sens ; ce sont là des vertus qu'elles se contentent de sentir et d'exprimer à la manière des artistes, qui, par une heureuse disposition de leur esprit , savent très-bien se pénétrer d'idées et de sentiments auxquels leur volonté est complètement étrangère, et qui n'ont aucune influence sur leur vie. Elles veulent bien monter au Thabor avec Jésus, et l'y admirer dans l'éclat de sa gloire et de sa beauté. C'est là qu'à l'exemple de Pierre elles voudraient

construire leur tente. Mais dès qu'il s'agit de monter le Calvaire à la suite de Jésus-Christ , elles prennent la fuite comme les apôtres. Et s'il leur présente sa croix à porter, elles font les difficiles, et il faut les y contraindre comme Simon le Cyrénéen. Elles multiplient volontiers les prières et les pratiques extérieures qui ne donnent aucune gène à la nature : elles fréquentent les sacrements, où elles trouvent une occasion et un moyen d'éprouver ces sentiments vifs et tendres dont leur cœur aime à se repaître. Et quelquefois, dans ce fâcheux état, les choses les plus saintes servent ainsi d'aliment à leur amour- propre et à leur sensibilité. La grâce n'est pour elles qu'un auxiliaire de la nature , qui sert à mettre celle-ci en relief et à rendre plus délicate encore et plus vive sa sensibilité. Et bien souvent, hélas! d'illusions en

illusions, ces femmes arrivent au terme de leur vie , riches de feuilles et de fleurs, mais sans avoir jamais porté aucun fruit.

Qu'il n'en soit point ainsi de vous, et, pour éviter toute erreur dans un point si capital, ne cessez point de lire et de méditer les divins enseignements que Jésus- Christ nous a donnés dans les saints Evangiles, et ceux que son esprit a inspirés au pieux auteur du livre de l'Imitation, qui est leur plus parfait commentaire. Pesez bien chaque parole, et ne cherchez point à en éluder le sens par des détours et des interprétations qui favorisent votre sensualité. Avant tout, apprenez à bien discerner dans la piété ce qui fait son essence et son but, et ce qui n'est qu'un moyen pour arriver à celui-ci.

C'est une erreur bien commune aujourd'hui de confondre ces deux choses,

qui sont pourtant si diirérentes, et de négliger le but en attachant une importance excessive aux moyens. La piété ne con:-isle point dans un langage sublime ni dans des pensées ou des sentiments angéliques : car saint Paul nous apprend (ju'on -peut parler le langage des anges et n'être (ju'un airain sonnant et une cymbale retentissante. Elle ne consiste pas davantage dans la connaissance des mystères divins, ni dans les dons les plus excellents de l'intelligence: car, selon le même apôtre, on peut être un prophète et posséder toute la science , sans être pour cela quelque chose aux yeux de Dieu. La foi est une grande chose sans doute, puisqu'elle est le principe et la racine de notre justilication, et qu'avec elle on peut tout obtenir de Dieu. Cependant on peut avoir une foi assez vive pour transporter les montagnes, et n'être rien, ab-

solument rien devant Dieu. L'aumône et la miséricorde envers les pauvres sont des vertus excellentes, puisqu'elles rachètent les péchés et qu'elles semblent faire à elles seules la matière de ce jugement terrible que nous aurons à subiraprès cette vie. Vous pouvez toutefois distribuer tous vos biens aux pauvres, sans que Dieu vous en tienne jamais aucun compte. La mortification nous est recommandée par les livres saints et par tous les maîtres de la vie spirituelle: elle trouve sa perfection et son apogée dans le martyre. Et pourtant, quand même vous écraseriez votBe corps par les exercices de la pénitence, quand même vous le livreriez au feu des bûchers, cela pourrait encore ne vous servir de rien.

De toutes ces choses, en effet, aucune ne constitue l'essence de la piété. Une seule jouit de ce privilège : c'est la cha-

rite; non pas la charité qui se borne à sentir et à parler , mais la charité qui agit et qui pénètre de sa divine influence la vie tout entière; la charité qui est patiente et bienveillante , qui ne porte envie à personne, qui n'agit point avec emportement, qui ne s'enorgueillit point, qui n'est point ambitieuse, qui ne cherche point ses intérêts, qui ne s'irrite point, ne pense point le mal, ne se réjouit jamais du péché, mais se réjouit du bien partout où elle le voit ; qui supporte tout , qui croit, espère et attend toute sorte de bien des autres. (Ep. saint Paul, !'"« aux Cor., ch. xiii.)

