CHAPITRE XII
De la vocation.
Dieu , qui a tout créé par sa puissance, conserve tout par son amour, et conduit tous les êtres au but qu'il leur a marqué par des voies conformes à leur nature. Il n'a pas voulu que l'homme vécût dans la solitude, et pour cela il lui a donné l'instinct et le besoin de la société, voulant que celleci fût également nécessaire pour le développement de son âme et de son corps. Et, comme la société ne peut subsister
sans une certaine variété d'états et de fonctions qui se soutiennent mutuellement, il a mis au fond de notre âmn certaines dispositions en harmonie avec l'état particulier où il nous appelle.
C'est là ce qu'on appelle la vocation.
Elle n'est, comme vous le voyez, qu'une forme particulière de cette Providence générale par laquelle Dieu gouverne le monde entier, qui donne au lis son éclat et son parfum , qui veille avec un soin maternel sur la couvée qui vient d'éclore , qui prépare à l'oiseau sa nourriture , et ne laisse pas tomber sans sa permission un seul cheveu de notre tète. Je me sers à dessein des images gracieuses dont Jésus -Christ s'est servi lui-même pour nous révéler le doux mystère de la Providence.
Nier que chaque homme ait une vocation spéciale, c'est le placer au-dessous des plantes et des animaux, puisque
Jésus -Christ nous assure que Dieu s'en occupe avec un soin tout paternel. C'est nier la variété des dispositions qui composent l'ensemble du caractère, et qui est à la fois un des plus grands charmes et un des plus précieux avantages de la société. Se persuader que chacun peut suivre, sans y réfléchir beaucoup, l'attrait du moment, et choisir à son gré son poste en ce monde, c'est aller contre tous les principes du sens commun; et l'application de cette théorie exposerait la société à des bouleversements inévitables. 11 y arriverait la même chose que dans une armée, si chacun pouvait y choisir le grade et la fonction qui lui conviendrait le mieux. Au reste, nous ne sommes, hélas ! que trop bien placés pour juger cette théorie insensée d'après ses fruits. Si nous voyons, en effet, la société agitée par des secousses continuelles ; si toutes les
passions s'y déchaînent et s'y combattent avec tant d'acharnement, c'est que personne ne se met en peine de consulter Dieu dans la prière , avant de choisir une carrière. Si personne n'est content dans son état, c'est que personne n'est dans l'état où Dieu le veut. Si la vie est si difficile , si pleine de regrets, de déceptions et d'amertumes ; si les plus belles espérances nous font défaut ; si une sorte de tristesse et d'ennui enveloppe l'existence, même dans les positions les plus heureuses extérieurement, c'est que l'âme porte la peine de sa légèreté ou de sa négligence dans une affaire d'où dépend ordinairement le sort de la vie tout entière.
Oh ! qu'elle est rare aujourd'hui , cette paix douce et solide à la fois, cette quiétude, ce contentement intérieur, cette joie pure et simple qui était autre-
fois le bien le plus précieux des familles chrétiennes, et qu'elles se transmettaient, comme un riche héritage, de génération en génération ! C'est qu'alors la pensée de Dieu et de l'éternité présidait à toutes les actions importantes de la vie ; c'est que Dieu était consulté sincèrement dans la prière et la méditation , toutes les fois qu'il s'agissait de prendre une détermination grave : et en est -il une plus grave que celle qui précède le choix d'un état? Elle se distingue de toutes les autres , en ce que celles-ci peuvent ordinairement être réparées par d'autres qui en préviennent ou en arrêtent les funestes résultats, tandis que la première a quelque chose d'irrévocable qui lui donne certains traits de ressemblance avec la prédestination.
C'est un moment bien solennel dans la vie que celui où l'âme choisit la voie
qui doit la conduire à son terme. La foi, si elle ouvrait les yeux à sa lumière, lui montrerait en ce moment Dieu audessus d'elle , l'enveloppant de son amour; Jésus-Christ offrant pour elle à son Père, avec un redoublement de tendresse , le sang qu'il a versé pour elle sur la croix. Elle verrait à ses côtés son ange redoublant de sollicitude et de charité, attendant avec une pieuse anxiété l'issue d'une délibération qui doit lui rendre sa tâche ou plus douce ou plus difficile. Un choix mal fait n'est pas irrémédiable, je le sais : car la miséricorde divine nous a rendu le salut toujours possible ici-bas. Elle a, pour prévenir les suites de ces funestes erreurs , elle a des reprises et comme des retours merveilleux dont elle seule a le secret. Mais il est incontestable que le salut est toujours plus difficile quand on a manqué la voie par oii Dieu vou- Heures sérieuses. 13
lait nous y conduire, et que dans l'œuvre de notre réprobation ces erreurs ont une part considérable, et une influence souvent décisive. Que d'âmes, parmi celles qui gémissent dans les ténèbres éternelles, peuvent, en remontant le cours de leur vie, marquer à ce moment solennel le point où a commencé leur égarement !