La nature de la piété chrétienne nous est encore très -bien représentée dans ces paroles du Sauveur: Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce, prenne sa croix et me suive: car celui qui veut conserver et épargner son âme la pei'dra; et celui , au contraire , qui l'aura

perdue pour moi en la traitant sans ménagement, la trouvera. (Saint Matth., ch. XVI.) Etre chrétien, c'est marcher à la suite de Jésus- Christ, comme son disciple. Or, pour marcher après lui, il faut, comme il le dit lui-même, prendre et porter sa croix; et, pour prendre sa croix , il faut d'abord se renoncer ou se quitter soi-même.

Pour se sauver dans l'autre vie , il faut se perdre en celle-ci; et celui qui se cherche et se trouve ici-bas sera perdu après la mort. Comprenez-vous tout le sens de ce mot: se perdre ou perdre son âme? Il faut donc que vous soyez pour vous-même comme un objet que vous auriez perdu, qui n'est plus ni sous vos yeux ni sous votre main, et qui éveille à peine en vous quelques souvenirs confus. Voulez- vous encore juger, d'après d'autres paroles de Jésus- Christ, quel est le sens de la piété chré-

tienne? Méditez ces mots pleins d'un sens si admirable : Le royaume des deux souffre violence, et il n'y a que les âmes violentes, c'est-à-dire fortes, énergiques et constantes, qui réussissent à le prendre d'assaut. Car le mot rapiunt exprime l'aclion d'un homme qui saisit une proie ou qui emporte une cidatelle. Ajoutez à ces textes ces autres de saint Paul : Si quelqu'un n'a pas l'esprit du Christ, il ne lui appartient pas , il n'est pas son disciple. Or ceux qui sont au Christ ont déjà crucifié leur chair avec ses vices et ses concupiscences.

Loin de moi la pensée de blâmer les pratiques de piété et les prières que l'Eglise autorise, et qui sont des moyens si puissants pour attirer en nous la grâce, et pour soulever un peu au-dessus de cette terre notre âme appesantie par la multitude de ses désirs ou épuisée par la lutte, Ce que je demandede vous

après Notre-Seigneur Jésus-Christ luimême et tous les saints, c'est que vous n'y placiez point votre but, que vous ne les considériez jamais que comme des moyens, et que vous mesuriez votre estime pour elles au degré de force qu'elles vous procurent pour atteindre le but de la vie chrétienne, qui consiste à mourir à soi-même et à ne- se chercher en rien. Ce que je demande de vous, c'est que vous jugiez de vos progrès dans le bien , non d'après le nombre de vos communions, ou la multitude de vos pratiques , ou la longueur de vos prières, mais d'après les victoires que vous aurez remportées sur vous-même, sur vos passions, sur votre caractère, sur votre humeur. La prière, si elle n'a pour effet de vous porter au mépris et à la haine de vous-même et à l'amour de la croix, et si, au contraire, elle vous entretient dans une

sorte d'assoupissement spirituel en vous cachant le but où vous devez tendre, et en vous retenant dans la voie, au lieu de vous faire avancer; la prière, loin de vous être utile , peut , au contraire , devenir la source d'illusions dangereuses. Ce que je demande de vous, c'est que vous soyez bien persuadée que celui-là est un menteur qui dit aimer Dieu, et qui n'observe pas les commandements; ce sont les paroles de l'apôtre saint Jean. Sachez que l'esprit de ténèbres, comme nous l'apprend saint Paul , se transforme quelquefois en ange de lumière , et produit dans notre esprit des clartés factices qui l'éblouissent et l'aveuglent, et excite en notre cœur des ardeurs mensongères qui l'exaltent et l'abusent.

Maintenant que vous connaissez en quoi consiste l'essence de la piété, vous devez apprendre en quelle faculté de

l'âme elle réside ; et cette connaissance pourra vous préserver d'un grand nombre d'illusions et vous montrer la voie que vous devez suivre pour marcher à votre but. La piété doit pénétrer de ses divines influences toutes les facultés de l'àme , et posséder tout votre être ; elle doit, comme nous l'avons dit plus haut, se faire sentir d'une manière spéciale en votre cœur, et en purifier toutes les alTections. Mais son siège principal est dans la volonté ; c'est de là qu'elle découle dans les autres puissances, pour les élever et les vivifier. La volonté est, en effet, l'organe, si je puis dire ainsi, ou l'instrument du sacrifice et du devoir. Or c'est dans le sacrifice et le devoir que consiste proprement la piété, puisqu'elle doit réprimer tous les appétits déréglés du cœur humain, et élever la nature au-dessus d'elle-même.

Ce n'est pas une chose médiocre ni

facile d'être pieux et de suivre fidèlement l'attrait de la grâce. Il s'agit, en effet, de sortir de soi-même, et d'entrer dans un ordre supérieur oîi nous ne pourrions jamais atteindre par nos seules forces. C'est ce que nous indique trèsbien le mot de surnaturel dont l'Église se sert pour exprimer cet ordre supérieur où la grâce nous élève. Il ne faut donc pas s'étonner des luttes que nous avons à soutenir dans cette transformation ; car tout être tend , par un instinct impérieux, à rester dans sa nature, et ce n'est jamais sans effort qu'il essaie d'en sortir, même pour s'élever plus haut. Aussi l'Esprit- Saint avertit celui qui veut servir Dieu de se préparer à la tentation etàlalutte. Or, de toutes les facultés de l'âme, la volonté est celle qui est la mieux disposée pour la lutte, parce qu'elle ne suit pas dans ses mouvements le plaisir ou l'attrait, comme le

cœur ou l'imagination ; mais elle sait, quand il le faut, s'élever au-dessus des séductions les plus douces, et leur préférer le devoir avec ses difficultés et ses amertumes.

Etre pieux, c'est vouloir sincèrement et fortement observer la loi de Dieu; c'est livrer sa volonté à Dieu , pour qu'il en dispose en maître, et n'agir en toutes choses que pour lui plaire. En vain donnerez-vous à Dieu toutes les autres facultés de votre âme , si par un larcin coupable vous vous réservez la plus précieuse, je veux dire la volonté. 11 est facile, en effet, quand on la garde pour soi , de faire l'abandon de tout le reste, parce que tout le reste sans elle n'est rien. Aussi la piété seule peut cultiver et former d'une manière utile et profonde la volonté. Sans ce moyen, tous les autres seront inefficaces ou incomplets. Dieu seul, en effet, s'est ré-

serve le privilège d'agir d'une manière intime et profonde sur la volonté. C'est là son sanctuaire; c'est là qu'il se plaît à habiter et à opérer ces merveilles de grâce et d'amour dont il est si prodigue à l'égard de ses élus ; c'est là que, dans le silence, et quelquefois à l'insu des autres puissances de l'âme, il forme en nous, par un travail lent et continu, l'image de son divin Fils, qui est le caractère essentiel de la prédestination ; c'est là que, malgré les emportements d'une imagination déréglée, malgré les agitations d'un cœur toujours prêt à s'échapper, au milieu des dissipations de l'esprit, des divagations de la mémoire, des amertumes du cœur, du découragement et de la lassitude , il pose dans les profondeurs de l'humilité chrétienne les fondements d'une vertu solide.

Lorsque Jésus- Christ apparut sur la

terre, il y fit descendre avec lui deux biens inestimables : l'un pour son Père, et l'autre pour nous; et ce sont les anges eux-mênaes qu'il chargea de faire ce partage, ou plutôt de l'annoncer au monde dans la personne des bergers.

La gloire pour son Père, la paix pour les hommes, mais pour les hommes de bonne volonté : tels sont les fruits de l'incarnation du Verbe. La paix, c'est les prémices du bonheur du ciel , oîi cette paix s'épanouira en une béatitude ineffable. Cette paix, il ne tient qu'à vous d'en jouir ici-bas, puisqu'elle a été promise à la bonne volonté.

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