Ne vous abusez donc point, et ne traitez pas légèrement une allaire de cette importance ; mais songez bien plutôt que, lorsqu'il s'agira pour vous de choisir un état, vous prononcerez en quelque sorte sur vous-même comme un arrêt irrévocable. Jugez, en elTet, combien le salut doit être difficile pour une âme qui, n'étant plus aidée dans la conduite de la vie, ni par ses dispositions, ni par son caractère, ni par son tempérament, ni par les circonstances, ni par les hommes, ni par les choses,
est obligée de lutter sans cesse, et contre elle-même et contre les obstacles extérieurs. Aussi le seul parti qui lui reste alors, c'est de se jeter dans le sein de la miséricorde infinie de Dieu, de se donner à lui sans réserve, de correspondre à sa grâce jusque dans les plus petites choses, et de lui demander sans cesse dans la prière la force dont elle a besoin pour supporter les épreuves qui l'attendent dans la vie.
Pour une femme, deux voies seule- / ment s'ouvrent devant elle au début de ' la carrière. Etrangère le plus souvent à la conduite des diverses professions, et n'y jouant qu'un rôle secondaire, sa délibération ne porte guère sur cet objet, et se concentre, pour ainsi dire, tout entière sur le choix à faire entre le mariage et la virginité. Si nous devions toujours choisir le plus parfait, il n'y aurait pas à choisir longtemps ici : car
l'Eglise, suivant en cela les enseignements de l'Apôtre, a condamné comme liérétii]ues ceux qui enseignent que le mariage est un état aussi parfait que la virginité. Mais si tous doivent aspirer à la perfection , si tous peuvent choisir le genre de vie qui y conduit plus sûrement, tous n'y sont pas obligés. Il vous est permis, il vous est même très-utile de tenir compte de vos dispositions et de vos goûts , lorsqu'ils ont les conditions requises pour que vous puissiez y voir l'expression de la volonté divine.
Car n'oubliez pas que c'est Dieu qui appelle , et que votre fonction se borne à distinguer sa voix de celle de vos passions ou de vos préjugés. Vous ne devez donc suivre en cette affaire que les attraits ou les dispositions que Dieu vousa données lui-même. Si une femme, par exemple, voulait tenir compte, dans le choix d'un état, de sa vanité, de sa
curiosité, de son amour du monde et de la toilette, ou de quelque autre passion plus coupable encore peut-être, et choisir le parti qui lui donnerait les moyens de satisfaire plus largement ses goûts, Dieu ne serait plus pour rien dans sa détermination, et elle s'égarerait infailliblement ; car Dieu ne donne sa lumière qu'à ceux qui la cherchent avec sincérité. Or ceux-là seulement la cherchent de cette manière, qui, dans l'examen de leur vocation, ont principalement en vue sa gloire et leur propre salut. ^
Si l'on doit tenir compte de ses dispositions naturelles et de l'attrait qu'on éprouve, ce ne peut être assurément pour se ménager l'occasion de satisfaire la nature et de s'épargner les luttes nécessaires à la vie chrétienne. Ce serait, en effet, renoncer au titre de chrétien, et à l'honneur insigne que Dieu nous a fait en nous appelant à une fin supé-
rieure à la nature. S'il est utile de consulter ses goûts et ses inclinations, c'est parce qu'ils sont ordinairement l'indice de la volonté de Dieu, qui nous les a donnés. Ils n'ont donc de valeur qu'autant qu'ils viennent de lui : et c'est là précisément Ce qui doit être l'objet de votre élude et de vos recherches, comme aussi c'est là ce qui rend ces recherches quelquefois si difliciles, et ce qui nous expose à des erreurs si funestes.
Il est aisé, en effet, de regarder comme venant de Dieu ce qui n'est que l'effet de nos passions déréglées, ou de quelques mauvaises habitudes que nous avons laissées s'enraciner en nous, et qui se sont, pour ainsi dire, incrustées dans notre nature. Pour qu'une disposition de notre cœur ou de notre caractère puisse être attribuée à Dieu, et avoir quelque valeur dans le choix d'un état, il faut d'abord qu'elle ait reçu la sanc-
tion du (emps, cet instrument dont Dieu se sert ordinairement pour imprimer son empreinte aux œuvres qu'il produit en nous. Il faut encore qu'elle ait été constante, c'est-à-dire qu'elle n'ait subi aucune interruption considérable. Un goût passager, né d'hier et qui s'eiïacera peut-être demain; une inclination qui s'est montrée et a disparu à plusieurs reprises , sans motif solide, ne peut avoir aucune valeur dans une affaire où il s'agit d'engager toute la vie.
Cependant, si le goût que vous sentez en votre cœur pour un état a perdu de sa vivacité, ou même s'est eff'acé complètement plusieurs fois dans votre vie, vous devez alors étudier les causes et les circonstances de cet aff'aiblissement s'il coïncide avec une diminution sensible de la piété ; si, toutes les fois que vous avez senti plus intimement les
touches de la grâce dans la prière ou dans la communion, ce goût s'est réveillé en vous; s'il est toujours devenu d'autant plus vif que vous avez été plus à Dieu, vous pouvez conclure d'une manière à peu près certaine que c'est Dieu qui vous l'a donné, et que c'est, au contraire , votre volonté déréglée qui l'a détruit ou afTaibli. Aussi il est très-important, dans l'application de nos goûts naturels, de les comparer à ceux que la grâce de Dieu nous donne, et de les rapporter à ceux-ci, comme nous devons toujours rapporter la nature à la grâce; et si , dans cette comparaison , nous trouvons une opposition entre l'une et l'autre, nous pouvons conclure qu'il y a quelque chose de déréglé dans l'inclination que nous attribuons à la nature, parce que celle-ci, ayant Dieu pour auteur aussi bien que la grâce , ne peut jamais contredire cette dernière.
tant qu'elle reste ce que Dieu l'a faite. Cette comparaison vous est surtout nécessaire , si vous sentez en vous quelque attrait pour la vie religieuse : car cet attrait, nous poussant à un genre de vie plus parfait, est en soi un don de Dieu, et le plus grand de tous les dons. Et toutes les fois qu'il se produit, il complique singulièrement l'étude de la vocation , et en fait une des choses les plus délicates et les plus périlleuses.fSi cet attrait vient de Dieu, et que l'âme le repousse, elle se prépare de lamentables déceptions, et une vie semée d'amertumes et de regrets. Ce n'est pas sans raison que Dieu s'appelle tant de fois dans les Ecritures un Dieu jaloux, et que l'Eglise, dans les litanies qu'elle adresse à Jésus-Christ, lui donne le titre de jaloux des âmes. Or, quand il a fait à une âme les avances les plus empressées , et qu'il l'a appelée
à l'insigne honneur de devenir son épouse ; quand il s'est offert à elle pour être son bien, son unique époux et son tout, et qu'il se voit rejeté par une lâcheté ou par une ind fférence coupable, son amour se change ou dans une sorte de fureur qui produit quelquefois les plus terribles épreuves, ou dans une indifférence glaciale plus redoutable encore , parce qu'elle entrelient l'âme dans une fausse sécurité.
Au reste, si vous sentez en vous quelque attrait pour la vie religieuse, il serait imprudent de votre part de vous en rapporter sur ce point à vos propres lumières. Vous devez, et par humilité, et par prudence, après avoir consulté Dieu dans la prière, consulter quelques personnes éclairées, sages et prudentes, et dont vous soyez bien sûre qu'elles ont vraiment l'esprit de Dieu, et que, dans les conseils qu'elles vous donne-
ront, elles placeront avant tout le désir et le bien de votre âme. Vous ne devez pas craindre d'en consulter plusieurs, si ceux à qui vous vous êtes adressée d'abord ne vous paraissent pas offrir toutes les garanties que vous devez attendre. Car n'oubliez pas que dans cette délibération vous n'avez à recevoir que des conseils, et qu'une confiance trop aveugle dans la parole d'un homme , quel qu'il fût, ne vous ôterait pas devant Dieu la responsabilité de votre choix, ou du moins ne vous préserverait pas des suites funestes de votre erreur.
Vous ne devez point non plus vous départir du respect et de la soumission envers vos parents. Ils ont le droit et le devoir de vous donner des conseils : et chez qui en pouvez-vous trouver de plus désintéressés? Une jeune fille serait bien à plaindre si, au lieu de trou-
ver dans ses parents une tendresse bîen réglée et vraiment chrétienne, elle ne leur inspirait qu'un amour aveugle et profane : car c'est en aimant leurs enfants de cette manière que bien des parents les sacrifient, soit en s'opposant à une vocation légitime, soit en ne consultant dans un mariage que leur vanité ou leur intérêt.